Remarques pour introduire à la lecture de Transformations de Bion

Difficultés à la lecture de Bion

En guise de préambule au texte qui suit, je voudrais prévenir l‘éventuel lecteur que les remarques suivantes témoignent de la ma propre compréhension de Bion, et plus précisément encore, de la manière dont je le lis en tant qu’analyste engagé dans la pratique analytique. Il va de soi que je force des traits, hyperbolise, déforme, condense et déplace, dans la mesure où : 1. des nombreux textes de Bion me semblent obscurs 2. ma lecture est soumise à la pression des faits (ce n’est donc pas une lecture érudite détachée des faits, une lecture dans un fauteuil comme on dit, bien que l’activité de l’analyste se déroule en général pour une grande partie dans un fauteuil) 3. il n’existe qu’assez peu de fins connaisseurs de Bion en France, et qu’il ne m’a pas été jusqu‘à présent possible d’en suivre l’enseignement (excepté par le biais de quelques livres, ou, durant une seule année, par le séminaire de François Lévy à la Société Freudienne de Psychanalyse).

1. l’analyse des psychoses schizophréniques

Cette introduction et la bibliographie succincte qui la suit ont été composées pour introduire à un séminaire de présentation de l‘œuvre de Bion. Ce séminaire s’intéresse essentiellement à la période de production qui s‘étend de la fin des années 50 au début des années 70. Elle ne porte donc pas directement sur un ouvrage comme Recherches sur les petits groupes, lequel tend à figurer, du moins en France, l’arbre qui cache la forêt, celui, à l’exception des autres, que tout le monde a lu (on pourrait ajouter maintenant à la liste des livres de Bion qui sont lus les séminaires de “supervision”). Le travail de Bion, à l‘époque qui m’intéresse, est consacré à l’analyse de patients psychotiques et borderline : les élaborations conceptuelles répondent aux problématiques posées par ce type de patients, capables d’hallucinations, dont les modalités de participation à la cure sont souvent énigmatiques et désarmantes pour l’analyste. De manière un peu caricaturale mais peut-être suggestive, on peut dire que là où la pensée de Freud est stimulée par l‘énigme de l’hystérie, celle de Lacan par la construction paranoïaque, Bion met au travail la schizophrénie (et on pourrait préciser : les manifestations hallucinatoires). La grande difficulté que pose la lecture des textes relève d’une part, du caractère inhabituel du matériel (des faits) produits par les séances avec ces patients — inhabituel dans la mesure où il prend souvent à revers les préconceptions et donc les attentes « habituelles » d’un analyste recevant des patients névrosés —, et, d’autre part, de la manière qu’a Bion de s’articuler analytiquement à de tels patients – les faits qu’il choisit, les modèles qu’il élabore, les interprétations qu’il donne, etc. Vous avez ainsi des pages, notamment dans Transformations ou Cogitations qui semblent condamnées à demeurer tout à fait inintelligibles si on n’a pas été confronté directement aux traitements psychotiques des pensées (par exemple, la transformation par l’hallucinose). Ce dernier point est important : il semble répondre à une question qui mériterait qu’on y réfléchisse, celle de savoir à qui s’adresse Bion quand il écrit.

2. Une pensée pensante

La profusion conceptuelle du texte bionien tend à désorienter le lecteur. Traduit dans les termes de la grille, on ne trouvera rien chez Bion qui soit exposé à la manière d’un « système scientifique déductif » achevé, aucun livre qui expose le bilan même provisoire de ses avancées, encore moins de récapitulation ordonnée à usage des analystes (à la manière par exemple d’une synthèse à la Otto Fenichel). Par-delà le cas de Bion, je rappellerai que cette question de l’absence (et donc de la recherche) d’une théorie unificatoire, ou pour le dire autrement, le problème de la pluralité des théories et des modèles, caractérise l’histoire de la pensée psychanalytique, et, si on me permet cette extension, de la plupart des sciences contemporaines. D’où l’aspect plus que mouvementé de l’histoire de la psychanalyse, les incessantes controverses, exclusions, scissions, qui la ponctuent. Et le tableau qu’on peut dresser aujourd’hui d’une pluralité non seulement théorique, mais si je puis dire « technique » ou méthodologique — l’ensemble des règles fondamentales dont le respect fonde l’activité psychanalytique en tant que telle, sa différence spécifique pour employer le mot d’Aristote, ce tableau donc tient sa richesse et sa dysharmonie de l’absence d’une théorie unificatoire. Au sein même des régions qui composent ce tableau, la diversité reste de mise, parce que ni Lacan, ni Klein, ni Ferenczi, ni Winnicott, et surtout pas Bion, n’ont daigné fournir à leurs disciples et lecteurs le vade mecum qui leur aurait permis de travailler à partir d’un terrain ferme et stable. Ce qui ne signifie pas : 1° que le dogmatisme soit incompatible avec la psychanalyse. D’une certaine manière il constitue même « ce dont il faut se garder » en la matière. 2° que le rêve d’une théorie unificatoire n’ait pas animé l’esprit des chercheurs ou constitué un horizon de motivations. Mais lisez la Métapsychologie : notez comment Freud se sent obligé de rappeler encore et à nouveau la genèse des concepts (les conditions de production pour ainsi dire, et le souci de la méthode) qu’il promeut. (Je ne suis pas, soit dit en passant, persuadé qu’une théorie unificatoire à partir du travail psychanalytique doive forcément ressembler à un psychologie ou à une théorie du “fonctionnement” de l’esprit. Mais laissons cela pour le moment). Et chez Bion, l’impression d’assister à un work in progress, ou chez Lacan, l’importance de l’enseignement oral, et chez les deux la défiance envers la « poubellication » et la « public-ation ». La reprise et la révision des éléments psychanalytiques par les auteurs constituent la règle de ce type de spéculation : et, parce qu’un nouveau patient se présente, ou une nouvelle séance, le matériau que l’on soumet à l’examen psychanalytique est la source de l’impulsion qui nous oblige à travailler à nouveau les modèles et les concepts dont on dispose. Chaque fait digne d’intérêt se pose d’abord à titre d’hypothèse (et les élaborations et constructions qui s’ensuivent gardent de ce statut initial hypothétique un caractère conjectural — autrement dit, l’objectivité demeure un enjeu, et d’abord un enjeu de méthode, qui se voit par exemple dans le soin qu’on prend à la constitution de séries ou de modèles). Ce dernier point est à situer conflictuellement face à la tentation (difficilement répressible) de considérer au contraire d’emblée les faits comme des preuves ou des confirmations. Cette “attitude” souhaitable dans l’analyse peut à mon avis être applicable à titre d’attitude également souhaitable chez les lecteurs de Bion. Patience donc, et apprendre à tolérer de continuer à penser sous la menace du chaos, dans une atmosphère de rivalité explicite ou lantente et soumis au registre des conjectures et de l’hypohèse.

Le tryptique bionien ne doit pas être lu comme l’exposé systématique d’une pensée constituée, déjà pensée. Mais les traces d’une réélaboration incessante des outils de pensée et de la modification délibérément réitérée des perspectives (selon un usage préconisé de la grille) : Bion écrit ses livres en somme comme il préconise d‘écouter les patients. Il vaudrait mieux les lire non pas en vue d’acquérir un savoir, mais comme un exercice prophylactique, propre à favoriser l’apprentissage par expérience (de l’analyste au travail d’abord, et plus si affinité).

Cet ouvrage n’entend pas avancer de nouvelles théories psychanalytiques, mais formuler une méthode d’approche critique de la pratique psychanalyse. Par analogie avec le travail de l’artiste ou du mathématicien, je propose de définir le travail psychanalytique comme la transformation d’une réalisation (l’expérience psychanalytique réelle) en une interprétation ou en une série d’interprétations. (Transformations, trad. F. Robert p. 13, c’est moi qui souligne)

Toute une littérature d’obédience bionienne (et même plusieurs « dictionnaires »), notamment en langue anglaise, tente de remettre de l’ordre dans cet apparent chaos. Il me semble que cette entreprise, qui, je dois l’avouer, dépasse souvent les capacités de mon entendement (il me semble parfois qu’on y comprend fort bien ce que je suis incapable de comprendre), résulte avant tout de la lutte envers les sentiments d’insécurité et de précarité que procure inévitablement la lecture des textes, et par extension, s’inscrit à la fois au registre de la fuite devant le doute et l’incertitude (p.145), et à celui de l’angoisse suscitée par le sentiment de solitude, qu’induisent l’exercice de l’activité analytique :

« l’analyste exerce un métier solitaire, qu’il n’a d’autre compagnon que le patient et que le patient, par définition, est un compagnon peu sûr.» (2T, p.156)

C’est ici qu’il faudrait prendre au sérieux (par delà la formule de Donald Meltzer livrée dans un entretien à la Revue belge de psychanalyse (36, 2000) : “Réflexion Faite est un morceau d’auto-dérision féroce, devenu un terrain propice à la création d’un culte ; étant donné son comportement, Bion ne pouvait s’en prendre qu‘à lui-même.” ) ce que Bion n’aura de cesse de rappeler explicitement, mais mieux encore de manifester par son attitude invariablement désarmante dans ses séminaires : « Je ne vous demande pas d‘être bionien » (cf. les paradoxes soulignés par Jonathan Lear dans Therapeutic Action: An Earnest Plea for Irony (Karnac Books, 2003) au sujet d’une attitude semblable chez Hans Loewald). Ce qu’il écrit sur l’usage de la grille, et le destin déconcertant de cet outil dans les dernières publications, notamment dans ses dernières «interventions» (plutôt qu’ « enseignement ») orales, puisque de la grille il n’est quasiment plus question, confirment qu’utiliser la grille à la manière d’une théorie unificatoire, ou même comme une taxonomie figée serait un contre-sens : les éléments de psychanalyse ne sont pas des taxons, mais liés entre eux de manière dynamique comme chez Aristote la puissance et l’acte, la matière et la forme, ou, en langage bionien, comme la préconception et la réalisation, ou le contenant et le contenu (♀♂ ) ou Sp <=> D. La grille doit susciter plus de souplesse dans l’analyse, inciter à penser à de nouveaux frais ce qu’on croyait une bonne fois pour toutes inscrit à tel ou tel niveau de l‘élaboration, enrichir les constructions, garder en permanence sous les yeux la possibilité que ce que nous croyons être un facteur de croissance risque toujours d‘être aussi le moyen de mettre un terme à toute transformation analytique (et relever de la colonne 2). Et surtout, elle replace nos outils dans la perspective de l’usage : on peut faire de ces outils des usages variés et inattendus — comme dans l’atelier de l’artiste moderne et contemporain, au contraire de l’atelier traditionnel, à tel outil n’est plus attaché un usage approprié, constant et figé : l’outil lui-même peut devenir matériau — il faut donc s’attendre à être étonné. Mieux vaut l’investir, cette grille, comme une matrice conceptuelle, un facteur instigateur de croissance et de créativité, ou tout bonnement, mais cela revient au même, comme un moyen de noter les transformations de l’appareil psychique de l’analyste au fil des séances, ou encore comme un outil destiné à améliorer la souplesse et la perspicacité analytiques et dont la finalité serait alors de nous apprendre à regarder au bon endroit. Le livre lui-même, et la théorie des transformations qu’il suggère, peut-être lu, d’une manière qui ne peut que rappeler la philosophie de Wittgenstein, comme une thérapie, destinée à « diminuer les infirmités du psychanalyste qui étudie les infirmités similaires chez le patient ». Pour ce qui est de la question du supposé abandon de la grille par le dernier Bion, je vous renverrais à la longue postface géniale de P.H.C. aux articles publiés sous le titre La Preuve & autres textes, Articles réunis par Francesca Bion, Postface Pierre-Henri Castel, éd. d’Ithaque, 2007.

Est-ce à dire que Bion serait le représentant post-moderne de la psychanalyse, délibérément relativiste, pragmatique ? On en tiendrait la preuve par exemple en considérant la manière dont il admet la variabilité des modèles, ou le fait de dégrader de savantes théories à des modèles saisis dans l’immanence de la séance, en les reconduisant donc à un certain usage (indiqués par les colonnes de la grille), ou bien le peu de cas qu’il fait des concepts qu’il emprunte à ces prédécesseurs, sans se sentir obligé d’adopter les théories globales qui sous-tendent ces concepts, ou encore la liberté qu’il prend avec les théories psychanalytiques, philosophiques, scientifiques, les réduisant souvent à des pattern, des motifs, des mythes, les transformant sans vergogne. Il y a chez Bion une positivité de la conjecture, de l’approximation, de la probabilité, qui devrait nous inciter à nous méfier de nos tendances à les rejeter comme rejetons de l’erreur et de la fausseté. Car si nos théories sont marqués au sceau de la conjecture, il faut aussi penser que les réalisations sont des approximations de la théorie (: des interprétations, cf. Second Thoughts, p. 134, éd. anglaise) (Ce n’est pas parce que la psychanalyse n’est pas, ou n’est pas encore, une science — et il faudrait là décrire la conception de la science à laquelle on se réfère en disant cela ! — que tout est à jeter ! Mieux vaut une conjecture soigneusement élaborée dans l’expérience et scrupuleusement établie par la méthode, qu’un style pseudo-scientifique appliqué à de soi-disant phénomènes soi-disant observés, ou pas de science du tout).

À l’inverse, devrait-on mettre sur le compte d’un mysticisme suspect l’insistance, notamment dans transformations (et de manière encore plus vive dans Attention and Interpretation), sur “O”, sur le fait que ce à quoi l’analyste a affaire ne manque pas d‘être tout à fait réel, bien que nous ne puissions l’atteindre au bout du compte que dans le “devenir” (“être O”, Transformations, p.160), une transformation au sens plein du terme, en devenant O ? Que penser d’un texte comme celui-là :

Ma théorie semblerait supposer qu’il existe un abîme entre les phénomènes et la chose en soi, et rien de ce que j’ai dit n’est incompatible avec Platon, Kant, Berkeley, Freud et Klein (pour ne nommer que ceux là) qui ont montré combien ils étaient convaincus qu’un voile d’illusion nous sépare de la réalité. Certains croient consciemment que ce voile d’illusion est une protection contre une vérité qui est essentielle à la survie de l’humanité ; le reste d’entre nous le croyons inconsciemment, mais avec non moins de fermeté. Même ceux qui tiennent une telle vue pour erronée et la vérité pour essentielle n’en considèrent pas moins que l’abîme ne peut être comblé, parce que la nature de l‘être humain interdit de connaître ce qui se situe au-delà des phénomènes, autrement que par conjecture. Seuls les mystiques doivent être exclus de cette croyance partagée en l’inaccessibilité de de la réalité absolue. Leur incapacité à s’exprimer au moyen du langage ordinaire, de l’art ou de la musique, vient de ce que ces différents modes de communication constituent des transformations, que les transformations traitent des phénomènes et que les phénomènes ne sont traités qu’en étant connus, aimés ou haïs : K, L ou H. (Transformations, p. 166, trad. F. Robert)

Et c’est là qu’il faut souligner ce qui me semble fondamental dans l’empirisme bionien : certes il prend comme point de départ, en bon philosophe anglophone, une position sceptique « à la Hume », et la question de l’expérience (« Learning from experience »), comme dans toute la tradition philosophique « analytique », constitue un problème en soi, est au premier plan de la réflexion, mais il ne cesse d’affirmer des choses comme : l’angoisse est réelle. L’intuition (intuit, cf. P.H. Castel sur ce point) donne (éventuellement un) accès au réel. L’angoisse si elle n’est pas l’objet d’une perception sensorielle, n’en demeure pas moins une chose réelle. D’où la nécessité de poser d’abord (à titre de préconception initiale) le caractère irréductiblement singulier de l’expérience analytique. Là où un autre dirait “l’inconscient” (comme pour désigner un niveau spécial d’intelligibilité ou de réalité, ou “la chose en soi”), Bion dit “O” (ou “l’infini”, cf. Castel à nouveau) — pour le dire encore autrement : il y a un moment (qui sans doute résiste à toute transformation verbale) où les transformations (L, H, K etc.) s’approchent de l’imminence d‘être O, où toute autre alternative s’efface devant cette perspective : l’entropie tombe à zéro. La tonalité si spéciale de la pensée de Bion me paraît précisément tenir de ce qu’il essaie de penser cette imminence, de se situer autant qu’il est humainement possible (dans le cadre d’une séance ou d’une communication verbale ou de n’importe quelle transformation verbale) dans cet élément de l’imminence d‘être O (à l’aube donc, toujours, d’un changement catastrophique). Les modèles topiques tendent à favoriser au contraire un sentiment d’ordre, de rangement, et d’une irénique éternité. D’où ce sentiment que, chez Bion, ce qu’il peut concéder au type de modélisation topique est en permanence bombardé et percé de pensées vivantes, subversives (subvertissant le modèle), porteuses de conflits et annonciatrices de catastrophes.

Bion, de mon point de vue, remet la psychanalyse là où elle devrait être d’abord : du coté de la raison pratique, de « penser-(des pensées)-dans-le-feu-de-l’-action » (si je puis dire) plutôt que de la métapsychologie ou des théories du fonctionnement psychique (voire d’une nouvelle métaphysique de l’inconscient comme on semble le proclamer de nos jours). Du coup, psychologiser Bion, comme s’y emploie certains lecteurs ou praticiens, c’est commettre un contre-sens et rater l’essentiel de son apport.

3. les « descriptions » cliniques

Les patients, omniprésents dans Transformations sont désignés par A, B ou C. Et nous ignorons s’ils sont grands, petits, leur sexe, s’ils sont mariés ou pas, s’ils ont des enfants, et quel est leur âge, leur condition sociale, etc. L’anamnèse est tout à fait absente des « descriptions » cliniques dans la majeure partie de l’oeuvre de Bion, y compris dans les séminaires de supervision.

A « raconte les difficultés qu’il rencontre dans son travail ». Quelques pages plus loin, Bion parle à son sujet de meurtre et de parasitisme. Un autre (évoqué dans —Attention and Interpretation — ) vient de recevoir la visite du laitier. Une forme bizarre finit par émerger : NO ICE CREAM ! En vérité, et pas seulement pour des raisons de confidentialité, A, B et C sont le résultat d’une sorte de synthèse, ou plutôt la condensation d’une série d’observations psychanalytiques : “Pour des raisons de discrétion, les références à un matériel clinique réel seront peu nombreuses et empruntées à différents cas, mais je ne pense pas que cela nuise à l’intérêt de la discussion “(Transformations, p.63). Ce que nous lisons n’a rien de commun avec les inévitables vignettes cliniques qui ponctuent un certain genre de communications psychanalytiques. Je reviendrais sur ce point plus longuement dans un travail ultérieur. Dans les commentaires sur ses articles antérieures, publiés à la fin du volume Second Thoughts, Bion fait un sort à ces présentations cliniques :

La description du dernier paragraphe 19 ou de l’ensemble de 20 [il se réfère ici au texte de 1950 :

« The Imaginary Twin »] ne permet pas au lecteur de faire le départ dans mon compte rendu entre ce qui relève d’une intuition directe de ce qui se joue dans la séance et de ce qui relève d’une présentation de faits choisis. L’analyste doit discerner le motif sous-jacent d’une analyse au moyen d’un processus de sélection et de discrimination. Si le compte rendu consiste en une sélection de faits destinée à montrer la justesse de la sélection originale, il est clair qu’il n’a aucune valeur. La discrimination et la sélection de l’auteur ne constitueront une méthode de représentation légitime que si l’expérience originale est une évolution authentique d’une réalisation analytique, c’est-à-dire le précipité d’une cohérence au moyen d’un « fait choisi ». (2T p. 149 trad. Robert)

Bien des erreurs pourraient être évitées si, déjà, les analystes considéraient les soi-disant comptes rendus d’expériences analytiques comme des « modèles » comparables aux modèles des scientifiques. (…) La méthode scientifique de la psychanalyse devrait s’appliquer à ses propres défauts de communication. Cette dernière est ou bien significative mais inappropriée à une expérience non sensorielle ou bien si « abstraite » qu’elle simule mais ne représente pas une expérience non sensorielle. Nous semblons n’avoir d’autre choix qu’entre une inexactitude pittoresque et le jargon. (p. 178, trad. Robert)

Je crois qu’un des aspects désarmants du texte bionien, c’est qu’il constitue une tentative pour communiquer (transformer verbalement pour un autre) une expérience en s’efforçant de faire partager ce qui dans cette expérience relève de ce qu’on pourrait appeler : le feu de l’action, ou de ce que j’appelais plus haut : l’imminence (d’un changement catastrophique) ou encore : ce qui est-train-de-se-passer là, qui tend vers O, cette pensée en train de devenir une action, etc. Tout le problème largement développé dans les commentaires au 2T, c’est que cette communication vise à faire partager quelque chose en l’absence de la chose. D’où le caractère désespérant de toute communication après-coup : on y perd non seulement l’arrière-plan émotionnel, mais on y est surtout confronté aux déformations inévitables, lesquelles ne tiennent pas tant au caractère inadéquat du langage, mais plutôt à la complexité du contexte de publicité (il est très difficile de faire abstraction des attentes du groupe, de la prégnance des préconceptions : le jeu de langage de la publication tend à imposer ses propres règles, lesquelles exercent un pouvoir d’attraction et de déformation, auquel s’ajoute évidemment l’absence de la chose, et les déformations dues à la mémoire, donc au contre-transfert pour dire vite). Ce qui la distingue de l’interprétation en séance, qui verbalise la chose en présence de cette chose (la difficulté se manifeste alors dans l’intelligibilité de l’interprétation et sa mutativité).

