Remarques pour introduire à la lecture de Transformations de Bion

Difficultés à la lecture de Bion

En guise de préambule au texte qui suit, je voudrais prévenir l‘éventuel lecteur que les remarques suivantes témoignent de la ma propre compréhension de Bion, et plus précisément encore, de la manière dont je le lis en tant qu’analyste engagé dans la pratique analytique. Il va de soi que je force des traits, hyperbolise, déforme, condense et déplace, dans la mesure où : 1. des nombreux textes de Bion me semblent obscurs 2. ma lecture est soumise à la pression des faits (ce n’est donc pas une lecture érudite détachée des faits, une lecture dans un fauteuil comme on dit, bien que l’activité de l’analyste se déroule en général pour une grande partie dans un fauteuil) 3. il n’existe qu’assez peu de fins connaisseurs de Bion en France, et qu’il ne m’a pas été jusqu‘à présent possible d’en suivre l’enseignement (excepté par le biais de quelques livres, ou, durant une seule année, par le séminaire de François Lévy à la Société Freudienne de Psychanalyse).

1. l’analyse des psychoses schizophréniques

Cette introduction et la bibliographie succincte qui la suit ont été composées pour introduire à un séminaire de présentation de l‘œuvre de Bion. Ce séminaire s’intéresse essentiellement à la période de production qui s‘étend de la fin des années 50 au début des années 70. Elle ne porte donc pas directement sur un ouvrage comme Recherches sur les petits groupes, lequel tend à figurer, du moins en France, l’arbre qui cache la forêt, celui, à l’exception des autres, que tout le monde a lu (on pourrait ajouter maintenant à la liste des livres de Bion qui sont lus les séminaires de “supervision”). Le travail de Bion, à l‘époque qui m’intéresse, est consacré à l’analyse de patients psychotiques et borderline : les élaborations conceptuelles répondent aux problématiques posées par ce type de patients, capables d’hallucinations, dont les modalités de participation à la cure sont souvent énigmatiques et désarmantes pour l’analyste. De manière un peu caricaturale mais peut-être suggestive, on peut dire que là où la pensée de Freud est stimulée par l‘énigme de l’hystérie, celle de Lacan par la construction paranoïaque, Bion met au travail la schizophrénie (et on pourrait préciser : les manifestations hallucinatoires). La grande difficulté que pose la lecture des textes relève d’une part, du caractère inhabituel du matériel (des faits) produits par les séances avec ces patients — inhabituel dans la mesure où il prend souvent à revers les préconceptions et donc les attentes « habituelles » d’un analyste recevant des patients névrosés —, et, d’autre part, de la manière qu’a Bion de s’articuler analytiquement à de tels patients – les faits qu’il choisit, les modèles qu’il élabore, les interprétations qu’il donne, etc. Vous avez ainsi des pages, notamment dans Transformations ou Cogitations qui semblent condamnées à demeurer tout à fait inintelligibles si on n’a pas été confronté directement aux traitements psychotiques des pensées (par exemple, la transformation par l’hallucinose). Ce dernier point est important : il semble répondre à une question qui mériterait qu’on y réfléchisse, celle de savoir à qui s’adresse Bion quand il écrit.

2. Une pensée pensante

La profusion conceptuelle du texte bionien tend à désorienter le lecteur. Traduit dans les termes de la grille, on ne trouvera rien chez Bion qui soit exposé à la manière d’un « système scientifique déductif » achevé, aucun livre qui expose le bilan même provisoire de ses avancées, encore moins de récapitulation ordonnée à usage des analystes (à la manière par exemple d’une synthèse à la Otto Fenichel). Par-delà le cas de Bion, je rappellerai que cette question de l’absence (et donc de la recherche) d’une théorie unificatoire, ou pour le dire autrement, le problème de la pluralité des théories et des modèles, caractérise l’histoire de la pensée psychanalytique, et, si on me permet cette extension, de la plupart des sciences contemporaines. D’où l’aspect plus que mouvementé de l’histoire de la psychanalyse, les incessantes controverses, exclusions, scissions, qui la ponctuent. Et le tableau qu’on peut dresser aujourd’hui d’une pluralité non seulement théorique, mais si je puis dire « technique » ou méthodologique — l’ensemble des règles fondamentales dont le respect fonde l’activité psychanalytique en tant que telle, sa différence spécifique pour employer le mot d’Aristote, ce tableau donc tient sa richesse et sa dysharmonie de l’absence d’une théorie unificatoire. Au sein même des régions qui composent ce tableau, la diversité reste de mise, parce que ni Lacan, ni Klein, ni Ferenczi, ni Winnicott, et surtout pas Bion, n’ont daigné fournir à leurs disciples et lecteurs le vade mecum qui leur aurait permis de travailler à partir d’un terrain ferme et stable. Ce qui ne signifie pas : 1° que le dogmatisme soit incompatible avec la psychanalyse. D’une certaine manière il constitue même « ce dont il faut se garder » en la matière. 2° que le rêve d’une théorie unificatoire n’ait pas animé l’esprit des chercheurs ou constitué un horizon de motivations. Mais lisez la Métapsychologie : notez comment Freud se sent obligé de rappeler encore et à nouveau la genèse des concepts (les conditions de production pour ainsi dire, et le souci de la méthode) qu’il promeut. (Je ne suis pas, soit dit en passant, persuadé qu’une théorie unificatoire à partir du travail psychanalytique doive forcément ressembler à un psychologie ou à une théorie du “fonctionnement” de l’esprit. Mais laissons cela pour le moment). Et chez Bion, l’impression d’assister à un work in progress, ou chez Lacan, l’importance de l’enseignement oral, et chez les deux la défiance envers la « poubellication » et la « public-ation ». La reprise et la révision des éléments psychanalytiques par les auteurs constituent la règle de ce type de spéculation : et, parce qu’un nouveau patient se présente, ou une nouvelle séance, le matériau que l’on soumet à l’examen psychanalytique est la source de l’impulsion qui nous oblige à travailler à nouveau les modèles et les concepts dont on dispose. Chaque fait digne d’intérêt se pose d’abord à titre d’hypothèse (et les élaborations et constructions qui s’ensuivent gardent de ce statut initial hypothétique un caractère conjectural — autrement dit, l’objectivité demeure un enjeu, et d’abord un enjeu de méthode, qui se voit par exemple dans le soin qu’on prend à la constitution de séries ou de modèles). Ce dernier point est à situer conflictuellement face à la tentation (difficilement répressible) de considérer au contraire d’emblée les faits comme des preuves ou des confirmations. Cette “attitude” souhaitable dans l’analyse peut à mon avis être applicable à titre d’attitude également souhaitable chez les lecteurs de Bion. Patience donc, et apprendre à tolérer de continuer à penser sous la menace du chaos, dans une atmosphère de rivalité explicite ou lantente et soumis au registre des conjectures et de l’hypohèse.

Le tryptique bionien ne doit pas être lu comme l’exposé systématique d’une pensée constituée, déjà pensée. Mais les traces d’une réélaboration incessante des outils de pensée et de la modification délibérément réitérée des perspectives (selon un usage préconisé de la grille) : Bion écrit ses livres en somme comme il préconise d‘écouter les patients. Il vaudrait mieux les lire non pas en vue d’acquérir un savoir, mais comme un exercice prophylactique, propre à favoriser l’apprentissage par expérience (de l’analyste au travail d’abord, et plus si affinité).

Cet ouvrage n’entend pas avancer de nouvelles théories psychanalytiques, mais formuler une méthode d’approche critique de la pratique psychanalyse. Par analogie avec le travail de l’artiste ou du mathématicien, je propose de définir le travail psychanalytique comme la transformation d’une réalisation (l’expérience psychanalytique réelle) en une interprétation ou en une série d’interprétations. (Transformations, trad. F. Robert p. 13, c’est moi qui souligne)

Toute une littérature d’obédience bionienne (et même plusieurs « dictionnaires »), notamment en langue anglaise, tente de remettre de l’ordre dans cet apparent chaos. Il me semble que cette entreprise, qui, je dois l’avouer, dépasse souvent les capacités de mon entendement (il me semble parfois qu’on y comprend fort bien ce que je suis incapable de comprendre), résulte avant tout de la lutte envers les sentiments d’insécurité et de précarité que procure inévitablement la lecture des textes, et par extension, s’inscrit à la fois au registre de la fuite devant le doute et l’incertitude (p.145), et à celui de l’angoisse suscitée par le sentiment de solitude, qu’induisent l’exercice de l’activité analytique :

« l’analyste exerce un métier solitaire, qu’il n’a d’autre compagnon que le patient et que le patient, par définition, est un compagnon peu sûr.» (2T, p.156)

C’est ici qu’il faudrait prendre au sérieux (par delà la formule de Donald Meltzer livrée dans un entretien à la Revue belge de psychanalyse (36, 2000) : “Réflexion Faite est un morceau d’auto-dérision féroce, devenu un terrain propice à la création d’un culte ; étant donné son comportement, Bion ne pouvait s’en prendre qu‘à lui-même.” ) ce que Bion n’aura de cesse de rappeler explicitement, mais mieux encore de manifester par son attitude invariablement désarmante dans ses séminaires : « Je ne vous demande pas d‘être bionien » (cf. les paradoxes soulignés par Jonathan Lear dans Therapeutic Action: An Earnest Plea for Irony (Karnac Books, 2003) au sujet d’une attitude semblable chez Hans Loewald). Ce qu’il écrit sur l’usage de la grille, et le destin déconcertant de cet outil dans les dernières publications, notamment dans ses dernières «interventions» (plutôt qu’ « enseignement ») orales, puisque de la grille il n’est quasiment plus question, confirment qu’utiliser la grille à la manière d’une théorie unificatoire, ou même comme une taxonomie figée serait un contre-sens : les éléments de psychanalyse ne sont pas des taxons, mais liés entre eux de manière dynamique comme chez Aristote la puissance et l’acte, la matière et la forme, ou, en langage bionien, comme la préconception et la réalisation, ou le contenant et le contenu (♀♂ ) ou Sp <=> D. La grille doit susciter plus de souplesse dans l’analyse, inciter à penser à de nouveaux frais ce qu’on croyait une bonne fois pour toutes inscrit à tel ou tel niveau de l‘élaboration, enrichir les constructions, garder en permanence sous les yeux la possibilité que ce que nous croyons être un facteur de croissance risque toujours d‘être aussi le moyen de mettre un terme à toute transformation analytique (et relever de la colonne 2). Et surtout, elle replace nos outils dans la perspective de l’usage : on peut faire de ces outils des usages variés et inattendus — comme dans l’atelier de l’artiste moderne et contemporain, au contraire de l’atelier traditionnel, à tel outil n’est plus attaché un usage approprié, constant et figé : l’outil lui-même peut devenir matériau — il faut donc s’attendre à être étonné. Mieux vaut l’investir, cette grille, comme une matrice conceptuelle, un facteur instigateur de croissance et de créativité, ou tout bonnement, mais cela revient au même, comme un moyen de noter les transformations de l’appareil psychique de l’analyste au fil des séances, ou encore comme un outil destiné à améliorer la souplesse et la perspicacité analytiques et dont la finalité serait alors de nous apprendre à regarder au bon endroit. Le livre lui-même, et la théorie des transformations qu’il suggère, peut-être lu, d’une manière qui ne peut que rappeler la philosophie de Wittgenstein, comme une thérapie, destinée à « diminuer les infirmités du psychanalyste qui étudie les infirmités similaires chez le patient ». Pour ce qui est de la question du supposé abandon de la grille par le dernier Bion, je vous renverrais à la longue postface géniale de P.H.C. aux articles publiés sous le titre La Preuve & autres textes, Articles réunis par Francesca Bion, Postface Pierre-Henri Castel, éd. d’Ithaque, 2007.

Est-ce à dire que Bion serait le représentant post-moderne de la psychanalyse, délibérément relativiste, pragmatique ? On en tiendrait la preuve par exemple en considérant la manière dont il admet la variabilité des modèles, ou le fait de dégrader de savantes théories à des modèles saisis dans l’immanence de la séance, en les reconduisant donc à un certain usage (indiqués par les colonnes de la grille), ou bien le peu de cas qu’il fait des concepts qu’il emprunte à ces prédécesseurs, sans se sentir obligé d’adopter les théories globales qui sous-tendent ces concepts, ou encore la liberté qu’il prend avec les théories psychanalytiques, philosophiques, scientifiques, les réduisant souvent à des pattern, des motifs, des mythes, les transformant sans vergogne. Il y a chez Bion une positivité de la conjecture, de l’approximation, de la probabilité, qui devrait nous inciter à nous méfier de nos tendances à les rejeter comme rejetons de l’erreur et de la fausseté. Car si nos théories sont marqués au sceau de la conjecture, il faut aussi penser que les réalisations sont des approximations de la théorie (: des interprétations, cf. Second Thoughts, p. 134, éd. anglaise) (Ce n’est pas parce que la psychanalyse n’est pas, ou n’est pas encore, une science — et il faudrait là décrire la conception de la science à laquelle on se réfère en disant cela ! — que tout est à jeter ! Mieux vaut une conjecture soigneusement élaborée dans l’expérience et scrupuleusement établie par la méthode, qu’un style pseudo-scientifique appliqué à de soi-disant phénomènes soi-disant observés, ou pas de science du tout).

À l’inverse, devrait-on mettre sur le compte d’un mysticisme suspect l’insistance, notamment dans transformations (et de manière encore plus vive dans Attention and Interpretation), sur “O”, sur le fait que ce à quoi l’analyste a affaire ne manque pas d‘être tout à fait réel, bien que nous ne puissions l’atteindre au bout du compte que dans le “devenir” (“être O”, Transformations, p.160), une transformation au sens plein du terme, en devenant O ? Que penser d’un texte comme celui-là :

Ma théorie semblerait supposer qu’il existe un abîme entre les phénomènes et la chose en soi, et rien de ce que j’ai dit n’est incompatible avec Platon, Kant, Berkeley, Freud et Klein (pour ne nommer que ceux là) qui ont montré combien ils étaient convaincus qu’un voile d’illusion nous sépare de la réalité. Certains croient consciemment que ce voile d’illusion est une protection contre une vérité qui est essentielle à la survie de l’humanité ; le reste d’entre nous le croyons inconsciemment, mais avec non moins de fermeté. Même ceux qui tiennent une telle vue pour erronée et la vérité pour essentielle n’en considèrent pas moins que l’abîme ne peut être comblé, parce que la nature de l‘être humain interdit de connaître ce qui se situe au-delà des phénomènes, autrement que par conjecture. Seuls les mystiques doivent être exclus de cette croyance partagée en l’inaccessibilité de de la réalité absolue. Leur incapacité à s’exprimer au moyen du langage ordinaire, de l’art ou de la musique, vient de ce que ces différents modes de communication constituent des transformations, que les transformations traitent des phénomènes et que les phénomènes ne sont traités qu’en étant connus, aimés ou haïs : K, L ou H. (Transformations, p. 166, trad. F. Robert)

Et c’est là qu’il faut souligner ce qui me semble fondamental dans l’empirisme bionien : certes il prend comme point de départ, en bon philosophe anglophone, une position sceptique « à la Hume », et la question de l’expérience (« Learning from experience »), comme dans toute la tradition philosophique « analytique », constitue un problème en soi, est au premier plan de la réflexion, mais il ne cesse d’affirmer des choses comme : l’angoisse est réelle. L’intuition (intuit, cf. P.H. Castel sur ce point) donne (éventuellement un) accès au réel. L’angoisse si elle n’est pas l’objet d’une perception sensorielle, n’en demeure pas moins une chose réelle. D’où la nécessité de poser d’abord (à titre de préconception initiale) le caractère irréductiblement singulier de l’expérience analytique. Là où un autre dirait “l’inconscient” (comme pour désigner un niveau spécial d’intelligibilité ou de réalité, ou “la chose en soi”), Bion dit “O” (ou “l’infini”, cf. Castel à nouveau) — pour le dire encore autrement : il y a un moment (qui sans doute résiste à toute transformation verbale) où les transformations (L, H, K etc.) s’approchent de l’imminence d‘être O, où toute autre alternative s’efface devant cette perspective : l’entropie tombe à zéro. La tonalité si spéciale de la pensée de Bion me paraît précisément tenir de ce qu’il essaie de penser cette imminence, de se situer autant qu’il est humainement possible (dans le cadre d’une séance ou d’une communication verbale ou de n’importe quelle transformation verbale) dans cet élément de l’imminence d‘être O (à l’aube donc, toujours, d’un changement catastrophique). Les modèles topiques tendent à favoriser au contraire un sentiment d’ordre, de rangement, et d’une irénique éternité. D’où ce sentiment que, chez Bion, ce qu’il peut concéder au type de modélisation topique est en permanence bombardé et percé de pensées vivantes, subversives (subvertissant le modèle), porteuses de conflits et annonciatrices de catastrophes.

Bion, de mon point de vue, remet la psychanalyse là où elle devrait être d’abord : du coté de la raison pratique, de « penser-(des pensées)-dans-le-feu-de-l’-action » (si je puis dire) plutôt que de la métapsychologie ou des théories du fonctionnement psychique (voire d’une nouvelle métaphysique de l’inconscient comme on semble le proclamer de nos jours). Du coup, psychologiser Bion, comme s’y emploie certains lecteurs ou praticiens, c’est commettre un contre-sens et rater l’essentiel de son apport.

