(P) – Vous avez la grippe ?
(A) – Non, je me porte comme un charme. Pourquoi dites vous ça ?
(P) – Votre voix c’est votre voix. Comme si elle résonnait dans une boîte de conserve. Ça fait comme un écho. J’entends des échos. C’est comme les voix. Les mêmes voix. Mais atténuées. Plus lointaines.
(A) – Depuis quand entendez vous ces voix comme des échos ?
(P) – C’est comme les trous de mémoire. Ça va avec on dirait. Les mots qui me manquent. Que je cherche et que je ne trouve pas.
(A) – Et les mots que vous entendez de loin, comme des voix. Des échos de voix. Ça se répète ?
(P) – Oui, et ça veut plus rien dire, ça ne m’atteint plus vraiment. Je me sens à distance, comme avec mon frère l’autre jour. Il me parlait et à un moment, ça a duré cinq à dix minutes, je ne l’entendais plus. Il me dit : tu es blanche comme un linge. Ça je l’ai entendu. Puis : tu veux que j’appelle le médecin ? Ça aussi je l’ai entendu. Le reste me semblait lointain, comme si j‘étais dans une bulle.
(…)
(P) (se frappe la nuque avec la main droite) – Je ne me rappelle plus ce que je voulais vous dire.
(A) – Habituellement, vous vous frappez le front avec la paume de la main. Quand vous ne parvenez pas à me dire ce que vous voulez me dire. Là c’est différent.
(P) – Oui, là je ne sais plus. Je savais mais je ne sais plus. C’est pareil je n‘écris plus. Je commence une phrase, mais j’oublie immédiatement le début, ou bien je commence par la fin, ça ne va pas. Je ne peux plus vous écrire. Je me lance parfois, mais je n’y arrive pas, et puis, j’oublie votre adresse, votre numéro de téléphone. Ce numéro de téléphone, c’est le seul que je connaisse par cœur, le votre, votre adresse je la connais par cœur. Et là, j’oublie.
(A) – Il y a quelque chose qui est en train de se passer. Habituellement, depuis que je vous connais, vous vous plaignez de la souffrance qu’il y a à penser, à ne pas arrêter de penser, votre machine à penser qui ne s’arrête jamais
(P) – Oui mais alors je peux gérer ces pensées, je peux les contrôler.
(A) – Oui, vous avez vos rituels, vos manières de trafiquer avec les mots, de penser les pensées, les choses, les images.
(P) – Mon business.
(nous rions)
(A) – Et là ce n’est plus pareil. Alors peut-être, comme on s‘était dit l’autre jour, c’est à cause de la Parkinane, parce que c’est depuis que vous en prenez que vous avez ces troubles de la mémoire, ces mots qui vous manquent.
(P) – Oui, depuis que je prends correctement le traitement, je dors mieux c’est vrai. Les pensées sont toujours là, je le sais, mais atténuées. La souffrance est plus lointaine que proche, moins vive.
(A) – Ou bien un problème neurologique. Ça m‘étonne que le psychiatre ne vous ait rien dit à ce sujet.
(P) – Parce que je lui ai rien dit non plus ! Je voulais lui en parler, je vous avais dit que j’allais lui en parler, et une fois devant lui, c’est pas qu’il me fait peur non, c’est que ne me souvenais plus de quoi je devais absolument lui parler.
(…) Mais maintenant…
Y’a plus rien d’intéressant.
Aussi bien pour vous que pour moi.
(nous rions)
(A) – Comment ça ? Moi je trouve ça très intéressant ces changements ! Ça me rend comment dire.. perplexe ?
(P) – Oui, d’accord. Mais « intéressant », ça n’est pas le bon mot. J’ose à peine le dire. Disons que ce n’est plus comme avant, ce n’est plus aussi..
(…)
(A) – « Excitant » ?
(P) (confuse) – Oui !
(A) – Plus aussi tragique ?
(P) – C’est comme si je venais vous voir pour la première fois. Un drôle d’effet. Le passé passe pas devant. J’arrive même plus à écrire, alors que j’ai des tonnes de choses à dire. Les voix j’arrivais à les gérer avant. Maintenant, je les ai encore un peu. Mais je ne contrôle plus vraiment. Je veux dire ou faire quelque chose, mais je me souviens plus.
(—— silence —— puis — une idée vient :)
Est-ce que c’est un état normal ? Est-ce que maintenant j’approche d’un état normal ?
Après tout on ne sait pas ce qui est réel. Peut-être les voix sont réelles ? Ils disent que non. Mais ils n’ont aucune preuve.
Comme : avoir un double, je vivais tout le temps comme ça. Maintenant, le double n’est plus qu’un écho. Je l’entends toujours, elle, l’autre, mais comme si elle parlait dans une boîte de conserve.