Bion, à plusieurs reprises dans son oeuvre ou ses communication orales, raconte comment, lorsqu’il était officier pendant la première guerre mondiale, chargé de diriger quelques soldats et un char d’assaut, il avait été confronté à une telle situation d’urgence : dans le feu de l’action, envahi par un sentiment de peur panique, un sentiment de chaos généralisé, il lui fallait malgré tout satisfaire aux exigences de sa fonction, et continuer de donner des ordres, de prendre les décisions nécessaires, bref, persévérer dans la tâche qui lui incombait et continuer d’exercer sa raison (pratique). Ainsi dans l’analyse, pris dans le feu d’action et submergé émotionnellement, cerné de toutes parts par la mémoire, le désir et la compréhension, les attentes du groupe, de la civilisation, l’analyste doit tenir bon et continuer d’analyser.

Il n’est pas sans conséquence que cette histoire, si importante chez Bion, s’inscrive dans un conflit (à la fois mondial et très localisé). L’officier se trouve partagé entre deux « méthodes » concurrentes : prendre la fuite et agir selon des raisons (penser malgré tout). Je compte développer ce modèle de la rivalité des méthodes, ou du conflit des théories, dans d’autres travaux (on en aura déjà une première approche exploratoire sur cette page ). Elle est omniprésente dans Transformations.

4. La culture de Bion

Une autre difficulté rencontrée à la lecture de Bion, notamment pour les lecteurs francophones, tient au background « culturel », au sens large, de l’auteur. Il est frappant de constater à quel point les « sources » philosophiques et les centres d’intérêt respectifs des deux grands penseurs des années 50-70 en psychanalyse, Bion et Lacan, sont différents. Je voudrais donner dans la brève bibliographie qui suit quelques pistes pour mesurer cet écart.

Quand on examine les citations et références qui nourrissent le texte bionien, on est frappé par les aspects suivants :

4.1 La relative parcimonie des références faites à ses prédécesseurs

Freud demeure sans doute le psychanalyste le plus cité, et ce, particulièrement pour un texte : « Formulations sur les deux principes du fonctionnement psychique » (1911). Ce que Bion fait de l’article de Freud, déjà extrêmement dense, est assez fabuleux : on peut y trouver en germe l’essentiel des colonnes et des lignes de la grille, et les sources de ce texte crucial (et aussi dense et concis que celui de Freud) chez Bion qu’est « A theory of thinking ». Évidemment, l’héritage freudien chez Bion va bien au-delà de tel ou tel texte (et touche l’essentiel, l’arrière-plan oedipien, la vie pulsionnelle, le pouvoir du négatif, etc..).

La relation qu’il entretient avec Mélanie Klein et le groupe kleinien, notamment Hanna Segal et Herbert Rosenfeld (analyse de 8 ans avec M. Klein, participation aux discussions de la Société Britannique de psychanalyse, travail à la Tavistock Clinic, etc) marque évidemment sa pensée en profondeur. Les concepts kleiniens d’identification projective, de positions schizo-paranoïde et dépressive, font bien plus que témoigner d’un ancrage scholastique : soumis à des transformations de grande ampleur, ils deviennent méconnaissables (comme en témoigne par exemple un ouvrage comme le dictionnaire de la pensée kleinienne de Robert D. Hinshelwood (trad. française PUF 2000) qui, à mon sens, tente de manière assez discutable de kleiniser Bion ou de bioniser Klein.) « A theory of thinking » marque de mon point de vue une sorte de rupture émancipatoire vis-à-vis de la fidélité aux vocabulaires du groupe kleinien.

L’article d’Hanna Segal, « Notes on symbol formation » (1957) me paraît être une lecture indispensable avant d’aborder l‘étude de « A theory of thinking » (article qui constitue la porte d’entrée obligatoire à la grande trilogie « psychotique et spéculative » de Bion).

Ferenczi n’est quasiment jamais cité (l’absence de citation explicite à Ferenczi est tout à fait générale dans ces années là et ne se limite pas à Bion). Winnicott non plus. Cela ne signifie pas qu’il ne les ait pas lus (et il connaissait évidemment Winnicott en chair et en os). Sa manière d’approcher la clinique, et notamment cette vision de la solitude irrévocable de l’analyste, dont le seul collaborateur, « bien peu fiable », est le patient, me rappelle bien souvent ces deux prédécesseurs.

Bion ne cite jamais Lacan : l’a-t-il lu ? On a pu écrire que la conférence sur l’arrogance, prononcée lors d’une de ses rares interventions publiques sur le sol français, au XXème congrès de l’Association Psychanalytique Internationale (1957) s’adressait de manière ironique , a-t-on suggéré, aux psychanalystes français, alors en conflit ouvert autour du « cas » Lacan. Je crains que ça n’aille pas plus loin (et d’ailleurs, il est probable que Lacan n’ait pas lu de son côté grand chose de Bion, excepté quelques notations relatives à ses premiers travaux sur les groupes, lesquels avait favorablement impressionné Lacan et qui ne seraient pas sans avoir servi à l‘élaboration des groupes qu’il tentera d’organiser par la suite. Voir notamment l’article « La Psychiatrie anglaise et la guerre », L’Évolution Psychiatrique, 1947, fascicule III, pp. 293-312).

Bion n’est pas un commentateur. Il est frappant de constater que dans son oeuvre, on n’y trouve aucun texte de la forme « on freud ‘s theory of etc », « on klein’s theory of » chacune de ces références devrait être considérée comme un motif, un pattern (on songera aux motifs dans le tapis chez Wittgenstein, ou aux patterns rythmiques et/ou mélodiques avec lesquels composent de nombreux musiciens contemporains).

Il n’y a aucun problème à reconnaître sa dette envers les travaux de ses prédecesseurs, à condition que ceux-ci soient exclus de l’esprit de l’analyste quand il travaille avec un analysant. (2T, p. 172)

4.2. Sources en philosophie

Bion s’intéresse à ce qu’on pourrait appeler la philosophie de la connaissance classique, de Platon à Kant, ainsi qu‘à la philosophie des sciences. Il ne se réfère que très peu à l’idéalisme allemand post-kantien, Hegel ou Nietzsche, et semble ignorer la phénoménologie de Hüsserl à Heidegger. L’article de Victor L. Schermer, « Building on ‘O’, Bion and Epistemology », publié dans le volume Building on Bion Roots, Jessica Kingsley Publishers, 2003 (p. 226-253), donne un bon aperçu du rapport de Bion à la philosophie (sous trois angles : Kant, le positivisme logique et le mysticisme)

La philosophie constitue une porte d’entrée à la formation psychanalytique :

(…) L’expérience qu’a l’analyste des problèmes philosophiques est si réelle qu’il a souvent une meilleure appréhension de la nécessité d’une formation philosophique que le philosophe professionnel. La formation philosophique universitaire et l’expérience psychanalytique réelle sont proches l’une de l’autre ; mais leur prise en compte réciproque n’est pas aussi fréquente ni aussi fructueuse qu’on pourrait l’espérer. (2T, p.170)

Les lecteurs que ce point intéresse apprécieront en lisant notamment le recueil de notes choisies par Bion et publiées sous le titre Cogitations, l’ampleur de cette culture philosophique et la manière dont elle nourrit sa créativité analytique.

Je liste ci-dessous les auteurs les plus souvent cités chez Bion : Les classiques : Platon et Aristote, Pascal (infini), Bacon, Descartes, Berkeley, Hume (la conjonction constante), Condillac, Kant, (notamment « la chose en soi » et : « les intuitions sans les concepts sont aveugles ; les concepts sans intuition sont vides » formule dont Bion va se servir pour traduire en quelque sorte la dynamique des relations au sein de la grille : contenant/contenu, préconception et réalisation, pensée en l’absence de la chose, etc.)

Pour l‘épistémologie et la philosophie des sciences : Newton, Whitehead + Russel (Principia Mathematica), Poincaré (dont les essais les plus philosophiques constituent une source d’inspiraton majeure chez Bion, notamment Science et Méthode (1908), à travers les thèmes suivants : la place de l’imaginaire dans l’invention scientifique, les premières théories de la relativité, la positivité de la dimension conjecturale et de l’approximation dans la recherche scientifique dans la méthode — on sait l’importance du concept de « fait choisi » chez Bion, l’intérêt pour le phénomène fortuit, etc.), Popper, Quine, Heisenberg, Braithwaithe, et le méconnu Ian T. Ramsey (évêque anglican contemporain de Bion, dont la série de (3) conférences Model and Mystery, publiées en 1962, m’a paru une source importante d’inspiration pour Bion, bien au-delà du simple emprunt de l’expression « disclodure model», mais je parlerai de cela une autre fois).

(Il faudrait aussi noter l’omniprésence des poètes dans ses textes, à commencer par Milton et Shakespeare, et tout un art de la citation. L‘énoncé poétique vient servir non seulement de soutien et de tremplin pour la pensée, mais constitue une forme de transformation verbale (alternative) que Bion tient en très haute estime et auquel, d’une certaine manière, A Memoir of the Future rend hommage.)

Nous sommes donc assez loin de la culture des psychanalystes francophones, du moins des contemporains de Bion outre-manche. Plus encore que cette liste de noms, je crois que l’ambiance générale des textes de Bion, et notamment le type de problèmes épistémologiques et méthodologiques qu’il se pose, sans parler de la manière et du style, bien dans la lignée d’une certaine philosophie post-analytique de langue anglaise (ce qu’il appelle sans doute la « philosophie universitaire » dans le texte cité ci-dessus, à Oxford notamment), ont contribué à la méconnaissance, voire l’ignorance, surtout dans les milieux lacaniens, qui entourent son oeuvre en France.

Mémoire sur le Mémoire de W. R. Bion

La Réunion Hebdomadaire de la Société

MAÎTRE DE CÉRÉMONIE – Nous voilà de nouveau ensemble. Nous parlerons ce soir de ce livre de Bion qui vient d‘être traduit. LE MAUVAIS ESPRIT – Réunis pour une nouvel exercice d’admiration j’imagine. PUBLIC EN ATTENTE DE COMPRÉHENSION – En parler ? De quoi ? DU FOND DE LA SALLE – Personne ne l’a lu de toutes façons. LE DOIGT LEVÉ – Qu’en savez-vous ? LE SOURCIL FRONCÉ – Ça commence mal ROSEMARY – Je m’ennuie déjà DU FOND DE LA SALLE – Vous avez déjà pollué tout le livre de Bion avec votre ennui, vous n’espérez tout de même pas polluer aussi notre compte-rendu de lecture. LE SOURCIL FRONCÉ – Parce qu’il s’agit d’un compte rendu maintenant ?! LE DOIGT LEVÉ – Pensez-vous vraiment que Bion devienne dans le futur un auteur à la mode ? Comme Winnicott ? LE MYSTIQUE – Non, je crois qu’il est un auteur pour le futur, un futur qui n’adviendra peut-être jamais. PORTE PAROLE DE L’HUMANITÉ ANALYSANTE – Et pourquoi si, comme vous le dîtes, il vaut largement qu’on s’y intéresse, qu’il vaut bien Lacan, alors pourquoi deviendrait-il à la mode seulement aujourd’hui ? VS – Peut-être parce que contrairement ou différemment de Lacan, il se méfiait intensément de tout ce qui ressemblait à un groupe, à une société, une institution ? L’AUTORITÉ PSYCHANALYTIQUE – Là on vous voit venir avec votre sempiternel parti-pris anti-institutionnel. C’est vous qui projetez sur Bion des sentiments d’hostilité et d’incompréhension vis-à-vis du groupe VS – Et réciproquement. LE SOURCIL FRONCÉ – On n’est pas là pour psychanalyser Bion LE MAUVAIS ESPRIT – pas plus le livre de Bion… d’un autre côté il y a des gens qui aiment psychanalyser des livres LE DOIGT LEVÉ – à commencer par Freud VS – Ou bien psychanalyser des auteurs à travers leur œuvre, en l’absence de l’auteur donc : une forme de psychanalyse sauvage en somme. Peut-être parce que nous nous sentons plus en sécurité avec ce pavé de 500 pages, qu’avec un patient pesant ses livres de chair et d’os. Le livre est maniable, accessible aux sens, ne répond pas, on peut ranger le soir dans sa bibliothèque, ou bien le jeter dans le vide-ordures. Le patient réel, lui, fait de chair et d’os et d’autres choses pour l’appréhension desquelles nos sens sont fort mal adaptés, désespérément plus commun, plus anonyme, plus décevant, et moins noble qu’un objet adoubé par le ministère de la culture psychanalytique. LES PERSONNAGES DE BION – « Nous » par exemple. DU FOND DE LA SALLE – J’ai cru entendre des guillemets dans le brouhaha. L’AUTORITÉ PSYCHANALYTIQUE – À vous entendre, hors ce fameux cabinet, il n’y aurait de psychanalyse que sauvage. Encore une de vos sempiternelles rengaines. Vous voyez où ça mène ? Non ? Vous ne voyez pas ? PUBLIC EN ATTENTE DE COMPRÉHENSION – L’AP a raison : on aimerait apprendre quelque chose du livre de Bion, qu’on nous fournisse des clés, qu’on avance des preuves, qu’on établisse des résumés, qu’on fabrique des institutions… VS (chuchottant) – ..que quelqu’un vous épargne la peine de le lire. (à voix haute) Il y a déjà des clés, des dictionnaires, des résumés : achetez les, lisez les !

ROSEMARY – J’ai une chose à dire !

(Brouhaha dans l’assistance : qui c’est celle là ? pas une habituée en tous cas. Que fait-elle ici ? On dirait une putain. Surement pas une psychanalyste ! Une patiente égarée probablement ? Elle porte une jolie jupe en tous cas. Du genre pas impressionnable en tous cas.)

MAÎTRE DE CÉRÉMONIE (soupirant) – Je suppose que vous avez le droit de dire une chose. ROSEMARY – Je n’ai pas lu le livre, et je suis loin d‘être aussi savante que vous tous, mais j’ai sans doute un avantage sur chacun d’entre vous, malgré mes origines plébéiennes, mon caractère rude et trempé, et cet avantage me vient de ce que j’ai été rêvée par Bion lui-même, et, mieux encore, ma chère Alice en témoignera elle aussi, que j’ai rêvé dans le rêve de Bion, ce dont je ne crois pas que quiconque puisse se vanter ici, ce qui m’amène à dire la chose que je voulais dire : votre réunion est vouée à l‘échec de toutes façons.

(Murmures qui parcourt la salle, comme il se doit, scandalisée)

ALICE (minaudante, rougissante, d’avoir été nommée) – C’est moi Alice.

(Re-Brouhaha : Et celle là ! Ça ne lui suffit pas d‘être née dans le rêve de Lewis Caroll, il faut depuis qu’elle s’invite dans les rêves des autres. Pour qui se prend-elle au juste ? Pour un archétype culturel ? Un mythe ? Remarquez : sa robe est peut-être moins affriolante mais elle est plutôt jolie, quoique plutôt BCBG)

MAÎTRE DE CÉRÉMONIE – Peut-être pourrions-nous convenir dès maintenant de ne pas nous laisser envahir et impressionner par des êtres de fiction ? VS – Sauf qu‘à ce titre, nous n’aurions plus qu‘à disparaître à notre tour. MAÎTRE DE CÉRÉMONIE – Ha ! Monsieur le Chroniqueur Littéraire veut en placer une ! Nous sommes tout ouïe. LE CHRONIQUEUR LITTÉRAIRE – Les cinquante premières pages, on se demande où il en veut en venir. Une sorte d‘étude sociale d’une micro-société en temps de guerre, avec dans les rôles principaux si j’ai bien suivi : la bourgeoisie, les domestiques, les paysans, les soldats, et puis, ça se complique, on ne comprend plus qui occupe telle ou telle place, qui couche avec qui, qui domine qui, qui obéit et qui commande, qui se prélasse et qui travaille, qui pense et qui agit, les personnages se croisent sans aucune raison narrative valable, et par la suite, se mettent à discuter inlassablement de sujets complètement oiseux, la religion, la psychanalyse, la guerre, tout ce qui passe par la tête de l’auteur, ça prend des allures de théâtre philosophique, ponctué de quelques obscénités, avec d’interminables tirades et des déclarations intempestives, ça saute du coq à l‘âne en permanence, les personnages ne tiennent pas en place, et si thèse philosophique il y a, on serait bien en peine de la discerner, encore moins de l‘énoncer. PARTHÉNOPE – Oui, c’est un roman exécrable, dans la mesure où ce n’est absolument pas un roman, du moins au sens classique du terme. PUBLIC EN ATTENTE DE COMPRÉHENSION – Je m’ennuie : personne n’aurait envie de livrer une petite vignette clinique de derrière les fagots, un truc qui émeuve un peu, bien sordide, un truc sexuel de préférence, ou suffisamment terrifiant pour nous apporter la preuve indiscutable de l’existence des faits psychanalytiques ? Ça détendrait un peu l’atmosphère.

(Silence accablant et accablé, soupirs, murmures, regards en attente de confirmation, regards en coin, œil suspicieux, le Maître de cérémonie consulte son téléphone portable, Rosemary et Alice sourient d’un air entendu et si on les observe attentivement, il est probable que leurs mains s’effleurent, Robin se penche à la fenêtre pour lieux entendre les bruits du dehors. Dans la rue, un spectre passe accompagné d’un physicien et d’un prêtre. Des grondements montent du quartier voisin.)

LE MAUVAIS ESPRIT – Je suis sidéré que ce type là ait pu présidé une association VS – Surtout qu‘à l‘époque il commençait à écrire Transformations et Second Thoughts, qui déjà ne ressemblaient plus du tout à la littérature psychanalytique habituelle, et qui n’illustraient en rien l’esprit de consensus qu’on pourrait attendre d’un président d’association. LE MAUVAIS ESPRIT – Il s’est quand même barré à Los Angeles – où ses collègues le regardait, dit-il, comme une bête curieuse. VS – Si j’en avais les moyens, je partirais bien aussi : ouvrir un cabinet de psychanalyste au Groënland ou aux Îles Kerguelen, pour les explorateurs, les inuits et les ours polaires. LE SOURCIL FRONCÉ – Je trouve curieux qu’un praticien aussi prévenu de la manière dont les attentes du groupe sont susceptibles de perturber le travail analytique ait pu travailler aussi longtemps au sein d’institutions, un centre de Réhabilitation Militaire ou la Tavistock Clinique par exemple. LE MAUVAIS ESPRIT – Perturber le travail analytique… vous maniez l’euphémisme. VS – Ce qui me semble tout à fait étrange, c’est que la question de la possibilité de la psychanalyse en institution ne pose plus aucun problème aujourd’hui, même quand l’intervention du psychanalyste se déroule dans une atmosphère saturée d’attentes thérapeutiques, ré-éducatives, hygiénistes, policières, sur fond de conflits théoriques et émotionnels ultraviolents, et j’en passe. LE PSYCHANALYSTE EN INSTITUTION – Ça vous aura peut-être échappé, mais qui est en première ligne en ce moment pour défendre la psychanalyse, sinon les psychiatres ? VS – C’est bien le problème. Les raisons actuelles de la difficulté de la pratique de la psychanalyse en institution, occultent la question plus fondamentale : comment la psychanalyse est-elle possible en institution ?

