{"id":672,"date":"2014-05-10T14:30:03","date_gmt":"2014-05-10T13:30:03","guid":{"rendered":"http:\/\/outsiderland.com\/outside\/?page_id=672"},"modified":"2014-05-10T14:30:03","modified_gmt":"2014-05-10T13:30:03","slug":"substantivation-substantialisation","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/outsiderland.com\/exercices_psychanalytiques\/substantivation-substantialisation\/","title":{"rendered":"Substantivation \/ Substantialisation"},"content":{"rendered":"<p class=\"western\">Les psychanalystes sont en g\u00e9n\u00e9ral assez pr\u00e9cautionneux quand ils emploient le mot \u00ab inconscient \u00bb dans une phrase \u00e9crite. Beaucoup moins quand ils discutent entre eux, ce qui est excusable dans la mesure o\u00f9 utiliser ce genre de mot constitue un des usages habituels, ce \u00e0 quoi on s\u2019attend d\u2019un locuteur faisant partie d\u2019un groupe d\u2019analystes : on adh\u00e8re justement \u00e0 ce groupe parce qu\u2019on utilise ce genre de mot sans \u00e9prouver le besoin de lever les sourcils \u00e0 chaque fois qu\u2019on l\u2019entend dans la discussion, le scepticisme sur ce point risque fort d&rsquo;\u00eatre un motif d\u2019exclusion imm\u00e9diate du groupe (voire de vous disqualifier comme analyste) \u2014 on suppose (\u00e0 mon avis a tort) que tous les membres du groupe sont au moins d\u2019accord sur le sens de ce mot (qu\u2019il y a l\u00e0 (au moins l\u00e0 !) une sorte de consensus minimal), ou au moins sur une mani\u00e8re \u00e0 peu pr\u00e8s correcte de l\u2019utiliser psychanalytiquement, et, dans la conversation au moins, la plupart des membres du groupe sont indulgents les uns avec les autres en ce qui concerne cet usage. Bref, on emploie ici le mot inconscient par commodit\u00e9. Mais dans le cas o\u00f9 l\u2019analyste s\u2019est engag\u00e9 \u00e0 r\u00e9diger la notice d\u2019un dictionnaire, ou de produire un texte savant dans lequel la d\u00e9finition du mot \u00ab inconscient \u00bb para\u00eet n\u00e9cessaire, les choses se compliquent.<\/p>\n<p class=\"western\">Un coll\u00e8gue me fait parvenir ce texte qu\u2019il juge \u00e9clairant (Francis Martens, <i>Qu\u2019est-ce que l\u2019inconscient ?,<\/i> publi\u00e9 sur le site Squiggle.). Dans ce texte, qui synth\u00e9tise brillamment Freud, Lacan et Laplanche, l\u2019inconscient est tour \u00e0 tour d\u00e9fini ou qualifi\u00e9 comme : \u00ab\u00a0concept le plus central de la m\u00e9tapsychologie psychanalytique\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0un lieu conceptuel \u2013 un construction logique \u2013 permettant de rendre compte sans r\u00e9ductionnisme des pulsions, conflits, angoisses, m\u00e9canismes de d\u00e9fense, cr\u00e9ations et am\u00e9nagement symptomatiques, qui sont le lot de la \u201cnature humaine\u201d\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0le fruit d\u2019un refoulement autoprotecteur portant sur un trop d\u2019excitations \u00absexuelles\u00bb (au sens de la m\u00e9tapsychologie)\u00a0\u00bb, etc.<\/p>\n<p class=\"western\">Pour d\u00e9finir l\u2019inconscient, il faut donc se rapporter \u00e0 (et d\u00e9finir \u00e9galement) : la pulsion, les processi primaires et secondaires, le refoulement (et les autres n\u00e9gations), le sexuel, et faire un peu de linguistique lacano-jakobsienne, et donc beaucoup de m\u00e9tapsychologie (puisque l\u2019inconscient en est le concept central, mais r\u00e9clame en m\u00eame temps pour \u00eatre compris qu\u2019on fasse appel \u00e0 toute la m\u00e9tapsychologie, dont je me suis toujours d\u2019ailleurs demand\u00e9 en quoi elle se distingue, quand on lit ce qu\u2019on lit parfois, d\u2019une psychologie du fonctionnement psychique tout court, et pas sp\u00e9cialement \u00ab m\u00e9ta \u00bb), et de pas mal de philosophie.