L'Indépendance du psychanalyste

(version d’un texte destiné à, paraître éventuellement ailleurs / et une forme d’introduction à la lecture des séminaires de Bion. Vous pouvez lire aussi la version PDF )

La traduction et la publication par les Éditions Ithaque des Séminaires donnés par Bion à la Tavistock Clinic à l’occasion de ses passages à Londres (1) , permet aujourd’hui au public francophone de disposer de la quasi totalité des textes et enregistrements de l’auteur de Transformations (2) . Les écrits qu’on range généralement dans la dernière période de Bion, durant laquelle il quitte la présidence de l’association Britannique de Psychanalyse et s’installe à Los Angeles, période qui succède à l’effort théorique et spéculatif des années 603, adoptent la forme de séminaires, prodigués principalement sur le continent américain (Brésil, Argentine et États-Unis) et en Europe (Italie, Angleterre), de travaux autobiographiques, d’articles brefs (4), et, culminent avec cette oeuvre imposante et intrigante, les trois livres de A Memoir of the Future[].

Il est frappant de constater le fait, qu’au moment même où les concepts présentés par Bion dans les années 606 commencent à circuler dans la communauté psychanalytique, leur auteur semble, dans la dernière décennie de son travail littéraire, refuser d’en consolider l’usage, n’en faisant mention qu’incidemment. C’est notamment vrai dans les séminaires : on sent dans les questions posées par les auditeurs de Bion une attente pour ainsi dire théorique, on lui réclame avec plus ou moins d’avidité des éclaircissements sur ses thèses antérieures, mais nul exposé didactique ne vient répondre à cette demande, cette privation suscitant ou bien l’incompréhension la plus totale ou bien une vague empathie (au gré des publics).

Par conséquent, comme le soulignent les auteurs de la préface, Angela et José Luis Goyena, parler des séminaires de Bion s’avère une tâche quasiment impossible : non pas seulement en raison du caractère quasiment improvisé des propos tenus par le psychanalyste anglais, toujours à l’affût des pensées sauvages en attente de penseurs qui pourraient être « attrapées » et développées lors de ces séances, mais parce qu’il y est surtout question de nous prévenir de succomber à la tentation d’une synthèse didactique, sécurisante et pour tout dire : sclérosante7. Plus que partout ailleurs, dans les séminaires – et celui là ne déroge pas à la règle –, Bion prend le contre-pied des pratiques trop souvent en usage dans les institutions psychanalytiques, où même ce qui se présente sous le nom de séminaire clinique, manière élégante de dire qu’on ne s’y contentera pas de commenter tel ou tel de ses prédécesseurs, finit par ressembler parfois à une glose collective autour d’un passage de Freud, de Klein ou de Lacan8.

Dans l’œuvre de Bion, les séminaires s’inscrivent plutôt dans la lignée des remarques finales du volume Réflexion Faite9, et les séances retranscrites figurent autant de petites bombes que Bion se plaisaient à lâcher ici et là, à destination de ses collègues. Les textes publiés dans le volume Bion à la Tavistock reprennent la plupart des thèmes abordés dans les séminaires tenus à Sao Paulo, New York et Rome, à l’exception peut-être de la séance du 5 juillet 1978, au cours de laquelle Bion donne à voir comment un changement de vertex peut désaturer une situation psychanalytique figée, et de celle du 27 mars 1979 à la suite d’un hiver où l’Angleterre est paralysé par des grèves générales, qui fournit l’occasion de remarques percutantes sur ce qu’on pourrait appeler « la politique de la psychanalyse » et d’une critique en règle des institutions psychanalytiques.

L’effet déroutant que procure la lecture de ces transcriptions, notamment pour les lecteurs non familiers du style et de la manière de Bion, me paraît tout à fait délibéré. Non pas que Bion se contente de céder au doux plaisir de la transgression, mais parce que la psychanalyse constitue, dans la pratique bionienne, un outil de production et de promotion de l’incertitude. Les séminaires, dans cette perspective, apparaissent comme des séances destinées à éprouver les mauvaises habitudes mentales de l’analyste10, afin d’accroître sa vigilance à l‘égard des dangers et des pièges qu’il ne manquera pas de rencontrer11. Ils s’adressent avant tout au psychanalyste en activité, qui sera demain plongé dans le feu de l’action en accueillant ses patients, et gagnent à être lus aujourd’hui dans un but thérapeutique12, ce que Bion explicite avec son ironie coutumière en évoquant la névrose professionnelle de l’analyste13.

Le péril qui menace l’analyste, perdre de vue l’inconnu, se rabattre sur le déjà connu, le déjà pensé, n’est pas seulement dû à la nature mortifiante de l’institution. Plus sournoise sans doute est l’influence de notre bureaucratie interne, notre propension à prévenir l’intrusion de toute pensée nouvelle. Une des clés des textes bioniens, c’est l’analogie qui peut être déployée entre le fonctionnement du groupe social (par exemple l’institution), du petit groupe (par exemple la réunion d’analystes ou le groupe de parole), de ce groupe à deux qu’est la séance d’analyse, et du groupe qui s’agite dans l’esprit de l’analyste, dont Bion donne dans Un Mémoire du Temps à Venir une évocation hallucinée. À chacun de ces niveaux, dans la tension entre socialisme et narcissime pour reprendre la terminologie des Cogitations14, la tentation du conformisme et du mimétisme menace et nous éloigne de la perception des éléments réellement significatifs. Le placage de théories sans égards pour les faits devient le recours le plus rapide quand se fait sentir l’angoisse de l’incertitude : « Gardons-nous donc de penser que nous écoutons « la chose réelle » quand en vérité nous n‘écoutons que les scories de la psychanalyse ».15

Il est difficile d‘échapper à ces écueils, d’une part en raison du besoin de sécurité que nous pensons combler en nous pliant aux règles de tel ou tel groupe, mais également, d’autre part, parce qu’il nous est demandé de tolérer, plus que dans toute autre discipline sans doute, un chaos que seuls de rares moments d’illumination pourront éclairer. Or, la psychanalyse devrait se consacrer à l’exploration de l’inconnu, dont elle constitue un instrument privilégié, afin de faire émerger au sein de cette épaisseur saturée de croyances, de théories, de préconceptions, une forme nouvelle, originale, produit de la rencontre entre l’analyste et le patient, à partir de laquelle est susceptible de s’ouvrir un espace pour la croissance et le devenir16. Il nous faut assumer que le registre psychanalytique propre, sa valeur épistémologique si l’on veut – Bion n’a cessé depuis Réflexion Faite de le postuler –, soit celui de la probabilité, de la conjecture rationnelle, les raisons spéculatives et les imaginations spéculatives17.

Dès lors, ce que nous avons tendance à traiter chez Bion comme des théories, notamment les passages les plus spéculatifs des séminaires, devrait plutôt être entendu et utilisé à titre de modèle, ce qu’il nomme dans Réflexion faite, « modèle de divulgation »18. Ces modèles, que Bion emprunte aussi bien aux sciences physiques et aux sciences du vivant, qu‘à la poésie, à la musique et à la peinture, ne sont pas seulement des métaphores se substituant sur la foi d’une analogie aux faits, mais fonctionnent surtout comme des matrices de suggestions pour les pensées à venir, sont dotés de potentialités d’expansion, propres à favoriser la spéculation et la conjecture, et, en amont, viennent perturber les habitudes mentales, dissuadent d’emprunter les voies balisées par les thèses des prédécesseurs, lesquelles thèses tendent à fonctionner comme des paramnésies19 et font obstacle à la croissance. Dans les derniers séminaires, la récurrence des références à l’embryologie, et l’usage que fait Bion des apports de cette discipline, pourraient tromper le lecteur en le laissant supposer qu’il s’agit là d’une nouvelle théorie psychanalytique du pré-natal, ou d’un retour aux thèses concernant le traumatisme de la naissance. Je pense au contraire que ces « aventures spéculatives »20 ne sont pas dénués d’ironie, et vise plutôt à nous convaincre de notre peu d’aptitude à la connaissance et à la vérité, en montrant comment nous ne sommes finalement pas beaucoup mieux appareillés aux objets qu’un embryon, ou bien que l’appareil psychique se comporte le plus souvent comme une appareil digestif : le point d’application de ces modèles n’en demeure pas moins la séance psychanalytique elle-même, au cours de laquelle il est peu probable que nous accueillions un embryon.

Nous courrons le risque de refuser notre situation périlleuse, de quitter le bord du précipice21 près duquel nous nous tenons immanquablement, séduits et entraînés par l’effet sidérant de nos formulations verbales, de nos pensées apprivoisées. Les séminaires de Bion eux mêmes sont tout entier traversés par ce paradoxe : chaque idée rendue publique créée une nouvelle césure, chaque théorie devient immédiatement une barrière. C’est à mon avis la raison pour laquelle, en dépit des attentes de ses collègues, Bion semble n’accorder à ses propres élaborations conceptuelles qu’un intérêt mineur, et, plutôt que de les cristalliser dans des définitions explicites, se contente au contraire d‘évocations vagues22.

À l’heure où des représentants plus ou moins officieux de la psychanalyse déploient une énergie formidable à composer des apologies, des hommages ou des dictionnaires spécialisés, Bion nous invite à revenir au cœur du métier si j’ose dire : la séance, et son corolaire, la solitude, que seul vient troubler l’unique compagnon sur lequel nous puissions compter, le patient, notre collaborateur le plus précieux, quoique, ajoutait-il dans Réflexion faite, « bien peu fiable »23. Le reste, les bruits qui se pressent autour du cabinet du praticien, et ne manquent pas de pénétrer à l’intérieur, tout ce que les séminaires à la Tavistock désignent sous le nom d’ouïe-dire24, ne vaut pas grand chose pour la conduite de l’analyse proprement dite.

Bion, bien qu’il ait occupé la présidence de l’association britannique de psychanalyse, passe à raison pour une figure exemplaire de psychanalyste indépendant. Dans le monde psychanalytique, où l’adhésion à un groupe ou à une association de pairs se pose, historiquement d’une part, et pour chaque analyste d’autre part, comme une question à laquelle il est impossible de se soustraire25, l’indépendance se mesure à la distance qu’on instaure vis-à-vis des groupes et des théories dont ces groupes sont porteurs. Au même titre que la souplesse mentale qui permet de changer de vertex, et qui suppose souvent la capacité de prendre le contre-pied des modèles classiques, l’effort pour se doter en toute indépendance d’un certain stock d’images, de modèles, et d’un vocabulaire personnel26, et l’esprit d’autonomie dont l’analyste fera preuve en adoptant pour lui-même un ensemble de règles compatibles avec ce qu’il est en mesure de tolérer27, constituent autant de libertés que Bion nous invite à prendre, dans la mesure où, plongé dans le feu de l’action, réellement engagé avec son patient dans l’aventure de la séance, l’analyste ne saurait se soustraire à sa solitude à laquelle il est de facto condamné. Cette dernière affirmation, par sa radicalité, procure forcément de l’angoisse, mais elle pourrait être inscrite au fronton de chaque école qui prétend former des psychanalystes : entendue ainsi, l’indépendance de l’analyste, plutôt qu’une exception, devrait être la règle.

1 W. R. Bion, Bion à la Tavistock, textes établis par Francesca Bion, Préface de Angela Goyena et José Luis Goyena, traduction par Ana de Stal, Éditions Ithaque, Paris 2010. À l‘époque de ces séminaires, Bion vit et travaille depuis 1967 en Californie mais intervient ponctuellement en Europe. Les simples référence à la pagination dans les notes qui suivent se réfèrent à cette édition. Les références aux autres textes bioniens seront indiquées.

2 Et ce, au moment où les Éditions Karnac Books s’apprêtent à publier le premier volume des œuvres complètes : http://www.karnacbooks.com/Product.asp?PID=27801&MATCH=1.

3 Marquée notamment par le tryptique : Aux sources de l’expérience, Éléments de psychanalyse, Transformations : Passage de l’apprentissage à la croissance, tous traduits aux PUF.

4 Voir par exemple le volume publié aux éditions Ithaque : La Preuve et autres textes, en 2007, et l’importante postface de Pierre-Henri Castel.

5 dont Jacquelyne Poulain-Colombier a donné récemment une traduction : Un Mémoire du Temps à Venir, Éditions du Hublot, Larmor-Plage 2010.

6 On peut citer, parmi ceux qui ont fait fortune dans la littérature postérieure : l’identification projective (dans sa révision bionienne), la Fonction Alpha, les couples contenu/contenant, position dépressive/position schizo-paranoïde, préconception/réalisation, les transformations, le changement catastrophique, les liens L, H et K, la grille, etc.