LE DOIGT LEVÉ – Pourrions-nous revenir au livre s’il vous plaît ? AUTRE DOIGT LEVÉ – C’est une sorte de pamphlet j’imagine, bien que j’ai du mal à identifier les ennemis qu’il combat. LE SOURCIL FRONCÉ – L’arrogance comme toujours. LE MAUVAIS ESPRIT – Un ton grand Seigneur adopté naguère en psychanalyse AUTRE DOIGT LEVÉ – Mais aussi un exercice casse-gueule d’autodérision AUTRE DOIGT LEVÉ – ou une mise à l‘épreuve de ses propres pensées plongées dans l’implacable élément du rêve AUTRE DOIGT LEVÉ – Une parodie de son propre style, de ses obsessions AUTRE DOIGT LEVÉ – Les mathématiques, la science, pour ne pas dire la science fiction, ses poètes fétiches VS – Cela me rassure dans un sens qu’il puisse se trouver lui-même ennuyeux, jargonnant, spécieux, c’est un sentiment que j‘éprouve souvent à me lire et à m‘écouter parler AUTRE DOIGT LEVÉ – Croyez-vous vraiment qu’il aurait pris la peine d‘écrire cinq cent pages juste pour caricaturer ses propres manies verbales ? AUTRE DOIGT LEVÉ – Une attaque résolue contre le jargon et sa propre propension à jargonner AUTRE DOIGT LEVÉ – À moins qu’il ne prévienne par là ses successeurs de jargonner à leur tour à coup de Ps <-> D, de , d’alpha beta et tout le toutim AUTRE DOIGT LEVÉ – Entreprise vouée à l‘échec à mon avis LE DOIGT LEVÉ – Parthénope Bion écrit dans la postface… LE MAUVAIS ESPRIT – Heureusement que les postfaces existent, et les préfaces aussi, cela évite la peine de lire le livre dans son entièreté et permet malgré tout d’en dire un mot AUTRE DOIGT LEVÉ – Elle parle d’une expérience LE MAUVAIS ESPRIT – La belle affaire ! VS – Une expérience de lecture, ou de lecteur. AUTRE DOIGT LEVÉ – ? VS – Quelque chose qui consisterait à s’exercer à supporter la position schizo-paranoïde plus longtemps qu’on a coutume de le faire. C’est pourquoi je maintiens que ça peut aider d‘être familier des livres de Joyce, Lowry, Faulkner, Gadda, Arno Schmidt, W.T. Vollmann, Pynchon, W. Gaddis, B.S. Jonhson… MAÎTRE DE CÉRÉMONIE (définitivement-exaspéré) – Par pitié ! Épargnez-nous avec votre grande idée personnelle de la littérature ! LE DOIGT LEVÉ – Faudrait pas le lire comme un roman, ni comme un essai ! LE MAUVAIS ESPRIT – Ça on a saisi, merci ! LE PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE – Il finit par admettre que ses citations de Kant, sa chose-en-soi, l’intuition sans concept et le concept sans intuition, ça n’est pas quand même pas très fidèle à l’original. LE SOURCIL FRONCÉ – Oui, très intéressant. Et alors ? C’est une preuve de quoi ? ROSEMARY – On s’en fiche de la fidélité à Kant ou à Heisenberg ou à Joyce ou à qui que ce soit. L’HISTORIEN – Il évoque en passant son année d‘étude à Poitiers, en « Art », dit-il. VS – J’ai fait une partie de mes études à Poitiers, mais quelques décennies plus tard probablement. Je me souviens de la petite bibliothèque d’histoire de l’art, logée tout en haut de l’ancien pigeonnier de l’Hôtel Fumé, rue Descartes, et Dieu sait combien d’heures j’ai passé là haut à écrire, écrire de la poésie, plutôt que d’aller en cours. je me souviens encore précisément de l’odeur du bois, du tabac, des livres, de la couleur du parquet, de la vue qu’on avait par la fenêtre, les filles qui passaient… MAÎTRE DE CÉRÉMONIE (ne se tenant plus, cherchant un bâton ou quelque chose de contondant ou bien le marteau d’un juge) – Vous essayez de saborder cette réunion ou quoi ? HISTORIEN II – De très belles pages sur son expérience traumatique de la guerre aussi. Conférer livre Trois chapitre cinq pages… LE SOURCIL FRONCÉ – Et après ? Considéreriez-vous sérieusement qu’il s’agit d’une autobiographie ? MAÎTRE DE CÉRÉMONIE (brandissant un pénis tranchant imaginaire) – D’autres suggestions peut-être ? LE DOIGT LEVÉ – À lire dans la disposition de qui s’apprête à vivre une expérience singulière. AUTRE DOIGT LEVÉ – Comme par exemple une séance d’analyse. AUTRE DOIGT LEVÉ – Ou une séance de psychodrame. ROBIN – Je déteste le psychodrame. J’ai assisté à une séance un jour, j’ai trouvé ça ridicule et risible. La psychothérapeute chuchotait à l’oreille d’une pauvre patiente : « N’entends-tu pas que ta mère te hait ? » devant un parterre de spectateurs avides d‘émotions fraîches et de cruauté brute, prêts à en rajouter une couche le cas échéant. LE DOIGT LEVÉ – C’est un texte expérimental alors ? AUTRE DOIGT LEVÉ – Peut-être chacun de nous, ce « nous », demeurant bien hypothétique, devrait se contenter de tirer le fil qui lui convient, en vertu de ses propres désirs et capacités, et l’augmenter, le disjoindre, le réduire, comme ses propres associations d’idées l’y conduiront.

(Silence groupal, donc peuplé du bruit que chacun produit en farfouillant dans le livre pour y discerner un bout de fil, le tirer, le tirer de là, le tirer à soi. Dehors gronde quelque chose comme un bruit de foule, avec des explosions.)

VS – Vous voyez, on est en train de causer là. Mais tout ce qu’on fait c’est d’essayer de ramener ce foutu machin bizarre dans les limites du monde connu, du tout petit monde pathétiquement familier dans lequel nous avons coutume de penser quand ça nous prend de le faire, afin d‘être à même de tenir l’ouvrage entre nos mains, bien sagement, bien raisonnablement, avec son début et sa fin, ses chapitres et ses parties, en essayons de nous convaincre que derrière tout cela il y a l’intention claire et la maîtrise d’un auteur raisonnable et intelligent, auquel on puisse sans anxiété confier les rênes de la pensée. Bref, nous nous employons pathétiquement à faire ce que Bion prévoyait avec horreur que nous ne manquerions pas de faire. L’AUTORITÉ PSYCHANALYTIQUE – Je vous avais prévenu qu’il valait mieux vous abstenir d’intégrer un groupe psychanalytique. Si vous êtes incapable d’accepter, même à titre provisoire les règles du jeu, vous ne pouvez qu’occuper une position intolérable pour vous comme pour les autres. À la limite si vous étiez capable de vous contenter d‘être légèrement ironique. Mais non, on sent bien que vous luttez contre l’envie de les envoyer tous paître. Et je ne vois pas pourquoi j’aurais à recevoir des leçons d’un jeune impatient et prétentieux qui n’a pas jugé bon de passer par les fourches caudines de nos instituts de formation ! PORTE PAROLE DE L’HUMANITÉ ANALYSANTE – Si je puis me permettre, je dirais : « borderlinenoncastréàtendanceparanoïdejouissanceillimitéeomnipotenceforclusiondundp » MAÎTRE DE CÉRÉMONIE – J’ai toujours pensé que ça finirait par une décompensation psychotique, qu’il ne tiendrait pas la distance. LE DOIGT LEVÉ – Alors que.. peut-être était-il complètement cinglé ? AUTRE DOIGT LEVÉ – Qui « il » ? PARTHÉNOPE – Pas complètement non. Une folie contrôlée, observée, canalisée, explorée et exploitée par la grâce de l‘écriture. Une démence dont il était familier, « une démence heureuse, une désintégration relativiste ». LE DOIGT LEVÉ – Comme une séance de psychanalyse alors ? AUTRE DOIGT LEVÉ – Mais quelle séance ? LE DOIGT LEVÉ – Le paradis sur terre. LE MYSTIQUE – La séance qui n’existe pas, qui n’a pas existé, qui n’existe pas encore, une matrice possible d’infiniment de séances à venir AUTRE DOIGT LEVÉ – Alors c’est peut-être tout bonnement un livre psychanalytique ? VS – Si ça peut vous rassurer, appelez-le ainsi. Et si vous entendez par là que ce n’est pas un livre au sujet de ou qui parle de psychanalyse, je vous le concède. Pour ma part je considère que c’est peut-être un des rares livres psychanalytiques écrits par un psychanalyste. Je passe sous silence les livres psychanalytiques écrits par les patients. LE DOIGT LEVÉ – Schreber par exemple ? VS – Pourquoi pas Schreber oui. LE PSYCHANALYSTE EN INSTITUTION – À mon sens si je puis me permettre, un ultime livre sur les petits groupes : sauf que ce serait là un petit groupe interne. VS – C’est tout à fait ce que nous sommes en train de vivre maintenant notez-le au passage. La question demeure, de quel groupe s’agit-il ? Et qu’est-ce qui justifie de rendre public nos communications verbales ? LE MAUVAIS ESPRIT – « Nos » (si vous voulez) désastreuses tentatives de communication verbales. DU FOND DE LA SALLE – Je m’ennuie. Je n’arrive pas à m’intéresser à tout cela, et plus la réunion avance moins j’ai envie de lire ce livre. Je préférerais sortir d’ici, faire du sport, ou bien faire l’amour. D’ailleurs, je crois que je vais me lever et filer discrètement par la porte ouverte juste sur ma gauche. LE DESÉSPÉRÉ – Je suis désespéré. Je crois que le destin de ce livre le voue au désastre, à l’incompréhension. Que la culture en fera son beurre comme à l’habitude, qu’on écrira des thèses et des mémoires, qu’on édifiera encore de ces monuments aux morts, et qu’on rédigera des hommages. LE MAUVAIS ESPRIT – Un Mémoire sur un Mémoire qui fait la nique à tous les Mémoires : il avait prévu le coup ! VS – Vous êtes désespéré parce que vous ne supportez pas la solitude nourrie par ce sentiment d‘être le seul à penser ce que vous pensez. LE DESÉSPÉRÉ – Je suis accablé par la trahison, le malentendu, ce qui adviendra quand le groupe s’emparera de.. VS – Vous êtes désespéré parce qu’il vous est insupportable d’abandonner l’idée d’un groupe uni dans la foi et vénérant une acception partagée de la vérité. LE MAUVAIS ESPRIT – Uni dans l’apologétique (la mémoire), les génuflexions (le désir) et les stéréotypes (la compréhension). VS – Un livre sans mémoire ni désir ni compréhension en somme.

(Tout le monde s’est tu. Un chat passe devant l’estrade sur laquelle plus personne n’est assis, le maître de cérémonie ayant filé pour un rendez-vous urgent. Une conversation perce le silence et flotte au dessus des participants devenus rares à la réunion, une conversation lointaine, et en même temps presque familière : « ALICE – Quelqu’un doit agir. Je vais sonner Rosemary pour qu’elle apporte le café. ROLAND – Les pensées sont parfois des préludes aux actions et traduites ensuite en action. ROBIN – Dieu merci nous n’allons pas boire du café imaginaire, ou un souvenir de café, ou un désir de café, comme si nous étions condamnés à vivre de pensées qui sont un substitut de l’action. Mais peut-être qu’après le café nous pourrons discuter plus avant. » Une insistante odeur de café s’insinue alors entre les mots.)

L’ENSEIGNANT – La tentation serait grande d’essayer de recoller quand même les morceaux, mais personne n’a l’air de vouloir se lancer dans cette entreprise. LE SOURCIL FRONCÉ – « Fournir un mode d’emploi » vous voulez, je suppose, dire ? LE DOIGT LEVÉ (qui ne lève plus le doigt depuis longtemps) – Je me sens moi aussi soudain si triste et si déprimé. VS – Le groupe est déprimé aussi : d’ailleurs, beaucoup ont quitté la salle, ont préféré passer à l’action et oublier. L’AUTORITÉ PSYCHANALYTIQUE – Je préfère aller dès maintenant à ma séance de 19h00, quitte à attendre là bas. AUTRE DOIGT LEVÉ – J’aimerais faire de même, mais je n’ai pour ainsi dire plus de patients : ils sont tous ruinés ou se sont enfuis chez la concurrence. VS – Peut-être devrions nous lever la séance dès maintenant. ROBIN – Le maître dé cérémonie n’est plus ici de toutes façons et il apparaît clairement qu’il s’est avéré incapable d’assumer son rôle. Nous étions en quelque sorte livrés à nous mêmes. LE MAUVAIS ESPRIT – Ça n’a pas précisément été une réussite.

(Dehors, les manifestants passent, hurlent, crient à la fenêtre de la salle du séminaire : ils semblent inviter les derniers présents à sortir, à les rejoindre, il y en a un qui crie : ne voyez-vous pas que se prépare une nouvelle guerre ? Un autre : ne voyez-vous pas que je brûle ? Un autre encore : à mort la psychanalyse bourgeoise réactionnaire conservatrice ! Et d’autres encore.)

PORTE PAROLE DE L’HUMANITÉ ANALYSANTE – Qui sont ces gens ? Les nôtres ? L’humanité analysante ? VS – J’en doute fort. Au contraire. PORTE PAROLE DE L’HUMANITÉ ANALYSANTE – Nos ennemis alors ? Les Thérapeutes Cognitivo-Comportementaux ? Les Neuropsychiatres ? Les Psychopharmacologues ? Les disciples du livre noir de Michel Onfray ? VS – Non plus. Tous ceux là sont en plein séminaire. Comme nous ils s’apprêtent à regagner leurs villas lumineuses et leurs fauteuils confortables. Onfray rédige son nouveau livre sur Lacan, les psychopharmacologues achèvent l’invention d’une puce qui, insérée dans chaque cerveau, permettra d’auto-réguler nos émotions, les neuropsychiatres se sont convertis à la peinture non-figurative, et les comportementalistes s‘évertuent à apprendre les rudiments de l‘économie de marché à leurs chiens. Tout le monde est bien occupé vous voyez. PORTE PAROLE DE L’HUMANITÉ ANALYSANTE – Vous partez aussi ? Dans quelle direction ? VS – Je m’en retourne chez moi, c’est assez loin d’ici, et la neige est déjà tombée sur les hauteurs, les forêts sur les collines sont gelées, on a descendu les vaches de l’estive, j’ai hâte d’y retourner, vraiment. PORTE PAROLE DE L’HUMANITÉ ANALYSANTE (discrètement) – Bon débarras !

ALICE et ROSEMARY (à l’unisson) – Quant à nous ! – Nous descendons. Parmi et avec la foule. Merci pour tout ! Viens donc Robin. ROBIN – Je vous suis.

DU FOND DE LA SALLE – Dépêchons-nous, le défilé aura bientôt passé le coin de la rue, et on devra se coltiner les CRS en fin de cortège. Faut se presser si on veut rentrer chez nous sans dommage.

(Tous quittent la petite salle saturée de chaises. Sur l’estrade, sur les chaises, contre les murs, il n’y a bientôt plus personne. Quelqu’un a oublié un livre posé à même le sol sur le carrelage, un livre épais, on a éteint la lumière de l’extérieur, et désormais le livre est absolument seul et peut s’adonner paisiblement au sommeil et aux rêves.)

"Une grave faiblesse des analystes" (?!)

Les groupes d’analystes présentent une certaine homogénéité, qui tient en partie au fait qu’ils considèrent comme “allant de soi” un ensemble de règles (plus ou moins explicites, et dont on peut trouver éventuellement une trace écrite ici ou là, dans tel ou tel texte produit par telle ou telle institution psychanalytique) relatives à la manière dont l’analyste devrait se comporter avec son patient… Les relations de l’analyste vis-à-vis de l’argent constituent un thème assez courant, qui donne lieu à des préconisations assez différentes d’un groupe à l’autre ou d’une époque à l’autre. Je voudrais ici réfléchir sur certaines de ces préconisations, à partir de choses que j’ai entendu dire, ou lues, de la part de quelques collègues, ou dont on voit se dessiner la logique dans une certaine littérature. J’intitulerai cette description : “le psychanalyste décomplexé” (comme on dit : “la droite décomplexée”) (Il va de soi qu’il existe bien d’autres manières de traiter ce thème, et bien des analystes ne se reconnaîtraient pas dans la présentation qui suit.)

le psychanalyste décomplexé :

Un psychanalyste vertueux doit avoir vis-à-vis de l’argent une relation dénuée de tout scrupule. Proposer un tarif “bas” constitue une preuve que l’analyste “a un problème avec l’argent” – on sous-entend par là bien des choses, qui ont avoir avec LA dette (symbolique ou imaginaire) – notez bien qu’il s’agit rarement d’une dette en particulier, mais de LA dette, dont l’invocation suffit. Suffit à quoi ? À décréter l’analyse de l’analyste insuffisamment poussée à bout. Un analyste correctement formé n’est pas censé éprouver des scrupules au moment de demander telle ou telle somme à son patient. Il ne devrait pas non plus hésiter au moment d’imposer un certain rythme hebdomadaire – par exemple 3 à 4 séances par semaine -, ou d’exiger le paiement des séances auxquelles le patient ne s’est pas présenté. Celui qui hésite peut être soupçonné de faiblesse vis-à-vis de la règle, faiblesse qui ne saurait être imputée encore une fois, qu‘à un défaut dans son analyse personnelle ou bien à un désir coupable de générosité envers son patient – et dès lors, ce désir risque de perturber voire corrompre le cours de la cure, en plaçant le patient dans une situation intenable vis-à-vis de la dette. Les deux critiques se rejoignent ici : c’est parce que l’analyste n’a pas su y faire avec LA dette qu’il se trouve dans l’incapacité d’adopter une position saine vis-à-vis du patient et qu’il entraîne alors ce dernier dans les errements de sa subjectivité mal dégrossie.

On dira que je caricature et c’est vrai. Je caricature dans la mesure où une immense paresse me prend à l’idée de compiler toute la littérature sur le sujet, afin de fournir des preuves que le paragraphe précédent n’est pas si éloigné de ce que certains analystes pensent ou disent ou écrivent.

“l’argent analytique n’est pas l’argent qui s‘échange au-dehors”

Le problème intéressant posé par ce type de règles, c’est qu’il n’a de sens que dans un jeu de langage particulier alors même qu’il semble spontanément, pour un observateur étranger à la forme de vie spécifiquement psychanalytique, relever de ce que Erving Goffmann appelle : “relations de service personnalisées”.

Du point de vue “ordinaire”, nous avons là une réalité matérielle extrêmement prosaïque : l’analyste exerçant en cabinet privé a besoin d’argent comme la plupart des individus. En France en 2010, s’il veut agir conformément aux lois en vigueur, l’activité d’analyste dans un cabinet privé étant considérée comme une activité professionnelle libérale, et, dans la mesure où on touche en l’exerçant certaines sommes d’argent, il ne saurait s’exempter de payer à différentes caisses et à l‘État des cotisations, des taxes, des impôts etc.. comme n’importe quelle profession libérale. Je me sens obligé de rappeler ce point parce que ça ne semble pas aller de soi pour certains de mes collègues (sans compter qu’on est censé aussi déclarer l’argent qu’on gagne, et même les liquidités.. On sait bien que nombre de professions, et pas seulement les analystes, prennent certaines licences avec ces déclarations légales. La “règle” selon laquelle le patient devrait payer exclusivement en liquide relève de l’hypocrisie la plus totale : on peut ratiociner a posteriori tant qu’on voudra sur les motifs théorico-techniques susceptible de justifier une telle règle, ça ne convaincra que les naïfs.) Ces libertés prises avec loi pourraient très bien se justifier en décrétant la psychanalyse comme un lieu absolument distinct de l’espace social et politique. Ça ne se dit pas avec autant de franchise, et en tous cas pas sur la scène sociale ou politique – sans doute parce que, on a beau tenir le monde extérieur comme un territoire extra-psychanalytique, au nom par exemple de la “neutralité” psychanalytique, il n’empêche, la peur de la police et des tribunaux (et peut-être aussi une vague idée de sa “réputation”), fait tout de même son petit effet. Il est plus facile de se poser là comme instance subversive (les psychanalystes “seuls vrais révolutionnaires”, qu’on a pu entendre dans les années 60, souvent par le truchement d’un pseudonyme – discrétion oblige ?) quand on évite d’attirer l’attention des pouvoirs publics. Disons que la pratique (ne pas déclarer la totalité des sommes perçues) ne se limite pas au métier dont je parle ici, loin de là. Et qu’on trouve quand même un certain nombre qui accepte aussi les chèques. Cela dit il existe des situations tout à fait “scandaleuses” – du point de vue en tous cas de ceux qui tiennent au respect des lois : untel, dont le mari est psychiatre, exerce en toute discrétion à son domicile, sans être déclarée nulle part cette profession discrète, tel autre, professeur d’université enchaîne sur son temps libre les consultations sans déclarer la moindre entrée d’argent du fait de cette activité complémentaire. L’extra-territorialité rêvée des psychanalystes a bon dos (et certains lecteurs auront immédiatement pensé à cette extra-territorialité à laquelle la religion a toujours été tentée de prétendre. Les derniers déboires de l‘Église catholique avec les affaires de pédophilie qui émergent en nombre n’est que l‘énième épisode des relations complexes entre la cité de Dieu et la cité des hommes. De ce point de vue, je ne suis pas certain que toutes les écoles psychanalytiques aient fait leur Vatican II).

Robert Castel a écrit autrefois un livre épais (Le Psychanalysme, Maspéro 1973) sur la question de l’incapacité foncière des psychanalystes (pour des raisons qui selon lui tiennent à la la structure théorico-pratique de la psychanalyse elle-même) à prendre en compte la dimension sociale de leur activité, forcément conçue comme un dehors socialement et techniquement neutralisé, etc. Je considère “l’argent” comme un de ces objets-limite (qui révèlent paradoxalement l’inscription indéracinable de la psychanalyse dans le champ des activités sociales), ou plutôt comme le point de rencontre entre la réalité “sociale” et la situation analytique (j’avoue que je ne suis pas satisfait de ce vocabulaire, mais je l’utilise faute de mieux, en espérant qu’il soit suffisamment suggestif). Ce qui frappe dans le traitement du problème de l’argent par les psychanalystes, c’est cette sorte d’incapacité à l’envisager autrement que sous l’angle de la rationalisation psychanalytique (du moins dans le type de traitement que j’ai décrit) : tout se passe comme si l’argent, une fois mis en jeu dans le cabinet de l’analyste, faisait d’emblée l’objet d’une conversion “psychanalytique”. L’argent qui circule dans le social (ou, pour mieux dire, qui marque certains types de relations dans tel ou tel groupe) n’est pas l’argent qui circule dans le cabinet de l’analyste. Mieux encore : l’argent qui advient dans le cabinet de l’analyste révèle la vérité de toutes les autres formes sous lesquelles l’argent se manifeste.