3. les « descriptions » cliniques

Les patients, omniprésents dans Transformations sont désignés par A, B ou C. Et nous ignorons s’ils sont grands, petits, leur sexe, s’ils sont mariés ou pas, s’ils ont des enfants, et quel est leur âge, leur condition sociale, etc. L’anamnèse est tout à fait absente des « descriptions » cliniques dans la majeure partie de l’oeuvre de Bion, y compris dans les séminaires de supervision.

A « raconte les difficultés qu’il rencontre dans son travail ». Quelques pages plus loin, Bion parle à son sujet de meurtre et de parasitisme. Un autre (évoqué dans —Attention and Interpretation — ) vient de recevoir la visite du laitier. Une forme bizarre finit par émerger : NO ICE CREAM ! En vérité, et pas seulement pour des raisons de confidentialité, A, B et C sont le résultat d’une sorte de synthèse, ou plutôt la condensation d’une série d’observations psychanalytiques : “Pour des raisons de discrétion, les références à un matériel clinique réel seront peu nombreuses et empruntées à différents cas, mais je ne pense pas que cela nuise à l’intérêt de la discussion “(Transformations, p.63). Ce que nous lisons n’a rien de commun avec les inévitables vignettes cliniques qui ponctuent un certain genre de communications psychanalytiques. Je reviendrais sur ce point plus longuement dans un travail ultérieur. Dans les commentaires sur ses articles antérieures, publiés à la fin du volume Second Thoughts, Bion fait un sort à ces présentations cliniques :

La description du dernier paragraphe 19 ou de l’ensemble de 20 [il se réfère ici au texte de 1950 :

« The Imaginary Twin »] ne permet pas au lecteur de faire le départ dans mon compte rendu entre ce qui relève d’une intuition directe de ce qui se joue dans la séance et de ce qui relève d’une présentation de faits choisis. L’analyste doit discerner le motif sous-jacent d’une analyse au moyen d’un processus de sélection et de discrimination. Si le compte rendu consiste en une sélection de faits destinée à montrer la justesse de la sélection originale, il est clair qu’il n’a aucune valeur. La discrimination et la sélection de l’auteur ne constitueront une méthode de représentation légitime que si l’expérience originale est une évolution authentique d’une réalisation analytique, c’est-à-dire le précipité d’une cohérence au moyen d’un « fait choisi ». (2T p. 149 trad. Robert)

Bien des erreurs pourraient être évitées si, déjà, les analystes considéraient les soi-disant comptes rendus d’expériences analytiques comme des « modèles » comparables aux modèles des scientifiques. (…) La méthode scientifique de la psychanalyse devrait s’appliquer à ses propres défauts de communication. Cette dernière est ou bien significative mais inappropriée à une expérience non sensorielle ou bien si « abstraite » qu’elle simule mais ne représente pas une expérience non sensorielle. Nous semblons n’avoir d’autre choix qu’entre une inexactitude pittoresque et le jargon. (p. 178, trad. Robert)

Je crois qu’un des aspects désarmants du texte bionien, c’est qu’il constitue une tentative pour communiquer (transformer verbalement pour un autre) une expérience en s’efforçant de faire partager ce qui dans cette expérience relève de ce qu’on pourrait appeler : le feu de l’action, ou de ce que j’appelais plus haut : l’imminence (d’un changement catastrophique) ou encore : ce qui est-train-de-se-passer là, qui tend vers O, cette pensée en train de devenir une action, etc. Tout le problème largement développé dans les commentaires au 2T, c’est que cette communication vise à faire partager quelque chose en l’absence de la chose. D’où le caractère désespérant de toute communication après-coup : on y perd non seulement l’arrière-plan émotionnel, mais on y est surtout confronté aux déformations inévitables, lesquelles ne tiennent pas tant au caractère inadéquat du langage, mais plutôt à la complexité du contexte de publicité (il est très difficile de faire abstraction des attentes du groupe, de la prégnance des préconceptions : le jeu de langage de la publication tend à imposer ses propres règles, lesquelles exercent un pouvoir d’attraction et de déformation, auquel s’ajoute évidemment l’absence de la chose, et les déformations dues à la mémoire, donc au contre-transfert pour dire vite). Ce qui la distingue de l’interprétation en séance, qui verbalise la chose en présence de cette chose (la difficulté se manifeste alors dans l’intelligibilité de l’interprétation et sa mutativité).

Bion, à plusieurs reprises dans son oeuvre ou ses communication orales, raconte comment, lorsqu’il était officier pendant la première guerre mondiale, chargé de diriger quelques soldats et un char d’assaut, il avait été confronté à une telle situation d’urgence : dans le feu de l’action, envahi par un sentiment de peur panique, un sentiment de chaos généralisé, il lui fallait malgré tout satisfaire aux exigences de sa fonction, et continuer de donner des ordres, de prendre les décisions nécessaires, bref, persévérer dans la tâche qui lui incombait et continuer d’exercer sa raison (pratique). Ainsi dans l’analyse, pris dans le feu d’action et submergé émotionnellement, cerné de toutes parts par la mémoire, le désir et la compréhension, les attentes du groupe, de la civilisation, l’analyste doit tenir bon et continuer d’analyser.

Il n’est pas sans conséquence que cette histoire, si importante chez Bion, s’inscrive dans un conflit (à la fois mondial et très localisé). L’officier se trouve partagé entre deux « méthodes » concurrentes : prendre la fuite et agir selon des raisons (penser malgré tout). Je compte développer ce modèle de la rivalité des méthodes, ou du conflit des théories, dans d’autres travaux (on en aura déjà une première approche exploratoire sur cette page ). Elle est omniprésente dans Transformations.

4. La culture de Bion

Une autre difficulté rencontrée à la lecture de Bion, notamment pour les lecteurs francophones, tient au background « culturel », au sens large, de l’auteur. Il est frappant de constater à quel point les « sources » philosophiques et les centres d’intérêt respectifs des deux grands penseurs des années 50-70 en psychanalyse, Bion et Lacan, sont différents. Je voudrais donner dans la brève bibliographie qui suit quelques pistes pour mesurer cet écart.

Quand on examine les citations et références qui nourrissent le texte bionien, on est frappé par les aspects suivants :

4.1 La relative parcimonie des références faites à ses prédécesseurs

Freud demeure sans doute le psychanalyste le plus cité, et ce, particulièrement pour un texte : « Formulations sur les deux principes du fonctionnement psychique » (1911). Ce que Bion fait de l’article de Freud, déjà extrêmement dense, est assez fabuleux : on peut y trouver en germe l’essentiel des colonnes et des lignes de la grille, et les sources de ce texte crucial (et aussi dense et concis que celui de Freud) chez Bion qu’est « A theory of thinking ». Évidemment, l’héritage freudien chez Bion va bien au-delà de tel ou tel texte (et touche l’essentiel, l’arrière-plan oedipien, la vie pulsionnelle, le pouvoir du négatif, etc..).

La relation qu’il entretient avec Mélanie Klein et le groupe kleinien, notamment Hanna Segal et Herbert Rosenfeld (analyse de 8 ans avec M. Klein, participation aux discussions de la Société Britannique de psychanalyse, travail à la Tavistock Clinic, etc) marque évidemment sa pensée en profondeur. Les concepts kleiniens d’identification projective, de positions schizo-paranoïde et dépressive, font bien plus que témoigner d’un ancrage scholastique : soumis à des transformations de grande ampleur, ils deviennent méconnaissables (comme en témoigne par exemple un ouvrage comme le dictionnaire de la pensée kleinienne de Robert D. Hinshelwood (trad. française PUF 2000) qui, à mon sens, tente de manière assez discutable de kleiniser Bion ou de bioniser Klein.) « A theory of thinking » marque de mon point de vue une sorte de rupture émancipatoire vis-à-vis de la fidélité aux vocabulaires du groupe kleinien.

L’article d’Hanna Segal, « Notes on symbol formation » (1957) me paraît être une lecture indispensable avant d’aborder l‘étude de « A theory of thinking » (article qui constitue la porte d’entrée obligatoire à la grande trilogie « psychotique et spéculative » de Bion).

Ferenczi n’est quasiment jamais cité (l’absence de citation explicite à Ferenczi est tout à fait générale dans ces années là et ne se limite pas à Bion). Winnicott non plus. Cela ne signifie pas qu’il ne les ait pas lus (et il connaissait évidemment Winnicott en chair et en os). Sa manière d’approcher la clinique, et notamment cette vision de la solitude irrévocable de l’analyste, dont le seul collaborateur, « bien peu fiable », est le patient, me rappelle bien souvent ces deux prédécesseurs.

Bion ne cite jamais Lacan : l’a-t-il lu ? On a pu écrire que la conférence sur l’arrogance, prononcée lors d’une de ses rares interventions publiques sur le sol français, au XXème congrès de l’Association Psychanalytique Internationale (1957) s’adressait de manière ironique , a-t-on suggéré, aux psychanalystes français, alors en conflit ouvert autour du « cas » Lacan. Je crains que ça n’aille pas plus loin (et d’ailleurs, il est probable que Lacan n’ait pas lu de son côté grand chose de Bion, excepté quelques notations relatives à ses premiers travaux sur les groupes, lesquels avait favorablement impressionné Lacan et qui ne seraient pas sans avoir servi à l‘élaboration des groupes qu’il tentera d’organiser par la suite. Voir notamment l’article « La Psychiatrie anglaise et la guerre », L’Évolution Psychiatrique, 1947, fascicule III, pp. 293-312).

Bion n’est pas un commentateur. Il est frappant de constater que dans son oeuvre, on n’y trouve aucun texte de la forme « on freud ‘s theory of etc », « on klein’s theory of » chacune de ces références devrait être considérée comme un motif, un pattern (on songera aux motifs dans le tapis chez Wittgenstein, ou aux patterns rythmiques et/ou mélodiques avec lesquels composent de nombreux musiciens contemporains).

Il n’y a aucun problème à reconnaître sa dette envers les travaux de ses prédecesseurs, à condition que ceux-ci soient exclus de l’esprit de l’analyste quand il travaille avec un analysant. (2T, p. 172)

4.2. Sources en philosophie

Bion s’intéresse à ce qu’on pourrait appeler la philosophie de la connaissance classique, de Platon à Kant, ainsi qu‘à la philosophie des sciences. Il ne se réfère que très peu à l’idéalisme allemand post-kantien, Hegel ou Nietzsche, et semble ignorer la phénoménologie de Hüsserl à Heidegger. L’article de Victor L. Schermer, « Building on ‘O’, Bion and Epistemology », publié dans le volume Building on Bion Roots, Jessica Kingsley Publishers, 2003 (p. 226-253), donne un bon aperçu du rapport de Bion à la philosophie (sous trois angles : Kant, le positivisme logique et le mysticisme)

La philosophie constitue une porte d’entrée à la formation psychanalytique :

(…) L’expérience qu’a l’analyste des problèmes philosophiques est si réelle qu’il a souvent une meilleure appréhension de la nécessité d’une formation philosophique que le philosophe professionnel. La formation philosophique universitaire et l’expérience psychanalytique réelle sont proches l’une de l’autre ; mais leur prise en compte réciproque n’est pas aussi fréquente ni aussi fructueuse qu’on pourrait l’espérer. (2T, p.170)

Les lecteurs que ce point intéresse apprécieront en lisant notamment le recueil de notes choisies par Bion et publiées sous le titre Cogitations, l’ampleur de cette culture philosophique et la manière dont elle nourrit sa créativité analytique.

Je liste ci-dessous les auteurs les plus souvent cités chez Bion : Les classiques : Platon et Aristote, Pascal (infini), Bacon, Descartes, Berkeley, Hume (la conjonction constante), Condillac, Kant, (notamment « la chose en soi » et : « les intuitions sans les concepts sont aveugles ; les concepts sans intuition sont vides » formule dont Bion va se servir pour traduire en quelque sorte la dynamique des relations au sein de la grille : contenant/contenu, préconception et réalisation, pensée en l’absence de la chose, etc.)

Pour l‘épistémologie et la philosophie des sciences : Newton, Whitehead + Russel (Principia Mathematica), Poincaré (dont les essais les plus philosophiques constituent une source d’inspiraton majeure chez Bion, notamment Science et Méthode (1908), à travers les thèmes suivants : la place de l’imaginaire dans l’invention scientifique, les premières théories de la relativité, la positivité de la dimension conjecturale et de l’approximation dans la recherche scientifique dans la méthode — on sait l’importance du concept de « fait choisi » chez Bion, l’intérêt pour le phénomène fortuit, etc.), Popper, Quine, Heisenberg, Braithwaithe, et le méconnu Ian T. Ramsey (évêque anglican contemporain de Bion, dont la série de (3) conférences Model and Mystery, publiées en 1962, m’a paru une source importante d’inspiration pour Bion, bien au-delà du simple emprunt de l’expression « disclodure model», mais je parlerai de cela une autre fois).

(Il faudrait aussi noter l’omniprésence des poètes dans ses textes, à commencer par Milton et Shakespeare, et tout un art de la citation. L‘énoncé poétique vient servir non seulement de soutien et de tremplin pour la pensée, mais constitue une forme de transformation verbale (alternative) que Bion tient en très haute estime et auquel, d’une certaine manière, A Memoir of the Future rend hommage.)

Nous sommes donc assez loin de la culture des psychanalystes francophones, du moins des contemporains de Bion outre-manche. Plus encore que cette liste de noms, je crois que l’ambiance générale des textes de Bion, et notamment le type de problèmes épistémologiques et méthodologiques qu’il se pose, sans parler de la manière et du style, bien dans la lignée d’une certaine philosophie post-analytique de langue anglaise (ce qu’il appelle sans doute la « philosophie universitaire » dans le texte cité ci-dessus, à Oxford notamment), ont contribué à la méconnaissance, voire l’ignorance, surtout dans les milieux lacaniens, qui entourent son oeuvre en France.

L'Indépendance du psychanalyste

(version d’un texte destiné à, paraître éventuellement ailleurs / et une forme d’introduction à la lecture des séminaires de Bion. Vous pouvez lire aussi la version PDF )

La traduction et la publication par les Éditions Ithaque des Séminaires donnés par Bion à la Tavistock Clinic à l’occasion de ses passages à Londres (1) , permet aujourd’hui au public francophone de disposer de la quasi totalité des textes et enregistrements de l’auteur de Transformations (2) . Les écrits qu’on range généralement dans la dernière période de Bion, durant laquelle il quitte la présidence de l’association Britannique de Psychanalyse et s’installe à Los Angeles, période qui succède à l’effort théorique et spéculatif des années 603, adoptent la forme de séminaires, prodigués principalement sur le continent américain (Brésil, Argentine et États-Unis) et en Europe (Italie, Angleterre), de travaux autobiographiques, d’articles brefs (4), et, culminent avec cette oeuvre imposante et intrigante, les trois livres de A Memoir of the Future[].

Il est frappant de constater le fait, qu’au moment même où les concepts présentés par Bion dans les années 606 commencent à circuler dans la communauté psychanalytique, leur auteur semble, dans la dernière décennie de son travail littéraire, refuser d’en consolider l’usage, n’en faisant mention qu’incidemment. C’est notamment vrai dans les séminaires : on sent dans les questions posées par les auditeurs de Bion une attente pour ainsi dire théorique, on lui réclame avec plus ou moins d’avidité des éclaircissements sur ses thèses antérieures, mais nul exposé didactique ne vient répondre à cette demande, cette privation suscitant ou bien l’incompréhension la plus totale ou bien une vague empathie (au gré des publics).

Par conséquent, comme le soulignent les auteurs de la préface, Angela et José Luis Goyena, parler des séminaires de Bion s’avère une tâche quasiment impossible : non pas seulement en raison du caractère quasiment improvisé des propos tenus par le psychanalyste anglais, toujours à l’affût des pensées sauvages en attente de penseurs qui pourraient être « attrapées » et développées lors de ces séances, mais parce qu’il y est surtout question de nous prévenir de succomber à la tentation d’une synthèse didactique, sécurisante et pour tout dire : sclérosante7. Plus que partout ailleurs, dans les séminaires – et celui là ne déroge pas à la règle –, Bion prend le contre-pied des pratiques trop souvent en usage dans les institutions psychanalytiques, où même ce qui se présente sous le nom de séminaire clinique, manière élégante de dire qu’on ne s’y contentera pas de commenter tel ou tel de ses prédécesseurs, finit par ressembler parfois à une glose collective autour d’un passage de Freud, de Klein ou de Lacan8.

Dans l’œuvre de Bion, les séminaires s’inscrivent plutôt dans la lignée des remarques finales du volume Réflexion Faite9, et les séances retranscrites figurent autant de petites bombes que Bion se plaisaient à lâcher ici et là, à destination de ses collègues. Les textes publiés dans le volume Bion à la Tavistock reprennent la plupart des thèmes abordés dans les séminaires tenus à Sao Paulo, New York et Rome, à l’exception peut-être de la séance du 5 juillet 1978, au cours de laquelle Bion donne à voir comment un changement de vertex peut désaturer une situation psychanalytique figée, et de celle du 27 mars 1979 à la suite d’un hiver où l’Angleterre est paralysé par des grèves générales, qui fournit l’occasion de remarques percutantes sur ce qu’on pourrait appeler « la politique de la psychanalyse » et d’une critique en règle des institutions psychanalytiques.