7 Je ne suis pas sûr que les auteurs de l’introduction échappent finalement aux écueils dont ils font état : leur choix d‘établir des ponts entre les œuvres passées de Bion et les thématiques abordées dans ces séminaires aboutit finalement à une sorte de présentation générale des supposés grands concepts bioniens, du moins ceux dont la postérité a prétendu faire usage, l’identification projective, la rêverie et l’intuit, les liens L, H, K, la grille, et le changement catastrophique. On peut aisément montrer que, dans la plupart des séminaires, les concepts de la période spéculatives sont amenés sur le terrain de la discussion uniquement à l’occasion d’une question de l’auditoire. Il est très rare que Bion se réfère spontanément à ses propres concepts : il prend me semble-t-il un soin très particulier à éviter que ces outils de pensée dégénèrent au rang d’idoles théoriques de la psychanalyse, s’abîment dans un usage qu’il n’hésite pas à qualifier de « jargon ». La critique de l’establishment, y compris de cette establishment de l’intérieur, dont il les préfaciers font mention in fine, constitue le thème sur lequel j’ai choisi de mettre l’accent dans ma présentation, dans la mesure où il me semble le plus développé et le plus caractéristique des derniers séminaires bioniens. C’est également à mon sens, un des aspects de la pensée de Bion qui pourrait être le plus actuel, ou qui devrait l‘être.

8 « Plus pénible encore (parce qu’en apparence un peu plus sensée), c’est le défilé des théories psychanalytiques. Le tapage est alors si assourdissant que l’on peut difficilement s’entendre penser. », p. 80.

9 Réflexion Faite, traduction par François Robert de Second Thoughts, Selected Papers on Psycho-Analysis, William Heineman, Londres 1967, PUF, Paris 1983. La dernière partie de ce volume, qui compile des articles publiés antérieurement, consiste en un retour critique sur sa propre activité théorique, d’où se dégage une conception originale et radicale de l’activité psychanalytique. Les thèmes abordés dans ce texte sont développés notamment dans les séminaires.

10 Réflexion Faite, p. 178.

11 « On peut faire n’importe quoi avec les termes psychanalytiques — je suis bien placé pour le savoir. Je n’ai pas observé une absence particulière de sectarisme , de tolérance et d’ignorance parmi mes collègues ou moi-même. Tout ce que nous pouvons faire, c’est rester vigilants et conscients du danger, en sachant que des qualités que l’on s’impose à soi-même n’ont peut-être pas grand chose à voir avec la vérité. » (Séminaires Cliniques, Ithaque, Paris 2009, p. 136)

12 Je songe ici à la finalité thérapeutique de la philosophie de Wittgenstein.

13 … tout en adressant une pique aux post-kleiniens et à l’importance qu’ils accordent aux processi transférentiels et contre-transférentiels : « Parfois je me dis qu’il existe comme une névrose professionnelle de l’analyste. On perd un tel temps à chercher les erreurs commises – nos fautes, nos péchés, nos crimes… – que l’on oublie qu’elles ne sont que quantité négligeable dans tout l’histoire ! Sans doute voulons-nous savoir à quel pont nous sommes mauvais – c’est sans doute très utile de le savoir –, mais ce qui compte vraiment, c’est de savoir là où nous sommes passablement bons. », p. 53.

14 Cogitations, p. 104-5.

15 p. 83. À rapprocher de la remarque fameuse : « Combien d’articles psychanalytiques nous font penser aux gens réels ? » se plaignait Bion devant son public nord américain, cf. Bion à New York et à Sao Paulo, Ithaque, Paris 2006, p. 106.

16 « Il doit y avoir un espace disponible pour la croissance mentale », p. 122. Voir aussi : p 48.

17 p. 65 : « Laissons à d’autres les certitudes. Le jour où ils s’en lasseront, ils se soucieront un peu plus des probabilités ». On pense à l’injonction de Bion aux séminaristes romains : « Osez employer votre imagination spéculative, que cela plaise ou non à votre culture », Séminaires Italiens, Éditions In Press, 2005, p. 76. Traduite dans les termes de la grille, on conçoit que la part la plus importante de l’activité du psychanalyste en séance se situe ligne C.

18 « Disclosure models » opposés aux « analogue models » selon la distinction de Ian T. Ramsey, Models and Mystery, Oxford University Press, London, 1964. Voir notamment la première conférence du Révérend Ramsey, dont les réflexions destinées à la théologie, nourrissent ici en profondeur la conception si importante du modèle dans la pensée de Bion. Cf. Bion, Réflexion faite, PUF, Paris, (1967) 1983, p. 173 pour la référence à Ramsey, et l’ensemble du texte pour l’usage psychanalytique du modèle.

19 « … nous construisons toutes ces sophistications, ces systèmes de paramnésies, ces systèmes de théories, parce que c’est tellement plus rapide, tellement plus élégant de pouvoir recourir à la théorie ! », p. 45.

20 p. 44.

21 p. 109.

22 Chaque formulation porte en elle la potentialité de dégénérer un jargon : « C’est proprement effrayant la façon dont la théorie psychanalytique peut devenir si savante, si pompeuse… À tel point que, même moi, je détesterais à coup sûr d’avoir à la comprendre. À vrai dire, je ne perds pas mon temps à essayer… » p. 130.

23 Réflexion Faite, PUF, Paris 1983, p. 156.

24 Bion à la Tavistock, p. 57 : « Ces « objets » – j’emploie délibérément le terme imprécis – exercent une influence. Je perçois donc cette chose que je nomme la « preuve par ouïe-dire », la preuve que j’ai ouïe dire, et que je classe, il est vrai, au plus bas de l‘échelle. Si je voulais l‘évaluer, je pourrais dire que la preuve que je tire de mes sens lorsque j’ai le patient devant moi vaut 99, tout le reste devant se partager le 1 résiduel – l’ordre de grandeur ici est en effet si insignifiant qu’il ne vaut pas la peine d’en faire un plat. »

25 La question se pose, pour chaque analyste, qu’il décide d’adhérer ou non, et tout au long de son parcours.

26 p. 52.

27 Sur les Minimum Necessary Conditions, voir Bion à New York et à Sao Paulo, p. 26.

L'Écriture psychanalytique (en chantier : 1)

Les psychanalystes (moi le premier, bien que ce blog s’efforce de faire autrement) sont toujours tentés de raconter autre chose que ce qu’ils font ou disent en séance, par exemple, écrire de longs paragraphes érudits sur l‘œuvre de Freud, ou d’intenses exercices de réflexion sur tel ou tel concept majeur de la littérature psychanalytique, éventuellement agrémentés de quelques vignettes cliniques, articulées à titre de preuve ou simplement d’illustration plus ou moins vague. Cette tendance me parait relever surtout d’un problème de communication, et plus précisément de communication publique. La clause de confidentialité, qui protège le patient et garantit la possibilité même de la confidence dans le cabinet de l’analyste, protège aussi l’analyste, en soustrayant au jugement éventuel de ses pairs les aléas de son activité quotidienne, les spécificités de sa pratique. Si bien que, vous aurez beau lire des tonnes d’ouvrages publiés sous le nom et au nom de la psychanalyse, vous n’en sortirez pas beaucoup plus informés de ce qui se passe réellement dans le secret des cabinets. C’est à mon avis ce qui insupporte de nombreux critiques de la psychanalyse, forcés dés lors de se rabattre sur les textes classiques, encouragés en cela par les psychanalystes eux-mêmes, qui au fond attisent les sentiments de suspicion de leurs ennemis en les privant d’informations. Au final, une sorte de mystère entoure l’activité psychanalytique, mystère délibérément entretenu qui n’est pas sans exercer son charme encore aujourd’hui, qui contribue sans doute à ce que Wittgenstein désignait comme le charme de l’interprétation (qui surpassait selon lui son effet provocateur).

Il n’y a pas à mon sens lieu de s’indigner de cette rétention d’informations. Après tout, peut-être est-il souhaitable qu‘à l’heure où se répand, pour de rarement bonnes et souvent mauvaises raisons, un fantasme de transparence généralisée, où toutes les expériences de l’existence sociale sont appelées à faire l’objet de compte rendu auprès de telle ou telle autorité, peut-être est-il souhaitable donc qu’une expérience aussi intime que la séance psychanalytique demeure privée autant qu’il se peut, et il en irait de la responsabilité des analystes de freiner leurs velléités à communiquer publiquement au sujet de ce qui se passe en séance.

Devrions-nous dès lors nous contenter de parler « au sujet de » la psychanalyse, ressasser indéfiniment les textes cliniques de nos lointains prédécesseurs et renoncer complètement à essayer de produire une communication publique à partir de notre expérience d’analyste ? Je ne le crois pas. Je pense d’abord que ce serait là une restriction dommageable à la formation des futurs analystes, qui comme moi, ont tiré des enseignements précieux de leur lecture des lettres à Fliess et du Journal clinique de Ferenczi, textes qui, notons-le, ne furent pas destinés à la publication par leurs auteurs, mais auxquels les aléas de l’histoire nous ont finalement permis d’accéder. Et je crois également que la meilleure défense contre ceux qui aimeraient voir disparaître cette forme décrétée erronée et obsolète de relation sociale, plutôt que de s‘épuiser dans une intenable et souvent pathétique apologie des classiques à commencer par Freud, c’est encore de témoigner de ce qui se passe réellement dans nos cabinets, chaque jour que Dieu ou le diable fait.

Mais, de « de ce qui se passe réellement » (et quand j‘écris « réellement » je songe plutôt au wirklich de Ferenczi, donc « vraiment ») dans nos cabinets, que pouvons nous dire au juste ? Il ne suffit pas comme on l’entend souvent de se prétendre ou réclamer « de la clinique », encore faudrait-il savoir ce qu’on veut dire par là, et ce qui mérite de faire l’objet d’une communication publique. Or, rien n’est moins clair : combien de communications prétendument clinique qui, pour reprendre une remarque de Bion, n‘évoque dans l’esprit du lecteur ou de l’auditeur aucune séance réelle (citation), combien de groupes d’analystes censés « mettre la clinique au travail » qui finissent par dériver en concours de références érudites, combien de « vignettes cliniques » à peine distincte de ce qu’on apprend à faire en cours de psychologie, qui ne sont que de vagues évocations sans aucune épaisseur et ne nourrissent en rien l’analyste qui en subit l’exposé, se contentant plutôt de produire certaines émotions, émouvoir, indigner, se moquer même parfois ! Ah ! Ces rires complices, ces sous-entendu ironiques, à l‘évocation de tel ou tel épisode clinique, et la tranquille certitude de ceux qui, se tenant bien au chaud au sein d’un groupe qui leur est conquis, découpe et tranche et résume en quelques formules biens senties tel ou tel cas présenté, déployant sur ledit groupe une couverture abrutissante de cynisme et d’arrogance sous laquelle les disciples zélés et forcément ingénus se confortent à leur tour, tout heureux de s‘être trouvés un maître – celui qui saura tenir lieu de réponses à leurs doutes fébriles. Arrogance, c’est un mot de Bion aussi, le titre d’une conférence qu’il prononça dans les années cinquante en terres françaises (une des rares interventions de Bion de ce côté-ci de la Manche : le terrain était déjà occupé et saturé par d’autres, et le destin de la psychanalyse française s’y jouait pour le meilleur et pour le pire).

La clinique donc ! Mais quoi la clinique ? Et si après tout les faiblesses des textes qui prétendent communiquer quelque chose des séances psychanalytiques vécues relevaient d’une limite inévitable et intrinsèque de notre langage et de notre pensée – il faudrait répète Bion un « artiste » ou un « poète » pour rendre compte de notre expérience. Posons quelques objections alors :

  1. La séance relève de ce qu’il nous faut bien admettre comme l’incommunicable : on veut dire par là je crois, que toute communication de ce qui se passe durant la séance demeure forcément partielle : la remarque est à ce point banale, même si ça fait toujours son petit effet mystico-onto-théologique d’employer un mot tel que «incommunicable » (ou, pire : « ineffable »), qu’elle vaut tout aussi bien pour n’importe quelle expérience : être soudainement empli de la présence de Dieu certes, mais aussi traverser la rue pour aller chez le boulanger. Le problème logique de décréter, en le regrettant amèrement, que tout compte-rendu de l’expérience soit marqué au sceau de la partialité, c’est qu’on suppose qu’il y aurait quelque part, où donc ?, une représentation totale possible, une totalité qu’un esprit débarrassé des affres du langage saurait décrire.