Ça ne va pas de soi : d’un côté, on peut voir là un certain paradoxe interne à la théorie habituelle des psychanalystes : le principe de réalité vaut dans un sens et pas dans l’autre, or l’argent qui circule entre le patient et l’analyste semble être conçu comme une exception au principe de réalité, ou du moins, il ne peut s’inscrire dans la relation analytique qu’une fois neutralisées (pour reprendre les termes de Robert Castel) ou mises entre parenthèses ses significations économiques, sociales etc.. Tout se passe comme si l’argent “en analyse” subissait une conversion (au sens spirituel du terme) psychanalytique. Pour le dire d’une autre manière, la monnaie circule dans la situation analytique toujours sous la menace d’une interprétation en terme d’effet de l’inconscient. Discuter du tarif par exemple, pour l’analysant, avancer des difficultés de paiement, c’est à coup quasiment sûr, s’exposer à une interprétation de ce type. Mais, d’un autre côté, on a pu entendre autrefois, dans les années de l‘âge d’or de la psychanalyse parisienne, disons les années 60-70, des formules du type “le patient devrait consacrer un quart ou un tiers de son budget à son analyse” ou, devant un patient peu fortuné : “prenez un emploi mieux rémunéré” (C‘était à l‘époque où les patients parisiens étaient de toutes manières convertis à l’analyse avant que de s’allonger sur le divan, ainsi disposés à accepter à peu près n’importe quelle lubie de la part du praticien, en général à peu près aussi fortunés qu’eux, et que les circonstances politico-économiques, désolé de rappeler des faits aussi étrangers à la théorie analytique, n’avaient rien à voir avec celles qui aujourd’hui produisent le chomage de masse et l’aggravation de la pauvreté pour une partie importante de la population). Bref : adaptez votre budget aux coût de l’analyse, ce qui est cette fois une manière assez brutale de ramener le patient à la réalité. On peut certes s’y pendre certes avec beaucoup plus de douceur :

“Bien que nos honoraires soient souvent adaptés aux possibilités du patient, il n’en reste pas moins que le budget consacré à une cure comportant deux séances par semaine est parfois lourd. Mais une telle dépense compte relativement peu par rapport aux enjeux vitaux pour lesquels on engage une analyse : séparations déchirantes ; deuils inconsolables ; troubles sexuels et de la fécondité ; crise du couple ; relations dramatiques avec un adolescent en difficulté ; conflits professionnels graves ou encore dépressions avec risque de suicide. Il faut savoir que l’analyse est quelquefois l’ultime recours d’une personne désespérée et que l’issue de la cure est pour elle une question de vie ou de mort. En outre, n’oublions pas que des patients sans ressources peuvent heureusement bénéficier d’un traitement psychanalytique dans le cadre d’un dispensaire ou de diverses institutions spécialisées.” (J. D. Nasio, La Psychanalyse peut-elle guérir ? , intervention au Temple de l’Etoile, mercredi 13 octobre 2004)

Au moins, les choses sont dites clairement : pour les moins fortunés, le dispensaire ou le centre Médico-Psychologique local – mais quid alors de la psychanalyse pour cette population ? Parce qu’au dispensaire, faut pas rêver quand même, la psychanalyse, quand elle s’y fait une place, et il y a tout lieu de penser que sa place est de plus en plus ténue, ne peut au mieux que se manifester sous la forme d’une inspiration psychanalytique plus ou moins floue (un peu comme les étranges “psychothérapies d’inspiration psychanalytique”, dont je me suis toujours demandé ce qui les inspirait exactement).

Notez que c’est à peu près ce que Freud disait déjà en 1913 dans son texte fameux “Le Début du traitement” (traduit dans le volume La Technique psychanalytique, PUF, p. 92) :

Tout en étant fort éloigné de tenir ascétiquement l’argent pour méprisable, on peut cependant regretter que, pour des raisons à la fois extérieures et intérieures [c’est moi qui souligne], le traitement psychanalytique soit presque interdit aux gens pauvres.

Tout le développement qui suit est à lire de près (et celui sur le sort fait aux “classes moyennes” sonne très “actuel” – je crois en effet que les problèmes qui agitent aujourd’hui le Landerneau psychanalytique français quant aux supposées “nouvelles cliniques” répondent, à sa manière spéciale, à un afflux inhabituels de patients appartenant aux dites classes moyennes – lesquelles sont de moins en moins moyennes et flirtent avec la classe d’en dessous). Je me contenterai de relever ici la mention de causes aussi bien extérieures (le “social” pour dire vite) qu’intérieures (à la théorico-pratique analytique). Et la remarque par laquelle je caricaturai tout à l’heure la position “décomplexée” dont un certain courant se réclame : “je ne tiens pas l’argent pour méprisable.” (soit : mais pour quelles raisons (internes ou externes ?) ? et de quel argent parlez-vous ?)

Et : cette page mémorable (à laquelle le texte de Nasio cité infra fait écho) tirée de la conférence de 1918, “Les voies de la thérapie psychanalytique” (Œuvres Complètes, PUF, volume XV, p. 107) :

En outre, nous sommes restreints, par les conditions de notre existence aux couches supérieures aisées de la société, qui ont coutume de choisir elle-mêmes leur médecin et qui, lors de ce choix, sont détournées de la psychanalyse par tous les préjugés possibles. Pour les larges couches populaires, qui souffrent énormément des névroses, nous ne pouvons pour l’instant rien faire.

C’est là reconnaître pour l’analyste la contrainte du “principe de réalité” (pour le dire moins pompeusement : le fait qu’il existe d’autres logiques que la logique analytique, que l’argent peut avoir d’autres significations que celles qui occurrent dans le feu du transfert ou dans la théorie psychanalytique). Sauf que, dans cette manière de se frotter à la “réalité extra-analytique”, on ne voit plus du tout le patient : on l’envoie se faire voir ailleurs. Bref : la psychanalyse semble parfois traiter de la “réalité extra-analytique” à son aise, c’est-à-dire y renvoie le patient quand ça l’arrange, lui, l’analyste, et prive au contraire le même patient de s’y référer, quand ça l’arrange encore, lui, l’analyste.

Qu’on me comprenne bien : je ne préconise rien du tout et surtout pas de considérer la transaction financière dans l’analyse comme un acte qui relèverait exclusivement ou “par nature” du social ou de l‘économie, et qui ne mériterait pas qu’on l’envisage dans un autre jeu de langage, par exemple psychanalytique. Une patiente à laquelle j’accordais un tarif assez bas me confiait au moment du paiement que ça risquait d‘être difficile pour elle de payer cette séance et les suivantes, parce qu’elle “avait fait les soldes” et claqué plusieurs centaines d’euros dans ce grand élan d’enthousiasme dont on entend souvent parler chez les patients diagnostiqués “maniaco-dépressifs”. Cela mérite à tout le moins une interprétation dans le style analytique (laquelle je passe sous silence ici, pour des raisons de confidentialité, mais qui portait en partie sur ce que j’appelle “la rivalité des méthodes” – préférer l’acte à la pensée voir Bion, Transformations, chapitre 11, p. ). Ce genre de fait s’avère souvent pertinent pour la cure. Mais l’interprétation du type “c’est de la résistance” me semble par contre d’une pauvreté accablante, surtout quand elle devient une interprétation “automatique”, réflexe, purement verbale (l’analyste dit “résistance” uniquement parce que c’est ce qu’il suppose qu’un analyste soit amené à dire dans ces moments là).

“Résistance” et “responsabilité”

(p) fait part de difficultés de paiement : l’analyste n’en veut rien savoir et dit : “il y a (de la) résistance” (comme si la résistance était une chose et non pas un certain rapport – “Il n’y a dans l’analyse d’autre résistance que celle de l’analyste” (Lacan, Écrits, “Introduction au commentaire de Jean Hyppolite sur la Verneinung de Freud”, 1954)). Mais, à quoi résiste-t-il sinon précisément à la théorie psychanalytique qui voudrait placer d’emblée la valeur et le sens de ce dire (les difficultés de paiement) dans une grille d’interprétation purement psychanalytique ?

Que signifie un tel forçage des faits si on essaie de s’extirper un petit peu de cette grille ? Peut-être que l’analyste veut dire quelque chose comme : “on a toujours le choix”. Si vous dites que vous ne pouvez pas payer, c’est en réalité que vous ne voulez pas payer, ou que “votre inconscient” choisit de traduire un problème rencontré dans l’analyse dans ce registre financier, bref : “quand vous parlez de vos problèmes d’argent, vous ne savez pas ce que vous dîtes, et si vous le saviez, vous auriez sans nul doute trouvé une solution, sacrifié une dépense pour une autre”, etc.

Au fond, il s’agit bien de briser et dénier la relation entre ce que le patient dit, et les faits dont il parle. “Vous croyez parler de problèmes rencontrés dans la réalité, moi, l’analyste, je préfère entendre que c’est votre inconscient qui parle.” Il y a là une manifestation de ce que j’appellerai la métaphysique de l’illusion : l’analyse au bout du compte finira par relever (voire “lever”), sinon toutes les illusions (car l’absolument non-dupe ne se réalise sans doute pas plus ici-bas que le sage stoïcien), du moins celles qui gouvernent le symptôme. On sent là poindre l‘ébauche d’une pratique généralisée du soupçon, ancrée au cœur même d’une conception “métaphysique” de l’inconscient. La majeure partie des psychanalystes rejetteraient, si on leur présentait les choses de manière aussi brutale, cette conception : mais est-ce que cela suffit vraiment à s’en prévenir ? Le nœud du problème se manifeste ici : car si dans l’analyse, on doit supposer, postuler, qu’il y a toujours de l’inconscient qui parle, et dès lors en saisir l‘émergence dans les plis et replis des énoncés, comment se donner la possibilité d’entendre quand même que “le patient n’a plus un sou, qu’il a perdu son emploi, etc ?” Ne serait-il pas envisageable d’entendre les deux à la fois ? Plutôt que de se faire sourd à l’un pour entendre l’autre ? (Je songe là à la souplesse préconisée par Bion, qui se traduit par la capacité de passer d’un vertex à l’autre – version pluralisée en quelque sorte ou complément de la “vision binoculaire”, qui permet de percevoir mentalement les éléments en volume (multidimensionnels). Les bioniens verront où je veux en venir).

Plane ici le spectre de l’intention normative de l’analyste. Certes, elle n’est pas explicite, elle est si l’on peut dire, “de conséquence”. Si le patient se plaint de problèmes d’argent, alors il doit faire les mauvais choix, sous-entendu il gère mal son budget, il n’est pas un bon gestionnaire. La psychanalyse s’adresse d’abord à de bons gestionnaires (et si tel n’est pas le cas, alors la cure fera d’eux de bons gestionnaires). On a une version éclatante et accablante de ce genre de logique en lisant par exemple ce genre de texte (de la part d’un psychanalyste, par ailleurs délicieux écrivain) :

Il faudrait que les gens se sentent plus responsables de ce qu’il leur arrive. Je ne dis pas qu’on est responsable de ce qui nous arrive quand on est licencié pour raison économique, il y a des choses évidemment dont on n’est pas responsable. Mais dans ce qui nous arrive, il ne faut jamais perdre de vue qu’en tant que sujet, on demeure en partie responsable de la situation dans laquelle on se trouve. (Michel Schneider, interview dans Marianne2, “regards sur la crise”, 16 janvier 2010)

Alors ? Qu’est-ce à dire sinon que l’individu n’est pas responsable, tandis que le sujet, lui, l’est (en partie) ! Du côté du social et de l‘économique, ça vous tombe dessus, “on” n’y peut pas grand chose, faut faire avec – et si par exemple, suite à ce qui vous tombe dessus, vos revenus diminuent, on n’en est “évidemment” pas responsable. Du côté, par contre, de la rationalité psychanalytique, “en tant que sujet”, on doit bien être responsable quelque part – et ça, l’analyse saura le “montrer” – pas difficile de remonter aussi loin qu’il faudra ou de relever les indices saillants, afin de prouver qu’en dernière analyse (la plus “profonde”, donc la plus “vraie”), si vos revenus diminuent et que c’est la galère, vous devez bien y être pour quelque chose (en conséquence de quoi, la question de la diminution du prix des séances ou de leur fréquence ne se pose pas).

“Évidemment” n’a le statut dans ce genre de texte que de concession à “la réalité extra-psychanalytique”. Ce qui importe dans l’analyse se joue sur une autre scène, qui n’est pas une scène parmi d’autres, mais la scène ultime (laquelle repose sur le “réel”, de préférence avec un grand “R”). L’analyse socio-économique et l’analyse psychanalytique (les effets de l’inconscient) ne sont pas dans un rapport de rivalité (même pas, ce qui augurerait au moins d’une problématisation possible), mais au contraire, la seconde neutralise la première (au sens où on n’est pas tenu d’en tenir compte), et si le patient révolté tente de présenter les choses en terme de rivalité (les faits contre l’analyse), on lui rétorque : “résistance”.

Et je passe sous silence (ce que Robert Castel a largement développé) les conséquences politiques de cette prétention à l’apolitisme (“je sais bien que vous n’avez pas d’argent, mais la question n’est pas là, nous parlons ici de l’argent au sens psychanalytique” etc etc). On en a dans la suite de l’entretien de Michel Schneider un bon aperçu, gentiment réactionnaire :

Il y a une montée de la violence sociale pour régler les problèmes catégorie contre catégorie si bien qu’on n’a plus tout à fait le sentiment d’avoir affaire à une société dans laquelle les gens sont liés par la reconnaissance mutuelle de leur place, quelle qu’elle soit. Dans les sociétés anciennes et jusqu’au siècle dernier, le patron et l’ouvrier se reconnaissaient comme patron et ouvrier. Aujourd’hui, plus personne n’ose se dire patron et plus personne ne peut se dire ouvrier avec la fierté que ça comportait. (Michel Schneider, locus cit.)

(remarque entre parenthèse : on sent aujourd’hui comment certains psychanalystes – ceux dont je parle dans ce texte – occupent vis-à-vis du thème de la “souffrance au travail” une position alambiquée. Un analyste me disait : “‘malaise”, “frustration”, ça renvoie à des causes dans la réalité, l’analyste doit se méfier de cela, ne pas entrer dans ce jeu-là, qui le conduirait du coup à chercher des issues dans la réalité, à devenir “conseiller” en environnement, plutôt qu‘à faire le travail d’interprétation qui le spécifie.” Soit. Mais si la plainte du patient porte justement (et c’est ce qui ne manque pas de se produire) sur ces aspects de l’environnement auquel il est confronté et dont il affirme qu’ils le rendent “malade”, on n’est pas obligé de se poser comme conseiller environnemental, ce n’est pas forcé. On peut faire son travail d’analyste en reconnaissant qu’effectivement, il existe des environnements pathogènes, au moins pour lui, le patient, et sans doute pour beaucoup d’autres, et entreprendre d’explorer quel genre d’effets ça lui fait, à lui ce genre de situation, et comment il s’y prend pour tenir quand même, ou comment il craque, bref ce qui fait qu’il est à la fois un objet pris dans une machinerie aliénante, et un sujet, dans les manières singulières qu’il a d’en parler, d’en pâtir, de s’en plaindre etc.. Ce n’est en rien faire du conseil environnemental. Les psychanalystes ne devraient pas avoir si peur du monde extérieur. Il ne me semble pas que cet “engagement” (prendre au sérieux le fait qu’il existe effectivement des organisations du travail capables de rendre l’autre fou) constitue en rien un obstacle au travail normal de la cure. Le risque, en tous cas, de la neutralisation disons “radicale” des faits sociaux et leur reconduction systématique et a priori dans une matrice de conversion psychanalytique, c’est en définitive de poser un acte politique tout à fait sans équivoque. Quel meilleur atout pour les organisations patronales qu’un discours qui renverrait systématiquement et par principe le salarié “souffrant” à sa propre responsabilité. Viendra le temps bientôt où certains psychanalystes ne manqueront pas de se faire une place dans les entreprises pour entendre les salariés inadaptés, après qu’on les ait aimablement signalés à leur intention.)

nota bene : Or, comme souvent (voir par exemple les interminables ratiocinations au sujet du divan et du fauteuil), la question de l’argent, historiquement, du paiement et de la valeur de l’analyse (qu’on considère devant être traduite en coût monétaire), n’est en réalité que la rationalisation a posteriori d’une pratique établie en tâtonnant dans l’expérience, et devenue habituelle. Comme il est de bon ton d’en revenir à Freud, relisons les textes que j’ai cités ci-dessus. Bien souvent, on en revient à Freud quand ça arrange, à titre d’autorité, et on se garde bien de le citer quand ça dérange – mais on trouvera toujours une autre autorité pour s’avancer dans les oripeaux de la certitude.

Il est frappant de constater comment les règles concernant la fréquence des séances ont changé depuis Freud (et connaissaient sans doute déjà à l‘époque de Freud de grandes variations, d’un analyste à l’autre). On entend dire des choses, de nos jours, dans certains groupes analytiques – et tous d’acquiescer d’un air grave et d‘évidence – : une vraie analyse, une psychanalyse à proprement parler, c’est tant de séances par semaine. Freud dit (dans ce texte) : tous les jours sauf le dimanche. Une collègue m’avouait : au delà d’une séance par semaine, je m’ennuie. Un patient : “Je viendrais une fois par mois ? Comme avec le psychiatre ?” L’ennui, c’est qu’il est très difficile de fixer là une règle a priori, c’est-à-dire avant d’avoir rencontré le patient. Un de mes patients venant de fort loin (trois heures de route aller-retour), nous avons convenu d’un rendez-vous toutes les deux semaines. J’entends déjà ceux qui sursautent : ça ne saurait être une psychanalyse ! Mais : Quel sens cela aurait-il de proposer 3 rendez vous par semaine ? Et qu’est-ce qui permet de décréter, alors même qu’on n’a pas entendu un mot de ce que le patient a à dire, qu’il ne peut s’agir au sens plein et entier d’une psychanalyse ? Sur quelle définition de la psychanalyse se fonde-t-on alors ? Les patients de Freud, qui venaient de toute l’Europe, voire au-delà, prenaient leurs quartiers à Vienne durant le temps de leur cure (laquelle durait quelques semaines ou quelques mois en général). Quel genre de patients peuvent financer un tel séjour (ceux des “couches supérieures aisées de la société”, admet Freud) ?

J’entends par ouïe dire : “Mon tarif est non négociable.” Peut-être est-ce une formule destinée à ce patient seulement, et donc une forme de provocation, qui, après tout, ferait sens (dans la mesure où on prend la peine d’y penser et d’en évaluer les effets) ? Ou bien est-ce là une règle que l’analyste s’est donnée ? “Dans tous les cas, quel que soit le patient, mes tarifs et le nombre de séances ne sont pas négociables !” C’est dire : “Hors d’ici patient sans le sou !” – sélectionner sa patientèle sur des critères purement économiques. “Pas de prolos dans mon cabinet !” Pourquoi pas ? L’analyste analyse avec ce qu’il est, en l’occurrence : “décomplexé”. Mais qu’on n’aille pas ensuite faire la leçon à ceux qui, ni complexés, ni décomplexés, préfèrent entendre ce que le patient va dire, plutôt que d’appliquer a priori des règles tirées de je ne sais quelle théorie.

Jargon

La tendance à jargonner menace ce texte, pas moins qu’un autre. Le comble serait de jargonner en utilisant le mot jargon. D’où la tentative qui suit de décrire ce que j’entends par jargon et en quel sens c’est là précisément ce dont, en psychanalyse, on ferait mieux de se méfier (plutôt trois fois qu’une). Une première approche, que l‘étymologie et l’usage ancien du mot jargon atteste, serait de souligner l’inintelligibilité du jargon, qui s’ensuit ou bien de sa “technicité” () ou bien de la corruption dont le langage correct aurait été victime. La seconde approche, celle que je veux explorer ici, consiste à tenir le jargon non pas pour un vocabulaire particulier, mais comme une manière d’utiliser certains mots, en me plaçant du point de vue des usages. Molière dans Les Femmes savantes, dans une scène tout à fait délicieuse,

MARTINE Tout ce que vous prêchez est, je crois, bel et bon; Mais je ne saurais, moi, parler votre jargon.

PHILAMINTE L’impudente! appeler un jargon le langage Fondé sur la raison et sur le bel usage!

Serait-ce là “dire sans vouloir dire” ? Cette proposition a-t-elle un sens ? Peut-on imaginer une situation où un locuteur dirait quelque chose sans rien vouloir dire. Cette situation diffère assurément de celle où (p) dit quelque chose qu’il n’a pas voulu dire – ce qui suppose qu’il ait bien voulu dire quelque chose, mais que sa langue a fourché, qu’il commet ce qu’on appelle un laspus. “Quand je dis cela, je ne veux pas dire que c’est de ma mère dont il s’agit.” Ou, plus succintement, pour reprendre l’exemple de Freud, “ce n’est certainement pas ma mère.” “Je sais que vous êtes en train de penser qu’il s’agit de ma mère, mais vous vous trompez.” etc.