L’effet déroutant que procure la lecture de ces transcriptions, notamment pour les lecteurs non familiers du style et de la manière de Bion, me paraît tout à fait délibéré. Non pas que Bion se contente de céder au doux plaisir de la transgression, mais parce que la psychanalyse constitue, dans la pratique bionienne, un outil de production et de promotion de l’incertitude. Les séminaires, dans cette perspective, apparaissent comme des séances destinées à éprouver les mauvaises habitudes mentales de l’analyste10, afin d’accroître sa vigilance à l‘égard des dangers et des pièges qu’il ne manquera pas de rencontrer11. Ils s’adressent avant tout au psychanalyste en activité, qui sera demain plongé dans le feu de l’action en accueillant ses patients, et gagnent à être lus aujourd’hui dans un but thérapeutique12, ce que Bion explicite avec son ironie coutumière en évoquant la névrose professionnelle de l’analyste13.

Le péril qui menace l’analyste, perdre de vue l’inconnu, se rabattre sur le déjà connu, le déjà pensé, n’est pas seulement dû à la nature mortifiante de l’institution. Plus sournoise sans doute est l’influence de notre bureaucratie interne, notre propension à prévenir l’intrusion de toute pensée nouvelle. Une des clés des textes bioniens, c’est l’analogie qui peut être déployée entre le fonctionnement du groupe social (par exemple l’institution), du petit groupe (par exemple la réunion d’analystes ou le groupe de parole), de ce groupe à deux qu’est la séance d’analyse, et du groupe qui s’agite dans l’esprit de l’analyste, dont Bion donne dans Un Mémoire du Temps à Venir une évocation hallucinée. À chacun de ces niveaux, dans la tension entre socialisme et narcissime pour reprendre la terminologie des Cogitations14, la tentation du conformisme et du mimétisme menace et nous éloigne de la perception des éléments réellement significatifs. Le placage de théories sans égards pour les faits devient le recours le plus rapide quand se fait sentir l’angoisse de l’incertitude : « Gardons-nous donc de penser que nous écoutons « la chose réelle » quand en vérité nous n‘écoutons que les scories de la psychanalyse ».15

Il est difficile d‘échapper à ces écueils, d’une part en raison du besoin de sécurité que nous pensons combler en nous pliant aux règles de tel ou tel groupe, mais également, d’autre part, parce qu’il nous est demandé de tolérer, plus que dans toute autre discipline sans doute, un chaos que seuls de rares moments d’illumination pourront éclairer. Or, la psychanalyse devrait se consacrer à l’exploration de l’inconnu, dont elle constitue un instrument privilégié, afin de faire émerger au sein de cette épaisseur saturée de croyances, de théories, de préconceptions, une forme nouvelle, originale, produit de la rencontre entre l’analyste et le patient, à partir de laquelle est susceptible de s’ouvrir un espace pour la croissance et le devenir16. Il nous faut assumer que le registre psychanalytique propre, sa valeur épistémologique si l’on veut – Bion n’a cessé depuis Réflexion Faite de le postuler –, soit celui de la probabilité, de la conjecture rationnelle, les raisons spéculatives et les imaginations spéculatives17.

Dès lors, ce que nous avons tendance à traiter chez Bion comme des théories, notamment les passages les plus spéculatifs des séminaires, devrait plutôt être entendu et utilisé à titre de modèle, ce qu’il nomme dans Réflexion faite, « modèle de divulgation »18. Ces modèles, que Bion emprunte aussi bien aux sciences physiques et aux sciences du vivant, qu‘à la poésie, à la musique et à la peinture, ne sont pas seulement des métaphores se substituant sur la foi d’une analogie aux faits, mais fonctionnent surtout comme des matrices de suggestions pour les pensées à venir, sont dotés de potentialités d’expansion, propres à favoriser la spéculation et la conjecture, et, en amont, viennent perturber les habitudes mentales, dissuadent d’emprunter les voies balisées par les thèses des prédécesseurs, lesquelles thèses tendent à fonctionner comme des paramnésies19 et font obstacle à la croissance. Dans les derniers séminaires, la récurrence des références à l’embryologie, et l’usage que fait Bion des apports de cette discipline, pourraient tromper le lecteur en le laissant supposer qu’il s’agit là d’une nouvelle théorie psychanalytique du pré-natal, ou d’un retour aux thèses concernant le traumatisme de la naissance. Je pense au contraire que ces « aventures spéculatives »20 ne sont pas dénués d’ironie, et vise plutôt à nous convaincre de notre peu d’aptitude à la connaissance et à la vérité, en montrant comment nous ne sommes finalement pas beaucoup mieux appareillés aux objets qu’un embryon, ou bien que l’appareil psychique se comporte le plus souvent comme une appareil digestif : le point d’application de ces modèles n’en demeure pas moins la séance psychanalytique elle-même, au cours de laquelle il est peu probable que nous accueillions un embryon.

Nous courrons le risque de refuser notre situation périlleuse, de quitter le bord du précipice21 près duquel nous nous tenons immanquablement, séduits et entraînés par l’effet sidérant de nos formulations verbales, de nos pensées apprivoisées. Les séminaires de Bion eux mêmes sont tout entier traversés par ce paradoxe : chaque idée rendue publique créée une nouvelle césure, chaque théorie devient immédiatement une barrière. C’est à mon avis la raison pour laquelle, en dépit des attentes de ses collègues, Bion semble n’accorder à ses propres élaborations conceptuelles qu’un intérêt mineur, et, plutôt que de les cristalliser dans des définitions explicites, se contente au contraire d‘évocations vagues22.

À l’heure où des représentants plus ou moins officieux de la psychanalyse déploient une énergie formidable à composer des apologies, des hommages ou des dictionnaires spécialisés, Bion nous invite à revenir au cœur du métier si j’ose dire : la séance, et son corolaire, la solitude, que seul vient troubler l’unique compagnon sur lequel nous puissions compter, le patient, notre collaborateur le plus précieux, quoique, ajoutait-il dans Réflexion faite, « bien peu fiable »23. Le reste, les bruits qui se pressent autour du cabinet du praticien, et ne manquent pas de pénétrer à l’intérieur, tout ce que les séminaires à la Tavistock désignent sous le nom d’ouïe-dire24, ne vaut pas grand chose pour la conduite de l’analyse proprement dite.

Bion, bien qu’il ait occupé la présidence de l’association britannique de psychanalyse, passe à raison pour une figure exemplaire de psychanalyste indépendant. Dans le monde psychanalytique, où l’adhésion à un groupe ou à une association de pairs se pose, historiquement d’une part, et pour chaque analyste d’autre part, comme une question à laquelle il est impossible de se soustraire25, l’indépendance se mesure à la distance qu’on instaure vis-à-vis des groupes et des théories dont ces groupes sont porteurs. Au même titre que la souplesse mentale qui permet de changer de vertex, et qui suppose souvent la capacité de prendre le contre-pied des modèles classiques, l’effort pour se doter en toute indépendance d’un certain stock d’images, de modèles, et d’un vocabulaire personnel26, et l’esprit d’autonomie dont l’analyste fera preuve en adoptant pour lui-même un ensemble de règles compatibles avec ce qu’il est en mesure de tolérer27, constituent autant de libertés que Bion nous invite à prendre, dans la mesure où, plongé dans le feu de l’action, réellement engagé avec son patient dans l’aventure de la séance, l’analyste ne saurait se soustraire à sa solitude à laquelle il est de facto condamné. Cette dernière affirmation, par sa radicalité, procure forcément de l’angoisse, mais elle pourrait être inscrite au fronton de chaque école qui prétend former des psychanalystes : entendue ainsi, l’indépendance de l’analyste, plutôt qu’une exception, devrait être la règle.

1 W. R. Bion, Bion à la Tavistock, textes établis par Francesca Bion, Préface de Angela Goyena et José Luis Goyena, traduction par Ana de Stal, Éditions Ithaque, Paris 2010. À l‘époque de ces séminaires, Bion vit et travaille depuis 1967 en Californie mais intervient ponctuellement en Europe. Les simples référence à la pagination dans les notes qui suivent se réfèrent à cette édition. Les références aux autres textes bioniens seront indiquées.

2 Et ce, au moment où les Éditions Karnac Books s’apprêtent à publier le premier volume des œuvres complètes : http://www.karnacbooks.com/Product.asp?PID=27801&MATCH=1.

3 Marquée notamment par le tryptique : Aux sources de l’expérience, Éléments de psychanalyse, Transformations : Passage de l’apprentissage à la croissance, tous traduits aux PUF.

4 Voir par exemple le volume publié aux éditions Ithaque : La Preuve et autres textes, en 2007, et l’importante postface de Pierre-Henri Castel.

5 dont Jacquelyne Poulain-Colombier a donné récemment une traduction : Un Mémoire du Temps à Venir, Éditions du Hublot, Larmor-Plage 2010.

6 On peut citer, parmi ceux qui ont fait fortune dans la littérature postérieure : l’identification projective (dans sa révision bionienne), la Fonction Alpha, les couples contenu/contenant, position dépressive/position schizo-paranoïde, préconception/réalisation, les transformations, le changement catastrophique, les liens L, H et K, la grille, etc.

7 Je ne suis pas sûr que les auteurs de l’introduction échappent finalement aux écueils dont ils font état : leur choix d‘établir des ponts entre les œuvres passées de Bion et les thématiques abordées dans ces séminaires aboutit finalement à une sorte de présentation générale des supposés grands concepts bioniens, du moins ceux dont la postérité a prétendu faire usage, l’identification projective, la rêverie et l’intuit, les liens L, H, K, la grille, et le changement catastrophique. On peut aisément montrer que, dans la plupart des séminaires, les concepts de la période spéculatives sont amenés sur le terrain de la discussion uniquement à l’occasion d’une question de l’auditoire. Il est très rare que Bion se réfère spontanément à ses propres concepts : il prend me semble-t-il un soin très particulier à éviter que ces outils de pensée dégénèrent au rang d’idoles théoriques de la psychanalyse, s’abîment dans un usage qu’il n’hésite pas à qualifier de « jargon ». La critique de l’establishment, y compris de cette establishment de l’intérieur, dont il les préfaciers font mention in fine, constitue le thème sur lequel j’ai choisi de mettre l’accent dans ma présentation, dans la mesure où il me semble le plus développé et le plus caractéristique des derniers séminaires bioniens. C’est également à mon sens, un des aspects de la pensée de Bion qui pourrait être le plus actuel, ou qui devrait l‘être.

8 « Plus pénible encore (parce qu’en apparence un peu plus sensée), c’est le défilé des théories psychanalytiques. Le tapage est alors si assourdissant que l’on peut difficilement s’entendre penser. », p. 80.

9 Réflexion Faite, traduction par François Robert de Second Thoughts, Selected Papers on Psycho-Analysis, William Heineman, Londres 1967, PUF, Paris 1983. La dernière partie de ce volume, qui compile des articles publiés antérieurement, consiste en un retour critique sur sa propre activité théorique, d’où se dégage une conception originale et radicale de l’activité psychanalytique. Les thèmes abordés dans ce texte sont développés notamment dans les séminaires.

10 Réflexion Faite, p. 178.

11 « On peut faire n’importe quoi avec les termes psychanalytiques — je suis bien placé pour le savoir. Je n’ai pas observé une absence particulière de sectarisme , de tolérance et d’ignorance parmi mes collègues ou moi-même. Tout ce que nous pouvons faire, c’est rester vigilants et conscients du danger, en sachant que des qualités que l’on s’impose à soi-même n’ont peut-être pas grand chose à voir avec la vérité. » (Séminaires Cliniques, Ithaque, Paris 2009, p. 136)

12 Je songe ici à la finalité thérapeutique de la philosophie de Wittgenstein.

13 … tout en adressant une pique aux post-kleiniens et à l’importance qu’ils accordent aux processi transférentiels et contre-transférentiels : « Parfois je me dis qu’il existe comme une névrose professionnelle de l’analyste. On perd un tel temps à chercher les erreurs commises – nos fautes, nos péchés, nos crimes… – que l’on oublie qu’elles ne sont que quantité négligeable dans tout l’histoire ! Sans doute voulons-nous savoir à quel pont nous sommes mauvais – c’est sans doute très utile de le savoir –, mais ce qui compte vraiment, c’est de savoir là où nous sommes passablement bons. », p. 53.

14 Cogitations, p. 104-5.

15 p. 83. À rapprocher de la remarque fameuse : « Combien d’articles psychanalytiques nous font penser aux gens réels ? » se plaignait Bion devant son public nord américain, cf. Bion à New York et à Sao Paulo, Ithaque, Paris 2006, p. 106.

16 « Il doit y avoir un espace disponible pour la croissance mentale », p. 122. Voir aussi : p 48.

17 p. 65 : « Laissons à d’autres les certitudes. Le jour où ils s’en lasseront, ils se soucieront un peu plus des probabilités ». On pense à l’injonction de Bion aux séminaristes romains : « Osez employer votre imagination spéculative, que cela plaise ou non à votre culture », Séminaires Italiens, Éditions In Press, 2005, p. 76. Traduite dans les termes de la grille, on conçoit que la part la plus importante de l’activité du psychanalyste en séance se situe ligne C.

18 « Disclosure models » opposés aux « analogue models » selon la distinction de Ian T. Ramsey, Models and Mystery, Oxford University Press, London, 1964. Voir notamment la première conférence du Révérend Ramsey, dont les réflexions destinées à la théologie, nourrissent ici en profondeur la conception si importante du modèle dans la pensée de Bion. Cf. Bion, Réflexion faite, PUF, Paris, (1967) 1983, p. 173 pour la référence à Ramsey, et l’ensemble du texte pour l’usage psychanalytique du modèle.

19 « … nous construisons toutes ces sophistications, ces systèmes de paramnésies, ces systèmes de théories, parce que c’est tellement plus rapide, tellement plus élégant de pouvoir recourir à la théorie ! », p. 45.

20 p. 44.

21 p. 109.

22 Chaque formulation porte en elle la potentialité de dégénérer un jargon : « C’est proprement effrayant la façon dont la théorie psychanalytique peut devenir si savante, si pompeuse… À tel point que, même moi, je détesterais à coup sûr d’avoir à la comprendre. À vrai dire, je ne perds pas mon temps à essayer… » p. 130.

23 Réflexion Faite, PUF, Paris 1983, p. 156.

24 Bion à la Tavistock, p. 57 : « Ces « objets » – j’emploie délibérément le terme imprécis – exercent une influence. Je perçois donc cette chose que je nomme la « preuve par ouïe-dire », la preuve que j’ai ouïe dire, et que je classe, il est vrai, au plus bas de l‘échelle. Si je voulais l‘évaluer, je pourrais dire que la preuve que je tire de mes sens lorsque j’ai le patient devant moi vaut 99, tout le reste devant se partager le 1 résiduel – l’ordre de grandeur ici est en effet si insignifiant qu’il ne vaut pas la peine d’en faire un plat. »

25 La question se pose, pour chaque analyste, qu’il décide d’adhérer ou non, et tout au long de son parcours.

26 p. 52.

27 Sur les Minimum Necessary Conditions, voir Bion à New York et à Sao Paulo, p. 26.

Mémoire sur le Mémoire de W. R. Bion

La Réunion Hebdomadaire de la Société

MAÎTRE DE CÉRÉMONIE – Nous voilà de nouveau ensemble. Nous parlerons ce soir de ce livre de Bion qui vient d‘être traduit. LE MAUVAIS ESPRIT – Réunis pour une nouvel exercice d’admiration j’imagine. PUBLIC EN ATTENTE DE COMPRÉHENSION – En parler ? De quoi ? DU FOND DE LA SALLE – Personne ne l’a lu de toutes façons. LE DOIGT LEVÉ – Qu’en savez-vous ? LE SOURCIL FRONCÉ – Ça commence mal ROSEMARY – Je m’ennuie déjà DU FOND DE LA SALLE – Vous avez déjà pollué tout le livre de Bion avec votre ennui, vous n’espérez tout de même pas polluer aussi notre compte-rendu de lecture. LE SOURCIL FRONCÉ – Parce qu’il s’agit d’un compte rendu maintenant ?! LE DOIGT LEVÉ – Pensez-vous vraiment que Bion devienne dans le futur un auteur à la mode ? Comme Winnicott ? LE MYSTIQUE – Non, je crois qu’il est un auteur pour le futur, un futur qui n’adviendra peut-être jamais. PORTE PAROLE DE L’HUMANITÉ ANALYSANTE – Et pourquoi si, comme vous le dîtes, il vaut largement qu’on s’y intéresse, qu’il vaut bien Lacan, alors pourquoi deviendrait-il à la mode seulement aujourd’hui ? VS – Peut-être parce que contrairement ou différemment de Lacan, il se méfiait intensément de tout ce qui ressemblait à un groupe, à une société, une institution ? L’AUTORITÉ PSYCHANALYTIQUE – Là on vous voit venir avec votre sempiternel parti-pris anti-institutionnel. C’est vous qui projetez sur Bion des sentiments d’hostilité et d’incompréhension vis-à-vis du groupe VS – Et réciproquement. LE SOURCIL FRONCÉ – On n’est pas là pour psychanalyser Bion LE MAUVAIS ESPRIT – pas plus le livre de Bion… d’un autre côté il y a des gens qui aiment psychanalyser des livres LE DOIGT LEVÉ – à commencer par Freud VS – Ou bien psychanalyser des auteurs à travers leur œuvre, en l’absence de l’auteur donc : une forme de psychanalyse sauvage en somme. Peut-être parce que nous nous sentons plus en sécurité avec ce pavé de 500 pages, qu’avec un patient pesant ses livres de chair et d’os. Le livre est maniable, accessible aux sens, ne répond pas, on peut ranger le soir dans sa bibliothèque, ou bien le jeter dans le vide-ordures. Le patient réel, lui, fait de chair et d’os et d’autres choses pour l’appréhension desquelles nos sens sont fort mal adaptés, désespérément plus commun, plus anonyme, plus décevant, et moins noble qu’un objet adoubé par le ministère de la culture psychanalytique. LES PERSONNAGES DE BION – « Nous » par exemple. DU FOND DE LA SALLE – J’ai cru entendre des guillemets dans le brouhaha. L’AUTORITÉ PSYCHANALYTIQUE – À vous entendre, hors ce fameux cabinet, il n’y aurait de psychanalyse que sauvage. Encore une de vos sempiternelles rengaines. Vous voyez où ça mène ? Non ? Vous ne voyez pas ? PUBLIC EN ATTENTE DE COMPRÉHENSION – L’AP a raison : on aimerait apprendre quelque chose du livre de Bion, qu’on nous fournisse des clés, qu’on avance des preuves, qu’on établisse des résumés, qu’on fabrique des institutions… VS (chuchottant) – ..que quelqu’un vous épargne la peine de le lire. (à voix haute) Il y a déjà des clés, des dictionnaires, des résumés : achetez les, lisez les !