  2. Dans le même ordre d’idées, la complexité de l’expérience, et particulièrement de l’expérience psychanalytique, rend caduque toute entreprise de compte-rendu, parce que celui qui écrit ou prend la parole à ce sujet ne saurait s’exclure du fait qu’il est aussi celui qui occupe une position dans le transfert psychanalytique, qu’il sent, agit et pense, irrémédiablement dans l’imbroglio transférentiel, c’est-à-dire qu‘à chaque fois il ne manque pas de sentir, agir et penser avec ce qu’il est, à la fois sujet et objet, bref, qu’il demeure désespérément humain, là où, dans d’autres circonstances, par exemple dans le laboratoire de psychologie expérimentale, des protocoles et des procédures existent précisément pour neutraliser autant que possible les effets de la subjectivité de l’observateur : le cabinet de l’analyste n’est certainement pas un laboratoire, et la psychanalyse au contraire prend à bras le corps l‘élément inter-subjectif de la relation (pour dire vite parce que c’est beaucoup plus fin et compliqué), bref, fait du transfert son miel et la matière première de ses investigations et pensées. Mais là encore, quand bien même l’objection s’entend fort bien, n’est-ce pas légèrement arrogant de renoncer à toute objectivité dans la mesure où l’objectivité absolue n’est pas possible ? Ne serait-ce pas précisément une des tâches majeures de la mise en mot de quelque chose de nos séances, de viser à dégager un fait intéressant pour la psychanalyse, susceptible de nourrir la croissance des analystes, ou de quelques uns, à commencer par celui qui l‘écrit, en s’efforçant à une certaine objectivité ? Qu’il faille à cette fin remettre sur le tapis la question de nos protocoles d‘écriture, utiliser par exemple un outil conceptuel dont on se sera doté (à l’instar de la grille de Bion), et faire preuve d’innovations formelles, voire stylistiques, etc. voilà une tâche qui pourrait nous occuper pour bien des années.

Ces deux objections supposent au fond qu’il y aurait là quelque part une vérité hors du langage (au sens large, pas seulement les transformations verbales), hors de l’interaction sociale à laquelle la relation psychanalytique dérogerait mystérieusement, bref, elles supposent qu’on donne crédit à un mythe du dehors et/ou de la totalité. Or, nul n’est besoin de se référer à un tel mythe pour justifier les limites de nos comptes-rendus de l’expérience psychanalytiques. On peut toujours s’efforcer de faire mieux, mais on peut aussi renoncer parce qu’on a mieux à faire, ce qui s’entend fort bien (et je renonce plus souvent qu‘à mon tour) : après tout, l’immense majorité des analystes ne communique publiquement rien de leur expérience, les littérateurs compulsifs dont je suis (bien que ne publiant sans l’aval de mes pairs qu’une maigre part de ma production) demeurant statistiquement assez rares, et ça n’empêche pas les cures d’avancer honnêtement.

Dans quelles directions pourrait s’orienter ce travail d‘écriture psychanalytique ? Une contrainte majeure, dont l’importance tient à ce qu’elle rend possible la tenue de la séance psychanalytique elle même, est celle qui exige de préserver la confidentialité des informations recueillies durant les séances. Je voudrais montrer comment cette contrainte constitue en même temps la source de la réflexion sur l‘écriture que j’appelle de mes vœux. En effet, s’abstenir de livrer des informations susceptibles de faciliter l’identification (au sen administratif) de tel ou tel patient, de trahir le secret, c’est-à-dire d’un point de vue moral, la confiance, dont on fait tant de cas (or, une confiance aveugle peut constituer le plus redoutable obstacle à l’investigation analytique), passer sous silence donc les détails permettant l’identification du patient, son apparence physique, ses goûts vestimentaires, sa profession éventuelle, etc., voilà qui devrait aussi constituer une règle de l‘écriture clinique telle que je l’entends.

Soit dit en passant, Freud et bien des psychanalystes après lui ont totalement échoué à dissimuler l’identité de leurs patients ! Mais comment pouvaient-ils se douter que les historiens qui leur succéderaient feraient preuve d’autant d’obstination à déterrer les noms et les professions des patients qu’ils recevaient ? Nous devons quant à nous, informés du zèle des historiens, et dans cette atmosphère de divulgation généralisée, de « transparence » comme on dit (au moment de fixer des caméras à tous les coins de rue et d’installer des machines capables d’enregistrer les conversations téléphoniques, les déplacements géographiques, les activités de tout un chacun sur les réseaux dématérialisés), prendre des mesures supplémentaires. Or, je maintiens que cela constitue paradoxalement peut-être une chance pour la psychanalyse, par-delà cette affaire de confidentialité.

En quoi nous importent en effet ces descriptions plus ou moins réussies qui trop souvent viennent encadrer l‘énoncé qui compte réellement pour l’examen psychanalytique ? Prenons l’espèce de vignette clinique suivante :

Je reçois Nadine [cette manie de donner un prénom ! Qu‘évidemment on suppose ne pas être le prénom du patient auquel on songe !], jeune femme d’une trentaine d’années, attachée commerciale dans une entreprise etc., divorcée sans enfant, depuis deux ans. Toute la cure jusqu‘à présent tourne autour de son sentiment d‘être perdue, de se sentir incapable de prendre des décisions concernant sa vie affective, si bien qu’elle passe d’un amant à l’autre, et s’en trouve à chaque fois un peu plus désemparée. Son père.. etc. etc. etc. [suivent trois pages dans le même genre, surplombant avec sérénité, la sérénité de ceux qui occupent précisément cette position de surplomb, que procurent la lucidité et le savoir, des dizaines de séances, au sujet desquelles on n’apprend finalement rien du tout, récit d’un ennui profond qui ne donne rien à voir, du déjà pensé prémâché remâché sans risque et cousu de fil blanc, en tous points conformes à la vulgate psychanalytique auquel l‘écrivain se réfère]. [Puis, on en vient au fait !] : ce jour là, Nadine entre dans le cabinet et déclare tout de suite : « C’est étrange : en attendant l’heure du rendez vous, assise dans le couloir, je me disais qu’il fallait faire attention à ne pas oublier encore mon parapluie. Ce qui est étrange, c’est que je ne me souviens pas avoir oublié mon parapluie chez vous. Pourquoi donc est-ce que j’ai peur de l’oublier “encore” une fois ? »

Je propose maintenant une toute autre manière de présenter cette séance, ou plutôt ce fragment prélevé sur cette séance ou cette cure :

(P) entre dans le cabinet et déclare tout de suite : « C’est étrange : en attendant l’heure du rendez vous, assise dans le couloir, je me disais qu’il fallait faire attention à ne pas oublier encore mon parapluie. Ce qui est étrange, c’est que je ne me souviens pas avoir oublié mon parapluie chez vous. Pourquoi donc est-ce que j’ai peur de l’oublier “encore” une fois ? »

Voilà à mon sens un bon point de départ, un point de départ largement suffisant et qui va droit à l’essentiel, c’est-à-dire non pas à une quelconque essence, mais à ce qui nous importe psychanalytiquement, un énoncé riche de promesses, potentiellement énigmatique et donc propre à susciter une investigation qui vale la peine. Une des règles que je préconise consiste à diriger la focale de notre observation, c’est-à-dire « choisir un fait » ou une série de faits (leur statut de « fait » demeurant d’ailleurs en suspens : nous supposons qu’il y a là quelque chose comme un fait psychanalytique, ce qui signifie que nous en attendons quelque chose, intuitivement, un soupirail donnant sur quelque crypte inconnue, c’est vers ce genre de « fait », toujours forcément hypothétique, que l’analyste tend à diriger son attention). Les lecteurs de Bion, et notamment de ces ouvrages les plus spéculatifs, à partir des années 60, seront là en terrain familier. On chercherait en vain dans Transformations le genre de vignette clinique dont la littérature nous abreuve habituellement, mais au contraire, des énoncés secs, brefs, extirpés soigneusement de tout contexte. Procédé d’amplification, et pour mieux dire, qui vise à l’hyperbole. La même discipline entraîne Bion à dissoudre l’idée même du patient comme totalité psychologique, identifiable par un prénom, des éléments biographiques (exceptés peut-être dans quelques rares passages où l’auteur semble encore faire quelques concessions à la tradition), si bien que les éléments cliniques examinés dans un livre comme Transformations sont probablement tirés de deux ou trois cures différentes, mais que rien ne permet de distinguer à quelle cure appartient tel élément : en vérité, ce genre de question n’a aucun sens.

Une des règles à laquelle j’essaie de me s’astreindre dans l‘écriture clinique (j’emploie cette expression à défaut d’une autre pour le moment, mais elle ne me convient pas), oblige à ne mentionner que les éléments pertinents, dignes d’attention. C’est pourquoi je désigne tous les patients par une seule et même lettre (P), et passe sous silence la calvitie de celui-ci, le teint rose de celle-là, et l’embonpoint de tel autre – sauf évidemment s’il m’est apparu que ces éléments étaient digne d’un examen psychanalytique ! Je renonce (sans aucun regret) à l’idée du patient comme totalité psychologique, et du coup probablement à mettre en valeur la structure qui gouverne le psychisme de ce patient-là, pour privilégier la structure de la séance, telle qu’elle se manifeste dans l‘élément sélectionné, prélevé. Dans l’exemple présenté ci-dessus, le simple énoncé « J’ai pensé que j’allais encore oublié mon parapluie, alors que je ne l’ai jamais oublié chez vous » suffit déjà largement à deviner les prémisses d’une conjonction constante, et oriente l’attention de l’analyste et du patient en direction d’une répétition, en même temps qu’il laisse entendre (par exemple) qu’effectivement, (P) a dû oublier quelque chose la dernière fois, et les fois d’avant. On peut noter que cette pensée est venue dans la salle d’attente, qui comme toujours, porte bien son nom (la salle des attentes ai-je l’habitude de dire à mes patients). Bref, ce simple énoncé suffit à ouvrir une perspective typiquement psychanalytique et prometteuse, point n’est besoin d’assommer le lecteur avec un résumé biographique ou un pseudo-exposé sociologique dont on peine à comprendre ce qu’il pourrait bien nous apporter (excepté nous perdre tout à fait dans les détails et nous éviter de prendre un élément intéressant à bras le corps. Et : laissons la sociologie par pitié aux sociologues, qui sont immensément plus qualifiés et mieux outillés que nous autres psychanalystes !). Je pars du principe suivant : il y a suffisamment dans les faits et gestes (j’y inclus les verbalisations) du patient pour susciter l’attention psychanalytique – ce par quoi nous nous distinguons d’ailleurs d’autres relations « thérapeutiques » apparentées. Ce qui m’importe est de découvrir la grammaire psychique du patient, dans la mesure où elle va structurer la séance, et donc engager ma propre grammaire psychique – et non pas un fonctionnement psychologique réductible à ce que nous savons déjà pour l’avoir lu dans un manuel ou un dictionnaire de psychopathologie. Ce qui m’importe est d’apprendre de lui une manière de penser qui m’est encore inconnue, et de parvenir à penser avec lui, en accord avec ses propres règles et suivre les modifications et les bouleversements qu’elles seront amenées à subir dans le cours de l’analyse – quitte à dérégler délibérément par la suite, le moment venu, cette machine à penser, par un acte analytique particulier, une interprétation par exemple. Le seul jargon qui me semble justifié dans une description de séance, c’est le jargon du patient lui-même : trop souvent le jargon d’un autre (Freud ou Lacan ou qui vous voudrez) se répand comme un poison dans nos textes et donne le sentiment que l’auteur, alors même qu’il prétend s’appuyer sur son expérience clinique, ne cesse pas de céder à la tentation de commenter encore une fois un autre texte que celui que le patient lui fournit.

Voilà pourquoi je pense que nous aurions beaucoup à gagner, quand nous entreprenons de communiquer quelque chose de clinique, à partir d‘énoncés minimalistes, et prendre garde à ne pas nous laisser saturer ou bien par des détails inutiles ou bien par de trop ambitieux tableaux.

Pas plus que l’idée de totalité ou celle d’un dehors, d’une vérité dissimulée en deçà ou je ne sais où, l’idée de « produire un texte authentique », ou qui rende compte fidèlement, d’une « authentique séance », ne m’enthousiasme particulièrement. Si j’osais, je dirais en reprenant un mot de Ferenczi, que l’analyste, même quand il entreprend d‘écrire, devrait s’efforcer d‘être sincère : mais je ne crois pas au compte-rendu fidèle. Il vaudrait mieux assumer d’emblée que tout ce que nous pourrons écrire sera infidèle, partial, irréductiblement lié au fait que l’analyste est ce qu’il est, qu’il analyse avec ce qu’il est, et que son seul collaborateur, comme le disait joliment Bion, est le patient, et qu’il s’agit d’un collaborateur bien peu fiable. Une vérité nous importe, mais ce ne saurait être la vérité : bien plutôt cette vérité mutative, inextricablement confondu avec le devenir de la séance, du patient et de l’analyste. C’est pourquoi il me semble que nous devrions pas nous interdire de faire oeuvre de fiction à l’occasion (point à développer dans un autre texte).

Finalement, il me suffit que la clinique marque le nord de la boussole du travail d‘écriture que j’essaie d‘évoquer, que le texte de la communication s’ancre dans la séance, ou cet éclat prélevé sur la séance, et constitue un moteur de transformation pour les séances à venir (de transformation de l’analyste pour commencer, de son appareil psychique). Si je garde à l’esprit et cet ancrage et cette destination, le seul risque que je cours est d’accorder une importance excessive à un fait marginal, ou de ne rien découvrir du tout, rien qui puisse en tous cas apporter de l’eau au moulin de la recherche, mais ce sont là de moindres maux, moindres en tous cas que celui qui consiste à recouvrir le matériau clinique de notre érudition, voire de l‘étouffer. Si le patient vient, ce n’est pas pour qu’on le fasse taire encore une fois !