Les surréalistes dans le but de s‘émanciper des contraintes que leur conscience (entendue ici au sens qu’on voudra) faisait peser sur le processus créatif, essayaient, à travers l‘écriture automatique, de ne rien vouloir dire – sauf qu’influencés par un certain freudisme, il espéraient tout de même qu’une voix inconsciente parvienne à se frayer un chemin à travers les mots jetés sans réflexion sur le papier. Intéressant : pour que l’inconscient de l’auteur puisse exprimer quelque chose, il fallait que l’auteur fasse taire en lui toute volonté – à commencer par la volonté de dire quelque chose. La dimension pathétique des textes issus de l‘écriture automatique tient, non pas tant au fait de la procédure elle-même, mais à leur absence totale d’intérêt, aussi bien artistique que psychanalytique (je dois avouer que je n’aime pas la dimension “programmatique” ou “systématique” des expériences surréalistes, fondées sur des postulats bien souvent naïfs). Au crédit de cette expérience, on peut toutefois compter, de manière certes indirecte, l’information suivante : la suspension radicale de la volonté de dire ne favorise en rien l’expression “libre” ou émancipée. L’association libre n’a rien à voir avec l‘écriture automatique : et je crois que la différence tient précisément au fait que dans l’association libre psychanalytique, on ne manque pas de s’adresser à quelqu’un (“il y a de l’autre” comme on dit, et donc un effet d‘écho et de feed-back : ce que (p) dit, quoiqu’il ait voulu dire, ou qu’il n’ait pas voulu dire, pourrait bien être entendu ou perçu d’une manière ou d’une autre par ce type dans le fauteuil, lequel s’intéresse précisément à ce que (p) veut dire (ou ne veut pas dire), ce qui implique qu‘à l’analyste il est impossible de dire “n’importe quoi”).

Mais passons. Si jargonner est une certaine manière d’user de certains mots, alors peut-on faire l’hypothèse que dans le courant d’un énoncé, un certain mot soit produit précisément dans le but, à ce moment là, de ne rien vouloir dire.

Si on entend l’expression soupçonnée comme un perlocutoire, alors il semble que l’effet recherché soit, en partie, celui de ne (surtout) pas vouloir expliciter les significations de cette expression, mais bien plutôt de sidérer son auditoire, ou le rassurer, ou l’hypnotiser. Utiliser dans un énoncé des mots comme “identification projective” ou “jouissance” indique à celui qui l’entend qu’on fait partie d’un certain groupe réputé pour savoir ce qu’on veut dire quand on utilise ce genre de mots. C’est un signe de reconnaissance, un petit drapeau qu’on agite, un sociolecte. Si on s’efforce de saisir “dans la situation où il est produit” (une situation où l’on jargonne) sur le versant du sens, alors la description devient extrêmement flou. Dans la foule des manifestants, tous hurlent le même slogan, mais si l’on interrogeait chacun sur le sens qu’il donne au slogan, on disposerait probablement d’une collection d’explicitations extrêmement diversifiée (voire, parfois, incompatibles entre elles).

Un superbe exemple nous est fourni par les actes du colloque : Projection, Identification, Projective Identification, sous la direction de Joseph Sandler (publiés en 1988 chez Karnac Books, et traduits en français aux PUF en 1991). Les participants au colloque ont ceci en commun qu’ils utilisent dans leur travail psychanalytique les mots “projection”, “identification” et “identification projective”. L’objet du colloque est assez génial : il ne s’agit absolument pas de consacrer une morceau de théorie en étalant successivement, au gré des interventions des participants, des “preuves” que ça marche (ce qui constitue malheureusement le lot d’un grand nombre de rencontres psychanalytiques, lesquelles du coup ressemblent à des messes célébrant – hypostasiant – tel ou tel concept dans l’air du temps). Mais bien plutôt de faire part de la manière dont chacun fait usage du concept, c’est-à-dire : “Qu’est-ce que je veux dire quand je parle d’ “identification projective” ?”. Or, sans entrer dans les détails, les discussions font apparaître les points suivants : 1. Ce qu’on veut dire en parlant d’ “identification projective” ne fait pas , c’est le moins qu’on puisse dire, unanimité. C’est d’autant plus frappant quand les intervenants décrivent (en général avec beaucoup de finesse) les situations analytiques concrètes qui les incitent à penser qu’il pourrait bien s’agir là d’un cas d’application du concept incriminé. Pour tel cas, certains jugent pertinents l’usage du concept, d’autres non. Et, ce qui rend cette bataille passionnante, c’est que dans l’histoire, aucun usage ne fait autorité (malgré le charisme et la réputation de certains intervenants). 2. La référence “obligée” (et justifiée) à Mélanie Klein ne suffit pas à lever les ambiguïtés : le débat menace de se transformer en expertise érudite sur le thème de “ce que Mélanie Klein a voulu dire en nous laissant ce legs embarrassant”. Ainsi, les colloques d’analystes ne sont pas rares où l’on consacre l’essentiel des efforts à étudier la pensée d’un prédécesseur, dans le but de célébrer en même temps son génie et l’intelligence des successeurs réunis autour de ses livres : on assiste ainsi souvent à d’interminables cérémonies, que d’autres ont comparé à des messes, éventuellement, mais à dose homéopathique, ponctuée de quelques vignettes cliniques assez vaseuses, mais rassurantes, et certainement émouvantes, lesquelles font office de preuves comme quoi le célébré avait raison (quand bien même il n’a jamais écouté un mot du patient que la vignette clinique est censée évoquer : Bion dit à ce sujet qu‘à lire certains exposés, on peine à imaginer à quel séance il pourrait bien s’appliquer (je cite de mémoire). Comme l’assemblée compte nombre d’analystes qui ne sont pas explicitement kleiniens, la menace d’une telle célébration n’est pas suivie d’effet. Les analystes présents à ce colloque se posent réellement des questions sur les concepts qu’ils emploient, le statut de ce qu’ils disent, sans égard particulier pour tel ou tel auteur, mais en gardant en ligne de mire les séances. 3. Si on commence à chercher à expliciter ce qu’on veut dire par “identification projective”, au-delà du problème crucial de trancher l’alternative suivante : Voulons-nous dire par là que c’est “comme si le patient faisait telle ou telle chose” ou voulons-nous dire “qu’il le fait réellement ?” On est obligé de poser aussi la question de “ce que je veux dire par projection ou identification”. C’est déstabilisant dans la mesure où, pour la plupart des analystes, ces mots font partie du vocabulaire en quelque sorte “courant”, ou “de base” – c’est-à-dire précisément le genre de mot dont on n’interroge pas les significations. Remettre en question la naturalité de l’usage de ces mots-là, c’est faire vaciller le socle conceptuel des théories psychanalytiques en général. 4. Au bout du compte, chacun repart avec un surcroît d’incertitude, moins assuré qu’il ne l‘était au début de la rencontre. (Ce dont à on avis on peut se féliciter !)

Il est du coup fort difficile de ne pas sombrer dans le jargon. Quand j‘écris : “Le comble serait de jargonner en utilisant le mot jargon”, ça n’a rien d’une plaisanterie. La dimension la plus intéressante (par-delà l’intérêt que présentent les phénomènes que les analystes sont tentés de décrire à l’aide d’expression comme “identification projective”) des rencontres publiées par Joseph Sandler, c’est qu’on y voit justement des analystes en lutte contre leur propre tendance à jargonner. Il ne fait aucun doute que lors d’autres rencontres, l’expression “identification projective” ait été utilisée sans que l’usage et le sens de l’expression posent le moindre problème aux intervenants. Le jargon, généralement, ne fait sourciller aucun des protagonistes du jeu de langage dans lequel ils communiquent. L’homogénéité, l’unité et la régularité de ce jeu de langage reposent précisément sur l’usage régulier d’un certain nombre de mots, d’expressions, de tournures, voire de postures et pourquoi pas, de certaines formes d’humour (je songe au cas typique des private joke) qui ont les qualités typiques de ce que j’appelle ici jargon : le sens, ou plus précisément : ce qu’on veut dire en adoptant cette posture ou cette expression etc., ne doit pas être thématisé, interrogé, discuté. On ne peut même pas dire qu’il s’agit là des traces manifestes d’un dogme – car on peut encore gloser sur le contenu d’un dogme (et faire ainsi la preuve de son orthodoxie).

On dira : “si vous commencer à discuter chaque mot du jeu de langage x, alors il n’y a plus de jeu de langage du tout ! Vous ne voyez pas qu’il y a là tout simplement un aspect pratique : les membres du groupe sont censés être d’accord sur le sens qui doit être donné à tel ou tel mot dans le cadre du jeu de langage auxquels ils adhèrent (dans tous les sens du terme, puisque on adhère à une société de psychanalyse). Chacune des expressions dont vous dénoncez l’usage “jargonnesque” s’articule à une histoire complexe et pour ainsi dire une tradition, sur laquelle on table dans la mesure de ses compétences. Tant que vous y êtes, remettez en cause l’usage du mot “inconscient” ! Ne voyez-vous pas qu‘à vous suivre, c’est la psychanalyse elle-même qui s’effondre en ruines ?” – Si la psychanalyse, c’est ce qui se passe dans les réunions d’analyste ou dans les livres écrits par les analystes, oui, effectivement, votre inquiétude pourrait être fondée.

Au fond, dans ce style d’usage, le concept autrefois inscrit au coeur même de l’expérience, et suscité par elle, finit par devenir une institution, un outil politique, dans la mesure où, dans le cours de l’histoire, il a été vidé de toute charge problématique, atteignant un niveau de saturation maximal. D’une certaine manière, les vocabulaires jargonnesques constituent certains motifs de l’arrière-plan (non discutables, ou du moins rarement discutés) d’un jeu de langage. Il me vient à l’esprit que de ce point de vue, les groupes psychanalytiques peuvent être comparés à des groupes religieux. Cette comparaison vaut d’autant plus que la pensée de certains groupes psychanalytiques se montre incapable d’appréhender ce que Robert Castel appelait une “extra-territorialité” de la psychanalyse (par exemple de prendre en compte, autrement que dans une posture réductionniste, “le social”, etc.)

(on peut lire dans cette perspective le pamphlet récent (et violent) de Prado de Oliveira , Les pires ennemis de la psychanalyse, Liber Canada, 2009.)

Remarques en passant sur le projet d'une « évaluation » de « la » psychanalyse

Le cabinet de psychanalyse n’est pas un laboratoire expérimental. Il existe tellement de raisons évidentes pour s’en persuader que je ne m‘étendrais pas à ce sujet.

Le psychanalyste s’implique physiquement, affectivement et intellectuellement (mais pas moralement) dans la séance – sa personnalité n’est donc en aucun cas un facteur de trouble qu’on devrait exclure de l’analyse. Je dis « physiquement », parce qu’il ne fait pas semblant de ne pas être assis là sur ce fauteuil – c’est là au contraire un fait extrêmement important, de même qu’il ne passe pas sous silence la relation affective qui se déploie dans la séance, et qu’il considère le travail analytique comme une collaboration intellectuelle entre deux collaborateurs (souvent rivaux, mais parfois unis dans une communauté d’intuition, at-one-ment, écrivait Bion) . Nous appelons cette dimension de la relation (psychique, affective, intellectuelle) : le transfert, lequel est la plupart du temps cavalièrement passé sous silence dans les descriptions d’expériences en sciences cognitives, ou considéré comme ce qu’il faudrait à tout prix exclure – du moins, il semble qu’on espère pouvoir en réduire totalement les effets en aménageant les conditions de l’expérience. Ce faisant, on se prive de bien des manifestations significatives, lesquelles font le miel des psychanalystes, mais tendent à obscurcir le compte-rendu clinique (ou le condamne à l’incomplétude). C’est là une croix pour ceux qui n’ont pas renoncé à produire un compte-rendu verbal d’une expérience psychanalytique authentique, et bien évidemment, c’est une croix également pour qui voudrait évaluer quoi que ce soit en lisant ce compte-rendu. Pour autant, ce n’est pas de la littérature, au sens où une nouvelle, un roman, une pièce de théâtre sont de littérature.

Le paradigme psychanalytique repose sur l’hypothèse du primat du langage, en tant qu’il est porteur de désirs et d’attentes. Les paradigmes scientifiques classiques, que partagent par exemple les sciences cognitives et les neurosciences, considèrent que les récits circonstanciés que les sujets font de leur vécu, relèvent de la pure subjectivité, c’est-à-dire, dans une acception scientifique de la subjectivité, qu’on ne peut rien apprendre scientifiquement de ces récits, parce qu’ils ne sont pas des comportements mesurables, ils ne sont que des pensées après-coup (la véritable cause est neuro-physico-chimique, ce qu’on se raconte par la suite n’a qu’une fonction ré-adaptative, vouée à l‘échec d’un certain point de vue, qui n’est pas forcément celui du psychanalyste – il existe des comportements et des pensées qui ne sont pas si inappropriés, qui ne sont pas si fous, qu’ils en ont l’air). Je ferais toutefois remarquer, non sans perfidie, qu’en dernière analyse (la mienne en tous cas), les descriptions d’expériences, fussent-elles de laboratoire, et, plus en amont, la détermination des entités qui feront l’objet de la recherche (surtout quand ces entités sont empruntées à la nosographie psychiatrique comme c’est encore malheureusement le cas dans la majorité des programmes de recherche des neurosciences), dépendent de ce fameux langage, de verbalisations et de récits (par exemple celui du psychiatre) et donc des attentes fébriles sociopolitiques, voire morales. D’où cette impression qu’on ne manque pas d‘éprouver en lisant bien des travaux (pas tous évidemment, mais bon nombre) en sciences cognitives, qu’on n’y fait que trouver des confirmations de ce que la plupart des gens savent d’expérience, qu’on finit toujours par « prouver » ce que le bon sens, qui ne constitue pas précisément le gage ultime de la scientificité, énonçait depuis longtemps.

La méthode psychanalytique, en tant que dispositif théorico-pratique (le cabinet du psychanalyste, la relative régularité des rendez-vous, l’association d’idées et l’attention également flottante, les coups de sonde interprétatifs, etc.) vise à l‘émergence d’une forme inconnue, et donc accroît, provisoirement du moins, l’incertitude plutôt qu’elle n’en diminue l’extension – et bien souvent, l’incertitude se résout en acte, parfois sur une tout autre scène que la scène analytique. Les deux partenaires du couple analytique ne se rencontrent pas en vue de confirmer telle ou telle théorie (une théorie parentale, ou celle émise par un autre analyste, fut-il Freud). Leurs préconceptions respectives constituent la matière qu’il s’agit de mettre à l‘épreuve, d’amender, voire de ruiner entièrement. La langue de leur travail analytique ne se trouve dans aucun dictionnaire : il leur faut bien plutôt inventer ensemble de nouveaux concepts, de nouvelles grammaires, de nouveaux modèles. Ces modèles peuvent s’accorder plus ou moins aux méta-modèles classiques de la psychanalyse ou d’une autre théorie. Leur valeur n’en reste pas moins d’abord attachée à cette cure en particulier.

Le recours aux modèles, les montées en généralité, sont tout entier au service de la singularité, dans laquelle au final, en quelque sorte, ils s’abîment. Pour dire vite : la psychanalyse n’est pas une science des facultés de l‘âme, ou du fonctionnement du psychisme humain en général, quand bien même certains de ses modèles ou méta-modèles présentent des qualités qui pourraient mettre en lumière certaines dispositions humaines.

Le savoir du psychanalyste est voué à s’abîmer dans la transformation, dans la singularité. Évaluer la scientificité de ce savoir n’aurait de sens, à la limite, que si on admet que la prétendue objectivité absolue ou l’obsession de la preuve dans les démarches naturalistes, n’est qu’un idéal, et que dès lors, la psychanalyse produit effectivement un certain savoir, relatif à la spécificité de son dispositif, en rien réductible aux dispositifs des sciences cognitives par exemple.

Les résultats de la psychanalyse ne peuvent s‘évaluer qu’au cas par cas, et peut-être même, séance par séance, et au sens strict, dans les conditions et les circonstances de la séance. Le malentendu, souvent largement renforcé par les psychanalystes eux-mêmes, consiste à croire que les théories psychanalytiques sont la contribution la plus valeureuse et la finalité même de l’exercice de la profession. Ce qui est aussi stupide que de considérer que la guérison serait la finalité même des séances de psychanalyse. Que dans le cours d’un travail psychanalytique, on soit amené à penser qu’on guérisse, ou qu’on se connaisse mieux, ou qu’on connaisse mieux l’humanité, cela arrive. Je reste néanmoins persuadé que, des résultats d’une psychanalyse, ce sont encore les patients qui en parlent le mieux – mais il est probable que la plupart ait des choses plus intéressantes à faire que d’en parler.

Les objets jetés en pâture à la psychanalyse, et qui fournissent l’occasion de son évaluation thérapeutique, ne résistent pas bien longtemps au travail de l’analyse : l’entité nosographique proposée à l’examen de l’analyste et du patient, ne manquera jamais d‘être débordée, transformée, voire tout simplement oubliée, dans le cours de leur collaboration. Le psychanalyste n’est en rien un médecin, voué à l’identification d’une maladie objectivable (disease), le diagnostic constituerait plutôt un obstacle au déroulement de la cure, pour ce qu’il charrie de préconceptions, d‘éclairages aveuglants, d’attentes sociales. Le savoir psychopathologique est sans doute utile quand le psychanalyste sort de son cabinet et entreprend de discuter avec ses collègues ou d’autres savants, mais je ne lui vois pas beaucoup d’utilité dans le cours des séances, excepté de rassurer des analystes peu habitué à évoluer dans cette atmosphère d’incertitude que procure l’expérience psychanalytique.

Si l‘évaluation doit être une compétition entre descriptions fondées sur des paradigmes aussi différents que ceux de la psychanalyse ou des neurosciences par exemple, il est évident qu’on n’avancera pas d’un millimètre. Il vaudrait mieux partir du principe qu’il existe plusieurs descriptions possibles – mais de quoi au juste ? This is the problem ! – et qu’il est malgré tout possible d’accorder sa préférence, en produisant des arguments de qualité, à l’une ou l’autre de ces descriptions, plutôt que de chercher à ruiner l’une de ces descriptions au profit de l’autre. Cela suppose qu’on prenne conscience de nos différences spécifiques, après quoi une discussion éventuellement fructueuse serait possible.

verborum kakozêlia

D’un littéralisme servile - à même la lettre, singeant le style, parodies sans risque, toute trouvaille réduite au rang de calembours - même pas drôles. Jacques a dit : ainsi soit-il (même si on n’a pas compris grand chose à ce qu’il a dit). Je les sens hautains, se tenant là haut dans les embruns des certitudes, drapés de vêtements aux motifs ésotériques, révérant le maître, adoubés, s’adoubant les uns les autres en souvenir du bon vieux temps, méprisant la plèbe (dont il font pourtant de la souffrance leur beurre), ignorant les autres vocabulaires (y compris ceux de leurs collègues), balayant, blasés, revenus de tout, ce qui prétend au sens par d’autres moyens que les leurs, totalitaires au fond, et surtout pitoyables. Et maintenant, brandissant je ne sais quelle clause du grand père - moyen par lequel : 1° on se dispense d’un mélange honteux avec les petits enfants 2° on remet les dits enfants à leur place. Dans les états de crise, les élites se resserrent, se crispent, se replient en cohortes et postes de garde. Les nouveaux venus iront voir ailleurs. Fallait naître avant, aux temps des grands pères. (Ainsi de jeunes et moins jeunes penseurs deviennent des philosophes fous - autodidactes et outsiders : on verra plus tard à les lire) Plus exigeants envers autrui qu’on l’avait été autrefois à leur égard, installés confortablement en attendant la mort, instaurant les règles, triant les auteurs qu’on est censé lire et ceux qu’on n’est pas censé lire, faisant taire à coup de formules sybillines - se défiant risiblement des universités quand ils s’échinent à les parodier tels des professeurs de scholastiques. Prompts à moquer telle virgule, à se gausser des lapsus, à éviter lestement les questions qui ne sont pas formulées en leur vocabulaire.

Jamais ne parlant d’eux - avares de confidences, comme infiniment détachés des histoire cliniques, blasés sans doute. Le transfert d’accord, à condition de ne s’y glisser jamais. La clinique oui ! mais à condition de n’en rien raconter (sinon quelque vignette tracée à la hâte et pas moins irrespectueusement au final que les analyses plates et sans vie des behavioristes.). Tristesse d’une discipline qui aurait tant besoin d’un grand coup de neuf, mais dont les portes paroles - les autorités - sont plus soucieux de conserver leurs clientèles et leur honneur que de penser.

Ennuyeux à mourir et prévisibles dans leurs réflexes de castes. Zélés, désespérément zélés. S’y frotter ? Je devrais sans doute, administrativement parlant. Mais j’y laisserai ma peau à coup sûr. Très peu pour moi, donc.

[complément : “verborum kakozelia” - mixte de latin et de grec : le verbe mal-zélé, l’excés de zèle en parole. Jérôme (Commentaire sur Amos, 258) critique la “verborum kakozelia” d’Aquila, réviseur du texte grec de la Septante, et bien plus tard je trouve dans une lettre de Leibniz au R.P. Des Bosses (21 juillet 1707) ! “Si Rome avait décidé qu’il n’y ait pas d’antipodes, si elle condamnait aujourd’hui le mouvement de la terre, penserions-nous qu’il faut la tenir pour infaillible ? Et bien que cette mauvaise habitude de produire de nouveaux dogmes de foi et d’en condamner d’autres sans nécessité ait envahi l’Église, on n’en doit pas moins la déplorer et la mettre au nombre des autres abus qui se sont introduits. Ce n’est pas un article de foi salvatrice que Jansénius ait enseigné telle chose ; par quelle “kakozêlia” veut-on arracher à chacun l’aveu d’une opinion sans importance ?” (Traduction Christiane Frémont). Je rappelle que Leibniz était protestant. On pardonnera et l’ésotérisme du texte ci-dessus et l’érudition apparemment gratuite. J’avais quelques agacements à mettre en mots, mais la prudence m’oblige à m’en tenir au vague et au flou quant aux destinataires du message.]

le malaise dans la civilisation : encore ?!