ROSEMARY – J’ai une chose à dire !

(Brouhaha dans l’assistance : qui c’est celle là ? pas une habituée en tous cas. Que fait-elle ici ? On dirait une putain. Surement pas une psychanalyste ! Une patiente égarée probablement ? Elle porte une jolie jupe en tous cas. Du genre pas impressionnable en tous cas.)

MAÎTRE DE CÉRÉMONIE (soupirant) – Je suppose que vous avez le droit de dire une chose. ROSEMARY – Je n’ai pas lu le livre, et je suis loin d‘être aussi savante que vous tous, mais j’ai sans doute un avantage sur chacun d’entre vous, malgré mes origines plébéiennes, mon caractère rude et trempé, et cet avantage me vient de ce que j’ai été rêvée par Bion lui-même, et, mieux encore, ma chère Alice en témoignera elle aussi, que j’ai rêvé dans le rêve de Bion, ce dont je ne crois pas que quiconque puisse se vanter ici, ce qui m’amène à dire la chose que je voulais dire : votre réunion est vouée à l‘échec de toutes façons.

(Murmures qui parcourt la salle, comme il se doit, scandalisée)

ALICE (minaudante, rougissante, d’avoir été nommée) – C’est moi Alice.

(Re-Brouhaha : Et celle là ! Ça ne lui suffit pas d‘être née dans le rêve de Lewis Caroll, il faut depuis qu’elle s’invite dans les rêves des autres. Pour qui se prend-elle au juste ? Pour un archétype culturel ? Un mythe ? Remarquez : sa robe est peut-être moins affriolante mais elle est plutôt jolie, quoique plutôt BCBG)

MAÎTRE DE CÉRÉMONIE – Peut-être pourrions-nous convenir dès maintenant de ne pas nous laisser envahir et impressionner par des êtres de fiction ? VS – Sauf qu‘à ce titre, nous n’aurions plus qu‘à disparaître à notre tour. MAÎTRE DE CÉRÉMONIE – Ha ! Monsieur le Chroniqueur Littéraire veut en placer une ! Nous sommes tout ouïe. LE CHRONIQUEUR LITTÉRAIRE – Les cinquante premières pages, on se demande où il en veut en venir. Une sorte d‘étude sociale d’une micro-société en temps de guerre, avec dans les rôles principaux si j’ai bien suivi : la bourgeoisie, les domestiques, les paysans, les soldats, et puis, ça se complique, on ne comprend plus qui occupe telle ou telle place, qui couche avec qui, qui domine qui, qui obéit et qui commande, qui se prélasse et qui travaille, qui pense et qui agit, les personnages se croisent sans aucune raison narrative valable, et par la suite, se mettent à discuter inlassablement de sujets complètement oiseux, la religion, la psychanalyse, la guerre, tout ce qui passe par la tête de l’auteur, ça prend des allures de théâtre philosophique, ponctué de quelques obscénités, avec d’interminables tirades et des déclarations intempestives, ça saute du coq à l‘âne en permanence, les personnages ne tiennent pas en place, et si thèse philosophique il y a, on serait bien en peine de la discerner, encore moins de l‘énoncer. PARTHÉNOPE – Oui, c’est un roman exécrable, dans la mesure où ce n’est absolument pas un roman, du moins au sens classique du terme. PUBLIC EN ATTENTE DE COMPRÉHENSION – Je m’ennuie : personne n’aurait envie de livrer une petite vignette clinique de derrière les fagots, un truc qui émeuve un peu, bien sordide, un truc sexuel de préférence, ou suffisamment terrifiant pour nous apporter la preuve indiscutable de l’existence des faits psychanalytiques ? Ça détendrait un peu l’atmosphère.

(Silence accablant et accablé, soupirs, murmures, regards en attente de confirmation, regards en coin, œil suspicieux, le Maître de cérémonie consulte son téléphone portable, Rosemary et Alice sourient d’un air entendu et si on les observe attentivement, il est probable que leurs mains s’effleurent, Robin se penche à la fenêtre pour lieux entendre les bruits du dehors. Dans la rue, un spectre passe accompagné d’un physicien et d’un prêtre. Des grondements montent du quartier voisin.)

LE MAUVAIS ESPRIT – Je suis sidéré que ce type là ait pu présidé une association VS – Surtout qu‘à l‘époque il commençait à écrire Transformations et Second Thoughts, qui déjà ne ressemblaient plus du tout à la littérature psychanalytique habituelle, et qui n’illustraient en rien l’esprit de consensus qu’on pourrait attendre d’un président d’association. LE MAUVAIS ESPRIT – Il s’est quand même barré à Los Angeles – où ses collègues le regardait, dit-il, comme une bête curieuse. VS – Si j’en avais les moyens, je partirais bien aussi : ouvrir un cabinet de psychanalyste au Groënland ou aux Îles Kerguelen, pour les explorateurs, les inuits et les ours polaires. LE SOURCIL FRONCÉ – Je trouve curieux qu’un praticien aussi prévenu de la manière dont les attentes du groupe sont susceptibles de perturber le travail analytique ait pu travailler aussi longtemps au sein d’institutions, un centre de Réhabilitation Militaire ou la Tavistock Clinique par exemple. LE MAUVAIS ESPRIT – Perturber le travail analytique… vous maniez l’euphémisme. VS – Ce qui me semble tout à fait étrange, c’est que la question de la possibilité de la psychanalyse en institution ne pose plus aucun problème aujourd’hui, même quand l’intervention du psychanalyste se déroule dans une atmosphère saturée d’attentes thérapeutiques, ré-éducatives, hygiénistes, policières, sur fond de conflits théoriques et émotionnels ultraviolents, et j’en passe. LE PSYCHANALYSTE EN INSTITUTION – Ça vous aura peut-être échappé, mais qui est en première ligne en ce moment pour défendre la psychanalyse, sinon les psychiatres ? VS – C’est bien le problème. Les raisons actuelles de la difficulté de la pratique de la psychanalyse en institution, occultent la question plus fondamentale : comment la psychanalyse est-elle possible en institution ?

LE DOIGT LEVÉ – Pourrions-nous revenir au livre s’il vous plaît ? AUTRE DOIGT LEVÉ – C’est une sorte de pamphlet j’imagine, bien que j’ai du mal à identifier les ennemis qu’il combat. LE SOURCIL FRONCÉ – L’arrogance comme toujours. LE MAUVAIS ESPRIT – Un ton grand Seigneur adopté naguère en psychanalyse AUTRE DOIGT LEVÉ – Mais aussi un exercice casse-gueule d’autodérision AUTRE DOIGT LEVÉ – ou une mise à l‘épreuve de ses propres pensées plongées dans l’implacable élément du rêve AUTRE DOIGT LEVÉ – Une parodie de son propre style, de ses obsessions AUTRE DOIGT LEVÉ – Les mathématiques, la science, pour ne pas dire la science fiction, ses poètes fétiches VS – Cela me rassure dans un sens qu’il puisse se trouver lui-même ennuyeux, jargonnant, spécieux, c’est un sentiment que j‘éprouve souvent à me lire et à m‘écouter parler AUTRE DOIGT LEVÉ – Croyez-vous vraiment qu’il aurait pris la peine d‘écrire cinq cent pages juste pour caricaturer ses propres manies verbales ? AUTRE DOIGT LEVÉ – Une attaque résolue contre le jargon et sa propre propension à jargonner AUTRE DOIGT LEVÉ – À moins qu’il ne prévienne par là ses successeurs de jargonner à leur tour à coup de Ps <-> D, de , d’alpha beta et tout le toutim AUTRE DOIGT LEVÉ – Entreprise vouée à l‘échec à mon avis LE DOIGT LEVÉ – Parthénope Bion écrit dans la postface… LE MAUVAIS ESPRIT – Heureusement que les postfaces existent, et les préfaces aussi, cela évite la peine de lire le livre dans son entièreté et permet malgré tout d’en dire un mot AUTRE DOIGT LEVÉ – Elle parle d’une expérience LE MAUVAIS ESPRIT – La belle affaire ! VS – Une expérience de lecture, ou de lecteur. AUTRE DOIGT LEVÉ – ? VS – Quelque chose qui consisterait à s’exercer à supporter la position schizo-paranoïde plus longtemps qu’on a coutume de le faire. C’est pourquoi je maintiens que ça peut aider d‘être familier des livres de Joyce, Lowry, Faulkner, Gadda, Arno Schmidt, W.T. Vollmann, Pynchon, W. Gaddis, B.S. Jonhson… MAÎTRE DE CÉRÉMONIE (définitivement-exaspéré) – Par pitié ! Épargnez-nous avec votre grande idée personnelle de la littérature ! LE DOIGT LEVÉ – Faudrait pas le lire comme un roman, ni comme un essai ! LE MAUVAIS ESPRIT – Ça on a saisi, merci ! LE PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE – Il finit par admettre que ses citations de Kant, sa chose-en-soi, l’intuition sans concept et le concept sans intuition, ça n’est pas quand même pas très fidèle à l’original. LE SOURCIL FRONCÉ – Oui, très intéressant. Et alors ? C’est une preuve de quoi ? ROSEMARY – On s’en fiche de la fidélité à Kant ou à Heisenberg ou à Joyce ou à qui que ce soit. L’HISTORIEN – Il évoque en passant son année d‘étude à Poitiers, en « Art », dit-il. VS – J’ai fait une partie de mes études à Poitiers, mais quelques décennies plus tard probablement. Je me souviens de la petite bibliothèque d’histoire de l’art, logée tout en haut de l’ancien pigeonnier de l’Hôtel Fumé, rue Descartes, et Dieu sait combien d’heures j’ai passé là haut à écrire, écrire de la poésie, plutôt que d’aller en cours. je me souviens encore précisément de l’odeur du bois, du tabac, des livres, de la couleur du parquet, de la vue qu’on avait par la fenêtre, les filles qui passaient… MAÎTRE DE CÉRÉMONIE (ne se tenant plus, cherchant un bâton ou quelque chose de contondant ou bien le marteau d’un juge) – Vous essayez de saborder cette réunion ou quoi ? HISTORIEN II – De très belles pages sur son expérience traumatique de la guerre aussi. Conférer livre Trois chapitre cinq pages… LE SOURCIL FRONCÉ – Et après ? Considéreriez-vous sérieusement qu’il s’agit d’une autobiographie ? MAÎTRE DE CÉRÉMONIE (brandissant un pénis tranchant imaginaire) – D’autres suggestions peut-être ? LE DOIGT LEVÉ – À lire dans la disposition de qui s’apprête à vivre une expérience singulière. AUTRE DOIGT LEVÉ – Comme par exemple une séance d’analyse. AUTRE DOIGT LEVÉ – Ou une séance de psychodrame. ROBIN – Je déteste le psychodrame. J’ai assisté à une séance un jour, j’ai trouvé ça ridicule et risible. La psychothérapeute chuchotait à l’oreille d’une pauvre patiente : « N’entends-tu pas que ta mère te hait ? » devant un parterre de spectateurs avides d‘émotions fraîches et de cruauté brute, prêts à en rajouter une couche le cas échéant. LE DOIGT LEVÉ – C’est un texte expérimental alors ? AUTRE DOIGT LEVÉ – Peut-être chacun de nous, ce « nous », demeurant bien hypothétique, devrait se contenter de tirer le fil qui lui convient, en vertu de ses propres désirs et capacités, et l’augmenter, le disjoindre, le réduire, comme ses propres associations d’idées l’y conduiront.

(Silence groupal, donc peuplé du bruit que chacun produit en farfouillant dans le livre pour y discerner un bout de fil, le tirer, le tirer de là, le tirer à soi. Dehors gronde quelque chose comme un bruit de foule, avec des explosions.)

VS – Vous voyez, on est en train de causer là. Mais tout ce qu’on fait c’est d’essayer de ramener ce foutu machin bizarre dans les limites du monde connu, du tout petit monde pathétiquement familier dans lequel nous avons coutume de penser quand ça nous prend de le faire, afin d‘être à même de tenir l’ouvrage entre nos mains, bien sagement, bien raisonnablement, avec son début et sa fin, ses chapitres et ses parties, en essayons de nous convaincre que derrière tout cela il y a l’intention claire et la maîtrise d’un auteur raisonnable et intelligent, auquel on puisse sans anxiété confier les rênes de la pensée. Bref, nous nous employons pathétiquement à faire ce que Bion prévoyait avec horreur que nous ne manquerions pas de faire. L’AUTORITÉ PSYCHANALYTIQUE – Je vous avais prévenu qu’il valait mieux vous abstenir d’intégrer un groupe psychanalytique. Si vous êtes incapable d’accepter, même à titre provisoire les règles du jeu, vous ne pouvez qu’occuper une position intolérable pour vous comme pour les autres. À la limite si vous étiez capable de vous contenter d‘être légèrement ironique. Mais non, on sent bien que vous luttez contre l’envie de les envoyer tous paître. Et je ne vois pas pourquoi j’aurais à recevoir des leçons d’un jeune impatient et prétentieux qui n’a pas jugé bon de passer par les fourches caudines de nos instituts de formation ! PORTE PAROLE DE L’HUMANITÉ ANALYSANTE – Si je puis me permettre, je dirais : « borderlinenoncastréàtendanceparanoïdejouissanceillimitéeomnipotenceforclusiondundp » MAÎTRE DE CÉRÉMONIE – J’ai toujours pensé que ça finirait par une décompensation psychotique, qu’il ne tiendrait pas la distance. LE DOIGT LEVÉ – Alors que.. peut-être était-il complètement cinglé ? AUTRE DOIGT LEVÉ – Qui « il » ? PARTHÉNOPE – Pas complètement non. Une folie contrôlée, observée, canalisée, explorée et exploitée par la grâce de l‘écriture. Une démence dont il était familier, « une démence heureuse, une désintégration relativiste ». LE DOIGT LEVÉ – Comme une séance de psychanalyse alors ? AUTRE DOIGT LEVÉ – Mais quelle séance ? LE DOIGT LEVÉ – Le paradis sur terre. LE MYSTIQUE – La séance qui n’existe pas, qui n’a pas existé, qui n’existe pas encore, une matrice possible d’infiniment de séances à venir AUTRE DOIGT LEVÉ – Alors c’est peut-être tout bonnement un livre psychanalytique ? VS – Si ça peut vous rassurer, appelez-le ainsi. Et si vous entendez par là que ce n’est pas un livre au sujet de ou qui parle de psychanalyse, je vous le concède. Pour ma part je considère que c’est peut-être un des rares livres psychanalytiques écrits par un psychanalyste. Je passe sous silence les livres psychanalytiques écrits par les patients. LE DOIGT LEVÉ – Schreber par exemple ? VS – Pourquoi pas Schreber oui. LE PSYCHANALYSTE EN INSTITUTION – À mon sens si je puis me permettre, un ultime livre sur les petits groupes : sauf que ce serait là un petit groupe interne. VS – C’est tout à fait ce que nous sommes en train de vivre maintenant notez-le au passage. La question demeure, de quel groupe s’agit-il ? Et qu’est-ce qui justifie de rendre public nos communications verbales ? LE MAUVAIS ESPRIT – « Nos » (si vous voulez) désastreuses tentatives de communication verbales. DU FOND DE LA SALLE – Je m’ennuie. Je n’arrive pas à m’intéresser à tout cela, et plus la réunion avance moins j’ai envie de lire ce livre. Je préférerais sortir d’ici, faire du sport, ou bien faire l’amour. D’ailleurs, je crois que je vais me lever et filer discrètement par la porte ouverte juste sur ma gauche. LE DESÉSPÉRÉ – Je suis désespéré. Je crois que le destin de ce livre le voue au désastre, à l’incompréhension. Que la culture en fera son beurre comme à l’habitude, qu’on écrira des thèses et des mémoires, qu’on édifiera encore de ces monuments aux morts, et qu’on rédigera des hommages. LE MAUVAIS ESPRIT – Un Mémoire sur un Mémoire qui fait la nique à tous les Mémoires : il avait prévu le coup ! VS – Vous êtes désespéré parce que vous ne supportez pas la solitude nourrie par ce sentiment d‘être le seul à penser ce que vous pensez. LE DESÉSPÉRÉ – Je suis accablé par la trahison, le malentendu, ce qui adviendra quand le groupe s’emparera de.. VS – Vous êtes désespéré parce qu’il vous est insupportable d’abandonner l’idée d’un groupe uni dans la foi et vénérant une acception partagée de la vérité. LE MAUVAIS ESPRIT – Uni dans l’apologétique (la mémoire), les génuflexions (le désir) et les stéréotypes (la compréhension). VS – Un livre sans mémoire ni désir ni compréhension en somme.