La rivalité des méthodes : la méthode transcendantale

(P) « Monsieur, Vous n‘êtes pas sans savoir à quel point je suis éprise de vérité. Je vous suis gré des efforts que vous avez fait, quand je suis venue vous voir afin de me redonner l’espoir et la joie de vivre que j’avais perdus. Vous m’avez prêté une oreille attentive, avez pris la peine de m‘écouter et de m’aider à prendre la mesure du caractère pathogène de mon environnement. Avant de vous rencontrer, je crois bien que je tenais par principe tous les êtres humains pour bons. J’envisage maintenant qu’il s’en puisse trouver quelques uns de cruels, mais je doute encore qu’ils puissent l‘être volontairement. Malgré tout, pour aller de l’avant, il faut s’efforcer de tuer le négatif en soi et raffermir le positif sans s’appesantir sur le passé ! Le passé est passé, et nous n’avons pas d’autre choix que de continuer à partir de là où nous sommes présentement, qui est toujours le point zéro. Je suis au regret de vous dire que la dernière séance m’a fait plus de mal que de bien en m’entraînant inutilement sur les traces d’un passé révolu. Je soupçonne que vous ayez précisément agi de la sorte pour me pousser à agir. En conséquence, la prochaine séance sera aussi la dernière. Il faut mettre une fin à cette histoire si l’on veut continuer à évoluer dans un univers transcendantal, et non pas demeurer empêtré dans ses vulgaires ressentiments, ses peurs sans fondement et ses échecs futiles. Désormais, je ne veux plus me plaindre mais je serais à l‘écoute de vos conseils. Vous me connaissez maintenant de manière objective, bien qu’extérieurement plus que spirituellement : ce qui m’est interdit puisque je demeure irrévocablement à l’intérieur de moi-même. Je vous demande donc à votre tour de la franchise, et de m’indiquer clairement ce qui vous paraît dysfonctionner chez moi, et la manière de résoudre mes problèmes relationnels et professionnels. Pour ce qui est de mon père, nous en avons bien assez dit et je pense pouvoir m’en sortir sans votre aide. Mes collègues, c’est une autre affaire. Je crains pourtant que cette demande ne corresponde pas à votre métier. Cette lettre a donc pour vocation de vous préparer à adopter l’attitude qui conviendra ou à annuler la séance s’il vous semble impossible de satisfaire ma requête. Salutations etc. »

………..

Cette lettre (complètement réécrite par mes soins) fut envoyée après la troisième séance. Contrairement à ce qu’elle prévoyait, il n’y eût pas d’autre séance. J’essayais de la contacter deux ou trois fois par la suite, en vain. Quelques mois plus tard, un femme d’un certain âge me laisse un message sur le répondeur téléphonique : « Qu’avez vous donc fait à ma fille ? Depuis qu’elle est venue vous voir, elle ne fait que raconter des mensonges. » (comparer avec les premières déclarations de la lettre).

Passons sous silence le matériau qui, dans cette lettre, peut intéresser l’analyste qui a reçu, même brièvement, son auteur (Il arrive que malgré la brièveté de la rencontre, certaines séances vous laissent une impression tenace, persistante. L’impression par exemple d’avoir été perçu durant quelques heures comme une sorte de démon tentateur, ou un dangereux satyre.) Cette lettre m’intéresse ici en tant qu’elle constitue une manifestation explicite du modèle que j’ai dessiné, la rivalité des méthodes (voir notamment le point 2, et probablement 3, si j’en crois l’impression que la patiente m’a laissée). La méthode rivale de l’analyse est présentée de manière claire – elle la caractérise elle-même comme à la fois « positive » et « transcendantale » – elle relève d’une thérapeutique spiritualiste et même, dans le cas présent, mystique, qui, contrairement à ce qu’on pourrait penser, n’est pas si rare, si j’en crois du moins les cas qu’il m’a été donné de traiter ces dernières années (peut-être le fait que j’exerce en milieu rural explique en partie cette récurrence). Le point intéressant, c’est que la patiente a tout à fait pressenti à quel point sa méthode se heurte de front à la méthode psychanalytique, malgré que je sois, si mes souvenirs sont bons, demeuré assez évasif sur ce dont il s’agissait dans nos séances. Le fait est que la patiente avait, malgré ses efforts pour continuer de penser que “ toutes les créatures de Dieu sont par essence bonnes “, été amenée à exprimer à n’en pas douter de la colère, du dégoût, voire même du mépris envers quelques unes de ces créatures, et, plus particulièrement, envers son père biologique (qui n’est pas le père spirituel évidemment). De manière assez surprenante (je ne m’y attendais pas si tôt dans son cas, mais en réalité, chez les mystiques, le thème de la sexualité surgit assez vite dans les séances — je crois que Lacan n’a pas manqué de disserter là dessus notamment dans le séminaire Encore), je me souviens qu’il avait même été question de sa sexualité, ou plutôt de son abstinence à peu près complète à ce niveau — le « à peu près » faisant alors une immense différence.

Bref, comme en témoigne le dernier paragraphe de la lettre, elle en savait assez sur le processus analytique pour proposer l’alternative suivante : ou bien vous (l’analyste) cédez sur votre méthode et vous contentez de conseils terrestres (renforcer mon moi positif par exemple, afin de libérer celui qui avance selon la méthode transcendantale), ou bien vous ne cédez pas et annulez la séance. Mais ne me parlez surtout plus de mon père ni de sexe !

Je n’oublie pas tout de même de rappeler que, même quand le patient qui arrive n’est pas disposé à lâcher sa méthode, il vient tout de même dans la mesure où ladite méthode a connu quelques ratés (et parfois : le monde familier est devenu soudainement étranger et s’effondre sous ses pas). Pour ce qui est de l’analyste en tant que rival, j’avoue que le temps m’a manqué pour engager le combat, et il me semble m‘être contenté de faire à peu près ce que je fais d’habitude, ce qui suffit manifestement à dresser le cadre d’un conflit possible (malheureusement laissé en plan faute de combattants).

L'Attraction électro-magnétique régulée

Le champ magnétique est d’autant plus intense que l’on est près des pôles de l’aimant. Il diminue à mesure qu’on s’en éloigne. Si on met en présence deux aimants, on constate que les pôles de noms contraires (nord et sud) s’attirent, tandis que les pôles de même nom (nord et nord, ou sud et sud) se repoussent.

(P) C’est un problème de distance. C’est la à la fois la bonne distance d’un certain point de vue, et la mauvaise d’un autre point de vue. Il y a cette ferme dans le nord ouest du Cantal, autour duquel toute la vie de la tribu s’est organisée, générations après générations, les frères, les fils, les cousins, etc. Pour vous donner une idée, je dois pouvoir affirmer que sur trois générations, nul ne s’est jamais éloigné, nul n’a jamais vécu au delà d’un rayon de 50 kilomètres, et je dois ajouter que personne n’a jamais divorcé, personne n’a jamais pris un jour de congé pour maladie, ou connut un seul jour de chômage. D’un autre côté, bien que chacun prenne soin de ne pas s‘éloigner, hé bien, dans cette famille, on ne sait pas communiquer, on ne se parle pas. Je suppose que d’autres que moi en souffrent ou du moins le regrettent.

(A) J’ai l’impression en vous écoutant qu’une force semble tenir en respect les membres de cette tribu. Une sorte de zone de contrôle, une sphère d’influence.

(P) Oui, une distance de contrôle. Je songe à deux aimants qui s‘écartent l’un de l’autre.

(A) Ou bien sont attirés l’un vers l’autre. Le danger me paraît être lié autant au fait de la séparation que de cette sorte de relation de proximité qu’on appelle “ communiquer “.

(P) Il y aurait finalement une sorte d‘équilibre. Attirance et répulsion. Ni trop proche ni trop lointain.

(A) Voyez les animaux qui se tiennent à distance respectable, juste ce qu’il faut pour éviter les crocs ou un coup de patte. Ils se jaugent, se mesurent. Et puis soudain, ou bien il y en a qui fait tête basse, et recule avec précaution, ou bien il se rue sur son adversaire et engage le combat.

(P) Je ne sais pas en quel sens “communiquer” serait si dangereux, et pourtant, je sens bien que tout le monde est mal à l’aise dans les réunions de famille par exemple, ou que mon père évite soigneusement de nous rencontrer individuellement.

(A) Que se passerait-il si l’un d’entre vous décidait de s’installer ailleurs, dans un pays lointain ?

(P, sans la moindre hésitation, en levant les bras) Il serait exclu, banni, déshérité, immédiatement, il ne ferait plus parti du clan !

(A) Je songe à la relation entre la Terre et la Lune. C’est une question que posent souvent les scientifiques en culottes courtes quand on commence à leur expliquer que contrairement à ce que pensait Aristote, si certains corps, quand on les jettent en l’air retombent sur le sol, tandis que d’autres tendent à flotter en l’air ou monter dans le ciel, ce n’est pas parce qu’ils tendraient à rejoindre leur “ lieu naturel “ (la terre si la matière dont ils sont faits est terrestre, le ciel si leur matière est le feu ou l’air), mais parce qu’il existe comme le supposait Newton une force émanant de la terre, la gravitation, qui attire en quelque sorte les corps pesants selon une loi physique. Ils demandent : mais alors pourquoi la Lune ne nous tombe pas sur la tête ? Pourquoi reste-t-elle sagement en orbite à distance respectable de la Terre, pourquoi ne s‘échappe-t-elle pas dans l’espace infini ?

On a le sentiment que l’organisation sociale de la tribu fonctionne sur la base d’un modus vivendi, qui ne vise pas tant à résoudre un problème (inconnu), qu‘à protéger le groupe du problème, ou bien à protéger le problème lui-même, et dans ce dernier cas, ce problème se manifeste (négativement) comme un tabou, lequel prévient les membres à la fois de s‘écraser sur le sol (mourir ou devenir fou), et de se perdre dans l’infini (au sens de Bion).

Et le plus intrigant, le plus contre-intuitif dans cette histoire, c’est que la force gravitationnelle, on la constate, on ne cesse d’en subir les effets, mais on ne la voit pas, au sens où par exemple, quand vous donnez un grand coup de pied dans une balle, vous voyez et vous sentez et vous percevez directement, parce qu‘à un moment votre pied et la balle sont en contact, la mécanique qui est en jeu. C’est une relation causale à distance, ce qu’on appelle l’influence – et c’est difficile de ne pas penser qu’il y a un esprit là, quelque part, au centre de tout cela, qui exerce une intentionnalité (bienveillante ou malveillante), et que son plan énigmatique gouverne à leur insu les satellites gravitant là tout autour. Et c’est sans doute pour cela que ça marche, parce qu’on a de la peine à le croire au fond, malgré les livres et les cours de physique, bien qu’on y soit confronté tout le temps (et en particulier dans les transferts analytiques).

Bruits

La tâche de l’analyste est difficile. Je classerai par commodité les sources de cette difficulté en trois genres, bien que, dans la séance, une telle distinction ne soit pas toujours claire. Ce bref texte peut servir d’introduction à Second Thoughts de Bion.

Il y a d’abord ce que j’appellerai les bruits de la cité, les bruissements du monde tout autour. Des gens dehors aimeraient bien que le patient soit guéri, ou bien ils considèrent que faire une analyse constitue une dépense inutile et qu’il vaudrait mieux chercher un emploi ou s’adonner à une activité sportive, ou bien ils lisent certains journaux, regardent la télévision, et ils jugent que le patient est victime d’une charlatanerie, ou bien ils téléphonent à l’analyste en s’exclamant : « mais qu’avez-vous fait à ma fille ? », ou bien ils aimeraient bien que le patient soit déclaré fou et interné, ou bien ils sont persuadés que leur femme a une relation sexuelle avec l’analyste. Cela fait beaucoup de voix au dehors, beaucoup d’attentes, de préoccupations. (et je passe sous silence les difficultés dont me parlent certains collègues travaillant en institution comme on dit, et supposés articuler leurs tentatives analytiques à des règlements intérieurs, des réunions de concertation, des groupes de soignants, des comptables et des administrateurs, des murs et des jardins, bref, une complexité qui me rend toujours perplexe quand on prend pour modèle la « psychanalyse en institution ») On ne peut pas faire taire ces voix (que l’on soit patient ou analyste) aussi facilement qu’on ôte son chapeau avant de s’allonger sur le divan. Il faut toutefois, surtout si l’on est analyste, s’efforcer de les réduire au silence, ou, si on les entend, de les entendre dans la mesure où le patient leur fait écho ou les reprend à son compte.