Parfois je lis, et là je tombe sur un article de Paulo-Roberto Ceccarelli, psychanalyste brésilien, article traduit et publié dans le numéro 18 des Lettres de la Société de Psychanalyse Freudienne, 2007, et intitulé : « Désintrication des pulsions et processus civilisateur ».

Je ne veux pas étudier ce texte en détail, ni reprendre ses arguments un par un. Je le prends, et c’est assez abrupt, et injuste sans doute, comme l‘énième rejeton d’une littérature qui se diffuse sous le nom de psychanalyse, et dont l’objet n’est pas la séance de psychanalyse et ce que ça fait au psychanalyste de s’y coller, mais : l‘époque, le monde tel qu’il (ne) va (pas), l‘état de l‘économie psychique de l’humanité. Cela dit, il est intéressant, et même, dans le genre, brillant. Je ne lui rendrai donc pas justice, mais me contenterai d’en démonter quelques rouages (roueries involontaires) afin de montrer comment nous pouvons faire un usage « conservateur » de la pensée de Freud ou plutôt, comment, à partir du moment où nous utilisons les théories politiques de Freud, nous sommes forcément conduits à défendre des positions conservatrices (ce qui vaut en tous cas mieux à mon sens que d’en faire un usage « réactionnaire ».) .

Pour le dire sans prendre de gants, ce qui me gène là-dedans, c’est : 1. Qu’aucun psychanalyste n’a eu le bonheur ou le malheur de recevoir l’humanité, ou l‘économie psychique, sur son divan (qu’il s’agit donc alors, quand on prétend tenir un discours psychanalytique sur l‘état psychique de l’humanité, de psychanalyse sauvage). 2. Qu’on ne manque jamais de s’en référer à Freud et à ses opinions à lui sur l‘état du monde et de l‘économie psychique (de son temps, plus quelques prophéties). Or que je sache, Freud a quitté ce bas monde depuis quelques décennies, et même avant la seconde guerre mondiale (ce qui n’est pas rien, d’autant plus que Freud était quand même très peu au courant de ce qui se trafiquait théoriquement, notamment au niveau de la sociologie, de l’ethnologie, à son époque. Bref, si Freud, en tant qu’anthropologue était déjà un ringard, quel sens donner à l’entreprise de tous ceux qui aujourd’hui, « analysent » le monde contemporain en s’appuyant sur ce genre de thèse). Faudrait peut-être voir à actualiser un peu ses modèles. 3. Les “méthodes” qui mènent ce genre de textes n’ont à mon avis rien à voir avec la psychanalyse, encore moins avec la sociologie, ni avec la philosophie ou l’anthropologie. Ça ressemble plutôt dans le meilleur des cas à des essais d’opinion du genre qui encombre les rayons de nos libraires, et au pire, à des dissertations de terminale philo. 4. Ça suppose que la psychanalyse a quelque chose à dire, que son opinion compte, quand il s’agit de porter un diagnostic général sur l‘époque ou sur ce que les gens ont dans la tête (tous les gens, pas seulement les patients de la psychanalyse). On passe allégrement de la solitude de son cabinet à une position de surplomb à la manière des scribes planétaires de Schreber. Sans aucun scrupule intellectuel, comme si ça allait de soi. Évidemment, ça cause beaucoup mieux aux gens que les études cliniques ou métapsychologiques. De la séduction à peu de frais à mon avis. Du charme comme aurait dit Wittgenstein (qui soit dit en passant n‘était pas précisément un révolutionnaire de gauche non plus).

J’en viens à ces aspects du texte de Paulo-Roberto Ceccarelli qui me font bondir (mais j’aurais pu prendre un autre bouc émissaire, un autre texte, ce n’est pas ce qui manque).

  1. le déni de sociologie

L’auteur commence par consacrer quelques pages à « la violence », qui constitue selon lui la manifestation la plus aigüe et la plus signifiante de l‘état du monde contemporain. Pas plus que les limites du « monde » au sujet duquel il s’efforce de produire un diagnostic, les limites de l’usage qu’il fait du terme « violence » ne sont dessinées nulle part. Au lieu de ça, on mélange allègrement è la dégradation de la nature produite par l’activité humaine », « le refus des États Unis de signer le protocole de Kyoto », et « la violence sociale, localement et dans le monde » qui selon l’auteur ne cesse de croître et de se généraliser. Et par violence sociale il entend aussi bien les actes terroristes que le vandalisme dans les écoles et les lieux publics, la guerre que la corruption. Manquent un raton laveur et un gendarme.

Cette « violence », qui comprend donc en fait ce qu’on trouve dans la plupart des journaux télévisés à ce chapitre, hé bien elle s’accroît, elle ne cesse d’augmenter. Mais comment le sait-il qu’elle augmente ? Hé bien, premièrement, parce qu’on ne cesse d’en parler et secondement : « il nous suffit de porter un regard autour de nous pour constater que la violence ne cesse d’augmenter, que ce soit dans notre quotidien, dans notre environnement immédiat ou à l‘échelon planétaire. » On dirait du Charles Melman ou du Finkielkraut. « J’ai pris le métro le matin et j’ai vu ce que j’ai vu, c’est bien la preuve s’il en était besoin que.. puis j’ai ouvert mon journal, allumé la télé, et j’ai constaté tel ou tel fait, qui confirme que, s’il en était besoin, etc. ». J’exagère à peine. Voilà en gros ce qui tient lieu de méthode d’observation. De quoi faire hurler (de rire) n’importe quel étudiant en sociologie ou en anthropologie – mais les psychanalystes, non, il y en a un paquet que ça n’a pas l’air de déranger.

Parce que sur la violence voyez-vous, ce ne sont pas les études qui manquent, des études faites avec méthode, des méthodes parfois fort différentes, mais bon, on y tend à l’objectivité, on ne s’abîme pas dans les marécages de l’opinion. Pour s’informer, point n’est besoin de se tartiner des milliers de pages. On peut se contenter d’aller chez son marchand de journaux. Lisez par exemple la synthèse que propose Laurent Mucchielli dans un numéro spécial récent de la revue de vulgarisation Sciences Humaines (“Notre société est-elle plus violente ?”, in Les Grands Dossier de Sciences Humaines, numéro 18, 2010, p. 64-67).

La prospective est un exercice difficile pour un sociologue. Le modèle sociohistorique proposé est complexe, il articule cinq processus de nature différente. Les cinq processus semblent devoir se poursuivre voire même s’amplifier lorsqu’ils correspondent à des évolutions profondes dans nos modes de vie et nos représentations. Pacification, judiciarisation et compétition pour la consommation semblent ainsi devoir continuer à se développer de plus belle dans les années à venir. Le processus de ségrégation continue actuellement à s’enraciner, les évaluations nationales – comme le dernier rapport de l’Observatoire national des zones urbaines sensibles – n’étant guère rassurantes (8). Il relève cependant en bonne partie de l’action (ou de l’inaction) des pouvoirs publics. Reste enfin le processus de criminalisation qui dépend plus directement des évolutions de la gestion politique des questions de sécurité. La stratégie actuelle des pouvoirs publics est de répondre à la « question de la violence » par l’entretien d’un climat d’inquiétude à l’occasion des faits divers (concernant les bandes, les mineurs de moins de 13 ans, les agressions en milieu scolaire, les armes à feu, la récidive, etc.), par un usage frénétique de l’incrimination (c’est-à-dire l’élaboration permanente de nouvelles lois durcissant le code pénal, souvent même avant que l’on dispose d’évaluations des précédentes) et par une prévention qui se réduit quasiment à la vidéosurveillance (dont l’efficacité est critiquée dans le milieu scientifique). On pourrait imaginer une autre gestion politique, mais ce n’est plus de l’ordre de la prospective.

(voir la version développée de ce texte : L. Mucchielli, « Une société plus violente ? Analyse socio­historique des violences interpersonnelles en France, des années 1970 à nos jours », Déviance et société, vol. XXXII, n° 2, 2008)

Chez le sociologue, la complexité, le soin employé à se donner des modèles et des méthodes d’investigation valides et défendables scientifiquement, la prise en compte scrupuleuses des multiples facteurs de déformation, l’ancrage dans la modernité (« la niche écologique »), chez le psychanalyste rien de tout cela. Mais : LA “violence”, comme une évidence. (de la même façon m’insupporte l’antienne à la mode de la “victimisation”, par laquelle on règle leur cas et on fait taire les revendications des citoyens qui estiment juste de faire valoir leurs droits. Quand, me semble-t-il, la question est infiniment plus complexe, et intéressante.)

  1. le recours obligé à Freud du Malaise dans la civilisation et à la pulsion de mort

Que tout analyste doive quelque chose à Freud, que dans un certain sens on puisse revendiquer “une fidélité” à Freud (même s’il serait souhaitable qu’on précise alors jusqu‘à quel point et à quels aspects de sa pensée on est fidèle — sinon la fidélité peut augurer aussi du pire), soit. Qu’on soit voué à devenir son obligé, son apologète en tous points parce qu’on exerce ce métier, voilà ce à quoi je ne saurais me résoudre (et pour qui que ce soit). Pour le dire crûment, dès que Freud se mêle de politique, que ce soit à l’interne (dans la manière dont il ordonne l’institution psychanalytique) ou à l’externe (quand il se lance dans cette sorte d’anthropologie sociale), je ne le suis plus. Le Freud qui me fascine, c’est celui qui se montre à penser sous l’effet de ses patients, et plus encore celui des lettres à Fliess ou de l’Interprétation des rêves, perplexe, scrupuleux, oscillant entre la sincérité et la fourberie, explorateur dans le feu de l’action s’efforçant de garder toute sa tête (alors même que sa tête il la prend comme objet d’investigation, à ses risques et périls, et qui peut en dire autant aujourd’hui ?).

Le recours à Freud dans le texte de Paulo-Roberto Ceccarelli repose tout entier sur l’analogie, à mon avis catastrophique, d’un point de vue intellectuel, entre disons le psychisme et « la » société (passons ici sur le point de savoir ce qu’on veut dire par le mot « société » — les sociologues en débattent en tous cas). Qu’une analogie puisse contribuer à nourrir ou constituer un modèle pour la pensée, je veux bien (on peut à profit tirer partie d’un modèle qui présenterait l’analyse comme un groupe à deux par exemple), mais on confond trop souvent le modèle avec une théorie scientifique, on confond leur statut. À la limite, je peux considérer le malaise dans la civilisation comme un cauchemar paradoxal de conservateur bourgeois, intéressant et « curieux » en ce sens. Le postulat « l’ontogenèse récapitule la phylogenèse », s’il a pu donner un texte aussi délirant, attachant et suggestif (donc nourrissant pour l’invention de modèles psychanalytiques) que le Thalassa de Ferenczi, peut aussi servir au pire (La pensée de Haeckel appliquée au social donne des thèses franchement eugénistes par exemple). Cette analogie et cette formule sont au coeur du Malaise, et, malheureusement, sont reprises par Paulo-Roberto Ceccarelli, sans aucune réserve :

« Je m’apercevais de plus en plus clairement que les événements de l’historie de l’humanité, les interactions entre la nature humaine, l’évolution culturelle et les retombées de ces expériences originaires dont la religion se pose comme le représentant privilégié, ne sont que le reflet des conflits dynamiques entre moi, ça et surmoi, que la psychanalyse étudie chez l’individu, qu’ils ne sont que les mêmes processus, repris sur une scène plus vaste. » (Freud, Autoprésentation, 1935)

Dans ces textes, Freud propose que la genèse du « Je » (l’ontogenèse) répète les processus inhérents au développement de la civilisation (la phylogenèse): de même que le « Je » doit dominer les excitations internes et externes de sa propre organisation, la civilisation doit dominer les tensions internes – surtout narcissiques – entre ses membres ainsi que les forces de la nature. (Ceccarelli, art.cité, p. 101)

S’ensuivent les conclusions bien connues que l’auteur de l’article expose sans rechigner : Le Sujet et la civilisation sont liés par un contrat (ou un pacte) par lequel, en échange du renoncement aux satisfactions pulsionnelles, on gagne en lot de consolation l’intégration à la culture, par le travail et les processi de sublimation, et surtout, résume Ceccarelli « un nom et une filiation ». Ce qui demeure néanmoins, c’est une blessure à jamais ouverte, que les satisfactions sublimatoires ne réussiront pas à combler, laquelle est le fameux malaise et la source de l’agressivité : « Bref, on est agressif parce qu’on est castré. »

Soyons clair. C’est une chose de dire : l’hypothèse de Freud est géniale et vaut la peine d‘être posée. C’en est une autre de s’appuyer là dessus pour produire une théorie générale de la violence contemporaine (voire : universelle), et de ne s’appuyer que là dessus, et quelques « constats » d’opinion en guise de preuves ou confirmations. La suite, alors, est beaucoup plus discutable, dès lors qu’on tente de rendre compte de la « réalité » (c’est peut-être beaucoup dire) à l’aide d’une telle théorie. Tout le raisonnement de l’auteur repose sur le postulat selon lequel le pacte civilisateur est rompu, sur l’idée que le sujet du monde contemporain ne trouve plus en face de lui une culture capable de lui donner des raisons suffisantes de continuer à renoncer à ses satisfactions pulsionnelles. D’où :

La frustration qui en résulte peut donner lieu à des mouvements de révolte antisociale : crises des banlieues ; « guerres civiles » ou guérilla dans certains pays d’Amérique Latine.

Là je bondis (à nouveau). Comment peut-on tranquillement affirmer que la crise des banlieues, les guerres civiles en Amérique latine, et les guérillas sur ce même continent, sont assimilables et relèvent d’un même « mouvement de révolte antisociale » ? Que la « frustration » en est la source unique ? C’est passer sous silence d’un coup de baguette magique freudienne des rayons entiers de bibliothèque sur ces questions. D’où peut-on écrire une chose pareille ?

Mais il y a pire, et c’est là où nous voyons comment ce genre d’usage du Malaise conduit à adopter des positions radicalement conservatrices : citant un de ses textes antérieurs, l’auteur en conclut :

Quand l’organisation sociale n’arrive pas à garantir le pacte civilisateur, le risque de dérapage vers la perversion sociale est à craindre. Dans ce cas, l’univers psychique du sujet, ne recevant rien en échange de son renoncement n’a plus aucune raison de maintenir le refoulement pulsionnel, et il s’effondre.

Aucune issue n’est possible: se révolter contre la culture, contre la loi, la percevoir comme hostile et castratrice, c’est se révolter justement contre tout ce qui nous constitue et qui nous différencie en tant qu’être humain. Se révolter ne peut qu’augmenter la frustration et l’angoisse. (art.cité, p. 103, je souligne).

On retrouve le thème qui devient malheureusement un lieu commun dans une certaine littérature, de la perversion ici « sociale ». Et surtout, en quelques lignes, voilà dégoupillées toutes les révoltes, devenues indistinctement des représentants de « la » violence universelle. Pire elles sont révélées dans leur inanité, leur absurdité : le révolté ne sait pas ce qu’il fait et ce qu’il dit. On perd de vue, ou plutôt on se rend aveugle et sourd à la pluralité des motivation conscientes et inconscientes, les raisons et les motifs — tout est aplani sous le joug d’une seule machinerie inconsciente généralisée. C’est là prendre son cauchemar pour la réalité. La théorie centrale du Malaise sert d’outil à niveler, à simplifier, ce qu’elle est à mon avis. C’est impressionnant de constater à quel point ce genre de textes dits psychanalytiques se montrent absolument imperméables par exemple à la question de la justice sociale. C’est comme si toute la philosophie politique n’avait jamais été écrite, comme si John Rawls, Amartya Sen ou Charles Taylor (et j’en passe) s‘étaient agités en vain (et ce n’est pas sans conséquence sur la manière dont on traite par suite nos patients).

On n’est pas loin de cette fameuse tournure que j’avais déjà relevée chez Michel Schneider :

Il faudrait que les gens se sentent plus responsables de ce qu’il leur arrive. Je ne dis pas qu’on est responsable de ce qui nous arrive quand on est licencié pour raison économique, il y a des choses évidemment dont on n’est pas responsable. Mais dans ce qui nous arrive, il ne faut jamais perdre de vue qu’en tant que sujet, on demeure en partie responsable de la situation dans laquelle on se trouve. (Michel Schneider, interview dans Marianne2, “regards sur la crise”, 16 janvier 2010)

Là aussi, dans le texte qui nous occupe :

Également, considérer l‘économie de marché, la mondialisation, le capitalisme sauvage, et j’en passe, comme les grands responsables pour la situation où l’on se trouve, c’est oublier que d’autres formes d’organisations économiques tout au long de l’histoire n’ont pas, elles non plus, pu contenir la violence. Il ne s’agit pas, évidemment, d‘être pour ou contre un modèle économique donné. Et encore moins de nier les ravages faites par ces modèles, en particulier par le capitalisme. Le débat, dans ce texte, ne se situe pas là. (art.cité, p. 107)

Effectivement. Et comment d’ailleurs pourrait-il se situer là ou à n’importe quel endroit si on considère d’emblée que les transformations socio-économiques « donnent la fausse impression de forces tendant au changement et au progrès, alors qu’en réalité elles ne cherchent qu‘à réaliser une fin ancienne en suivant des voies aussi bien nouvelles qu’anciennes » (Freud, Au delà du principe du plaisir, PUF, p.313, passage cité à deux reprises par Ceccarelli, p. 106-7). Comment pourrait-il même y avoir débat (on reconnaît là un trait commun des grandes théories psychanalytiques : la propension aux raisonnements circulaires, au sein desquelles il n’existe nulle issue.)

Dans un second temps, l’auteur complète en quelque sorte son analyse en se référant à la pulsion de mort de l’au-delà du principe de plaisir (il enfonce le clou et aggrave son cas si je puis dire). Là aussi, nous avons un génial moment spéculatif freudien, mais à prendre pour ce qu’il est. Or là, on en remet une couche spéculative si je puis dire : passe encore qu’on en déduise que l’origine la plus profonde de la violence (assimilée sans autre forme de procès à la « destructivité », après qu’on l’ait pensé comme « révolte », « agressivité »), mais qu’on en arrive à conclure :

Comme pour l’être vivant, la culture, elle aussi, suit le même scénario. Comme pour le sujet, la culture est condamnée, par ses propres moyens internes, à disparaître, à retourner à l’état inorganique. Et, sans aucun doute, est-ce le chemin que nous sommes en train de parcourir : dans le conflit engagé entre Éros et Thanatos, la mort semble jouer la dernière carte.

Soyons clairs encore : la formule est magnifique. Encore une fois elle charme, et si elle charme, c’est probablement parce qu’elle fait écho au sentiment du tragique familier aux psychanalystes et à d’autres. Mais une telle prophétie, et le soi-disant constat qui la précède ne sont fondés que sur de vagues opinions qu’on a rendues présentables et « psychanalytiques » en les enveloppant des spéculations freudiennes. (Notez toutefois cet étrange mélange d’assurance — « sans aucun doute » — et de léger scrupule « il semble ».)

Je passe brièvement sur une étonnante solution proposée par l’auteur à l‘énigme des grandes civilisations disparues, disparition qui suggère « l’empreinte de la pulsion de mort dans la culture » ! Bon : ça ne mange pas de pain de le dire (et quid alors des archéologues et des historiens et de la pluralité de leurs hypothèses au sujet de telle ou telle culture disparue, non pas « les » civilisations disparues, toutes dans le même sac, mais chacune prise une par une. Je me passionne pour ce sujet et je dois admettre que ça me peine de lire des « explications » aussi pauvres que « la pulsion de mort dans la culture »).