(A) – Oui. Peut-être votre dissociation comme on dit, c’est votre état normal. C’est l‘état le plus normal d’une personne qui a vécu ce que vous avez vécu.
(P) – Même mes collègues s’en sont rendus compte que j’avais changé. Elles me disent : avant tu étais amusante, originale..
(A) – Maintenant vous êtes ennuyeuse et banale ?
(P) – Non quand même pas ! mais comment dire : je laisse faire. Je réagis plus comme avant. Avant disent-elles tu sortais subitement du groupe, maintenant, tu restes là mais rien ne te touche vraiment.
Tu es comme nous en somme.
(une vague grimace )
(A) – Ça vous plaît pas trop ça.
(P) – Non (sourit) : j’aimais bien être originale. Cette dissociation. Finalement. C’est moi. Je veux dire : je peux pas m’en débarrasser comme ça, de l’autre, même si comme je vous ai dit, je ne sais pas très bien qui est l’une et qui est l’autre. J’ai pris sa place, je la porte en moi, même si je l’entends dans le lointain, atténuée, comme un écho.
(…)
(P) – Il faut que je vous dise aussi. Mon père, je l’ai appelé mon oncle.
(A) – Tonton ?
(P) – Oui. Et même, parfois je me mets à le vouvoyer plutôt que de le tutoyer. Mon frère m’a dit : Tu va bien là ? Qu’est-ce qui t’arrive ?
(A) – Ça ce n’est pas un trouble de la mémoire ou du langage.
(P) – Non. Non bien sûr. C’est la vérité. Quand je leur ai dit que j’allais voir le psychiatre, il m’ont fait toute une comédie. Ce sont des charlatans, les médecins, tous des charlatans. Et mon frère, après, à l‘étable : tu te rends malade pour les autres, pourtant à la maison il y en a un paquet de fous.
(A) – Il ne faudrait pas que quelqu’un devienne fou. Ils ont la trouille que quelqu’un devienne fou.
(…)
(A) – Vous savez, au sujet de ces troubles de la mémoire, ces mots qui vous manquent là, je crois qu’on pourrait envisager les choses autrement. Ces derniers mois, vous parlez beaucoup plus facilement de votre passé comme vous dîtes.
(P) – Oui. Je suis comme.. plus tranquille avec ça.
(A) – Vous faîtes des liens, vous me les dîtes, alors qu’avant les choses étaient fragmentées, ces pensées vous apparaissaient comme étrangères, agressives.
(P) – Oui, je gère mieux. En fait, je crois que je comprends mieux. J’accepte certaines choses.
(A) – Parce que c’est aussi comme on disait l’autre jour ce qui fait de vous quelqu’un de si spéciale, de si appréciée. Même quand vous ne pouvez pas arrêter de pensées ces pensées, la souffrance qui va avec
(P) – Au moins je la connais, j’ai vécu avec, je sais faire
(A) Oui. Mais je crois qu’aujourd’hui, il se passe quelque chose, quelque chose est en train de changer, que vous appeliez votre père votre oncle, que vous oubliez mon nom, mon numéro de téléphone, que vous perdiez vos mots en venant ici, comme si vous veniez pour la première fois, je crois qu’un changement est en train de s’opérer, peut-être parvenez vous à une nouvelle compréhension, que vous pouvez maintenant tolérer cette compréhension, que vous êtes en train d’apprendre à vivre avec cette compréhension, mais que pour le moment, c’est en train de se faire, et qu’il y a une partie de vous qui résiste, l’autre en vous peut-être je ne sais pas, mais là vous perdez des mots, vous ne pouvez plus écrire, vous ne comprenez plus rien, vous perdez les moyens qui vous permettraient d‘écrire les tonnes de choses que vous voudriez dire, et je crois que c’est normal, vous faîtes un pas en avant, et dans le même temps un pas en arrière, c’est sans doute un changement important, il faut un peu de temps, vous devenez quelqu’un d’autre et en même temps il faut tenir à distance ce qui est susceptible de vous blesser, un serpent fait sa mue, une chenille devient un papillon, ce n’est pas si simple pour nous les humains, il faut un peu plus de temps.
(A) – Il y a ce garçon, je l’ai revu cette semaine, un garçon gentil avec qui je suis sortie autrefois, faudrait que je vous amène des photos de moi à l‘époque, avant que je vienne vous voir, je pesais trente kilos de moins, j’ai pris trente kilos en un été, il ne m’a pas reconnu, je ne lui ai rien dit, je préfère pas qu’il sache que je suis celle avec qui il est sorti, il a dit : qui c’est cette fille, elle est bien gentille.
(P) – Oui.