Ce faisant, on se trouve confronté à la seconde source de difficultés. Car le patient, bien qu’il vienne dans une certaine mesure de son plein gré (quoique.. que signifie venir « de son plein gré » ou « librement » ou « délibérément » ou « volontairement » quand il s’agit de se mesurer à l’inconnu ?), ne vient jamais les mains vides, ou vierge de toute préconceptions. Je reste toujours étonné que le patient qui se présente aujourd’hui ait survécu jusqu‘à ce moment où il sonne à la porte de mon cabinet. Il faut bien supposer qu’il n‘était pas totalement démuni de stratégies, de méthodes ou de techniques de survie — et éviter de croire qu’il lui manquait, sans qu’il le sache, une thérapie de style psychanalytique. Peut-être le patient finira par penser cela, que la psychanalyse constituait ce qui lui manquait, mais ce n’est pas à l’analyste de le penser à sa place. Le patient est donc déjà une personne expérimentée (qui a pu mettre en œuvre, de manière plus ou moins sophistiquée, des manières d’apprendre par l’expérience). L’analyste est probablement amené à juger que ces tactiques et ces stratégies présentent des caractère pathologiques ou pathogènes : il est difficile d‘éviter de penser ainsi, mais il serait souhaitable d’oublier pour un temps ce que l’on « sait » en psychopathologie, et aller de l’avant. Toujours est-il que ces savoirs (théoriques ou pratiques) du patient ne manquent pas de constituer un obstacle sévère à l’investigation analytique. Sans compter que certains patient font preuve d’une grande créativité quand il s’agit d’inventer au cours de la cure de nouvelles théories et pratiques susceptibles d’entrer en rivalité avec l’analyse. Cette créativité d’ailleurs me semble extrêmement précieuse (pour l’analyste). Sur ces problèmes je vous renvoie aux notes que j’ai prises pour introduire à ma modélisation appelée : « rivalité des méthodes ».

La troisième source de difficultés relève de la subjectivité de l’analyste (pour dire vite), ou, plus largement, du poids que pèse sa mémoire, de sa propension à désirer, et de sa tendance à la compréhension. Bref, du fait qu’il est un être humain. Je ne développerai pas ces thèmes ici : la littérature sur le sujet est immense, et pas seulement dans les textes qui s’occupent du « contre-transfert » ou de la « formation de l’analyste ». Je me contenterai de rappeler les deux menaces que Bion souligne notamment dans les commentaires aux Second Thoughts, le désir de guérison et le désir d‘être un bon analyste. On devine assez bien, en pensant à ces deux difficultés, combien elles se situent assez indistinctement à la croisée des trois sources que je viens d‘énumérer, c’est-à-dire qu’elles relèvent aussi bien des attentes du groupe ou de l’environnement, des préconceptions du patient, et des désirs de l’analyste.

La position de l’analyste dans cet environnement bruyant (la séance cernée de toute part par des objets destinés à perturber, jusqu‘à, parfois, rendre impossible, l’analyse) pourrait être de garder le silence — pas seulement en évitant qu’aucun son ne sorte de sa bouche, ce qui effectivement peut « s’entendre » comme un manière de ne pas en rajouter —, mais aussi de faire silence, faire taire. Mais la contradiction ici est manifeste : le patient n’a cessé d‘être confronté à d’innombrables et sournoises puissances qui visaient justement faire taire — à réduire au silence. C’est cette contradiction que soulignait Ferenczi (notamment dans ses derniers articles, voire le volume IV des œuvres complètes chez PAYOT) : ne risque-t-on pas de répéter dans l’analyse les conditions pathogènes auxquelles le patient a été soumis ? Peut-être l’analyste ne devrait pas avoir si peur de faire un peu de bruit quand même et d’entendre un peu (de toutes façons, c’est inévitable : l’analyste tousse, tourne la page de son carnet, respire, cela fait un bruit dont on peut faire grand cas).

Se confronter au pire (I)

C’est à cette qualité insaisissable qui, dès lors que la pensée de la blancheur est dissociée du monde des significations plaisantes et rattachée à un objet terrible par lui-même, porte cette terreur à sa plus extrême intensité. Voyez l’ours blanc des pôles et le requin blanc des tropiques : d’où vient l’horreur transcendante qu’ils inspirent, sinon de la lisse et floconneuse blancheur de leur robe ? La blancheur sinistre — voilà ce qui donne à leur muette avidité un si repoussant caractère de douceur, qui révulse, d’ailleurs, plus qu’il ne terrifie. Pareillement, le tigre aux crocs cruels et au pelage armorié n‘ébranle pas autant le courage que l’ours ou le requin enlinceulés de blanc.

Herman Melville, Moby Dik (1851), trad. P. Jaworski, Gallimard (2006), cité en exergue du roman de Dan Simmons, The Terror, 2007.

Je vais essayer de bâtir une ébauche de modèle à partir d‘éléments disparates dont j’extrais à chaque fois deux constantes : une tendance irréversible à se confronter à la plus grande peur (voire la peur elle-même) et, dans un mouvement presque contraire, une tendance à la domestiquer, à la vaincre en la contraignant par une technique, une compétence.

  1. L’idée de ce thème m’est venu, pour être tout à fait honnête d’un comportement que j’avais noté me concernant. Une sorte d’impulsion qui me poussait à me mettre dans des situations périlleuses, bien que sachant pertinemment les risques que j’encourrais. J’aurais pu à ce moment là de mon exploration rebrousser chemin, ou prendre le sentier sur la gauche, mais au lieu de ça, je persistais à suivre le cours du torrent impétueux malgré les eaux qui montaient et les falaises qui dessinaient des gorges de plus en plus impraticables. J’aurais pu, et j’aurais du, si je m‘étais montré raisonnable, ne pas tenter l’ascension de ces pentes couvertes de neige, alors même que le temps se couvrait et que les températures baissaient et que les neiges devenaient de la glace. J’aurais du décliner l’offre de ces inconnus, et ne pas m’embarquer dans une aventure dont j’avais tout lieu de penser qu’elle risquait de mal tourner, et pourtant, en dépit de toute prudence, je les suivais.

On entend parfois dire, de la part d’aventuriers : « Cela peut paraître étrange, mais je ne me suis jamais senti aussi vivant qu‘à ce moment-là, alors que je pouvais mourir d’un moment à l’autre. » ou : « C’est vraiment quelque chose dont j’ai besoin, ce risque, ce danger. Tout le reste de ma vie me paraît fade : j’en ai besoin pour me sentir exister. » Que signifie « se sentir exister » ? L’existence peut-elle faire l’objet d’une sensation ? D’un sentiment ? J‘éprouve, je sens, telle ou telle sensation. Peut-on éprouver l’existence, l’existence tout court, être (sans qualité, sans plus ni moins) ? Certains mystiques recherchent et prétendent avoir vécu une expérience de ce genre.

Un type qui a accompli des expéditions extraordinaires aux quatre coins du globe, parlait de son dernier « spot », son dernier « trip », comme en parlerait un camé, en disant qu’il avait vraiment eu sa dose d’adrénaline. Que veux-tu dire par adrénaline ? Je veux dire que là, j’ai vraiment eu peur, une des plus grandes peurs de ma vie. L’alpiniste australien Greg Child, dans son livre passionant, Mixed Emotions (Théorème de la peur, Éditions Guérin 1997) écrit : « I was petrified by fear and overdoses by adrenaline ».

Comment peut-on être à la fois pétrifié et surexcité ? Jouit-on de la peur au moment où on l‘éprouve ? Ou bien seulement en y pensant, une fois qu’on est sorti d’affaire ?

  1. Timothy Treadwell vécut au milieu des ours sauvages d’Alaska chaque été durant treize ans. Au milieu de toute une littérature le concernant, comprenant les textes et les vidéos qu’il a laissés, surnage un fillm exceptionnel de Werner Herzog, Grizzly Man . Timothy se présentait comme investi d’une mission écologique (genre : sauvegarde des ours), ce qui l’amenait non seulement à planter sa tente durant de longs mois au cœur même du territoire des ours, mais à nouer avec eux des relations de proximité, dont témoignent ses nombreuses vidéos, dans lesquelles il se filme à quelques mètres à peine de ses protégés. Il prend des risques considérables. Ce dont il a conscience, et il le répète à longueur de pellicule. Ces documents sont très étranges. Timothy semble avoir vraiment la trouille, il n’est pas inconscient, il ne cesse de rappeler que l’animal peut lui arracher la tête d’un coup de patte et le dévorer, qu’il n’aurait aucune chance de lui échapper, il fait preuve paradoxalement d’extrêmes précautions dans l’approche des bêtes, fait montre d’un savoir, d’une technique qu’il est sans doute un des rares êtres humains à avoir poussé aussi loin, et dans le même temps, il se comporte de manière complètement déraisonnable, dans la mesure où nous paraît raisonnable le désir de rester en vie et de ne pas finir dépecé entre les pattes et dans la gueule d’un ours. L’ambiguïté, à bien y penser, vient probablement que ce qui « nous » paraît raisonnable dans ce genre de situation, n‘était pas ce qui paraissait raisonnable à Timothy (et se fonde aussi sans doute sur « ce que les ours font à l’homme », c’est-à-dire à la fois et dans le désordre, qu’ils peuvent inspirer une immense terreur, une tendresse de peluche et de douceurs infantiles, et un sentiment de puissance et de virilité infinies). Tout le documentaire de Herzog fait resplendir l‘énigme que constitue le désir de cet homme. C’est à ce genre d‘énigme que je m’intéresse ici. Pas plus qu’Herzog, je ne souhaite expliquer le cas Treadwell, mais plutôt : donner matière à penser. Je note aussi cette dimension tragique : on sait, on sent, on ne peut pas ne pas savoir comment ça va finir. Mal. (comme œdipe diront certains de mes collègues qui ne manquent jamais une occasion de le placer) À la fin du film, dans un passage particulièrement troublant, Herzog prend position : l’amie de Treadwell est au premier plan (c’est la seule fois où elle apparaîtra sur la pellicule, juste avant d‘être dévorée), l’ours juste derrière, à quelques mètres. Timothy déclame tout l’amour qui lui paraît exister entre la bête et lui, la relation de confiance, le rêve d’une société anthropo-ursine (je fais référence ici au concept si fécond de « société anthropo-canine » développé par Dominique Guillo ). Herzog fait alors ce commentaire en voix off :

ce qui m’obsède c’est que sur tous les visages de tous les ours que Treadwell a filmés, je ne trouve aucune affinité, aucune compréhension, aucune pitié. Je vois seulement une colossale indifférence de la nature. Pour moi il n’existe pas de monde secret des ours. Et ce regard vide n’exprime qu’un vague intérêt pour la nourriture. Mais pour Thimothy Treadwell, cet ours était un ami, un sauveur.

Qu’est-ce qui pousse Timothy à dépasser les limites que la plupart des êtres vivants se fixent quand ils sont amenés à rencontrer des ours ? Une nostalgie des ours en peluche ? Si tel était le cas, on en verrait plus souvent des Timothy Treadwell. Ce qui me frappe, c’est l’alternance systématique d’un côté, de la peur, de la conscience du danger, la manière dont il explique les précautions qu’il faudrait prendre en de telles circonstances, et, de l’autre côté, de ce ton exalté, revendiquant, et parfois même hurlant toute la haine qu’il éprouve pour les rares humains qui s’aventurent dans ces parages, les chasseurs, les touristes, les rangers en charge du parc. J’ai l’impression qu’il combat sa propre peur, qu’il en évacue au moins une part, en déployant toute cette fureur sur l’humanité. Cela va bien au-delà, je crois, de ce que nous appelons la phobie. Mais, si on veut essayer ce modèle un peu étroit pour éclairer le cas Treadwel, on pourrait presque dire qu’il y aurait là un objet « contra-phobique » extrêmement singulier, au sens où l’objet contra-phobique est ici le même objet qui suscite la plus grande peur, la peur panique. Comme si le moyen trouvé par le sujet pour transformer sa peur en quelque chose de viable, c‘était précisément de la dominer en « apprivoisant » l’objet terrifiant. On peut imaginer qu’au départ de tout cela, une ambivalence, un clivage particulièrement irréductible avait marqué l’objet, ne laissant pas d’autre choix au sujet que de s’y confronter jusqu‘à la mort, d’y consacrer l’entièreté de sa vie.