<\/p>\n<p class=\"western\">C\u2019est l\u00e0 me semble-t-il un dispositif conceptuel et th\u00e9orique extr\u00eamement lourd, au sens : pas tr\u00e8s \u00e9conomique. Il signifie en somme que si vous n\u2019adh\u00e9rez pas \u00e0 la totalit\u00e9 de la m\u00e9tapsychologie, vous n\u2019avez aucune chance d\u2019entendre quoi que ce soit au mot \u00ab\u00a0inconscient\u00a0\u00bb (prononc\u00e9 par un psychanalyste).<\/p>\n<p class=\"western\">La conclusion du texte, du coup, me laisse perplexe :<\/p>\n<p class=\"western\">\n<p class=\"western\">\u00ab\u00a0<i>M\u00e9taphoris\u00e9 en terme de lieu, l\u2019inconscient ne correspond \u00e0 aucune localisation mais \u00e0 une fonctionnalit\u00e9 \u00e0 la fois d\u00e9fensive et constitutive du psychisme. \u00c0 la mani\u00e8re des \u00abtrous noirs\u00bb en physique, il \u00e9chappe \u00e0 l\u2019observateur et ne se laisse logiquement concevoir qu\u2019\u00e0 partir de ses effets. Il s\u2019agit donc d\u2019une construction conceptuelle r\u00e9vocable, pour autant qu\u2019il se trouve un mod\u00e8le scientifique plus sobre pour rendre compte, avec autant de nuances, des richesses et pr\u00e9carit\u00e9s de l\u2019\u00ab\u00e2me humaine\u00bb.<\/i>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"western\">\n<p class=\"western\">On retrouve l\u00e0 cette correction \u00ab \u00e9pist\u00e9mologique \u00bb, qui constitue une sorte de rengaine ou de passage oblig\u00e9 dans la litt\u00e9rature authentiquement psychanalytique : \u00ab\u00a0Je parle de l\u2019inconscient comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un lieu ou d\u2019une substance, mais c\u2019est juste par commodit\u00e9, ou de mani\u00e8re m\u00e9taphorique, en v\u00e9rit\u00e9 il ne s\u2019agit pas d\u2019un lieu, ni d\u2019une substance, mais d\u2019une construction conceptuelle.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p class=\"western\">Mais qu\u2019est-ce qu\u2019une \u00ab\u00a0construction conceptuelle\u00a0\u00bb ? Et vaut-il vraiment la peine d\u2019utiliser ce mot et tout ce qui doit \u00eatre associ\u00e9 \u00e0 ce mot si c\u2019est pour au final, en regretter la \u00ab\u00a0maladresse\u00a0\u00bb \u2014 sa tendance \u00e0 se faire passer pour un lieu ou une substance. C\u2019est sans doute ce que l\u2019auteur de ce texte veut dire en pr\u00e9cisant qu\u2019en tant que mod\u00e8le, l\u2019inconscient (la m\u00e9tapsychologie lacano-freudienne ?) est \u00ab\u00a0r\u00e9vocable\u00a0\u00bb, et pas aussi \u00ab\u00a0sobre\u00a0\u00bb qu\u2019on pourrait le souhaiter. Comme Jacques Bouveresse le rappelle, Wittgenstein consid\u00e9rait \u00ab\u00a0\u201cl\u2019hypoth\u00e8se\u201d de l\u2019inconscient comme n&rsquo;\u00e9tant en r\u00e9alit\u00e9 rien de plus qu\u2019une fa\u00e7on de parler qui cr\u00e9e davantage de difficult\u00e9s philosophiques qu\u2019elle ne r\u00e9sout de probl\u00e8mes scientifiques.\u00a0\u00bb, et d\u2019ajouter que ce qu\u2019il ne reconnaissait pas \u00ab\u00a0dans la psychanalyse, comme d\u2019ailleurs dans la th\u00e9orie des ensembles, n\u2019est rien moins que son ontologie.\u00a0\u00bb (J. Bouveresse, <i>Philosophie, mythologie et pseudo-science : Wittgenstein lecteur de Freud<\/i>, \u00c9ditions de l&rsquo;\u00c9clat, 1991, p.9.). Toute la question porte \u00e0 mon avis sur la pertinence d\u2019une critique adress\u00e9e aux th\u00e9ories psychanalytiques concernant sa suppos\u00e9e ontologie. La plupart des analystes un peu fut\u00e9s, ou du moins qui ne consid\u00e8rent pas leur adh\u00e9sion \u00e0 la psychanalyse comme une appartenance \u00e0 une \u00c9glise de l\u2019Inconscient, diraient que c\u2019est plus compliqu\u00e9 que cela, que le mot \u00ab\u00a0inconscient\u00a0\u00bb est d\u2019abord \u00e0 saisir comme le r\u00e9sultat d\u2019une m\u00e9thode, ou sa pr\u00e9supposition, ou qu\u2019il (n\u2019) est (qu\u2019)une construction th\u00e9orique (provisoire), mais qu\u2019au final, les analystes s\u00e9rieux n\u2019y tiennent pas au sens o\u00f9 il s\u2019agirait de pr\u00e9tendre \u00e0 l&rsquo;existence d&rsquo;un ordre cach\u00e9 des choses, etc. C\u2019est l\u00e0 v\u00e9ritablement une question difficile, et \u00e0 mon avis inutile (qui a d\u00e9j\u00e0 fait couler beaucoup trop d\u2019encre).