(Tout le monde s’est tu. Un chat passe devant l’estrade sur laquelle plus personne n’est assis, le maître de cérémonie ayant filé pour un rendez-vous urgent. Une conversation perce le silence et flotte au dessus des participants devenus rares à la réunion, une conversation lointaine, et en même temps presque familière : « ALICE – Quelqu’un doit agir. Je vais sonner Rosemary pour qu’elle apporte le café. ROLAND – Les pensées sont parfois des préludes aux actions et traduites ensuite en action. ROBIN – Dieu merci nous n’allons pas boire du café imaginaire, ou un souvenir de café, ou un désir de café, comme si nous étions condamnés à vivre de pensées qui sont un substitut de l’action. Mais peut-être qu’après le café nous pourrons discuter plus avant. » Une insistante odeur de café s’insinue alors entre les mots.)

L’ENSEIGNANT – La tentation serait grande d’essayer de recoller quand même les morceaux, mais personne n’a l’air de vouloir se lancer dans cette entreprise. LE SOURCIL FRONCÉ – « Fournir un mode d’emploi » vous voulez, je suppose, dire ? LE DOIGT LEVÉ (qui ne lève plus le doigt depuis longtemps) – Je me sens moi aussi soudain si triste et si déprimé. VS – Le groupe est déprimé aussi : d’ailleurs, beaucoup ont quitté la salle, ont préféré passer à l’action et oublier. L’AUTORITÉ PSYCHANALYTIQUE – Je préfère aller dès maintenant à ma séance de 19h00, quitte à attendre là bas. AUTRE DOIGT LEVÉ – J’aimerais faire de même, mais je n’ai pour ainsi dire plus de patients : ils sont tous ruinés ou se sont enfuis chez la concurrence. VS – Peut-être devrions nous lever la séance dès maintenant. ROBIN – Le maître dé cérémonie n’est plus ici de toutes façons et il apparaît clairement qu’il s’est avéré incapable d’assumer son rôle. Nous étions en quelque sorte livrés à nous mêmes. LE MAUVAIS ESPRIT – Ça n’a pas précisément été une réussite.

(Dehors, les manifestants passent, hurlent, crient à la fenêtre de la salle du séminaire : ils semblent inviter les derniers présents à sortir, à les rejoindre, il y en a un qui crie : ne voyez-vous pas que se prépare une nouvelle guerre ? Un autre : ne voyez-vous pas que je brûle ? Un autre encore : à mort la psychanalyse bourgeoise réactionnaire conservatrice ! Et d’autres encore.)

PORTE PAROLE DE L’HUMANITÉ ANALYSANTE – Qui sont ces gens ? Les nôtres ? L’humanité analysante ? VS – J’en doute fort. Au contraire. PORTE PAROLE DE L’HUMANITÉ ANALYSANTE – Nos ennemis alors ? Les Thérapeutes Cognitivo-Comportementaux ? Les Neuropsychiatres ? Les Psychopharmacologues ? Les disciples du livre noir de Michel Onfray ? VS – Non plus. Tous ceux là sont en plein séminaire. Comme nous ils s’apprêtent à regagner leurs villas lumineuses et leurs fauteuils confortables. Onfray rédige son nouveau livre sur Lacan, les psychopharmacologues achèvent l’invention d’une puce qui, insérée dans chaque cerveau, permettra d’auto-réguler nos émotions, les neuropsychiatres se sont convertis à la peinture non-figurative, et les comportementalistes s‘évertuent à apprendre les rudiments de l‘économie de marché à leurs chiens. Tout le monde est bien occupé vous voyez. PORTE PAROLE DE L’HUMANITÉ ANALYSANTE – Vous partez aussi ? Dans quelle direction ? VS – Je m’en retourne chez moi, c’est assez loin d’ici, et la neige est déjà tombée sur les hauteurs, les forêts sur les collines sont gelées, on a descendu les vaches de l’estive, j’ai hâte d’y retourner, vraiment. PORTE PAROLE DE L’HUMANITÉ ANALYSANTE (discrètement) – Bon débarras !

ALICE et ROSEMARY (à l’unisson) – Quant à nous ! – Nous descendons. Parmi et avec la foule. Merci pour tout ! Viens donc Robin. ROBIN – Je vous suis.

DU FOND DE LA SALLE – Dépêchons-nous, le défilé aura bientôt passé le coin de la rue, et on devra se coltiner les CRS en fin de cortège. Faut se presser si on veut rentrer chez nous sans dommage.

(Tous quittent la petite salle saturée de chaises. Sur l’estrade, sur les chaises, contre les murs, il n’y a bientôt plus personne. Quelqu’un a oublié un livre posé à même le sol sur le carrelage, un livre épais, on a éteint la lumière de l’extérieur, et désormais le livre est absolument seul et peut s’adonner paisiblement au sommeil et aux rêves.)

L'Écriture psychanalytique (en chantier : 1)

Les psychanalystes (moi le premier, bien que ce blog s’efforce de faire autrement) sont toujours tentés de raconter autre chose que ce qu’ils font ou disent en séance, par exemple, écrire de longs paragraphes érudits sur l‘œuvre de Freud, ou d’intenses exercices de réflexion sur tel ou tel concept majeur de la littérature psychanalytique, éventuellement agrémentés de quelques vignettes cliniques, articulées à titre de preuve ou simplement d’illustration plus ou moins vague. Cette tendance me parait relever surtout d’un problème de communication, et plus précisément de communication publique. La clause de confidentialité, qui protège le patient et garantit la possibilité même de la confidence dans le cabinet de l’analyste, protège aussi l’analyste, en soustrayant au jugement éventuel de ses pairs les aléas de son activité quotidienne, les spécificités de sa pratique. Si bien que, vous aurez beau lire des tonnes d’ouvrages publiés sous le nom et au nom de la psychanalyse, vous n’en sortirez pas beaucoup plus informés de ce qui se passe réellement dans le secret des cabinets. C’est à mon avis ce qui insupporte de nombreux critiques de la psychanalyse, forcés dés lors de se rabattre sur les textes classiques, encouragés en cela par les psychanalystes eux-mêmes, qui au fond attisent les sentiments de suspicion de leurs ennemis en les privant d’informations. Au final, une sorte de mystère entoure l’activité psychanalytique, mystère délibérément entretenu qui n’est pas sans exercer son charme encore aujourd’hui, qui contribue sans doute à ce que Wittgenstein désignait comme le charme de l’interprétation (qui surpassait selon lui son effet provocateur).

Il n’y a pas à mon sens lieu de s’indigner de cette rétention d’informations. Après tout, peut-être est-il souhaitable qu‘à l’heure où se répand, pour de rarement bonnes et souvent mauvaises raisons, un fantasme de transparence généralisée, où toutes les expériences de l’existence sociale sont appelées à faire l’objet de compte rendu auprès de telle ou telle autorité, peut-être est-il souhaitable donc qu’une expérience aussi intime que la séance psychanalytique demeure privée autant qu’il se peut, et il en irait de la responsabilité des analystes de freiner leurs velléités à communiquer publiquement au sujet de ce qui se passe en séance.

Devrions-nous dès lors nous contenter de parler « au sujet de » la psychanalyse, ressasser indéfiniment les textes cliniques de nos lointains prédécesseurs et renoncer complètement à essayer de produire une communication publique à partir de notre expérience d’analyste ? Je ne le crois pas. Je pense d’abord que ce serait là une restriction dommageable à la formation des futurs analystes, qui comme moi, ont tiré des enseignements précieux de leur lecture des lettres à Fliess et du Journal clinique de Ferenczi, textes qui, notons-le, ne furent pas destinés à la publication par leurs auteurs, mais auxquels les aléas de l’histoire nous ont finalement permis d’accéder. Et je crois également que la meilleure défense contre ceux qui aimeraient voir disparaître cette forme décrétée erronée et obsolète de relation sociale, plutôt que de s‘épuiser dans une intenable et souvent pathétique apologie des classiques à commencer par Freud, c’est encore de témoigner de ce qui se passe réellement dans nos cabinets, chaque jour que Dieu ou le diable fait.

Mais, de « de ce qui se passe réellement » (et quand j‘écris « réellement » je songe plutôt au wirklich de Ferenczi, donc « vraiment ») dans nos cabinets, que pouvons nous dire au juste ? Il ne suffit pas comme on l’entend souvent de se prétendre ou réclamer « de la clinique », encore faudrait-il savoir ce qu’on veut dire par là, et ce qui mérite de faire l’objet d’une communication publique. Or, rien n’est moins clair : combien de communications prétendument clinique qui, pour reprendre une remarque de Bion, n‘évoque dans l’esprit du lecteur ou de l’auditeur aucune séance réelle (citation), combien de groupes d’analystes censés « mettre la clinique au travail » qui finissent par dériver en concours de références érudites, combien de « vignettes cliniques » à peine distincte de ce qu’on apprend à faire en cours de psychologie, qui ne sont que de vagues évocations sans aucune épaisseur et ne nourrissent en rien l’analyste qui en subit l’exposé, se contentant plutôt de produire certaines émotions, émouvoir, indigner, se moquer même parfois ! Ah ! Ces rires complices, ces sous-entendu ironiques, à l‘évocation de tel ou tel épisode clinique, et la tranquille certitude de ceux qui, se tenant bien au chaud au sein d’un groupe qui leur est conquis, découpe et tranche et résume en quelques formules biens senties tel ou tel cas présenté, déployant sur ledit groupe une couverture abrutissante de cynisme et d’arrogance sous laquelle les disciples zélés et forcément ingénus se confortent à leur tour, tout heureux de s‘être trouvés un maître – celui qui saura tenir lieu de réponses à leurs doutes fébriles. Arrogance, c’est un mot de Bion aussi, le titre d’une conférence qu’il prononça dans les années cinquante en terres françaises (une des rares interventions de Bion de ce côté-ci de la Manche : le terrain était déjà occupé et saturé par d’autres, et le destin de la psychanalyse française s’y jouait pour le meilleur et pour le pire).

La clinique donc ! Mais quoi la clinique ? Et si après tout les faiblesses des textes qui prétendent communiquer quelque chose des séances psychanalytiques vécues relevaient d’une limite inévitable et intrinsèque de notre langage et de notre pensée – il faudrait répète Bion un « artiste » ou un « poète » pour rendre compte de notre expérience. Posons quelques objections alors :

  1. La séance relève de ce qu’il nous faut bien admettre comme l’incommunicable : on veut dire par là je crois, que toute communication de ce qui se passe durant la séance demeure forcément partielle : la remarque est à ce point banale, même si ça fait toujours son petit effet mystico-onto-théologique d’employer un mot tel que «incommunicable » (ou, pire : « ineffable »), qu’elle vaut tout aussi bien pour n’importe quelle expérience : être soudainement empli de la présence de Dieu certes, mais aussi traverser la rue pour aller chez le boulanger. Le problème logique de décréter, en le regrettant amèrement, que tout compte-rendu de l’expérience soit marqué au sceau de la partialité, c’est qu’on suppose qu’il y aurait quelque part, où donc ?, une représentation totale possible, une totalité qu’un esprit débarrassé des affres du langage saurait décrire.

  2. Dans le même ordre d’idées, la complexité de l’expérience, et particulièrement de l’expérience psychanalytique, rend caduque toute entreprise de compte-rendu, parce que celui qui écrit ou prend la parole à ce sujet ne saurait s’exclure du fait qu’il est aussi celui qui occupe une position dans le transfert psychanalytique, qu’il sent, agit et pense, irrémédiablement dans l’imbroglio transférentiel, c’est-à-dire qu‘à chaque fois il ne manque pas de sentir, agir et penser avec ce qu’il est, à la fois sujet et objet, bref, qu’il demeure désespérément humain, là où, dans d’autres circonstances, par exemple dans le laboratoire de psychologie expérimentale, des protocoles et des procédures existent précisément pour neutraliser autant que possible les effets de la subjectivité de l’observateur : le cabinet de l’analyste n’est certainement pas un laboratoire, et la psychanalyse au contraire prend à bras le corps l‘élément inter-subjectif de la relation (pour dire vite parce que c’est beaucoup plus fin et compliqué), bref, fait du transfert son miel et la matière première de ses investigations et pensées. Mais là encore, quand bien même l’objection s’entend fort bien, n’est-ce pas légèrement arrogant de renoncer à toute objectivité dans la mesure où l’objectivité absolue n’est pas possible ? Ne serait-ce pas précisément une des tâches majeures de la mise en mot de quelque chose de nos séances, de viser à dégager un fait intéressant pour la psychanalyse, susceptible de nourrir la croissance des analystes, ou de quelques uns, à commencer par celui qui l‘écrit, en s’efforçant à une certaine objectivité ? Qu’il faille à cette fin remettre sur le tapis la question de nos protocoles d‘écriture, utiliser par exemple un outil conceptuel dont on se sera doté (à l’instar de la grille de Bion), et faire preuve d’innovations formelles, voire stylistiques, etc. voilà une tâche qui pourrait nous occuper pour bien des années.

Ces deux objections supposent au fond qu’il y aurait là quelque part une vérité hors du langage (au sens large, pas seulement les transformations verbales), hors de l’interaction sociale à laquelle la relation psychanalytique dérogerait mystérieusement, bref, elles supposent qu’on donne crédit à un mythe du dehors et/ou de la totalité. Or, nul n’est besoin de se référer à un tel mythe pour justifier les limites de nos comptes-rendus de l’expérience psychanalytiques. On peut toujours s’efforcer de faire mieux, mais on peut aussi renoncer parce qu’on a mieux à faire, ce qui s’entend fort bien (et je renonce plus souvent qu‘à mon tour) : après tout, l’immense majorité des analystes ne communique publiquement rien de leur expérience, les littérateurs compulsifs dont je suis (bien que ne publiant sans l’aval de mes pairs qu’une maigre part de ma production) demeurant statistiquement assez rares, et ça n’empêche pas les cures d’avancer honnêtement.

Dans quelles directions pourrait s’orienter ce travail d‘écriture psychanalytique ? Une contrainte majeure, dont l’importance tient à ce qu’elle rend possible la tenue de la séance psychanalytique elle même, est celle qui exige de préserver la confidentialité des informations recueillies durant les séances. Je voudrais montrer comment cette contrainte constitue en même temps la source de la réflexion sur l‘écriture que j’appelle de mes vœux. En effet, s’abstenir de livrer des informations susceptibles de faciliter l’identification (au sen administratif) de tel ou tel patient, de trahir le secret, c’est-à-dire d’un point de vue moral, la confiance, dont on fait tant de cas (or, une confiance aveugle peut constituer le plus redoutable obstacle à l’investigation analytique), passer sous silence donc les détails permettant l’identification du patient, son apparence physique, ses goûts vestimentaires, sa profession éventuelle, etc., voilà qui devrait aussi constituer une règle de l‘écriture clinique telle que je l’entends.

Soit dit en passant, Freud et bien des psychanalystes après lui ont totalement échoué à dissimuler l’identité de leurs patients ! Mais comment pouvaient-ils se douter que les historiens qui leur succéderaient feraient preuve d’autant d’obstination à déterrer les noms et les professions des patients qu’ils recevaient ? Nous devons quant à nous, informés du zèle des historiens, et dans cette atmosphère de divulgation généralisée, de « transparence » comme on dit (au moment de fixer des caméras à tous les coins de rue et d’installer des machines capables d’enregistrer les conversations téléphoniques, les déplacements géographiques, les activités de tout un chacun sur les réseaux dématérialisés), prendre des mesures supplémentaires. Or, je maintiens que cela constitue paradoxalement peut-être une chance pour la psychanalyse, par-delà cette affaire de confidentialité.