  1. Dans les récits de Dan Simmons , un thème revient de manière récurrente (j’ignore si ses exégètes l’ont noté étant donné que je n’ai jamais rien lu au sujet de Dan Simmons) : quelque chose comme « se jeter dans la gueule du loup », ou « dans les bras de son ennemi ». D’ailleurs, c’est au sens propre le destin des héros de deux de ses plus fameux romans. Le Lieutenant-Colonel Kassad, dans un dernier combat qui n’avait d’autre issue que la mort, vient s’empaler sur les lames acérées du corps du « Shrike » (dessiné ici par François Baranger), « uni dans une mortelle étreinte » avec cet ennemi surpuissant (Hyperion, 1989), et le Capitaine Crozier, second de Sir John Franklin, finit par offrir littéralement sa langue à la gueule de la bête démoniaque et divine qui hante les glaces de l’arctique (et le chef d‘œuvre The Terror, 2007). L’entité qui attire irrésistiblement ces victimes affolées, troublées, finalement consentantes, ne saurait être réduite à quelque enveloppe de chair, d’os ou de métal : elle est toujours la « terreur sans nom ». Et ce qui n’a pas de nom peut détruire l’appareil psychique — on lira quelque chose de ce genre chez Bion. La puissance d’attraction formidable de la terreur sans nom dans ces romans de Simmons (et je pourrais montrer qu’il en va ainsi dans la plupart de ses récits fantastiques) constitue le moteur des intrigues : page après page, la tension monte, au fur et à mesure que la menace se précise, que derrière les manifestations du mal humaines se dessine l’ombre d’une absolue étrangeté, non-humain, irreprésentable, que les personnages seront forcés de rencontrer dans une dernière étreinte, la mort, ou autre chose. Au final, après avoir consacré sa vie à lutter, le héros plonge à corps perdu dans ce quasi-trou noir, dans une sorte de soulagement définitif — la tension due à l’inéluctabilité tragique du roman se relâche, ce cauchemar finit enfin, le lecteur peut retourner à sa vie quotidienne. Sans nul doute chez Simmons, se mélange de sadisme, de masochisme, et la jouissance qui transpire dans une sorte de mysticisme macabre (et qui me semble constituer un des aspects flagrants de certains témoignages des mystiques, autour de l’idée de sacrifice), est un thème récurrent. On en trouvera un exemple extraordinaire dans deux nouvelles recueillies au sein du volume L’amour, la Mort (Albin Michel 1995) : « Mourir à Bangkok » et « Coucher avec des femmes dentues », ce dernier texte rappelant au passage des pages absolument terrifiantes d’un autre roman, L’Homme nuThe Hollow Man »), où l’on retrouve le fantasme tout à fait typique de l’auteur (une fellation en quelque sorte définitive). [Je me dois malheureusement de signaler que Simmons, cet écrivain génial, est aussi un personnage par ailleurs assez imbuvable, franchement républicain et franchement à la droite de ce parti de droite, mais ce radicalisme n’est peut-être pas si étonnant.]

  2. Dans le film de Kathryn Bigelow , récemment primé aux oscars, « The Hurt Locker » (en français : « Démineurs »), William James (sic ! interprété par l’excellent Jeremy Renner, héros d’une série télé délicieuse, The Unusuals, dont malheureusement la diffusion a cessé au bout d’une saison) responsable d’une unité de démineurs durant la guerre en Irak, se comporte comme le héros d’un film apparemment “héroïque”, mais qui se serait en réalité égaré dans une sorte de documentaire réaliste sur le travail extraordinairement risqué de ceux qui, sur les terrains de bataille, sont chargés de désamorcer les bombes. Les soldats américains qui visionnèrent le film à sa sortie saluèrent son réalisme, en ajoutant qu’il était impossible qu’un type aussi dingue soit accepté dans l’armée. Le scénario joue en effet sur deux tableaux, et c’est ce qui rend le film de Bigelow si étrange : d’un côté, une mise en scène et des décors arides, sans fioritures, une tension palpable entre l’ordre pathétique que tente d’instaurer l’armée américaine et le chaos généralisé, articulé autour de l’imminence permanente d’un attentat, et, d’un autre côté, ce type intrigant qui semble se comporter comme si c‘était là non pas la réalité, mais une sorte de jeu macabre, extrêmement excitant, dans lequel il n’y aurait rien à perdre, qui valait la peine d‘être joué pour la seule raison qu’aucun autre jeu n’en vaudrait la peine. Il fait fi des règles drastiques de sécurité (censé le protéger lui et le groupe auquel il appartient), pour ne suivre que ses propres règles, hybridation de compétences hors du commun, de courage, et d’attirance irrépressible pour le danger. Le film repose au fond sur une oscillation constante entre une vertu, le courage, et la folie. James constitue une énigme : est-il téméraire ? (la témérité relevant alors d’une forme excessive de courage) est-il désespéré au point de n’avoir « réellement » rien à perdre ? SE peut-il qu’un être humain n’ait « réellement » rien à perdre ? Le film prend une dimension terrifiante dans un des dernières scènes :

Gros plan alternant sur James et sur JT, dans la jeep, après qu’ils aient échappé par miracle au pire.

— je veux dire, comment tu fais ? Pour prendre ce risque ? (silence) — J’en sais rien, suffit de … Je crois que j’y pense pas. — Mais tu sais que dès que t’enfiles ta tenue, dès que tu sors, c’est une question de vie ou de mort, tu lances le dé.. Et t’assumes. Tu le reconnais non ? (silence) — Ouais ouais.. (mi-sourire, silence) Je le reconnais. Mais je sais pas pourquoi. (silence, les lèvres pincées, comme s’il devait faire un effort de pensée extrêmement pénible) Je sais pas, JT. Et toi ? Tu sais toi pourquoi je suis comme ça ? (silence) — Non (silence pensant) (des enfants courent après la jeep et lancent des caillasses)

La pauvreté du dialogue, voilà ce qui glace le sang. Et le silence assourdissant entre les quelques mots arrachés à la mort.

(je songe à l’impensable, un trou noir avec lequel il serait impossible de s’articuler (de graviter autour) autrement qu’en s’en approchant chaque fois encore plus près).

  1. L’immense alpiniste Reinhold Messner, dans une interview donnée à la revue Psychotherapie im Dialog 2002; 3(2): 201-206 (traduction disponible sur le site Café psy )

P. i. D. : Vous décrivez plusieurs fois un être dédoublé, deux hommes qui sont vous-même et en même temps de même apparence que vous, mais à côté de vous. Vous vous voyez en dehors de vous-même. Sur le moment, est-ce que cela vous aidait ou vous gênait ?

R. M. : Sans ce dédoublement, je ne serais plus en vie. C‘était une schizophrénie entre la raison et l‘émotion. Je ne puis en dire plus, n‘étant pas spécialiste en psychiatrie. Je m’aventure pourtant à penser que, dans les temps anciens, disons il y a 10 000 ans, la schizophrénie était une aide dans les situations critiques [note : remarque dans le style de celles que Ferenczi ou Bion ne se privaient pas de faire]. Aujourd’hui encore le dédoublement peut sauver celui qui a le dos au mur. J’avais ainsi la possibilité de communiquer avec un Autre, de partager ma douleur, mon espoir ou mes désespoirs. Un désespoir partagé n’est plus que la moitié d’un désespoir.

Quel genre de modèle produire à partir des faits que j’ai présentés ? À vrai dire, je n’en suis pas là. Il y aurait là une vaste rechercher à mener (que j’ai plus ou moins vaguement l’intention de mener un de ces jours). Comme j’aime aller doucement je relèverai les constantes suivantes (laissant à d’autres le soin d’aller plus loin s’ils le souhaitent) : La partie se joue à trois : a. il y en a un qui éprouve la plus grande peur (sans doute en hommage à la terreur sans nom : c’est le psychanalyste qui le suppose, ce n’est qu’une supposition, une piste à explorer — faudrait demander) et qui dans le même temps, d’une manière obscure, peut-être « biologique », qui aurait à faire à des sécrétions hormonales, suscite une excitation qui peut se dire comme « se sentir intensément vivant » (les athlètes connaissent bien ce seuil de la douleur qui, lorsqu’on l’a atteint, produit une sorte de décharge de plaisir, les derniers 200 mètres d’une course de demi-fond par exemple, où vous avez la sensation qu’une large couteau vient vous cisailler les mollets et les cuisses, que votre cage thoracique va exploser, et qu’en même temps vous trouvez une sorte de second ou troisième ou quatrième souffle, dont témoigne une immense explosion dans le cerveau, la vue se trouble dans la sueur, vous tirez sur les bras avec je ne sais quelle partie du cerveau, et… !! …) b. Il y en a un qui se voue à discipliner la peur ou l’excitation, garder son sang-froid en toutes circonstances, et précisément dans le genre de circonstances où il est quasiment impossible de garder son sang-froid, en mettant en œuvre un savoir technique (une technique de l’action) — chez les alpinistes, il y a cette obsession de la sécurité, paradoxale puisque la situation la plus « secure » serait évidemment de rester bien au chaud chez soi, alors même qu’on se fourre ici dans de sales draps, dans un environnement hostile, imprévisible, dangereux, où le risque est majeur. — Cette discipline de soi qui est aussi la maîtrise d’un savoir pratique, me semble être indistinctement aussi une tentative de raisonner, contrôler, maîtriser, l’Autre radical, la terreur sans nom ou la plus grande peur — d’où : c. Cet Autre, l’ours, la montagne, l’altérité absolue, la bombe, le grichte, le monstre des films de la saga Alien(s), le cachalot blanche du capitaine du Pequod, à la fois objet d’adoration et de terreur (ambivalence bien connue des récits ethnologiques). Tout cela serait à développer. J’ai parlé également du modèle phobie/contraphobie. Ou de l’aspiration d’un néant (sorte de trou noir) creusé par l’explosion d’un appareil psychique, avec lequel il n’y aurait d’autres articulations possibles qu’en s’y confrontant, en se laissant être aspiré par « lui ». J’y reviendrais.

Marcher comme une oeuvre d'art

Dans le bref mais inoubliable (pour moi) documentaire, The Dark Glow of the Moutains que Werner Herzog a consacré à l’alpiniste Reinhold Messner , ce dernier évoque la possibilité que dans l’avenir, il abandonne la quête qui le pousse à gravir des sommets chaque fois plus difficiles, pour simplement se contenter de marcher, marcher droit devant, n’importe où, sans but, sans viser un quelconque exploit. En attendant ce jour, devant la paroi qui l’attend, couverte de neige, il imagine le tracé de son parcours, il dit : « tu vois cette ligne là », il marche et dessine en même temps une ligne dans la montagne. La façon dont il parle de ses ascensions, le mode de vie qu’il a adopté pour les mener à bien, un mode de vie « exceptionnel », fait penser par bien des aspects à une forme de vie artistique. En vérité, on n’a pas attendu qu’un artiste proclame : « L’art c’est la vie », pour que ce soit effectivement le cas pour un certain nombre de personnes.

À la même période où Reinhold Messner accomplit ses exploits, Hamish Fulton parcourt le monde à pied, et n’en ramène rien à proprement parler, c’est-à-dire qu’aucune intervention ne vient modifier l’environnement, contrairement au Land Art dont on le rapproche sans doute à tort, ou même à Richard Long — Fulton, s’il faut le ranger quelque part, serait plutôt un artiste conceptuel : il produit à son retour (et expose) ce qu’il appelle des « Mental Sculpture ». Ces choses là m’intéressent beaucoup : la marche est l’œuvre d’art. Ce qui nous est montré c’est une transformation (en vue d’une communication publique) d’une expérience (privée, solitaire) qui est en elle-même, dit-il, une transformation. Lors de l’exposition, tout l’arrière-plan émotionnel est irrémédiablement perdu (y compris pour le marcheur qui l’a éprouvé). C’est une des raisons pour lesquelles, quand je marche, j’ai pris l’habitude de prendre énormément de photographies. Pas seulement parce que ce serait là une preuve (pour moi-même) — comme l’alpiniste qui accomplit un exploit prévoit d’apporter une caméra afin de filmer la preuve qu’il a bien atteint le sommet. Mais parce que cette proximité du marcheur avec le devenir, s’avère quelquefois trop forte, et quasiment insupportable (« tant de beauté ! que c’en est souffrance ! »). Il y a là un trop plein qui suscite de lui-même une transformation (beaucoup de grands randonneurs écrivent et dessinent des carnets de voyage). J‘écris : “proximité avec le devenir” : c’est là une formulation bien imprécise, dont l‘éclaircissement requiert les talents d’un poète plutôt que d’un philosophe — Héraclite, ou plutôt, un Héraclite rêvé ferait peut-être l’affaire.

La marche peut être une œuvre d’art par elle-même (et susciter d’autres œuvres d’art en mémoire pour ainsi dire).