Je me référais tout à l’heure au Thalassa de Ferenczi. Je crois que ce dernier était extrêmement conscient du caractère spéculatif de son ouvrage, et si on relit soigneusement ses premières pages, on verra qu’il prend grand soin de préciser en quoi ses élucubrations relèvent autant de la science que de la rêverie et l’association d’idées (sans doute de ce moment où le scientifique rêve en somme). Peut-être au fond ce qui me dérange dans ce genre de littérature, au-delà de l’ignorance (ou du mépris) des sciences sociales, de la philosophie politique, au-delà de ses conclusions fatalement conservatrices, de l’appui qu’il donne, sans doute involontairement, au partisan du retour à l’ordre et de ce qu’il milite pour une forme d’inertie politique, c’est le ton, un ton trop assuré, du genre : tout cela va de soi. On aimerait que ceux qui se prennent à rendre public leurs rêves et leurs cauchemars au sujet du monde qui semble les entourer (ou dont ils croient qu’il les entoure), fassent preuve d’autant de scrupule et de prévention aux lecteurs que Ferenczi.

psychanalyse et pauvreté

Le texte qui suit est une réponse à un autre texte publié par Patrick Declercq sur l’excellent site Squiggle. La question posée était formulée ainsi : “La psychanalyse est-elle réservée aux riches ?” Le texte de Patrick Declerck, intéressant à plus d’un titre, a suscité ces remarques. Que l’auteur du texte original ne m’en veuille pas si mes commentaires sont parfois assez durs. Je suis moi-même concerné de trop près par la pauvreté, et pas seulement à titre de question théorique, pour faire semblant de ne pas l’être. Et comme je suis aussi très concerné, et pas seulement au niveau théorique, par la psychanalyse, je m’autorise à dire à mon tour quelques mots sur cette question fort rebattue - à juste titre d’ailleurs, me semble-t-il. Car d’un autre côté, si on prolonge certaines pistes du texte que Patrick Declercq propose, on peut selon moi élaborer un contenu possible d’un discours psychanalytique qui daignerait prendre part au politique. Or, vous savez, si vous lisez ce blog, que telle est ma marotte : essayer d’imaginer, avant qu’il ne soit trop tard, des collectifs plus riches et plus disponibles aux propositions de tous ceux qui devraient y prendre part et les constituer. Le texte qui suit s’interroge précisément sur la manière dont, les psychanalystes d’une part, les dits “malades mentaux” d’autre part, pourraient prendre part à ces collectifs que j’appelle de mes voeux. [ajout du 8 octobre : On me signale une interview de Patrick Declerk, qui donc est l’auteur d’un livre sur les sans domicile fixe, Les Naufragés (que je n’ai pas lu). Je parcours cette interview et je tombe là dessus :

“Je ne me reconnais pas dans ce terme d’ « engagement ». Il évoque pour moi quelque chose d’une espèce de militantisme boy-scout, d’optimisme collectif, voire de relent de christianisme, que j’abhorre. En bon nietzschéen (freudo-nietzschéen) je ne me considère, en aucune manière, obligé vis-à-vis du collectif. Ce que je fais, je le fais d’abord et avant tout parce que cela m’intéresse. La pensée d’abord. La pensée avant tout. La pensée par-dessus tout. Et la joie spinoziste de cette pensée qui n’a d’autre but que son propre déploiement.”

Soudain mon texte me semble bien soft… Mais je me réjouis que Patrick Declerk se réjouisse. Et tant mieux pour la “joie spinoziste”. ]


Merci pour ce texte qui s’autorise de ne pas conclure sur une question qui, de toutes façons, déborde le champ de la psychanalyse. Ce qui n’est certes pas une raison pour s’en laver les mains, comme le faisait (le faisait-il vraiment ?) votre maître que vous citez : «si un patient n’est pas capable, à trente ans, de payer son analyse, c’est qu’il n’est pas une indication d’analyse. ». Cette affirmation est tout aussi brutale qu’est brutale la réalité sociale. Elle signifie que la psychanalyse serait réservée non pas tellement aux riches, mais plutôt à ceux qui sont parvenus à tirer leur épingle du jeu social - qu’importe la manière à vrai dire : ce qui importe c’est qu’ils aient effectivement les moyens de se payer une analyse. C’est une provocation bien sûr. Il vaut mieux le prendre ainsi. Il n’empêche : ce sont les vainqueurs d’abord, qui écrivent l’histoire. Et ceux qui réussissent, qui tirent leur épingle du jeu (parfois laborieusement), qui fixent les normes sociales de l’intégration. Prenez “réussir” dans le sens le plus lâche : pas plus que les normes, la réussite sociale n’est définie nulle part. Et comme les normes, bien qu’elles ne soient nulle part explicites, elle s’impose partout, et à tout un chacun, et détermine au fond ce que nous désignons par le mot de réalité. Le névrosé freudien, qui intériorise la norme et s’en fait le porte-parole, semble effectivement mieux armé que le psychotique pour jouer le jeu social - au moins dans les démocraties occidentales. Point besoin de statistiques pour s’en convaincre. Ensuite seulement vient le moment du débat : qu’allons-nous faire de ceux qui ne réussissent pas ? Ce “nous” qui s’inquiète, c’est précisément le collectif composé de ceux qui ont réussi, ou pour le dire autrement : les porte-paroles de la réalité. Et ceux dont on s’inquiète, c’est le reste, ceux dont “nous” imaginons qu’ils sont aux portes de la réalité. Le naturalisme politique d’Aristote justifiait ce partage entre les citoyens et les autres par “nature” : on était par nature appelé à gouverner (en premier lieu en qualité de chef de famille) ou à obéir (en tant qu’enfant, femme ou esclave), en raison de dispositions ontologiques. Avec les droits de l’homme, tous sont censés se gouverner eux-mêmes, et tous sont invités à prendre part festin démocratique. C’est pourquoi la situation des personnes qui ne peuvent manifestement pas y prendre part ne nous laisse pas aussi tranquille qu’à l’époque d’Aristote ou de l’Ancien Régime. Le psychanalyste qui s’inquiète fait-il partie de ce “nous”, de ce collectif, qui, ayant réussi, considère avec angoisse ceux qui, confrontés chaque jour à l’impossible, semblent coincés à l’extérieur de la réalité ? Qu’a-t-il à dire à ce sujet alors qu’il est manifestement impuissant à changer le cours des choses ? Alors qu’il est justement gêné aux entournures quand un patient lui arrive, qui n’aura pas les moyens de le payer ?

Dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux faire l’autruche, s’en laver les mains, se détourner du problème ? L’art d’ignorer les pauvres, pour reprendre une expression de John Keneth Galbraith, est une discipline sophistiquée et pluri-séculaire. C’est une possibilité en effet, qui heurte la morale et notre capacité à la pitié. Il ne faudra toutefois s’étonner qu’ensuite on déblatère sur l’élitisme de la psychanalyse, son bourgeoisisme etc. Mais on peut aussi décider de porter sa croix. Vous dîtes que le patient s’arrange avec la réalité, hé bien, de nombreux psychanalystes, comme vous le savez, s’en arrangent aussi heureusement. J’en connais certains qui pratiquent parfois, au cas par cas, des prix extrêmement bas : ils s’arrangent. Certaines initiatives visant à reconnecter la psychanalyse au coeur de la cité ont même accolé le signifiant “gratuit” à leurs consultations (je n’entrerai pas dans les polémiques que certaines de ces initiatives ont suscitées).

En-deçà des actes, il y a me semble-t-il à s’interroger sur deux points :

1° Que signifie le partage qui s’est institué, de facto, ces dernières décennies entre les clients de la psychanalyse et les patients de la psychiatrie, partage, c’est-à-dire “division”, que Patrick Coupechoux décrit fort bien, après d’autres, dans son livre : Un monde de fous ? A l’époque, désormais révolue, où la psychiatrie était fortement imprégnée de culture psychanalytique, aux temps de la psychiatrie de secteur et institutionnelle, on pouvait effectivement se contenter pour ainsi dire d’un tel partage : aux cabinets libéraux les patients suffisamment aisés, aux psychiatres institutionnels les pauvres. Mais la situation a changé du côté de la psychiatrie. Les paradigmes dominants s’articulent sur d’autres concepts que ceux qu’apporte le discours psychanalytique : il s’agit de faire vite et efficacement - au nom d’une certaine rationalité économique qu’on peut considérer comme délirante certes, ce qui ne l’empêche pas d’être fort répandue. Par conséquent, ce partage apparaît comme un partage entre ceux qui ont droit à une analyse et ceux qui n’y ont pas droit. En appeler, comme vous le faîtes, en conclusion de votre réflexion, à la “racaille” (comme Freud l’aurait dit à Ferenczy, dans un contexte qui mériterait tout de même des précisions) et à la “masse” des pauvres en esprit, en ajoutant : “une vérité clinique profonde : celle qui veut que seule une petite, une toute petite, minorité d’hommes soit capable de pensée élevée, de curiosité intellectuelle, de courage psychique, d’un contrôle pulsionnel minimal, de symbolisations stables, bref capable de faire de bons analysants…”, c’est méconnaître une autre vérité, dont j’ignore si elle est profonde, mais qu’on est bien obligé d’admettre : le monde a changé depuis Freud, à tel point que des jeunes gens fort éduqués, fort cultivés, hantent en grand nombre la “masse” des pauvres, de ceux qui n’ont pas les moyens de se payer une analyse. Qu’une minorité d’hommes soit capable de l’élévation d’esprit nécessaire pour faire de bons analysants, j’aurais déjà du mal à le concéder (et même si je le concédais, je trouve maladroit le fait que vous l’énonciez précisément dans ce contexte), mais pourquoi faut-il que vous ajoutiez “toute petite” ? Sur quels chiffres vous fondez-vous pour affirmer cela ? (ou dans quel monde vivons-nous si nous pouvons nous permettre d’affirmer cela sans ambages ?) Sous couvert de réalisme résigné, ces “vérités profondes de la clinique” - qu’on serait bien en peine de vérifier et encore moins de réfuter - me semblent au contraire une autre manière, certes subtile, de pratiquer cet art d’ignorer la pauvreté, en abandonnant a priori ses représentants aux mains des neurosciences ou des chimistes. S’en laver les mains, c’est admettre et conforter une telle division anthropologique.

2° L’autre question que nous devons nous poser, pas seulement en tant que psychanalyste, c’est : qu’est-ce qu’un pauvre ? Et, à revers si j’ose dire, une autre question s’impose : qu’est-ce que la réussite sociale ? Comment réussit-on “malgré tout à s’aménager des conditions d’existence suffisamment bonnes” (je reprends vos mots) ? Les économistes en général - et les politiques malheureusement les suivent docilement sur ce point - se contentent d’avancer là des chiffres : en général, les revenus, forcément inégaux. Certains économistes cependant, vont plus loin, et comme Amartya Sen, produisent des analyses plus fines et cherchent à évaluer l’accès aux libertés réelles (par exemple la capacité à être pris en compte dans les débats collectifs). Les associations de soutien aux pauvres, et certains courants des sciences humaines, s’obstinent à décrire les conditions de vie, sur le registre de l’injustice, de l’émotion. Les dits “pauvres” quant à eux, on ne les entend quasiment pas - ce qui ne signifie pas qu’ils n’aient rien à dire, mais le moins qu’on puisse dire c’est que les dispositifs sociaux ne favorisent pas cette prise de parole (tout au mieux ont-ils des porte-paroles, qui eux-mêmes sont rarement aussi pauvres que ceux au nom de qui ils parlent). Et les psychanalystes ? Qu’auraient-ils à dire de particulier à ce sujet ? A supposer évidemment que les collectifs soient disposés à les écouter (ce qui n’est pas gagné)…

Vous écrivez, avec beaucoup de prudence : “Il est désagréable, mais néanmoins statistiquement vrai de penser que d’une manière générale, les névrosés s’arrangent mieux de la réalité que les états limites… Les états limites que les psychotiques… Cela dit, vient immédiatement à l’esprit toute une série de contre-exemples.” Certes, on peut avec raison avancer des contre-exemples. Certes, il serait insupportablement simpliste de projeter sur la réalité sociale notre antique partage névrose/psychose. Certes, avancer que la structure psychotique n’est pas favorable à la réussite sociale, quand la société concernée est régie par la méritocratie et la compétitivité, c’est sans doute un peu trop évident pour être tout à fait vrai. Il n’empêche: ce n’est pas tout à fait faux. Et si on prend en compte cette proposition pas tout à fait fausse, il y a là matière à lutter contre certains discours qui nous heurtent, ces discours qui naturalisent le pauvre (dans une perspective eugéniste) ou au contraire, mais l’effet de stigmatisation revient au même, l’accusent d’un défaut de volonté (ou de fainéantise). A l’heure où en France une loi vient d’être votée qui assimile les “malades mentaux” à des pré-délinquants, des délinquants en puissance, n’est-il pas urgent, pour la psychanalyse, de chercher à se faire entendre publiquement ? Évidemment, l’engagement dans un débat public implique qu’on laisse au vestiaire certaines de nos rigueurs et notre prudence, qu’on joue le jeu, qu’on se fasse rhéteurs, bref, qu’on fasse de la politique. Le prix à payer est-il trop grand ? Pour en revenir donc à la question posée : la psychanalyse est-elle réservée aux riches ?

Je dirais ceci :

Non, elle n’est pas réservée aux “riches”. De fait, de nombreux analysants ne sont pas riches sans être pauvres. Le mot “riches” ici est à mon sens inutilement provocateur. C’est une banalité de dire que pour se payer une analyse il faut en avoir les moyens : quand on pointe au RMI, dont le montant s’élève (si je puis dire), si on ajoute les allocations logements, à 600 euros (c’est-à-dire tout juste inférieur au seuil de pauvreté déterminé par les institutions européennes), il est impossible de consacrer le moindre cent à une analyse (la totalité de la somme étant avalée par le loyer et les charges). Je sais de quoi je parle. Ça ne signifie absolument pas que la psychanalyse doivent être réservée aux gens qui peuvent se la payer : dire que si le sujet ne peut pas payer, alors il n’est pas une “indication d’analyse“, c’est un sophisme (on pourrait à ce compte, lors de la première séance, se contenter de demander la fiche de paye au patient plutôt que de l’écouter). L’angoisse que provoque l’évidence de la pauvreté chez certains psychanalystes pourrait inciter, sinon à adapter ses pratiques (ce qui n’est pas toujours possible), du moins à affiner ses théories et ses descriptions. On peut s’en arranger à force d’arguties internes au cercle des psychanalystes (et on ne s’en prive pas). On peut aussi affronter de face ou de biais, et à frais nouveaux, la question du rapport du discours psychanalytiques et de la politique.

Complément à “Psychanalyse et pauvreté”

Suite à certains échos et réactions suscités par la publication du texte susdit notamment sur le forum oedipe.org, j’ai été amené à préciser un peu les choses de mon point de vue, et du coup, aller un peu plus loin et différemment. ——————————————————– Je n’ai pas été assez clair concernant ce que j’y entendais par “pauvre” et par “pauvreté” : j’avais choisi de prendre la description donnée par l’Union Européenne du “seuil de pauvreté” : disons qu’un certain nombre d’économistes, de sociologues, de politiques, se sont entendus pour déterminer un tel seuil (autour de 600 euros par mois en France actuellement, c’est-à-dire comme je l’ai rappelé dans le texte, l’équivalent du rmi + les allocations logement à taux plein). Cette description vaut ce qu’elle vaut, on peut en choisir une autre : par exemple : “La vraie pauvreté est celle qui vous conduit au désir d’avoir un désir et à y échouer parfois.” (pour citer IGM). Mais alors, manifestement, on risque de s’engager dans un dialogue de sourds. Parce que les uns et les autres ne parlent pas de de la même chose (pour autant bien sûr qu’on puisse stricto sensu parler de la “même chose” : à tout le moins peut-on essayer de parler “approximativement” de la même chose). Mon propos n’était pas de relancer une énième fois la question du prix de l’analyse. Mais d’essayer de voir si la psychanalyse avait quelque chose à dire au politique. Certains psychanalystes considèrent qu’en tant qu’analyste, ils n’ont rien à dire de particulier au collectif. D’autres au contraire pensent qu’il est urgent que le discours psychanalyste daigne apporter sa pierre à la discussion démocratique. Pourquoi urgent ? J’ai renvoyé au livre de Coupechoux, Un monde de fous, qui dit assez bien comment les “thérapies” de/par la parole sont de moins en moins prises en compte par le politique, et notamment quand on s’adresse aux personnes en situation de détresse sociale. Ce n’est pas nouveau, Bonaffé, Oury et bien d’autres ont tiré la sonette d’alarme depuis longtemps. Pour que la psychanalyse, si on le souhaite, puisse s’inviter à la discussion politique, il faut me semble-t-il dépasser (autant que possible) l’écueil de la spécialisation du vocabulaire. J’entends par “vocabulaire” (j’emprunte ce genre de description à une certaine philosophie du langage) un ensemble de discours, pratiques, sentiments, valeurs, bref, tout ce que le signifiant psychanalyse charrie d’autres signifiants - l’ensemble formant un vocabulaire dont les frontières sont mouvantes au gré des locuteurs, des cultures, de l’histoire etc. Or, le vocabulaire ou plutôt les vocabulaires psychanalytiques, sont d’une complexité extrême - pas tellement à cause du recours fréquent aux néologismes ou autres jeux de langage - mais parce que le ciment qui tient ensemble ces signifiants, c’est-à-dire la clinique, la pratique, suscite une telle complexité. Quand j’ouvre tour à tour un livre écrit par un psychanalyste, par exemple Jean-Pierre Chartier, Introduction à la technique psychanalytique, puis par exemple un livre tel que Frédéric Fanget : Oser, thérapie de la confiance de soi, ou le Guide clinique de thérapie comportementale et cognitive de Ovide et Philippe Fontaine, et si je m’en tiens à une lecture superficielle et naïve, comment ne pas s’étonner de la différence entre ces volumes ? Je parle de la différence de style, des efforts que la lecture requiert, de la complexité des vocabulaires qu’ils constituent. (je garde pour moi ce que je pense vraiment de cette différence - mais disons que le livre de Jean-Pierre Chartier est un de mes livres de chevet).

La complexité et la pluralité de la psychanalyse fait justement sa richesse, et d’une certaine manière la légitime en tant qu’art (je préfère dire “art” plutôt que “savoir” ou “science”). Le problème que je pose ici, c’est la manière dont cette pluralité et cette complexité peuvent servir au politique, c’est-à-dire se manifester sous la forme de propositions intelligibles par les collectifs. Ce n’est pas que les collectifs soient stupides, mais qu’ils sont sous le feux de multiples propositions et donc de multiples vocabulaires, par exemple dans le champ qui nous occupe, celui de la dite “santé mentale” (je ne sais pas bien ce que veut dire ce terme mais disons qu’on l’entend dire), s’entrecroisent des vocabulaires aussi différents que ceux des neurosciences, des sciences cognitives, des psychothérapies diverses et variées, sans parler des intérêts politiques, économiques, etc. Bon d’accord, ça ne fait pas forcément envie d’aller se frotter à un tel brouhaha. Mais ou bien on laisse ces discussions se dérouler sans les psychanalystes (et après on pourra se plaindre (?) de ce que les thérapies de la parole aient disparu complètement du champ de la santé mentale) ou bien on s’y frotte, ce que font un certain nombre de psychiatres formés à la psychanalyse, et on avance avec des propositions.

Si on fait cela, on doit s’attendre à rencontrer un sérieux problème de traduction, pour les raisons que je viens de signaler : déjà qu’il n’est pas facile de lire parallèlement Lacan et Winnicott (ça demande pour le moins un effort d’ajustement si on veut réellement prendre au sérieux ce que les deux racontent)…

Il faut faire au minimum des compromis : accepter provisoirement quelques signifiants communs. Quoiqu’on en pense de la description économique et politique du seuil de pauvreté par exemple, on peut néanmoins essayer de partir de là, au moins à titre provisoire. Si on tient au contraire à préserver une définition comme celle donnée par IGM : “La vraie pauvreté est celle qui vous conduit au désir d’avoir un désir et à y échouer parfois“, je crains qu’on se heurte à de l’intraduisible. Je ne suis pas un idéaliste de la traduction : je crois que ce que nous appelons “traduction” est un compromis pragmatique, un signifiant auquel nous donnons notre assentiment de manière provisoire pour rendre possible une discussion (là encore je suis marqué par les leçons de la philosophie du langage dans la lignée de Wittgenstein, Goodman, Austin, Quine et consorts). Évidemment, si l’on considère a priori que le rôle de la psychanalyse doit se limiter à la sphère de “l’intime”, du “singulier” ou d’une association de psychanalystes, ou d’analysants, ou de ce que vous voudrez, d’un “dedans” dont il y aurait un pendant - le “dehors” (le politique), tout ce que je dis là n’a aucun sens. Ce que je comprends fort bien. mais je ne m’adressais pas à ceux-là.

Du questionnaire à la lobotomie

Steven Wainrib, psychiatre et psychanalyste, a publié récemment (le 5 décembre 2006) dans Le Monde, un article relatant la réception par les psychiatres d’un document émanant de la Haute Autorité de santé. Le document porte le titre (français) suivant :Trouble obsessionnel compulsif (TOC) résistant : prise en charge et place de la neurochirurgie fonctionnelle.