En quoi nous importent en effet ces descriptions plus ou moins réussies qui trop souvent viennent encadrer l‘énoncé qui compte réellement pour l’examen psychanalytique ? Prenons l’espèce de vignette clinique suivante :

Je reçois Nadine [cette manie de donner un prénom ! Qu‘évidemment on suppose ne pas être le prénom du patient auquel on songe !], jeune femme d’une trentaine d’années, attachée commerciale dans une entreprise etc., divorcée sans enfant, depuis deux ans. Toute la cure jusqu‘à présent tourne autour de son sentiment d‘être perdue, de se sentir incapable de prendre des décisions concernant sa vie affective, si bien qu’elle passe d’un amant à l’autre, et s’en trouve à chaque fois un peu plus désemparée. Son père.. etc. etc. etc. [suivent trois pages dans le même genre, surplombant avec sérénité, la sérénité de ceux qui occupent précisément cette position de surplomb, que procurent la lucidité et le savoir, des dizaines de séances, au sujet desquelles on n’apprend finalement rien du tout, récit d’un ennui profond qui ne donne rien à voir, du déjà pensé prémâché remâché sans risque et cousu de fil blanc, en tous points conformes à la vulgate psychanalytique auquel l‘écrivain se réfère]. [Puis, on en vient au fait !] : ce jour là, Nadine entre dans le cabinet et déclare tout de suite : « C’est étrange : en attendant l’heure du rendez vous, assise dans le couloir, je me disais qu’il fallait faire attention à ne pas oublier encore mon parapluie. Ce qui est étrange, c’est que je ne me souviens pas avoir oublié mon parapluie chez vous. Pourquoi donc est-ce que j’ai peur de l’oublier “encore” une fois ? »

Je propose maintenant une toute autre manière de présenter cette séance, ou plutôt ce fragment prélevé sur cette séance ou cette cure :

(P) entre dans le cabinet et déclare tout de suite : « C’est étrange : en attendant l’heure du rendez vous, assise dans le couloir, je me disais qu’il fallait faire attention à ne pas oublier encore mon parapluie. Ce qui est étrange, c’est que je ne me souviens pas avoir oublié mon parapluie chez vous. Pourquoi donc est-ce que j’ai peur de l’oublier “encore” une fois ? »

Voilà à mon sens un bon point de départ, un point de départ largement suffisant et qui va droit à l’essentiel, c’est-à-dire non pas à une quelconque essence, mais à ce qui nous importe psychanalytiquement, un énoncé riche de promesses, potentiellement énigmatique et donc propre à susciter une investigation qui vale la peine. Une des règles que je préconise consiste à diriger la focale de notre observation, c’est-à-dire « choisir un fait » ou une série de faits (leur statut de « fait » demeurant d’ailleurs en suspens : nous supposons qu’il y a là quelque chose comme un fait psychanalytique, ce qui signifie que nous en attendons quelque chose, intuitivement, un soupirail donnant sur quelque crypte inconnue, c’est vers ce genre de « fait », toujours forcément hypothétique, que l’analyste tend à diriger son attention). Les lecteurs de Bion, et notamment de ces ouvrages les plus spéculatifs, à partir des années 60, seront là en terrain familier. On chercherait en vain dans Transformations le genre de vignette clinique dont la littérature nous abreuve habituellement, mais au contraire, des énoncés secs, brefs, extirpés soigneusement de tout contexte. Procédé d’amplification, et pour mieux dire, qui vise à l’hyperbole. La même discipline entraîne Bion à dissoudre l’idée même du patient comme totalité psychologique, identifiable par un prénom, des éléments biographiques (exceptés peut-être dans quelques rares passages où l’auteur semble encore faire quelques concessions à la tradition), si bien que les éléments cliniques examinés dans un livre comme Transformations sont probablement tirés de deux ou trois cures différentes, mais que rien ne permet de distinguer à quelle cure appartient tel élément : en vérité, ce genre de question n’a aucun sens.

Une des règles à laquelle j’essaie de me s’astreindre dans l‘écriture clinique (j’emploie cette expression à défaut d’une autre pour le moment, mais elle ne me convient pas), oblige à ne mentionner que les éléments pertinents, dignes d’attention. C’est pourquoi je désigne tous les patients par une seule et même lettre (P), et passe sous silence la calvitie de celui-ci, le teint rose de celle-là, et l’embonpoint de tel autre – sauf évidemment s’il m’est apparu que ces éléments étaient digne d’un examen psychanalytique ! Je renonce (sans aucun regret) à l’idée du patient comme totalité psychologique, et du coup probablement à mettre en valeur la structure qui gouverne le psychisme de ce patient-là, pour privilégier la structure de la séance, telle qu’elle se manifeste dans l‘élément sélectionné, prélevé. Dans l’exemple présenté ci-dessus, le simple énoncé « J’ai pensé que j’allais encore oublié mon parapluie, alors que je ne l’ai jamais oublié chez vous » suffit déjà largement à deviner les prémisses d’une conjonction constante, et oriente l’attention de l’analyste et du patient en direction d’une répétition, en même temps qu’il laisse entendre (par exemple) qu’effectivement, (P) a dû oublier quelque chose la dernière fois, et les fois d’avant. On peut noter que cette pensée est venue dans la salle d’attente, qui comme toujours, porte bien son nom (la salle des attentes ai-je l’habitude de dire à mes patients). Bref, ce simple énoncé suffit à ouvrir une perspective typiquement psychanalytique et prometteuse, point n’est besoin d’assommer le lecteur avec un résumé biographique ou un pseudo-exposé sociologique dont on peine à comprendre ce qu’il pourrait bien nous apporter (excepté nous perdre tout à fait dans les détails et nous éviter de prendre un élément intéressant à bras le corps. Et : laissons la sociologie par pitié aux sociologues, qui sont immensément plus qualifiés et mieux outillés que nous autres psychanalystes !). Je pars du principe suivant : il y a suffisamment dans les faits et gestes (j’y inclus les verbalisations) du patient pour susciter l’attention psychanalytique – ce par quoi nous nous distinguons d’ailleurs d’autres relations « thérapeutiques » apparentées. Ce qui m’importe est de découvrir la grammaire psychique du patient, dans la mesure où elle va structurer la séance, et donc engager ma propre grammaire psychique – et non pas un fonctionnement psychologique réductible à ce que nous savons déjà pour l’avoir lu dans un manuel ou un dictionnaire de psychopathologie. Ce qui m’importe est d’apprendre de lui une manière de penser qui m’est encore inconnue, et de parvenir à penser avec lui, en accord avec ses propres règles et suivre les modifications et les bouleversements qu’elles seront amenées à subir dans le cours de l’analyse – quitte à dérégler délibérément par la suite, le moment venu, cette machine à penser, par un acte analytique particulier, une interprétation par exemple. Le seul jargon qui me semble justifié dans une description de séance, c’est le jargon du patient lui-même : trop souvent le jargon d’un autre (Freud ou Lacan ou qui vous voudrez) se répand comme un poison dans nos textes et donne le sentiment que l’auteur, alors même qu’il prétend s’appuyer sur son expérience clinique, ne cesse pas de céder à la tentation de commenter encore une fois un autre texte que celui que le patient lui fournit.

Voilà pourquoi je pense que nous aurions beaucoup à gagner, quand nous entreprenons de communiquer quelque chose de clinique, à partir d‘énoncés minimalistes, et prendre garde à ne pas nous laisser saturer ou bien par des détails inutiles ou bien par de trop ambitieux tableaux.

Pas plus que l’idée de totalité ou celle d’un dehors, d’une vérité dissimulée en deçà ou je ne sais où, l’idée de « produire un texte authentique », ou qui rende compte fidèlement, d’une « authentique séance », ne m’enthousiasme particulièrement. Si j’osais, je dirais en reprenant un mot de Ferenczi, que l’analyste, même quand il entreprend d‘écrire, devrait s’efforcer d‘être sincère : mais je ne crois pas au compte-rendu fidèle. Il vaudrait mieux assumer d’emblée que tout ce que nous pourrons écrire sera infidèle, partial, irréductiblement lié au fait que l’analyste est ce qu’il est, qu’il analyse avec ce qu’il est, et que son seul collaborateur, comme le disait joliment Bion, est le patient, et qu’il s’agit d’un collaborateur bien peu fiable. Une vérité nous importe, mais ce ne saurait être la vérité : bien plutôt cette vérité mutative, inextricablement confondu avec le devenir de la séance, du patient et de l’analyste. C’est pourquoi il me semble que nous devrions pas nous interdire de faire oeuvre de fiction à l’occasion (point à développer dans un autre texte).

Finalement, il me suffit que la clinique marque le nord de la boussole du travail d‘écriture que j’essaie d‘évoquer, que le texte de la communication s’ancre dans la séance, ou cet éclat prélevé sur la séance, et constitue un moteur de transformation pour les séances à venir (de transformation de l’analyste pour commencer, de son appareil psychique). Si je garde à l’esprit et cet ancrage et cette destination, le seul risque que je cours est d’accorder une importance excessive à un fait marginal, ou de ne rien découvrir du tout, rien qui puisse en tous cas apporter de l’eau au moulin de la recherche, mais ce sont là de moindres maux, moindres en tous cas que celui qui consiste à recouvrir le matériau clinique de notre érudition, voire de l‘étouffer. Si le patient vient, ce n’est pas pour qu’on le fasse taire encore une fois !

La rivalité des méthodes : la méthode transcendantale

(P) « Monsieur, Vous n‘êtes pas sans savoir à quel point je suis éprise de vérité. Je vous suis gré des efforts que vous avez fait, quand je suis venue vous voir afin de me redonner l’espoir et la joie de vivre que j’avais perdus. Vous m’avez prêté une oreille attentive, avez pris la peine de m‘écouter et de m’aider à prendre la mesure du caractère pathogène de mon environnement. Avant de vous rencontrer, je crois bien que je tenais par principe tous les êtres humains pour bons. J’envisage maintenant qu’il s’en puisse trouver quelques uns de cruels, mais je doute encore qu’ils puissent l‘être volontairement. Malgré tout, pour aller de l’avant, il faut s’efforcer de tuer le négatif en soi et raffermir le positif sans s’appesantir sur le passé ! Le passé est passé, et nous n’avons pas d’autre choix que de continuer à partir de là où nous sommes présentement, qui est toujours le point zéro. Je suis au regret de vous dire que la dernière séance m’a fait plus de mal que de bien en m’entraînant inutilement sur les traces d’un passé révolu. Je soupçonne que vous ayez précisément agi de la sorte pour me pousser à agir. En conséquence, la prochaine séance sera aussi la dernière. Il faut mettre une fin à cette histoire si l’on veut continuer à évoluer dans un univers transcendantal, et non pas demeurer empêtré dans ses vulgaires ressentiments, ses peurs sans fondement et ses échecs futiles. Désormais, je ne veux plus me plaindre mais je serais à l‘écoute de vos conseils. Vous me connaissez maintenant de manière objective, bien qu’extérieurement plus que spirituellement : ce qui m’est interdit puisque je demeure irrévocablement à l’intérieur de moi-même. Je vous demande donc à votre tour de la franchise, et de m’indiquer clairement ce qui vous paraît dysfonctionner chez moi, et la manière de résoudre mes problèmes relationnels et professionnels. Pour ce qui est de mon père, nous en avons bien assez dit et je pense pouvoir m’en sortir sans votre aide. Mes collègues, c’est une autre affaire. Je crains pourtant que cette demande ne corresponde pas à votre métier. Cette lettre a donc pour vocation de vous préparer à adopter l’attitude qui conviendra ou à annuler la séance s’il vous semble impossible de satisfaire ma requête. Salutations etc. »

………..

Cette lettre (complètement réécrite par mes soins) fut envoyée après la troisième séance. Contrairement à ce qu’elle prévoyait, il n’y eût pas d’autre séance. J’essayais de la contacter deux ou trois fois par la suite, en vain. Quelques mois plus tard, un femme d’un certain âge me laisse un message sur le répondeur téléphonique : « Qu’avez vous donc fait à ma fille ? Depuis qu’elle est venue vous voir, elle ne fait que raconter des mensonges. » (comparer avec les premières déclarations de la lettre).

Passons sous silence le matériau qui, dans cette lettre, peut intéresser l’analyste qui a reçu, même brièvement, son auteur (Il arrive que malgré la brièveté de la rencontre, certaines séances vous laissent une impression tenace, persistante. L’impression par exemple d’avoir été perçu durant quelques heures comme une sorte de démon tentateur, ou un dangereux satyre.) Cette lettre m’intéresse ici en tant qu’elle constitue une manifestation explicite du modèle que j’ai dessiné, la rivalité des méthodes (voir notamment le point 2, et probablement 3, si j’en crois l’impression que la patiente m’a laissée). La méthode rivale de l’analyse est présentée de manière claire – elle la caractérise elle-même comme à la fois « positive » et « transcendantale » – elle relève d’une thérapeutique spiritualiste et même, dans le cas présent, mystique, qui, contrairement à ce qu’on pourrait penser, n’est pas si rare, si j’en crois du moins les cas qu’il m’a été donné de traiter ces dernières années (peut-être le fait que j’exerce en milieu rural explique en partie cette récurrence). Le point intéressant, c’est que la patiente a tout à fait pressenti à quel point sa méthode se heurte de front à la méthode psychanalytique, malgré que je sois, si mes souvenirs sont bons, demeuré assez évasif sur ce dont il s’agissait dans nos séances. Le fait est que la patiente avait, malgré ses efforts pour continuer de penser que “ toutes les créatures de Dieu sont par essence bonnes “, été amenée à exprimer à n’en pas douter de la colère, du dégoût, voire même du mépris envers quelques unes de ces créatures, et, plus particulièrement, envers son père biologique (qui n’est pas le père spirituel évidemment). De manière assez surprenante (je ne m’y attendais pas si tôt dans son cas, mais en réalité, chez les mystiques, le thème de la sexualité surgit assez vite dans les séances — je crois que Lacan n’a pas manqué de disserter là dessus notamment dans le séminaire Encore), je me souviens qu’il avait même été question de sa sexualité, ou plutôt de son abstinence à peu près complète à ce niveau — le « à peu près » faisant alors une immense différence.

Bref, comme en témoigne le dernier paragraphe de la lettre, elle en savait assez sur le processus analytique pour proposer l’alternative suivante : ou bien vous (l’analyste) cédez sur votre méthode et vous contentez de conseils terrestres (renforcer mon moi positif par exemple, afin de libérer celui qui avance selon la méthode transcendantale), ou bien vous ne cédez pas et annulez la séance. Mais ne me parlez surtout plus de mon père ni de sexe !

Je n’oublie pas tout de même de rappeler que, même quand le patient qui arrive n’est pas disposé à lâcher sa méthode, il vient tout de même dans la mesure où ladite méthode a connu quelques ratés (et parfois : le monde familier est devenu soudainement étranger et s’effondre sous ses pas). Pour ce qui est de l’analyste en tant que rival, j’avoue que le temps m’a manqué pour engager le combat, et il me semble m‘être contenté de faire à peu près ce que je fais d’habitude, ce qui suffit manifestement à dresser le cadre d’un conflit possible (malheureusement laissé en plan faute de combattants).

L'Attraction électro-magnétique régulée

Le champ magnétique est d’autant plus intense que l’on est près des pôles de l’aimant. Il diminue à mesure qu’on s’en éloigne. Si on met en présence deux aimants, on constate que les pôles de noms contraires (nord et sud) s’attirent, tandis que les pôles de même nom (nord et nord, ou sud et sud) se repoussent.

(P) C’est un problème de distance. C’est la à la fois la bonne distance d’un certain point de vue, et la mauvaise d’un autre point de vue. Il y a cette ferme dans le nord ouest du Cantal, autour duquel toute la vie de la tribu s’est organisée, générations après générations, les frères, les fils, les cousins, etc. Pour vous donner une idée, je dois pouvoir affirmer que sur trois générations, nul ne s’est jamais éloigné, nul n’a jamais vécu au delà d’un rayon de 50 kilomètres, et je dois ajouter que personne n’a jamais divorcé, personne n’a jamais pris un jour de congé pour maladie, ou connut un seul jour de chômage. D’un autre côté, bien que chacun prenne soin de ne pas s‘éloigner, hé bien, dans cette famille, on ne sait pas communiquer, on ne se parle pas. Je suppose que d’autres que moi en souffrent ou du moins le regrettent.

(A) J’ai l’impression en vous écoutant qu’une force semble tenir en respect les membres de cette tribu. Une sorte de zone de contrôle, une sphère d’influence.

(P) Oui, une distance de contrôle. Je songe à deux aimants qui s‘écartent l’un de l’autre.

(A) Ou bien sont attirés l’un vers l’autre. Le danger me paraît être lié autant au fait de la séparation que de cette sorte de relation de proximité qu’on appelle “ communiquer “.

(P) Il y aurait finalement une sorte d‘équilibre. Attirance et répulsion. Ni trop proche ni trop lointain.

(A) Voyez les animaux qui se tiennent à distance respectable, juste ce qu’il faut pour éviter les crocs ou un coup de patte. Ils se jaugent, se mesurent. Et puis soudain, ou bien il y en a qui fait tête basse, et recule avec précaution, ou bien il se rue sur son adversaire et engage le combat.

(P) Je ne sais pas en quel sens “communiquer” serait si dangereux, et pourtant, je sens bien que tout le monde est mal à l’aise dans les réunions de famille par exemple, ou que mon père évite soigneusement de nous rencontrer individuellement.

(A) Que se passerait-il si l’un d’entre vous décidait de s’installer ailleurs, dans un pays lointain ?

(P, sans la moindre hésitation, en levant les bras) Il serait exclu, banni, déshérité, immédiatement, il ne ferait plus parti du clan !

(A) Je songe à la relation entre la Terre et la Lune. C’est une question que posent souvent les scientifiques en culottes courtes quand on commence à leur expliquer que contrairement à ce que pensait Aristote, si certains corps, quand on les jettent en l’air retombent sur le sol, tandis que d’autres tendent à flotter en l’air ou monter dans le ciel, ce n’est pas parce qu’ils tendraient à rejoindre leur “ lieu naturel “ (la terre si la matière dont ils sont faits est terrestre, le ciel si leur matière est le feu ou l’air), mais parce qu’il existe comme le supposait Newton une force émanant de la terre, la gravitation, qui attire en quelque sorte les corps pesants selon une loi physique. Ils demandent : mais alors pourquoi la Lune ne nous tombe pas sur la tête ? Pourquoi reste-t-elle sagement en orbite à distance respectable de la Terre, pourquoi ne s‘échappe-t-elle pas dans l’espace infini ?