J’ai déjà évoqué un lien entre la marche et la pensée : on pourrait songer que marcher c’est fuir les pensées qui pressent le penseur. Mais ça pourrait être aussi, dans certains cas, l’activité nécessaire qui permet au penseur d‘évacuer au fur et à mesure de ses pensées un trop plein d‘énergie libidinale (pour parler comme les psychanalystes d’autrefois : Ferenczi décrit ainsi le “type moteur”, qui doit « gaspiller de l‘énergie musculaire » pour ralentir le flux de ses pensées, qui se présentent de manière trop vive, comme une machine à penser qui, soudainement débridée, ne saurait se réguler d’elle-même. L’expérience du marcheur au long cours, bien qu’on puisse peut-être la rattacher à l’impossibilité de traiter certaines pensées dans l’immobilité du penseur sagement assis dans son fauteuil (il y a dans l’histoire tragique de Messner quelque chose comme une manière de se fabriquer une vie possible suite à la perte de son frère lors d’une ascension — je n’ai pas trop de mal à imaginer la culpabilité qui vous hante dans une histoire pareille, ayant échappé de très peu à une issue aussi fatale lors d’une randonnée avec mon propre frère), cette expérience donc, suscite à son tour, par son intensité, un trop plein qui, s’il n’est pas transformé, par exemple dans une transformation artistique, peut s’avérer insupportable. Cet intolérable est lié me semble-t-il à la solitude. Le marcheur recherche la solitude. Mais après avoir passé tant de temps sur les hauteurs, ou dans l’infini, le besoin d’un autre le rappelle à son humanité et sa finitude. Il est alors temps de rentrer chez soi, et, éventuellement, d’essayer de faire partager quelque chose de son expérience.

Un pas de plus : c’est une chose de ce genre que l’analyste ressent, et dont Bion parle si bien dans Second Thought quand il songe aux séances de la journée : une solitude irrémédiable, et parfois le désir pressant de faire quelque chose de cette expérience si vive, non pas tant d’en garder une trace, mais plutôt de transformer ce qui peut l‘être en vue d’une communication plus ou moins publique — mais il doit garder à l’esprit que quelque chose d’important s’est irrémédiablement perdu.

Remarque sur une hyper-activité de l'attention

Dans les maladies du genre auto-immune, dont on ignore la plupart du temps les causes, l’organisme ou une partie de l’organisme se défend en produisant des anti-corps contre une autre partie de l’organisme : tout se passe comme si une bataille s’engageait sur un malentendu : un organe habituellement allié est considéré comme un agresseur, l’hôte devient l‘étranger, le processus du coup tourne à l’auto-destruction — du point de vue du fonctionnement normal, c’est une aberration, un comportement inapproprié.

On peut élaborer un premier modèle susceptible d‘éclairer autrement les choses, en mettant l’accent sur la confusion entre l’intérieur et l’extérieur (pour dire vite) : l’organe, destiné à combattre les entités hostiles exogènes s‘épuise à se défendre de ce qu’il évalue comme un ennemi intérieur. On a envie de parler ici de l’introjection d’un conflit extérieur, due par exemple à l’incapacité de tolérer d’entrer en conflit avec un objet externe, un tout autre, sinon en le transformant d’abord en objet interne, ou bien due à l’accroissement de l’omnipotence et le mépris de la solidarité (la partie qui se prend pour le tout, et s’en prend du coup aux autres parties avec lesquelles habituellement elle était censée collaborer) (l’ange qui se détache de la communauté des anges et revendique d‘être de n‘être pas qu’un rouage cosmique).

Autre perspective : l’erreur d’appréciation. La situation, d’un point de vue médical (le fonctionnement normal de l’organisme), ne justifie pas une telle activité défensive. On pense à ces soldats qui continuent de se comporter comme en temps de guerre, alors que le traité de paix a été signé il y a des lustres — tel ce fameux Hirō Onoda qui resta en poste sur l‘île de Lubang dans les Philippines, jusqu’en 1974, refusant de croire que l’armistice de 1945 avait été signée, développant des techniques de survie qui font encore école aujourd’hui, et trucidant tout de même une bonne trentaine de villageois dans les alentours durant ces décennies.

Par analogie l’appareil à penser du paranoïaque paraît hyperactif (notamment dans les crises délirantes) : tout ce qu’il perçoit semble mériter qu’on lui accorde de l’attention et doit être soumis à l’interprétation (dans une tonalité agressive et persécutive). Quand le gouvernement japonais dépêchait des envoyés chargés de convaincre Hirō Onoda de ranger ses armes, le lieutenant considérait la manœuvre comme une ruse de l’ennemi : non seulement tout événement suscite l’attention et conforte une attitude de suspicion et de vigilance généralisée, mais il est d’emblée pensé comme s’inscrivant dans un système saturé, d’une logique redoutable — tout confirme (le « système » s’auto-adapte à tout événement nouveau, le transforme en signe d’hostilité, quand bien même et surtout s’il semble aux yeux du commun des mortels constituer une objection indubitable).

On peut considérer qu’il y a là un défaut de l’attention, un dysfonctionnement de sa qualité évaluative : l’hyper-vigilance et l’hyper-activité surviennent du fait que l’attention n’accomplit pas correctement sa tâche de sélection des données pertinentes pour l’action. Freud avait donné quelques pistes pour une théorie de l’attention, notamment dans Esquisse d’une psychologie scientifique (1895), l’attention étant alors liée à l’activité de certains neurones sensibles aux qualités des stimuli (et non pas à leur quantité) :

la décharge de cette excitation perceptive fournit en y un renseignement qui constitue, en fait, un indice de qualité. Je suggère donc que ce sont ces indications de qualité qui, dans une perception, intéressent y. C’est là, semble-t-il, ce qui constitue le mécanisme de l’attention.

D’où l’idée que l’attention est dédiée à l’appréhension des qualités des perceptions, et par suite, pour le dire dans le fil de mes élucubrations, qu’il y a dans le dysfonctionnement que j’essaie de décrire, un défaut d‘évaluation de la qualité des objets (pensées, perceptions, etc.). Une abeille passe dans le jardin de la clinique où le Président Schreber est assis et le pique : il ressent la douleur (la quantité de l’excitation si l’on peut dire à la manière du Freud de l’Esquisse, ne lui échappe pas), mais il perçoit la qualité de cet événement comme un indice supplémentaire des intentions que Dieu nourrit spécialement à son égard, etc. Ou bien (P) : « L’autre jour, à la fin de la séance, il y avait ce livre sur votre bureau avec une image de femme enceinte sur la couverture, j’ai compris alors immédiatement que vous me donniez à nouveau une leçon en me rappelant ma faute (un avortement), et c’est la raison pour laquelle je vous ai quitté dans cet état aussi bizarre. » Ce qu’il faut ajouter ici, c’est que cette susceptibilité extrême aux événements — tout est susceptible de devenir événement — se déroule sous l’empire du sens (sa tyrannie dans le cas de la paranoïa — le Dieu de Schreber est un tyran sadique et pervers).

Dans un tout autre contexte, Freud décrit à nouveau l’attention, dont il fait alors la pointe la plus avancée de l’appareil psychique, et l’organe privilégié qui préside à l’action (Bion fera grand cas de ce texte et en tirera bien des développements que je ne mentionnerai pas ici.) On lira : Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques (1913) :

Une fonction particulière est instituée qui doit prélever périodiquement des données du monde extérieur pour que celles-ci lui soient connues à l’avance: l’attention. Cette activité va à la rencontre des impressions des sens au lieu d’attendre passivement leur apparition. Il est vraisemblable qu’en même temps un système de marques est par là introduit, qui a pour but de mettre en dépôt les résultats de cette activité périodique de conscience; c’est là une partie de ce que nous appelons la mémoire.

Une hyperactivité de l’attention, une fonction organique délirante, le délire interprétatif comme syndrome auto-immune, une machine à penser qui déraille ?

Ce qui peut être reconnu comme digne d'attention psychanalytique ?

Une certaine rusticité intellectuelle m’amène à poser des questions naïves. Non pas que je fasse semblant de ne pas savoir ou de ne pas comprendre. Mais plutôt que je ne sais plus (ou je n’ai plus envie) de faire semblant de comprendre. Le fait est que, quand je ne comprends pas un concept ou une théorie, j’ai spontanément tendance à en faire l’aveu – je demande un supplément d’explications. Quand ce supplément lui-même me paraît encore plus incompréhensible, je mets ça sur le compte de ma rusticité. La plupart de mes interlocuteurs pensent qu’il n’en est rien : ou bien je suis en réalité un sceptique, qui fait preuve de mauvaise volonté, et fait semblant de ne pas comprendre à dessein (je refuse les prémisses sans l’admission desquelles les énoncés qui en dépendent sont effectivement incompréhensibles), ou bien ils soupçonnent une résistance, forcément inconsciente, et forcément suspecte.

Bref : le texte qui suit ne me satisfait pas. Il pose probablement de mauvaises questions de manière maladroite. Toutefois, c’est le genre de question qui m’occupe présentement, en attendant qu’elle ne me préoccupe plus.

Voici donc quelques exemples de ces questions rustiques (dont j’ai pris note en me promenant l’autre après-midi avec mon chien au milieu du printemps naissant si je puis dire) :

Je me demandais : “qu’est-ce qui est véritablement psychanalytique dans la séance de psychanalyse ?” – il ne fait aucun doute que la question soit fort mal posée. Tant pis. On verra où ça mène.

Je vois deux réponses possibles : 1. Dès que la séance démarre, dès que les conditions nécessaires et suffisantes sont réunies (un psychanalyste accueille un patient dans son cabinet etc.) tout ce qui advient jusqu‘à la levée du dispositif relève de la psychanalyse. 2. Ou bien seulement certains des événements qui ont lieu durant la séance méritent le titre de “psychanalytiques” – par exemple : suscitent une attention spéciale de l’analyste ou du patient ou des deux, ou bien : sont du genre qui intéressent en général les analystes et qu’on évoque à titre de matériau ou de preuve dans les textes relatifs aux séances.

La réponse 1 demande elle-même bien des éclaircissements. Elle peut s’entendre à mon avis de deux manières :

1.1. ou bien, dans une version réaliste, on veut dire qu’une fois les conditions réunies, ce qui se passe relève en vérité de la psychanalyse (quoi qu’en pensent les protagonistes de l’affaire), qu’ils le sachent ou l’ignorent (donc même à leur insu – quoiqu’on devrait préciser, forcément plutôt à l’insu du patient). Un observateur étranger ignorant des règles de l’art, et assistant à une telle séance, pourrait bien faire une description ordinaire de ce qui se passe (une des deux personnes présentes s’allonge sur le divan, l’autre s’installe dans un fauteuil, l’une parle et l’autre se tait, et à la fin, la première remplit un chèque qu’elle donne à la seconde, etc..), sa description serait sans aucune pertinence. Il ne saurait pas ce qui se passe réellement.

Cette manière de voir les choses apparente le dispositif analytique (setting) à un rituel théurgique : il convertit faits et gestes et phénomènes dans leur ensemble à la psychanalyse. Certains diraient une chose du genre : tout dès lors bruisse de l’inconscient. Comme dans les monastères on s’efforce de convertir l’espace et les lieux pour faire advenir ici-bas le divin, le cloître devenant riche de la présence de Dieu etc (et le monastère et l’esprit de ceux qui l’occupent devenant demeure de Dieu). Bref, le dispositif analytique serait dans cette version-là un puissant outil de conversion.

Mais : imaginons un jeu doté de règles spécifiques. Le jeu se déroule convenablement dans la mesure où les joueurs montrent en jouant qu’ils acceptent les règles (ils n’ont pas besoin de s’y référer dans la mesure où ils font selon les règles, et du coup en confirment la réalité, le temps du jeu). Je me souviens d’avoir joué à un tel jeu, doté de règles extrêmement complexes, et la partie s‘était prolongé durant des heures. Vers la fin, quand il semblait évident que je jeu allait prendre telle tournure, que quelques uns allaient perdre et qu’un seul pouvait gagner, un des présumés perdants tira vers lui toute la table et balança violemment toutes les pièces du jeu (des centaines de figurines minutieusement positionnées sur le plateau de jeu) en déclarant (saturé de colère) : “Nouvelle règle, tremblement de terre, la partie est finie !”. C’est là ce qu’on appelle un geste de mauvaise humeur, et cela fait du joueur un “mauvais joueur”. Il ne veut plus jouer à ce jeu là, dans lequel il est certain de perdre, ou plutôt : il refuse de perdre à ce jeu là, ou encore refuse de se plier à ses règles implacables : il veut renverser le cours du destin). Si nous comparons (ce qui reste expérimental, mais je veux juste ici tester un modèle) la situation analytique à ce type de jeu, dans la perspective d’une conversion généralisée (à partir du moment où le jeu démarre, tous les faits et gestes “deviennent” des événements du jeu), la différence est patente : même si un des protagonistes s’oppose au jeu lui-même, son comportement demeure un effet ou, mieux, un phénomène psychanalytique. Pas moyen d’y échapper. (si le patient plante un coup de couteau dans le ventre de l’analyste, c’est un “acting in”, et pas une agression ordinaire ou extraordinaire).