<\/p>\n<p class=\"western\">Le probl\u00e8me, c\u2019est que dans les discussions courantes entre analystes, et dans de nombreux textes de la litt\u00e9rature psychanalytique, on ne manque jamais d\u2019utiliser le mot inconscient sous la forme d\u2019un substantif et comme sujet de la phrase (tout comme on fait usage dans certains jeux de langage psychanalytiques des mots \u00ab\u00a0sujet\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0self\u00a0\u00bb (avec souvent la majuscule hypostasiante), voire \u00ab\u00a0d\u00e9sir\u00a0\u00bb, etc.. sans pr\u00e9cautions particuli\u00e8res, comme s\u2019il s\u2019agissait l\u00e0 d\u2019une chose \u00e0 la fois plus profonde et plus cach\u00e9e sur laquelle le processus analytique finira bien par mettre le nez un de ces jours \u2014\u00a0un terme en attente de scientifisation\u00a0?). De la substantivation \u00e0 la substantialisation non seulement il n\u2019y a qu\u2019un pas, mais au fond, n\u2019est-ce pas pr\u00e9cis\u00e9ment dans la mesure o\u00f9 nous utilisons tel mot comme substantif et comme sujet d\u2019un \u00e9nonc\u00e9 que du m\u00eame coup nous le substantialisons ?<\/p>\n<p class=\"western\">Notre tendance \u00e0 parler \u00ab\u00a0comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un lieu ou d\u2019une substance\u00a0\u00bb ma par\u00eet toutefois extr\u00eamement digne d\u2019int\u00e9r\u00eat. Il me parait dommageable qu\u2019on rejette cette tendance d\u2019un revers de la raison, quand elle fait retour avec tant d\u2019obstination.<\/p>\n<p class=\"western\">On a du mal \u00e0 imaginer que les mots du patient puissent rivaliser avec une th\u00e9orie aussi sophistiqu\u00e9e. Malheureusement, trop souvent, \u00e0 entendre les analystes parler ou \u00e0 les lire, le probl\u00e8me d\u2019une telle rivalit\u00e9 ne se pose pas (tout au moins chez l\u2019analyste) : ou bien il consid\u00e8re que le patient ne sait pas ce qu\u2019il dit (et que la juste et v\u00e9ritable perspective qui permet de savoir ce que le patient a dans la t\u00eate, comment il fonctionne psychiquement, est la perspective psychanalytique, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il n\u2019y a l\u00e0 que des effets de l\u2019inconscient, du \u00ab\u00a0trou noir\u00a0\u00bb que l\u2019analyste fait profession d\u2019observer par ses bords \u2014 parce qu\u2019il poss\u00e8de les outils pour cela), ou bien le patient est s\u00e9duit par la psychanalyse, et devient tout \u00e0 fait converti \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019il ne sait pas lui-m\u00eame ce qu\u2019il dit, mais qu\u2019il existe quelque part une sorte de lieu (qui n\u2019en est pas un) ou une substance (qui n\u2019en pas une) que ses dires ne font qu&rsquo;indiquer, comme des fant\u00f4mes \u00e9mergeant de l\u2019obscurit\u00e9. Heureusement, il arrive aussi que le patient arr\u00eate l\u00e0 les frais, ou maintienne d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre ses propres vues (la r\u00e9ponse automatique de l\u2019analyste : \u00ab\u00a0r\u00e9sistance\u00a0\u00bb, parce qu\u2019il va de soi que c\u2019est le patient qui r\u00e9siste (\u00e0 la psychanalyse au bout du compte, ou du moins \u00e0 ce que l\u2019analyste croit avoir en t\u00eate, son id\u00e9al sans doute), me para\u00eet plut\u00f4t relever d\u2019une d\u00e9fense quelque peu d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e et path\u00e9tique de la part de l\u2019analyste pour garder la t\u00eate haute et se donner le sentiment qu\u2019il continue \u00e0 faire malgr\u00e9 toute cette hostilit\u00e9 son m\u00e9tier.)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les psychanalystes sont en g\u00e9n\u00e9ral assez pr\u00e9cautionneux quand ils emploient le mot \u00ab inconscient \u00bb dans une phrase \u00e9crite. 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