On a le sentiment que l’organisation sociale de la tribu fonctionne sur la base d’un modus vivendi, qui ne vise pas tant à résoudre un problème (inconnu), qu‘à protéger le groupe du problème, ou bien à protéger le problème lui-même, et dans ce dernier cas, ce problème se manifeste (négativement) comme un tabou, lequel prévient les membres à la fois de s‘écraser sur le sol (mourir ou devenir fou), et de se perdre dans l’infini (au sens de Bion).

Et le plus intrigant, le plus contre-intuitif dans cette histoire, c’est que la force gravitationnelle, on la constate, on ne cesse d’en subir les effets, mais on ne la voit pas, au sens où par exemple, quand vous donnez un grand coup de pied dans une balle, vous voyez et vous sentez et vous percevez directement, parce qu‘à un moment votre pied et la balle sont en contact, la mécanique qui est en jeu. C’est une relation causale à distance, ce qu’on appelle l’influence – et c’est difficile de ne pas penser qu’il y a un esprit là, quelque part, au centre de tout cela, qui exerce une intentionnalité (bienveillante ou malveillante), et que son plan énigmatique gouverne à leur insu les satellites gravitant là tout autour. Et c’est sans doute pour cela que ça marche, parce qu’on a de la peine à le croire au fond, malgré les livres et les cours de physique, bien qu’on y soit confronté tout le temps (et en particulier dans les transferts analytiques).

Bruits

La tâche de l’analyste est difficile. Je classerai par commodité les sources de cette difficulté en trois genres, bien que, dans la séance, une telle distinction ne soit pas toujours claire. Ce bref texte peut servir d’introduction à Second Thoughts de Bion.

Il y a d’abord ce que j’appellerai les bruits de la cité, les bruissements du monde tout autour. Des gens dehors aimeraient bien que le patient soit guéri, ou bien ils considèrent que faire une analyse constitue une dépense inutile et qu’il vaudrait mieux chercher un emploi ou s’adonner à une activité sportive, ou bien ils lisent certains journaux, regardent la télévision, et ils jugent que le patient est victime d’une charlatanerie, ou bien ils téléphonent à l’analyste en s’exclamant : « mais qu’avez-vous fait à ma fille ? », ou bien ils aimeraient bien que le patient soit déclaré fou et interné, ou bien ils sont persuadés que leur femme a une relation sexuelle avec l’analyste. Cela fait beaucoup de voix au dehors, beaucoup d’attentes, de préoccupations. (et je passe sous silence les difficultés dont me parlent certains collègues travaillant en institution comme on dit, et supposés articuler leurs tentatives analytiques à des règlements intérieurs, des réunions de concertation, des groupes de soignants, des comptables et des administrateurs, des murs et des jardins, bref, une complexité qui me rend toujours perplexe quand on prend pour modèle la « psychanalyse en institution ») On ne peut pas faire taire ces voix (que l’on soit patient ou analyste) aussi facilement qu’on ôte son chapeau avant de s’allonger sur le divan. Il faut toutefois, surtout si l’on est analyste, s’efforcer de les réduire au silence, ou, si on les entend, de les entendre dans la mesure où le patient leur fait écho ou les reprend à son compte.

Ce faisant, on se trouve confronté à la seconde source de difficultés. Car le patient, bien qu’il vienne dans une certaine mesure de son plein gré (quoique.. que signifie venir « de son plein gré » ou « librement » ou « délibérément » ou « volontairement » quand il s’agit de se mesurer à l’inconnu ?), ne vient jamais les mains vides, ou vierge de toute préconceptions. Je reste toujours étonné que le patient qui se présente aujourd’hui ait survécu jusqu‘à ce moment où il sonne à la porte de mon cabinet. Il faut bien supposer qu’il n‘était pas totalement démuni de stratégies, de méthodes ou de techniques de survie — et éviter de croire qu’il lui manquait, sans qu’il le sache, une thérapie de style psychanalytique. Peut-être le patient finira par penser cela, que la psychanalyse constituait ce qui lui manquait, mais ce n’est pas à l’analyste de le penser à sa place. Le patient est donc déjà une personne expérimentée (qui a pu mettre en œuvre, de manière plus ou moins sophistiquée, des manières d’apprendre par l’expérience). L’analyste est probablement amené à juger que ces tactiques et ces stratégies présentent des caractère pathologiques ou pathogènes : il est difficile d‘éviter de penser ainsi, mais il serait souhaitable d’oublier pour un temps ce que l’on « sait » en psychopathologie, et aller de l’avant. Toujours est-il que ces savoirs (théoriques ou pratiques) du patient ne manquent pas de constituer un obstacle sévère à l’investigation analytique. Sans compter que certains patient font preuve d’une grande créativité quand il s’agit d’inventer au cours de la cure de nouvelles théories et pratiques susceptibles d’entrer en rivalité avec l’analyse. Cette créativité d’ailleurs me semble extrêmement précieuse (pour l’analyste). Sur ces problèmes je vous renvoie aux notes que j’ai prises pour introduire à ma modélisation appelée : « rivalité des méthodes ».

La troisième source de difficultés relève de la subjectivité de l’analyste (pour dire vite), ou, plus largement, du poids que pèse sa mémoire, de sa propension à désirer, et de sa tendance à la compréhension. Bref, du fait qu’il est un être humain. Je ne développerai pas ces thèmes ici : la littérature sur le sujet est immense, et pas seulement dans les textes qui s’occupent du « contre-transfert » ou de la « formation de l’analyste ». Je me contenterai de rappeler les deux menaces que Bion souligne notamment dans les commentaires aux Second Thoughts, le désir de guérison et le désir d‘être un bon analyste. On devine assez bien, en pensant à ces deux difficultés, combien elles se situent assez indistinctement à la croisée des trois sources que je viens d‘énumérer, c’est-à-dire qu’elles relèvent aussi bien des attentes du groupe ou de l’environnement, des préconceptions du patient, et des désirs de l’analyste.

La position de l’analyste dans cet environnement bruyant (la séance cernée de toute part par des objets destinés à perturber, jusqu‘à, parfois, rendre impossible, l’analyse) pourrait être de garder le silence — pas seulement en évitant qu’aucun son ne sorte de sa bouche, ce qui effectivement peut « s’entendre » comme un manière de ne pas en rajouter —, mais aussi de faire silence, faire taire. Mais la contradiction ici est manifeste : le patient n’a cessé d‘être confronté à d’innombrables et sournoises puissances qui visaient justement faire taire — à réduire au silence. C’est cette contradiction que soulignait Ferenczi (notamment dans ses derniers articles, voire le volume IV des œuvres complètes chez PAYOT) : ne risque-t-on pas de répéter dans l’analyse les conditions pathogènes auxquelles le patient a été soumis ? Peut-être l’analyste ne devrait pas avoir si peur de faire un peu de bruit quand même et d’entendre un peu (de toutes façons, c’est inévitable : l’analyste tousse, tourne la page de son carnet, respire, cela fait un bruit dont on peut faire grand cas).

Se confronter au pire (I)

C’est à cette qualité insaisissable qui, dès lors que la pensée de la blancheur est dissociée du monde des significations plaisantes et rattachée à un objet terrible par lui-même, porte cette terreur à sa plus extrême intensité. Voyez l’ours blanc des pôles et le requin blanc des tropiques : d’où vient l’horreur transcendante qu’ils inspirent, sinon de la lisse et floconneuse blancheur de leur robe ? La blancheur sinistre — voilà ce qui donne à leur muette avidité un si repoussant caractère de douceur, qui révulse, d’ailleurs, plus qu’il ne terrifie. Pareillement, le tigre aux crocs cruels et au pelage armorié n‘ébranle pas autant le courage que l’ours ou le requin enlinceulés de blanc.

Herman Melville, Moby Dik (1851), trad. P. Jaworski, Gallimard (2006), cité en exergue du roman de Dan Simmons, The Terror, 2007.

Je vais essayer de bâtir une ébauche de modèle à partir d‘éléments disparates dont j’extrais à chaque fois deux constantes : une tendance irréversible à se confronter à la plus grande peur (voire la peur elle-même) et, dans un mouvement presque contraire, une tendance à la domestiquer, à la vaincre en la contraignant par une technique, une compétence.

  1. L’idée de ce thème m’est venu, pour être tout à fait honnête d’un comportement que j’avais noté me concernant. Une sorte d’impulsion qui me poussait à me mettre dans des situations périlleuses, bien que sachant pertinemment les risques que j’encourrais. J’aurais pu à ce moment là de mon exploration rebrousser chemin, ou prendre le sentier sur la gauche, mais au lieu de ça, je persistais à suivre le cours du torrent impétueux malgré les eaux qui montaient et les falaises qui dessinaient des gorges de plus en plus impraticables. J’aurais pu, et j’aurais du, si je m‘étais montré raisonnable, ne pas tenter l’ascension de ces pentes couvertes de neige, alors même que le temps se couvrait et que les températures baissaient et que les neiges devenaient de la glace. J’aurais du décliner l’offre de ces inconnus, et ne pas m’embarquer dans une aventure dont j’avais tout lieu de penser qu’elle risquait de mal tourner, et pourtant, en dépit de toute prudence, je les suivais.

On entend parfois dire, de la part d’aventuriers : « Cela peut paraître étrange, mais je ne me suis jamais senti aussi vivant qu‘à ce moment-là, alors que je pouvais mourir d’un moment à l’autre. » ou : « C’est vraiment quelque chose dont j’ai besoin, ce risque, ce danger. Tout le reste de ma vie me paraît fade : j’en ai besoin pour me sentir exister. » Que signifie « se sentir exister » ? L’existence peut-elle faire l’objet d’une sensation ? D’un sentiment ? J‘éprouve, je sens, telle ou telle sensation. Peut-on éprouver l’existence, l’existence tout court, être (sans qualité, sans plus ni moins) ? Certains mystiques recherchent et prétendent avoir vécu une expérience de ce genre.

Un type qui a accompli des expéditions extraordinaires aux quatre coins du globe, parlait de son dernier « spot », son dernier « trip », comme en parlerait un camé, en disant qu’il avait vraiment eu sa dose d’adrénaline. Que veux-tu dire par adrénaline ? Je veux dire que là, j’ai vraiment eu peur, une des plus grandes peurs de ma vie. L’alpiniste australien Greg Child, dans son livre passionant, Mixed Emotions (Théorème de la peur, Éditions Guérin 1997) écrit : « I was petrified by fear and overdoses by adrenaline ».

Comment peut-on être à la fois pétrifié et surexcité ? Jouit-on de la peur au moment où on l‘éprouve ? Ou bien seulement en y pensant, une fois qu’on est sorti d’affaire ?

  1. Timothy Treadwell vécut au milieu des ours sauvages d’Alaska chaque été durant treize ans. Au milieu de toute une littérature le concernant, comprenant les textes et les vidéos qu’il a laissés, surnage un fillm exceptionnel de Werner Herzog, Grizzly Man . Timothy se présentait comme investi d’une mission écologique (genre : sauvegarde des ours), ce qui l’amenait non seulement à planter sa tente durant de longs mois au cœur même du territoire des ours, mais à nouer avec eux des relations de proximité, dont témoignent ses nombreuses vidéos, dans lesquelles il se filme à quelques mètres à peine de ses protégés. Il prend des risques considérables. Ce dont il a conscience, et il le répète à longueur de pellicule. Ces documents sont très étranges. Timothy semble avoir vraiment la trouille, il n’est pas inconscient, il ne cesse de rappeler que l’animal peut lui arracher la tête d’un coup de patte et le dévorer, qu’il n’aurait aucune chance de lui échapper, il fait preuve paradoxalement d’extrêmes précautions dans l’approche des bêtes, fait montre d’un savoir, d’une technique qu’il est sans doute un des rares êtres humains à avoir poussé aussi loin, et dans le même temps, il se comporte de manière complètement déraisonnable, dans la mesure où nous paraît raisonnable le désir de rester en vie et de ne pas finir dépecé entre les pattes et dans la gueule d’un ours. L’ambiguïté, à bien y penser, vient probablement que ce qui « nous » paraît raisonnable dans ce genre de situation, n‘était pas ce qui paraissait raisonnable à Timothy (et se fonde aussi sans doute sur « ce que les ours font à l’homme », c’est-à-dire à la fois et dans le désordre, qu’ils peuvent inspirer une immense terreur, une tendresse de peluche et de douceurs infantiles, et un sentiment de puissance et de virilité infinies). Tout le documentaire de Herzog fait resplendir l‘énigme que constitue le désir de cet homme. C’est à ce genre d‘énigme que je m’intéresse ici. Pas plus qu’Herzog, je ne souhaite expliquer le cas Treadwell, mais plutôt : donner matière à penser. Je note aussi cette dimension tragique : on sait, on sent, on ne peut pas ne pas savoir comment ça va finir. Mal. (comme œdipe diront certains de mes collègues qui ne manquent jamais une occasion de le placer) À la fin du film, dans un passage particulièrement troublant, Herzog prend position : l’amie de Treadwell est au premier plan (c’est la seule fois où elle apparaîtra sur la pellicule, juste avant d‘être dévorée), l’ours juste derrière, à quelques mètres. Timothy déclame tout l’amour qui lui paraît exister entre la bête et lui, la relation de confiance, le rêve d’une société anthropo-ursine (je fais référence ici au concept si fécond de « société anthropo-canine » développé par Dominique Guillo ). Herzog fait alors ce commentaire en voix off :

ce qui m’obsède c’est que sur tous les visages de tous les ours que Treadwell a filmés, je ne trouve aucune affinité, aucune compréhension, aucune pitié. Je vois seulement une colossale indifférence de la nature. Pour moi il n’existe pas de monde secret des ours. Et ce regard vide n’exprime qu’un vague intérêt pour la nourriture. Mais pour Thimothy Treadwell, cet ours était un ami, un sauveur.

Qu’est-ce qui pousse Timothy à dépasser les limites que la plupart des êtres vivants se fixent quand ils sont amenés à rencontrer des ours ? Une nostalgie des ours en peluche ? Si tel était le cas, on en verrait plus souvent des Timothy Treadwell. Ce qui me frappe, c’est l’alternance systématique d’un côté, de la peur, de la conscience du danger, la manière dont il explique les précautions qu’il faudrait prendre en de telles circonstances, et, de l’autre côté, de ce ton exalté, revendiquant, et parfois même hurlant toute la haine qu’il éprouve pour les rares humains qui s’aventurent dans ces parages, les chasseurs, les touristes, les rangers en charge du parc. J’ai l’impression qu’il combat sa propre peur, qu’il en évacue au moins une part, en déployant toute cette fureur sur l’humanité. Cela va bien au-delà, je crois, de ce que nous appelons la phobie. Mais, si on veut essayer ce modèle un peu étroit pour éclairer le cas Treadwel, on pourrait presque dire qu’il y aurait là un objet « contra-phobique » extrêmement singulier, au sens où l’objet contra-phobique est ici le même objet qui suscite la plus grande peur, la peur panique. Comme si le moyen trouvé par le sujet pour transformer sa peur en quelque chose de viable, c‘était précisément de la dominer en « apprivoisant » l’objet terrifiant. On peut imaginer qu’au départ de tout cela, une ambivalence, un clivage particulièrement irréductible avait marqué l’objet, ne laissant pas d’autre choix au sujet que de s’y confronter jusqu‘à la mort, d’y consacrer l’entièreté de sa vie.

  1. Dans les récits de Dan Simmons , un thème revient de manière récurrente (j’ignore si ses exégètes l’ont noté étant donné que je n’ai jamais rien lu au sujet de Dan Simmons) : quelque chose comme « se jeter dans la gueule du loup », ou « dans les bras de son ennemi ». D’ailleurs, c’est au sens propre le destin des héros de deux de ses plus fameux romans. Le Lieutenant-Colonel Kassad, dans un dernier combat qui n’avait d’autre issue que la mort, vient s’empaler sur les lames acérées du corps du « Shrike » (dessiné ici par François Baranger), « uni dans une mortelle étreinte » avec cet ennemi surpuissant (Hyperion, 1989), et le Capitaine Crozier, second de Sir John Franklin, finit par offrir littéralement sa langue à la gueule de la bête démoniaque et divine qui hante les glaces de l’arctique (et le chef d‘œuvre The Terror, 2007). L’entité qui attire irrésistiblement ces victimes affolées, troublées, finalement consentantes, ne saurait être réduite à quelque enveloppe de chair, d’os ou de métal : elle est toujours la « terreur sans nom ». Et ce qui n’a pas de nom peut détruire l’appareil psychique — on lira quelque chose de ce genre chez Bion. La puissance d’attraction formidable de la terreur sans nom dans ces romans de Simmons (et je pourrais montrer qu’il en va ainsi dans la plupart de ses récits fantastiques) constitue le moteur des intrigues : page après page, la tension monte, au fur et à mesure que la menace se précise, que derrière les manifestations du mal humaines se dessine l’ombre d’une absolue étrangeté, non-humain, irreprésentable, que les personnages seront forcés de rencontrer dans une dernière étreinte, la mort, ou autre chose. Au final, après avoir consacré sa vie à lutter, le héros plonge à corps perdu dans ce quasi-trou noir, dans une sorte de soulagement définitif — la tension due à l’inéluctabilité tragique du roman se relâche, ce cauchemar finit enfin, le lecteur peut retourner à sa vie quotidienne. Sans nul doute chez Simmons, se mélange de sadisme, de masochisme, et la jouissance qui transpire dans une sorte de mysticisme macabre (et qui me semble constituer un des aspects flagrants de certains témoignages des mystiques, autour de l’idée de sacrifice), est un thème récurrent. On en trouvera un exemple extraordinaire dans deux nouvelles recueillies au sein du volume L’amour, la Mort (Albin Michel 1995) : « Mourir à Bangkok » et « Coucher avec des femmes dentues », ce dernier texte rappelant au passage des pages absolument terrifiantes d’un autre roman, L’Homme nuThe Hollow Man »), où l’on retrouve le fantasme tout à fait typique de l’auteur (une fellation en quelque sorte définitive). [Je me dois malheureusement de signaler que Simmons, cet écrivain génial, est aussi un personnage par ailleurs assez imbuvable, franchement républicain et franchement à la droite de ce parti de droite, mais ce radicalisme n’est peut-être pas si étonnant.]