Je me suis permis de commenter un peu ce texte, parce que je crois qu’il est symptomatique de la manière dont les neurosciences (au sens large) envisagent la thérapie des pathologies auxquelles elles s’intéressent. On peut en résumer l’argument ainsi : il existe des personnes dont les T.O.C. persistent de manière significative malgré les prises en charge psychothérapeutiques et pharmacologiques. Leurs symptômes “résistent” aux thérapies habituellement connues pour leur efficacité dans ce domaine. L’étude fait le point sur une alternative thérapeutique qui a germé dans l’esprit de certains chercheurs : la neurochirurgie. La neurochirurgie n’est pas en soi une science médicale nouvelle : on l’a pratiquée et on la pratique aujourd’hui encore dans le monde pour traiter certaines “pathologies psychiatriques”, et ce n’est pas sans un sentiment d’horreur qu’on évoque la “lobotomie” (qu’on distingue de la leucotomie, un peu plus subtile, et d’autres méthodes de micro-chirurgie). Notre article évoque de manière assez délicieuse la mauvaise presse dont pâtissent les chirurgies du cerveau par ces termes : “L’image de certaines techniques d’ablation (leucotomie) a souffert de l’utilisation abusive et non contrôlée qui en a été faite ; en particulier elle a été stigmatisée par la pratique dans des conditions parfois douteuses de la lobotomie chez des schizophrènes. À juste titre, elle a été fortement critiquée. Des techniques neurochirurgicales d’ablation permettant une destruction plus limitée de groupes de neurones (capsulotomie) ont ensuite donné des résultats intéressants.” La mauvaise image de la leucotomie reposerait donc surtout sur les excès auxquels elle a donné lieu. Je me permets d’en douter : je crois plutôt que peu de gens apprécie cette idée qu’un chirurgien entreprenne de détériorer de manière volontaire une partie, fut-elle microscopique, de son cerveau. Il y a là tout un imaginaire lié au sectionnement du lieu et à l’ablation d’une partie de ce lieu, où, du moins en Occident, nous reconnaissons le siège de la pensée, de l’âme, et le problème de la lobotomie n’est pas celui de son manque d’efficacité, mais de la violation de quelque chose dont nous croyons qu’il constitue un des sièges de notre personnalité. J’ajouterai que les neurochirurgiens eux-mêmes en sont d’accord puisque c’est précisément en vue de modifier certains aspects de cette personnalité (et des comportements qui y sont associés) que l’intervention est envisagée. Bref, ici comme ailleurs, ne prenons pas les gens pour des imbéciles : leur terreur vis-à-vis de la lobotomie repose sur des motifs tout à fait rationnels (en l’état actuel de nos connaissances).

Et ce d’autant plus - et c’est pourquoi cet article rédigé dans le style habituellement bonhomme et tranquille de la littérature scientifique choquera bien des gens - qu’on se propose ici non pas de traiter des schizophrènes, mais des toqués. Dans l’imagerie populaire, relayée aujourd’hui par les médias, le schizo, c’est l’autre, c’est-à-dire le fou. Qu’on triture le cerveau des fous, je connais bien des gens que ça ne choquerait pas tant que ça. Je ne veux pas ici développer une réflexion générale sur la manière dont les sociétés humaines éprouvent le besoin de distinguer les fous, mais je suis persuadé que si les neurochirurgiens parvenaient à démontrer qu’une leucotomie aurait des effets bénéfiques sur la schizophrénie, ça ne choquerait pas tant que ça qu’on la pratique. Enfin.. ça ne choquerait pas tout le monde. Pour les toqués, il en va tout autrement. Et ce pour une raison bien simple : c’est que les T.O.C., nous sommes tous susceptibles d’y être confrontés. Alors qu’au contraire nous croyons que la psychose, et notamment sa forme dite “schizophrénique”, ça ne concerne que des personnes exceptionnelles : elles ne sont pas intégrables dans cet ensemble que nous reconnaissons comme “nous”. Leur manière de vivre nous semblent trop éloignées de la norme - laquelle bien que n’étant nulle part inscrite, ne manque pas moins de déterminer le partage fondamental des collectifs humains. En tant que psychanalyste, je considère au contraire que ce partage est infondé. En tous cas dans mon travail, quand j’écoute mes patients, je mets entre parenthèse cette norme - du moins je m’y efforce, malgré son immanence. Les T.O.C. par contre, tout un chacun peut y être sujet. Delarue fait des émissions régulièrement sur ce thème, les magazines de psychologie y consacrent régulièrement des articles, et c’est devenu tout à fait banal de considérer que soi-même ou un de ses proches ou son voisin est toqué : ça n’en fait pas pour autant un fou, il continue de faire partie de ce “nous”, déployant une potentialité propre des individus qui le compose, au même titre que l’angoisse ou la dépression.

1° T.O.C. et T.C.C.

Les Troubles Obsessionnels Compulsifs nous semblent familiers : la plupart des gens sont capables de dresser une liste de comportements répétitifs (se laver, faire le ménage, vérifier, etc.), et d’imaginer quelle emprise peut avoir sur l’existence une idée obsédante. La psychanalyse a traditionnellement associé, en se fondant sur l’analyse de l’homme aux rats menées par Freud, ces symptômes à la névrose (dite alors : obsessionnelle). De nos jours, on admet que les T.O.C. apparaissent aussi dans d’ autre paysage psychique (les psychoses notamment). Les thérapies comportementales ont fortement contribué à autonomiser le champ des T.O.C., ce qui se traduit dans le DSM IVr (qui a exclu la névrose de ses classificateurs nosologiques) par une catégorie à part entière, identifiant une série de comportements dont on peut mesurer l’apparition, la fréquence et la morbidité. Les psychothérapies auxquelles se réfère l’article que nous commentons sont évidemment les psychothérapies cognitives et comportementales. D’une part il s’agit, dans le cas des compulsions, de modifier des actes, des comportements, d’autre part, dans le cas des obessions (ce que le DSM IVr appelle des “actes mentaux”, de corriger des cognitions erronées. Quitte à ennuyer quelque peu les gens de ma paroisse (les psychanalystes “purs”), je suis tout à fait persuadé de l’efficacité relative des thérapies qui prétendent par différentes techniques (notamment l’habituation, l’exercice, la contre..) de ré-apprentissage ou de reconditionnement réduire la prévallence des T.O.C. dans la vie de certains patients. Évidemment, la question de l’ “efficacité” d’une psychothérapie est à poser dans le cadre des objectifs de la dite psychothérapie : c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la comparaison entre les TCC et la psychanalyse repose sur une prémisse absurde - parce que les objectifs poursuivis par les unes et l’autre ne sont pas assimilables : l’efficacité est toujours évaluée selon les critères des TCC, et la spécificité de la psychanalyse n’est pas prise en compte dans les évaluations.

Les T.O.C. dont l’article nous parle apparaissent donc dans un certain contexte théorique et clinique dont il faut tenir compte. Le professeur Pierre-Henry Castel a dit des choses extrêmement fines à ce sujet (notamment dans son séminaire dont le texte est lisible sur son site, voir la séance du 18 mai 2006). Je vous y renvoie.

2° Psychothérapies et chirurgie :

Le texte que nous examinons suggère que dans les cas où les psychothérapies comportementales et cognitives ne suffisent pas à produire une diminution suffisante des T.O.C., il faudrait envisager de recourir à la chirurgie. À première vue, on pourrait admettre l’idée que la gravité d’une pathologie détermine le recours à telle ou telle thérapie, l’intervention chirurgicale constituant ici la réponse la plus appropriée au cas les plus graves. Mais, et c’est là que l’article fait preuve d’une naïveté épistémologique confondante en l’ignorant, passer de la psychothérapie type T.C.C. à la chirurgie implique un changement de paradigme radical : mettre sur le même plan sans autre forme de procès deux pratiques aussi différentes que la modification d’un comportement par la suggestion ou le ré-apprentissage, et le sectionnement ou la stimulation d’une composante organique du cerveau, cela ne vas pas de soi. Quand bien même on admettrait (ce que la plupart des praticiens cognitivistes semblent admettre) que les techniques psychothérapeutiques seraient traduisibles dans le vocabulaire de la neurologie - qu’une intervention thérapeutique visant à modifier le comportement modifie du même coup le fonctionnement de la machine-cerveau, quand bien même on accepterait de considérer l’explication causaliste de la neurologie comme la seule scientifiquement valide (et cette idée que toute intervention thérapeutique pourrait être réduite, un jour ou l’autre, à une explication de ce type), on devrait tout de même se poser quelques questions avant de proposer le remplacement des T.C.C. par la chirurgie, de la psychologie par la médecine. Qui n’est pas frappé déjà par la différence des outils utilisés par les praticiens de ces deux domaines ? Prenons d’un côté le questionnaire, outil crucial des T.C.C., et de l’autre, l’imagerie médicale de haute précision. Entre les deux, on pourrait ajouter : le médicament (les psychotropes divers et variés), mais je laisse de côté le domaine de la psychopharmacologie (l’article d’ailleurs ne la mentionne qu’en passant, préférant s’appuyer sur les statistiques fournies par les T.C.C., sans doute mieux exploitables dans la perspective qui est la sienne).

Évoquons d’abord les fameuses machines d’imagerie médicale, dont tout anthropologue des sciences médicale sait l’importance extraordinaire dans la recherche des dernières décennies. Je cite notre texte :

L’avènement de techniques de micro-localisation par imagerie, par électrophysiologie, permet désormais de cibler précisément un groupe de neurones impliqué dans la physiopathologie de certaines maladies psychiatriques. Le succès remporté par la stimulation profonde dans la maladie de Parkinson (102,103), technique de neurochirurgie a priori réversible, a de nouveau posé la question de l’utilisation de la psychochirurgie non ablative dans des cas très ciblés. Dans ce domaine, les TOC résistants sont la pathologie qui semble pouvoir bénéficier le plus efficacement de la psychochirurgie.”

Autrement dit : nous avons les outils pour intervenir de manière très précise dans le cerveau, cela fonctionne pour des maladies telles que la maladie de Parkinson (mais pas pour la schizophrénie) : pourquoi ne pas essayer sur les T.OC. résistants ? Steve Wainrib, commentant ce passage avec un humour grinçant, écrit :

Ils ne savent même pas si l’on doit faire une “capsulotomie antérieure, une cingulotomie antérieure, une tractomie subcaudée ou une leucotomie bilimbique”, c’est au petit bonheur la chance qu’on opère.

Mais qu’importe : nous avons les machines, nous avons les techniques, nous possédons un savoir, pourquoi ne pas essayer de les mettre en oeuvre en vue de soulager la souffrance des malades toqués ? Il faut bien que ces machines servent à quelque chose n’est-ce pas ?

Le problème, car il y a un problème, c’est, à mon avis, “les malades toqués”. Les machines existent. Mais les maladies qui pourraient justifier l’utilisation de ces machines, existent-elles au même titre que ces machines ? Existent-elles au sens d’objets épistémiques manipulables dans le champ des sciences du cerveau au même titre que la maladie de Parkinson par exemple, dont l’expression neurologique est indiscutable ?

Hé bien non ! Un T.O.C., jusqu’à preuve du contraire, ça ne se voit pas sur les écrans des ordinateurs de laboratoires dédiés à l’imagerie du cerveau. Ça n’est pas “localisable” (pour le moment) dans le cerveau, ni dans les gènes d’ailleurs. Un T.O.C. c’est quelque chose que les psychothérapeutes supposent en écoutant un patient, puis éventuellement vérifient et évaluent en étudiant les réponses faites par ce patient à un questionnaire (je ne parle pas ici des psychanalystes qui connaissent aussi les T.O.C., mais ne travaillent pas sur la foi de questionnaires). Bref, un T.O.C. c’est d’abord une interprétation faite par le thérapeute, le médecin, et éventuellement le patient lui-même, à partir d’une série de croix ou de chiffres listés sur une feuille de papier. Alors il existe plusieurs questionnaires spécifiques pour établir les T.O.C. et en évaluer la prévallence et la gravité. Le plus utilisé en ce moment, et celui auquel les auteurs de l’article accordent leur préférence, est l’échelle de Y-BOCS : “L’échelle comprend 10 items qui mesurent 5 dimensions : durée, gêne dans la vie quotidienne, angoisse, résistance, degré de contrôle. Chaque item est coté de 0 (pas de symptôme) à 4 (symptôme extrême). Ainsi, en fonction du score obtenu, on distinguera : - 10-18 : TOC léger causant une détresse mais pas nécessairement un dysfonctionnement ; l’aide d’une tierce personne n’est pas réclamée ; - 18-25 : détresse et handicap ; - 30 : handicap sévère exigeant une aide extérieure.” (voir annexe du texte p. 32)

Nous sommes donc là dans le registre de la description, et une lecture rapide du questionnaire (qu’on pourra trouver sans peine sur internet) témoigne de l’attachement de ses auteurs à privilégier le langage courant, dans l’esprit du DSMIVr, délibérément a-théorique. Il y aurait beaucoup à dire sur cet usage privilégié du langage “courant” dans les descriptions des pathologies mentales : le DSMIVr, à cet égard, constitue une machine à traduire le langage “courant” en jargon “scientifique” -  je ne suis pas sûr qu’on y respecte la parole du sujet (et même je suis porté à croire qu’on prend le sujet pour un imbécile, mais… passons).

Sans entrer dans les détails, on voit bien que, du questionnaire de Y-BOCS prétendant chiffrer un niveau de détresse, de gêne, de handicap, à la localisation d’un groupe de neurones par imagerie médicale, il y a plus qu’un pas. Il y a un véritable saut épistémique. Un saut dans le vide pour ainsi dire. Les auteurs de l’étude rappellent que la lobotomie a échoué pour le traitement de la schizophrénie : c’est une bonne chose de le rappeler, mais ce serait une chose meilleure que d’en tirer une leçon - car qu’est-ce que nous garantit que les interventions chirurgicales dans le traitement des T.O.C. ne seront pas voués pareillement à l’échec ? Pour le moment : rien. Et ce, parce qu’on reproduit les mêmes erreurs : on ne tient pas compte de la manière dont est constitué l’objet médical nommé T.O.C. Parce qu’on l’élève trop vite au rang d’objet épistémique formaté au champ des sciences du cerveau. On glisse pour ainsi dire trop précipitamment du cabinet du psychiatre au laboratoire, de l’entretien clinique à la salle chirurgicale, du questionnaire à la lobotomie.

3° Une étiologie discutable

Il nous faut revenir ici sur la manière dont on passe justement de la situation clinique (un patient qui se présente au cabinet du psy) à la salle d’opérations chirurgicales. Les chirurgiens ne s’occupent pas de constituer l’étiologie du T.O.C. Ils proposent une solution thérapeutique à une pathologie que d’autres ont constituée. À vrai dire, les chirurgiens ne s’intéressent pas aux T.O.C. mais aux T.O.C. résistants, ce qui n’est pas la même chose. Or, comment décrire précisément ce qu’est un T.O.C. résistant ? Cette question est tout de même cruciale, car il s’agit de faire le tri entre des patients, afin de sélectionner ceux dont le cerveau pourrait être l’objet d’une intervention chirurgicale (ce n’est pas comme s’il fallait choisir une une psychanalyse et une psychotérapie comportementale par exemple !).

Lisons ensemble comment il faut entendre cette “résistance”. Je cite la page 41 :

La réponse au traitement doit être évaluée périodiquement lors d’entretiens cliniques et au moyen d’échelles validées. Des critères empiriques de réponse et de résistance ont été établis en utilisant une échelle d’hétéro-évaluation, la Y-BOCS, échelle la plus largement et fréquemment utilisée pour quantifier la sévérité des symptômes.On considère généralement comme répondeur au traitement pharmacologique et/ou psychologique un patient qui présente une décroissance de 25 % de ses rituels, ce qui peut être suffisant pour améliorer la qualité de vie. Ainsi, beaucoup de patients qui avaient de 6 à 8 heures de rituels par jour se trouvent nettement améliorés et peuvent mener une vie normale avec « seulement » 2 heures de rituels par jour

Suit une série de pourcentages de réduction des troubles selon l’échelle de Y-BOCS (on trouve en annexe un certain nombre de questionnaires qui permettent de produire une échelle d’évaluation des TOC, et pour l’échelle Y-BOCS voir page 32). Bref, un consensus (qui n’en est pas un en fait) s’établit sur cela qu’un patient résiste aux thérapies habituelles (TCC et médicaments) quand son score au questionnaire de Y-BOCS ne s’élève pas au-dessus de 25%, c’est-à-dire que la rémission des symptômes (par exemple le nombre d’heures occupées par les activités ou les pensées liées aux TOC) ne se traduit pas sur l’échelle de Y-BOCS par ce que les chiffres considèrent comme une amélioration suffisante. Je cite :

Il n’existe pas de réel consensus quant à la définition de la réponse et de la résistance au traitement ; toutefois, des propositions ont été faites par Pallanti et al.. Il est admis qu’une réduction de 35 % du score Y-BOCS peut être considérée comme une réponse complète au traitement, une réduction comprise entre 25 et 35 %, une réponse partielle, et une réduction inférieure à 25 %, une absence de réponse. Une augmentation de 25 % du score Y-BOCS doit conduire à envisager une rechute après une période de rémission.

Notez bien le flottement entre “il n’y a pas de consensus réel” et “il est admis que“… Suivent une série de chiffres et d’études (qui ne concernent souvent qu’une cohorte assez modeste de patients) censées j’imagine justifier ce “il est admis que”. On a le droit je pense de trouver cela un peu léger. Bref, on est en droit de se demander si, en se référant à une étiologie qui repose sur un questionnaire (fut-il aussi “consensuel” que le Y-BOCS), la détermination de l’objet épistémique “T.O.C. résistant” par la neurochirurgue ne repose pas sur des bases incroyablement fragiles. Peut-on envisager une intervention aussi onéreuse (sur le plan financier comme sur le plan symbolique) à, partir de prémisses aussi discutables (et discutées : si on écoutait les psychanalystes et nombre de psychiatres au sujet des T.O.C., on entendrait certainement des sons de cloches assez discordants sur la manière dont on devrait les décrire par exemple. En réduisant les producteurs de discours sur les T.O.C. aux seuls praticiens des T.C.C., on se simplifie certes la tâche, mais on suscite aussi des réactions comme celle de Wainrib, et des débats dans la presse).

Je note toutefois une chose dans cette histoire de “produire des lésions” (l’autre méthode étant la “stimulation profonde”). C’est une étrange manière finalement de remettre en jeu ce partage qui ne date pas d’aujourd’hui entre les pathologies dues à des lésions dans le cerveau et les pathologies qui ne sont pas liées à de telles lésions. C’est ainsi que s’est élaboré le concept de retard mental, qui ordonne un champ extérieur à la psychopathologie. Qu’est-ce qu’une lésion au fond : c’est quelque chose que les machines d’examen du cerveau permettent de voir. Des anomalies. Mais c’est aussi bien plus que ça : ce sont des objets épistémiques, et en l’occurence, des causes. Quand on a identifié une pathologie (dans le cas qui nous occupe, grâce à des questionnaires), et qu’on ne trouve pas de lésion, que fait-on ? On s’adresse aux psychothérapeuthes ou aux pharmacologues par exemple. Et quand ces psychothérapeuthes et ces pharmacologues n’arrivent pas à faire disparaître les symptômes que fait-on ? On pourrait s’adresser au psychanalyste par exemple.. Hé bien non ! On crée une lésion. Autrement dit, on force la pathologie à devenir un objet épistémique, on la formate afin qu’elle puisse être à même d’intégrer les objets usuels des laboratoires.

C’est aller un peu vite, ou un peu cavalièrement (sur le plan de la logique), du questionnaire à la chirurgie. en guise de conclusion :

J’ai rédigé ce bref article en songeant à l’une de mes patientes. Une jeune femme de trente ans et qui m’annonce tout de go : “Je suis toquée, complètement toquée, 24 heures sur 24″. Toquée,c’est le mot qu’elle a appris lors de son séjour en psychiatrie, c’est pour ça qu’elle prend des médicaments (antidépresseurs, anxiolytiques et neuroleptiques), qui ne changent rien dit-elle. Ses yeux sont écarquillés comme des billes. Elle dit qu’elle ne peut rien jeter, parce qu’avant de jeter il faut qu’elle vérifie, qu’elle vérifie partout, partout autour de l’objet et à l’intérieur. Un sac poubelle, un paquet de cigarettes vide, il faut qu’elle l’ouvre, qu’elle vérifie dessous, dedans autour. Je dis : de quoi avez-vous peur ? Je ne sais pas : c’est pour ça que je viens vous voir. “Même une revue [”Femme actuelle” ce qui éveillera la sagacité de tout psychanalyste], je ne peux pas la jeter, il faudrait que je vérifie ce qu’il y a entre chaque page”. Pendant la séance, nous jouons avec un verre, puis une enveloppe (que nous déchirerons ensemble, jusqu’à la réduire à une feuille plane, un plan, à deux dimensions, sans contenant, donc sans contenu, donc sans “rien” à l’intérieur - je glisse ceci une fois encore pour mes collègues psychanalystes). La fois d’après, nous jouerons avec un sac, pour mieux raconter ce qui se passe. Je pense à Winnicott, Bion et Anzieu, toutes ces histoires de contenant, d’enveloppe. Elle me dit que la nuit elle ne dort pas : à la place elle mange. De fait, elle est ronde comme… un sac gonflé d’air (me semble-t-il).

Croyez-vous qu’un questionnaire comme l’Y-BOCS nous en dirait autant que j’en ai appris sur cette patiente en à peine une heure ? Et si, dans les termes de l’évaluation auquel se réfère l’article de la HAS, cette personne relève assurément du champ des T.O.C. résistants à la pharmacothérapies et aux T.C.C., n’est-ce pas parce que son T.O.C. s’inscrit dans un paysage mental plus vaste que celui qu’on tente de circonsrire aux T.O.C., que le T.O.C. en question, si on tient à continuer à le nommer ainsi, déborde largement la configuration décrite par les questionnaires, signale au fond une psychose (ce que Castel appelle dans l’article cité supra. une “psychose pseudo-obsessionnelle”) ?

Bref, avant de se précipiter dans les laboratoires, avant de livrer son cerveau aux machines expertes de la chirurgie, ne devrait-on pas affiner un peu le diagnostic ?