Le point essentiel ici, c’est que la conversion psychanalytique s’opère en amont des faits et gestes : contrairement au dispositif théurgique, qui en général suppose des acteurs qui croient en l’efficacité des rituels, il suffit, dans la théurgie psychanalytique, qu’un des acteurs y croit – l’autre, quoiqu’il en pense, devient le patient de la psychanalyse, fut-ce à son insu. Le dispositif fonctionne ici comme une clôture dans les limites desquelles tout est transformé – et quand bien même un ethnologue serait amené à observer la scène, tant qu’il ignore la véritable essence des faits observables, sa description est condamnée à être sinon fausse et impertinente, du moins gravement insuffisante. De la même manière, que vaudrait une description du rituel de l’eucharistie produite dans l’ignorance de sa “nature” théurgique, une description non-croyante, puisque : “la liturgie entière doit être considérée comme un sacrement au sens large car la grâce divine y ruisselle de toute part“ ?

L’inconscient par ses effets y ruisselle de toutes parts (à qui sait l’entendre, ou pour qui vent bien l’entendre – aka : l’analyste). Le dispositif analytique comme “espace ecclésial” ou : mystique ?

Le problème de la psychanalyse contemporaine : de nombreux patients se trompent de porte : ils viennent sans avoir d’abord été convertis. On imagine qu’autrefois, quand la psychanalyse était très à la mode, et que la patientèle formait un ensemble relativement homogène (socialement et intellectuellement), on se trompait rarement. (Il était clair que quelques uns, les convertis d’emblée, allaient consulter un analyste en cabinet privé, les autres, les ignorants, les rustres, frappaient à d’autres portes – même si pas mal de psychanalystes exerçaient aussi en institution psychiatrique – sauf que ce n’est pas la même chose évidemment, c’est impur.)

1.2. Certes, quand les conditions initiales sont réunies, tout “devient” (entre guillemets cette fois) psychanalytique, mais non pas au sens (mystique et réaliste) d’un espace théurgique, mais au sens d’un espace herméneutique (je dis “espace” par commodité). Le setting analytique crée les conditions propres à favoriser le genre d’interprétation qu’on attend d’un psychanalyste. Quand bien même l’analyse ne dit rien – ne fait aucune interprétation. Cela va sans dire (même si le patient, de son côté, n’est pas au courant de la trame qui se joue par devers ce qu’il dit ou fait, le cours des interprétations psychanalytiques ne cesse de se déployer – le patient lui-même dit : “je sais bien ce que vous allez penser de ce que je viens de dire“). On sent bien d’ailleurs que cette caricature de l’analyste radicalement silencieux peut se déduire logiquement de cette position de soumission au processus de l’analyse : il est juste l’agent qui impulse le processus, dont les règles de fonctionnement ont été établies par ailleurs, dont la valeur dépend d’un autre, un prédécesseur, un maître, il devient en quelque sorte le fonctionnaire de l’analyse.

Là encore, l’opposition manifeste du patient (on ne s’attend pas à ce que l’analyste s’oppose à l’analyse, quoique.. les exemples ne manquent pas, qui font partie de l’imaginaire mythique de la psychanalyse, de manifestations affectives ou sexuelles, de la part de quelques analystes, manifestations que les règles proscrivent) fournit une image cruciale qui permet de mesurer l’efficacité du dispositif. S’opposer à (tel ou tel point de la méthode, ou à telle ou telle règle), c’est non seulement aussi résister, mais c’est seulement résister. Le fin mot et le dernier mot des revendication du patient, c’est qu’il résiste. Résistance non pas à l’analyse (ce qui serait alors une véritable opposition qui mettrait à l‘épreuve le dispositif) mais résistance au processus qui se joue à son insu (l’inconscient à l’œuvre tandis que le patient s’agite). “Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle / Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis” : là encore, nulle échappatoire. Bref, si le patient résiste, c’est à la vérité. L’analyste a beau se draper dans les habits de l’humilité, théoriquement justifiés : “je ne suis pas le dépositaire de cette vérité à laquelle vous résistez”. Alors qui ? N’en-est-il que le témoin désolé ? le garant (celui qui tient les rênes ? Le guide et servant du processus ?) Ou bien : est-ce l’analyse elle-même, ce dépositaire (comme alors : processus de dévoilement – ἀλήθεια ?) ? On ne saurait alors reprocher à l’analyste (en personne) son omnipotence, mais devrait-on reprocher à l’analyse d‘être une version sophistiquée d’emprise ?

Si le patient lui-même est déjà converti, suffisamment raisonnable, respectueux et “civilisé” pour internaliser le conflit (plutôt que d’en faire subir stupidement les inconvénients à l’analyste), les choses devraient se passer sans anicroche. Sinon, si le patient est trop stupide, l’analyste botte en touche, esquive. “Je ne suis pas le sujet supposé savoir”. “Oui, mais qui d’autre sinon ? Vous dites “je résiste” : mais comment le savez-vous ? Vous dites cela parce que vous l’avez lu dans un livre, parce que dans telle situation, quand le patient s’oppose, c’est ce que vous êtes censé penser et dire ? Allez vous insinuer que c’est l’analyse qui sait ? Le dispositif ? La théorie ? Freud ? Mais Freud ne m’a jamais rencontré à ce que je sache !”

Si la situation analytique suffit à justifier l’omnipotence et l’omniscience : alors ne pourrait-on pas la décrire comme une démiurgie ? une matrice démiurgique (et l’analyste au mieux chargé d’en garantir le fonctionnement correct, attendu : donc – technicien, et chargé éventuellement des enregistrements ?).

Les modèles 1.1. et 1.2. semblent destinés ou bien à révéler ou favoriser l‘émergence de la vérité, ou bien à asseoir la pertinence des interprétations et des descriptions conformes aux théories psychanalytiques. Mais – est-ce là une finalité ou une prémisse ? – ces opérations ont pour complément la neutralisation automatique de tout conflit entre l’analyste et le patient ou entre le patient et l’analyse. Si l’analyste lui-même se trouve confronté conflictuellement à l’analyse (ce qui ne manque pas de se produire, l’analyste n‘étant pas une machine), alors il devra traiter ce problème (son “contre-transfert”) sur une autre scène, dans un autre cabinet (et ainsi de suite).

De la sorte, la méthode psychanalytique et l’analyste ne sauraient être mis en position d‘échec. On aurait là une “pratique” exceptionnelle qui, bien que soumise au matériau le plus changeant, le plus imprévisible, le plus instable, ne raterait jamais son coup (elle retombe toujours sur ses pieds). L’objection est autrement plus perçante que celle de Popper (il n’existe pas d’expérience susceptible de réfuter la théorie psychanalytique). Cela dit, on sent bien, mais il faudrait le montrer et développer, que la méthode suppose une théorie de l’inconscient généralisé (in fine : tout, y compris ce qui se passe au dehors, à l’extérieur du cabinet, etc. peut être décrypté comme effet de l’inconscient : d’où les malaises dans la civilisation passés et à venir).

Un mot sur la réponse 2. Certains faits suscitent l’attention du psychanalyste et du patient, et méritent donc d‘être reconnus comme éléments psychanalytiques. Le dispositif ne fait pas tout, ou du moins, s’il est la condition nécessaire de l‘émergence de faits de telle sorte, il n’en est pas la condition suffisante. D’où : la grille de Bion par exemple.

Devrait-on considérer dans un cadre pluraliste, que se confrontent pendant la séance différentes perspectives, voire différentes théories, et différentes méthodes, et, pour poussez le bouchon assez loin, que la méthode analytique non seulement n’est pas la seule, mais ne manque pas d‘être mise à l‘épreuve par d’autres méthodes au sein même de la cure (et pas seulement au dehors, dans les débats publiques où la “théorie” de Freud subit les attaques que l’on sait) ? Si nous voyons les choses ainsi, nous percevons mieux ce qu’ont voulu dire certains de nos prédécesseurs (Ferenczi, Searles, Bion, par exemple) en parlant de conflit de méthodes, de lutte, ou : ce qu’on peut ranger dans la colonne 2 de la grille de Bion. Prendre au sérieux cette atmosphère de rivalité, cela signifie à mon avis que, jusqu‘à preuve du contraire, il ne faille pas tenir pour “plus vraie” telle ou telle théorie — bien que, si l’analyste veut exercer son métier, et pas un autre métier, il est tenu d’analyser malgré tout : il ne s’agit donc pas d’un relativisme mou, mais d’une reconnaissance des spécificités de la pratique (un des problèmes posés par les modèles 1.1. et 1.2., vient de ce qu’on déduit de la théorie générale des règles discutables, mais qui renferment en elles-mêmes la capacité d’abolir toute discussion – d’où la tendance à une forme de totalitarisme plus ou moins mystique qu’on voit parfois effleurer dans certaines écoles ou discours se réclamant de la psychanalyse).

Note : le mot “théorie” dans ce contexte est employé de manière hyperbolique. L’hyperbole vaut aussi bien pour la théorie du patient que celle de l’analyste (ou “les” théories de..).

Les mots et les choses

Trois manières de nous rapporter aux mots.

Ou bien les mots sont les représentants, les tenants lieux, les personnages à la place, des choses (transposés sur une autre scène, par exemple la scène du transfert). Ce qui vient occuper la place laissée vacante par l’absence de la chose, et donc, un recours permettant de rendre tolérable l’absence de la chose désirée, ou de mettre à distance en la contrôlant par la parole ou la pensée, l’absence d’une chose menaçante. S’ouvre ici toute la dimension de ce que les psychanalystes désignent par « le symbolique », ou les Vorstellung freudiennes. Cette manière d’y faire avec les mots, constitue donc une manière d’y faire avec l’absence, et avec le déchirement et l’arrachement émotionnel qu’accompagne la perte d’un objet craint et/ou désiré.

Ou bien les mots sont les choses mêmes. C’est-à-dire que, alors même que la chose semble être absente, elle est encore là, désirable ou menaçante, quand on la nomme, ou quand elle est nommée. Pas de secours apportée par la représentation ici. On ne saurait échapper à la crainte ou au désir et aux affects liés à ces objets parce que, d’une certaine manière tout est là, et tout est toujours là. Le réel n’est pas relégué derrière les mots, ce par quoi nous sommes relativement protégés du réel, mais il se réitère à travers les mots eux mêmes., qui n’ont plus cette qualité filtrante, qui ne font plus office de barrière de protection. Pas de césure entre la mot et la chose donc. Et, par suite, chaque mot réitère le drame de la perte et du recouvrement, de la menace et de sa conjuration, plutôt qu’il ne le contient (le dédramatise).

Ou bien les mots sont non pas les représentants de la chose, non pas la présence de la chose, mais l’absence elle-même de la chose (et non pas l’absence de la chose elle-même). Un point qui s‘écrase sur lui-même sous l’effet de sa propre gravité et devient un trou. À la place de la chose il n’y a littéralement personne, rien n’est là, où plutôt le rien menace en permanence d’engloutir toutes choses, et c’est une lutte tragique et continuelle contre le néant — cette lutte constituant ce qui tient lieu d’existence, l’arrière plan de l’omniprésence de la mort passant pour ainsi dire au premier plan, et recouvrant toute illusion de réalité. Héraclite au pied de la lettre.

Trois manière mais aussi trois vertices pour l’analyste. Est-ce si évident de repérer quel est le vertex dominant quand nous recevons le patient ? Non, pas si évident que cela, dans la mesure où nous sommes tentés, sur la base de nos propres tendances du moment, d’accueillir un névrosé (mais, il pourrait très bien arriver que untel soit tenté d’accueillir un paranoïaque, ou même un schizophrène, pour les besoins des ses recherches personnelles par exemple. Son épistémophilie constituant alors un obstacle redoutable à accueillir ce qui s’offre là présentement). L’histoire de cette analyste qui raconte comment elle a pris conscience de son erreur : j’ai cru qu’il était névrosé, mais je lui ai dit telle chose, et il s’est mis à halluciner etc.. Elle explique cette « erreur » ainsi : les paramètres de la structure œdipienne semblaient « à leur place » : or, si j’avais eu affaire à un psychotique, j’aurais pu l‘évaluer au niveau simplement structural (œdipien). Je reviendrais un de ces jours plus longuement sur l’examen de cette anecdote exemplaire, mais notons tout de même : le problème ne me semble pas tant relever d’un défaut de l’analyse structurale, que d’un manque de souplesse analytique, c’est-à-dire de cette faculté ou vertu qui consiste à faire varier les perspectives au cours de la séance ou de la cure, changer de vertex, même si ça doit être quelque peu forcé, ou bien, jouer avec la grille de Bion.

La rigidité nous menace toujours, nous sommes rassurés par l’illusion de la conformité en tout point exacte à telle ou telle théorie ou tel ou tel modèle. C’est une des raisons qui font que changer de vertex peut être accompagné d’une douleur (pas seulement une douleur intellectuelle d’ailleurs). Mais plus difficile encore : adopter une perspective « psychotique » (pour dire vite) quand cela s’avère nécessaire si l’on veut penser « avec » le patient, se confronter donc à ses propres dispositions paranoïaques ou ses propres abîmes — d’où le sentiment qu’en recevant ce genre de patient, il vous analyse, ou mieux encore : chaque séance vous analyse, plus profondément que toute séance avec votre analyste attitré.