  2. Dans le film de Kathryn Bigelow , récemment primé aux oscars, « The Hurt Locker » (en français : « Démineurs »), William James (sic ! interprété par l’excellent Jeremy Renner, héros d’une série télé délicieuse, The Unusuals, dont malheureusement la diffusion a cessé au bout d’une saison) responsable d’une unité de démineurs durant la guerre en Irak, se comporte comme le héros d’un film apparemment “héroïque”, mais qui se serait en réalité égaré dans une sorte de documentaire réaliste sur le travail extraordinairement risqué de ceux qui, sur les terrains de bataille, sont chargés de désamorcer les bombes. Les soldats américains qui visionnèrent le film à sa sortie saluèrent son réalisme, en ajoutant qu’il était impossible qu’un type aussi dingue soit accepté dans l’armée. Le scénario joue en effet sur deux tableaux, et c’est ce qui rend le film de Bigelow si étrange : d’un côté, une mise en scène et des décors arides, sans fioritures, une tension palpable entre l’ordre pathétique que tente d’instaurer l’armée américaine et le chaos généralisé, articulé autour de l’imminence permanente d’un attentat, et, d’un autre côté, ce type intrigant qui semble se comporter comme si c‘était là non pas la réalité, mais une sorte de jeu macabre, extrêmement excitant, dans lequel il n’y aurait rien à perdre, qui valait la peine d‘être joué pour la seule raison qu’aucun autre jeu n’en vaudrait la peine. Il fait fi des règles drastiques de sécurité (censé le protéger lui et le groupe auquel il appartient), pour ne suivre que ses propres règles, hybridation de compétences hors du commun, de courage, et d’attirance irrépressible pour le danger. Le film repose au fond sur une oscillation constante entre une vertu, le courage, et la folie. James constitue une énigme : est-il téméraire ? (la témérité relevant alors d’une forme excessive de courage) est-il désespéré au point de n’avoir « réellement » rien à perdre ? SE peut-il qu’un être humain n’ait « réellement » rien à perdre ? Le film prend une dimension terrifiante dans un des dernières scènes :

Gros plan alternant sur James et sur JT, dans la jeep, après qu’ils aient échappé par miracle au pire.

— je veux dire, comment tu fais ? Pour prendre ce risque ? (silence) — J’en sais rien, suffit de … Je crois que j’y pense pas. — Mais tu sais que dès que t’enfiles ta tenue, dès que tu sors, c’est une question de vie ou de mort, tu lances le dé.. Et t’assumes. Tu le reconnais non ? (silence) — Ouais ouais.. (mi-sourire, silence) Je le reconnais. Mais je sais pas pourquoi. (silence, les lèvres pincées, comme s’il devait faire un effort de pensée extrêmement pénible) Je sais pas, JT. Et toi ? Tu sais toi pourquoi je suis comme ça ? (silence) — Non (silence pensant) (des enfants courent après la jeep et lancent des caillasses)

La pauvreté du dialogue, voilà ce qui glace le sang. Et le silence assourdissant entre les quelques mots arrachés à la mort.

(je songe à l’impensable, un trou noir avec lequel il serait impossible de s’articuler (de graviter autour) autrement qu’en s’en approchant chaque fois encore plus près).

  1. L’immense alpiniste Reinhold Messner, dans une interview donnée à la revue Psychotherapie im Dialog 2002; 3(2): 201-206 (traduction disponible sur le site Café psy )

P. i. D. : Vous décrivez plusieurs fois un être dédoublé, deux hommes qui sont vous-même et en même temps de même apparence que vous, mais à côté de vous. Vous vous voyez en dehors de vous-même. Sur le moment, est-ce que cela vous aidait ou vous gênait ?

R. M. : Sans ce dédoublement, je ne serais plus en vie. C‘était une schizophrénie entre la raison et l‘émotion. Je ne puis en dire plus, n‘étant pas spécialiste en psychiatrie. Je m’aventure pourtant à penser que, dans les temps anciens, disons il y a 10 000 ans, la schizophrénie était une aide dans les situations critiques [note : remarque dans le style de celles que Ferenczi ou Bion ne se privaient pas de faire]. Aujourd’hui encore le dédoublement peut sauver celui qui a le dos au mur. J’avais ainsi la possibilité de communiquer avec un Autre, de partager ma douleur, mon espoir ou mes désespoirs. Un désespoir partagé n’est plus que la moitié d’un désespoir.

Quel genre de modèle produire à partir des faits que j’ai présentés ? À vrai dire, je n’en suis pas là. Il y aurait là une vaste rechercher à mener (que j’ai plus ou moins vaguement l’intention de mener un de ces jours). Comme j’aime aller doucement je relèverai les constantes suivantes (laissant à d’autres le soin d’aller plus loin s’ils le souhaitent) : La partie se joue à trois : a. il y en a un qui éprouve la plus grande peur (sans doute en hommage à la terreur sans nom : c’est le psychanalyste qui le suppose, ce n’est qu’une supposition, une piste à explorer — faudrait demander) et qui dans le même temps, d’une manière obscure, peut-être « biologique », qui aurait à faire à des sécrétions hormonales, suscite une excitation qui peut se dire comme « se sentir intensément vivant » (les athlètes connaissent bien ce seuil de la douleur qui, lorsqu’on l’a atteint, produit une sorte de décharge de plaisir, les derniers 200 mètres d’une course de demi-fond par exemple, où vous avez la sensation qu’une large couteau vient vous cisailler les mollets et les cuisses, que votre cage thoracique va exploser, et qu’en même temps vous trouvez une sorte de second ou troisième ou quatrième souffle, dont témoigne une immense explosion dans le cerveau, la vue se trouble dans la sueur, vous tirez sur les bras avec je ne sais quelle partie du cerveau, et… !! …) b. Il y en a un qui se voue à discipliner la peur ou l’excitation, garder son sang-froid en toutes circonstances, et précisément dans le genre de circonstances où il est quasiment impossible de garder son sang-froid, en mettant en œuvre un savoir technique (une technique de l’action) — chez les alpinistes, il y a cette obsession de la sécurité, paradoxale puisque la situation la plus « secure » serait évidemment de rester bien au chaud chez soi, alors même qu’on se fourre ici dans de sales draps, dans un environnement hostile, imprévisible, dangereux, où le risque est majeur. — Cette discipline de soi qui est aussi la maîtrise d’un savoir pratique, me semble être indistinctement aussi une tentative de raisonner, contrôler, maîtriser, l’Autre radical, la terreur sans nom ou la plus grande peur — d’où : c. Cet Autre, l’ours, la montagne, l’altérité absolue, la bombe, le grichte, le monstre des films de la saga Alien(s), le cachalot blanche du capitaine du Pequod, à la fois objet d’adoration et de terreur (ambivalence bien connue des récits ethnologiques). Tout cela serait à développer. J’ai parlé également du modèle phobie/contraphobie. Ou de l’aspiration d’un néant (sorte de trou noir) creusé par l’explosion d’un appareil psychique, avec lequel il n’y aurait d’autres articulations possibles qu’en s’y confrontant, en se laissant être aspiré par « lui ». J’y reviendrais.

Marcher comme une oeuvre d'art

Dans le bref mais inoubliable (pour moi) documentaire, The Dark Glow of the Moutains que Werner Herzog a consacré à l’alpiniste Reinhold Messner , ce dernier évoque la possibilité que dans l’avenir, il abandonne la quête qui le pousse à gravir des sommets chaque fois plus difficiles, pour simplement se contenter de marcher, marcher droit devant, n’importe où, sans but, sans viser un quelconque exploit. En attendant ce jour, devant la paroi qui l’attend, couverte de neige, il imagine le tracé de son parcours, il dit : « tu vois cette ligne là », il marche et dessine en même temps une ligne dans la montagne. La façon dont il parle de ses ascensions, le mode de vie qu’il a adopté pour les mener à bien, un mode de vie « exceptionnel », fait penser par bien des aspects à une forme de vie artistique. En vérité, on n’a pas attendu qu’un artiste proclame : « L’art c’est la vie », pour que ce soit effectivement le cas pour un certain nombre de personnes.

À la même période où Reinhold Messner accomplit ses exploits, Hamish Fulton parcourt le monde à pied, et n’en ramène rien à proprement parler, c’est-à-dire qu’aucune intervention ne vient modifier l’environnement, contrairement au Land Art dont on le rapproche sans doute à tort, ou même à Richard Long — Fulton, s’il faut le ranger quelque part, serait plutôt un artiste conceptuel : il produit à son retour (et expose) ce qu’il appelle des « Mental Sculpture ». Ces choses là m’intéressent beaucoup : la marche est l’œuvre d’art. Ce qui nous est montré c’est une transformation (en vue d’une communication publique) d’une expérience (privée, solitaire) qui est en elle-même, dit-il, une transformation. Lors de l’exposition, tout l’arrière-plan émotionnel est irrémédiablement perdu (y compris pour le marcheur qui l’a éprouvé). C’est une des raisons pour lesquelles, quand je marche, j’ai pris l’habitude de prendre énormément de photographies. Pas seulement parce que ce serait là une preuve (pour moi-même) — comme l’alpiniste qui accomplit un exploit prévoit d’apporter une caméra afin de filmer la preuve qu’il a bien atteint le sommet. Mais parce que cette proximité du marcheur avec le devenir, s’avère quelquefois trop forte, et quasiment insupportable (« tant de beauté ! que c’en est souffrance ! »). Il y a là un trop plein qui suscite de lui-même une transformation (beaucoup de grands randonneurs écrivent et dessinent des carnets de voyage). J‘écris : “proximité avec le devenir” : c’est là une formulation bien imprécise, dont l‘éclaircissement requiert les talents d’un poète plutôt que d’un philosophe — Héraclite, ou plutôt, un Héraclite rêvé ferait peut-être l’affaire.

La marche peut être une œuvre d’art par elle-même (et susciter d’autres œuvres d’art en mémoire pour ainsi dire).

J’ai déjà évoqué un lien entre la marche et la pensée : on pourrait songer que marcher c’est fuir les pensées qui pressent le penseur. Mais ça pourrait être aussi, dans certains cas, l’activité nécessaire qui permet au penseur d‘évacuer au fur et à mesure de ses pensées un trop plein d‘énergie libidinale (pour parler comme les psychanalystes d’autrefois : Ferenczi décrit ainsi le “type moteur”, qui doit « gaspiller de l‘énergie musculaire » pour ralentir le flux de ses pensées, qui se présentent de manière trop vive, comme une machine à penser qui, soudainement débridée, ne saurait se réguler d’elle-même. L’expérience du marcheur au long cours, bien qu’on puisse peut-être la rattacher à l’impossibilité de traiter certaines pensées dans l’immobilité du penseur sagement assis dans son fauteuil (il y a dans l’histoire tragique de Messner quelque chose comme une manière de se fabriquer une vie possible suite à la perte de son frère lors d’une ascension — je n’ai pas trop de mal à imaginer la culpabilité qui vous hante dans une histoire pareille, ayant échappé de très peu à une issue aussi fatale lors d’une randonnée avec mon propre frère), cette expérience donc, suscite à son tour, par son intensité, un trop plein qui, s’il n’est pas transformé, par exemple dans une transformation artistique, peut s’avérer insupportable. Cet intolérable est lié me semble-t-il à la solitude. Le marcheur recherche la solitude. Mais après avoir passé tant de temps sur les hauteurs, ou dans l’infini, le besoin d’un autre le rappelle à son humanité et sa finitude. Il est alors temps de rentrer chez soi, et, éventuellement, d’essayer de faire partager quelque chose de son expérience.

Un pas de plus : c’est une chose de ce genre que l’analyste ressent, et dont Bion parle si bien dans Second Thought quand il songe aux séances de la journée : une solitude irrémédiable, et parfois le désir pressant de faire quelque chose de cette expérience si vive, non pas tant d’en garder une trace, mais plutôt de transformer ce qui peut l‘être en vue d’une communication plus ou moins publique — mais il doit garder à l’esprit que quelque chose d’important s’est irrémédiablement perdu.

Remarque sur une hyper-activité de l'attention

Dans les maladies du genre auto-immune, dont on ignore la plupart du temps les causes, l’organisme ou une partie de l’organisme se défend en produisant des anti-corps contre une autre partie de l’organisme : tout se passe comme si une bataille s’engageait sur un malentendu : un organe habituellement allié est considéré comme un agresseur, l’hôte devient l‘étranger, le processus du coup tourne à l’auto-destruction — du point de vue du fonctionnement normal, c’est une aberration, un comportement inapproprié.

On peut élaborer un premier modèle susceptible d‘éclairer autrement les choses, en mettant l’accent sur la confusion entre l’intérieur et l’extérieur (pour dire vite) : l’organe, destiné à combattre les entités hostiles exogènes s‘épuise à se défendre de ce qu’il évalue comme un ennemi intérieur. On a envie de parler ici de l’introjection d’un conflit extérieur, due par exemple à l’incapacité de tolérer d’entrer en conflit avec un objet externe, un tout autre, sinon en le transformant d’abord en objet interne, ou bien due à l’accroissement de l’omnipotence et le mépris de la solidarité (la partie qui se prend pour le tout, et s’en prend du coup aux autres parties avec lesquelles habituellement elle était censée collaborer) (l’ange qui se détache de la communauté des anges et revendique d‘être de n‘être pas qu’un rouage cosmique).

Autre perspective : l’erreur d’appréciation. La situation, d’un point de vue médical (le fonctionnement normal de l’organisme), ne justifie pas une telle activité défensive. On pense à ces soldats qui continuent de se comporter comme en temps de guerre, alors que le traité de paix a été signé il y a des lustres — tel ce fameux Hirō Onoda qui resta en poste sur l‘île de Lubang dans les Philippines, jusqu’en 1974, refusant de croire que l’armistice de 1945 avait été signée, développant des techniques de survie qui font encore école aujourd’hui, et trucidant tout de même une bonne trentaine de villageois dans les alentours durant ces décennies.

Par analogie l’appareil à penser du paranoïaque paraît hyperactif (notamment dans les crises délirantes) : tout ce qu’il perçoit semble mériter qu’on lui accorde de l’attention et doit être soumis à l’interprétation (dans une tonalité agressive et persécutive). Quand le gouvernement japonais dépêchait des envoyés chargés de convaincre Hirō Onoda de ranger ses armes, le lieutenant considérait la manœuvre comme une ruse de l’ennemi : non seulement tout événement suscite l’attention et conforte une attitude de suspicion et de vigilance généralisée, mais il est d’emblée pensé comme s’inscrivant dans un système saturé, d’une logique redoutable — tout confirme (le « système » s’auto-adapte à tout événement nouveau, le transforme en signe d’hostilité, quand bien même et surtout s’il semble aux yeux du commun des mortels constituer une objection indubitable).

On peut considérer qu’il y a là un défaut de l’attention, un dysfonctionnement de sa qualité évaluative : l’hyper-vigilance et l’hyper-activité surviennent du fait que l’attention n’accomplit pas correctement sa tâche de sélection des données pertinentes pour l’action. Freud avait donné quelques pistes pour une théorie de l’attention, notamment dans Esquisse d’une psychologie scientifique (1895), l’attention étant alors liée à l’activité de certains neurones sensibles aux qualités des stimuli (et non pas à leur quantité) :

la décharge de cette excitation perceptive fournit en y un renseignement qui constitue, en fait, un indice de qualité. Je suggère donc que ce sont ces indications de qualité qui, dans une perception, intéressent y. C’est là, semble-t-il, ce qui constitue le mécanisme de l’attention.

D’où l’idée que l’attention est dédiée à l’appréhension des qualités des perceptions, et par suite, pour le dire dans le fil de mes élucubrations, qu’il y a dans le dysfonctionnement que j’essaie de décrire, un défaut d‘évaluation de la qualité des objets (pensées, perceptions, etc.). Une abeille passe dans le jardin de la clinique où le Président Schreber est assis et le pique : il ressent la douleur (la quantité de l’excitation si l’on peut dire à la manière du Freud de l’Esquisse, ne lui échappe pas), mais il perçoit la qualité de cet événement comme un indice supplémentaire des intentions que Dieu nourrit spécialement à son égard, etc. Ou bien (P) : « L’autre jour, à la fin de la séance, il y avait ce livre sur votre bureau avec une image de femme enceinte sur la couverture, j’ai compris alors immédiatement que vous me donniez à nouveau une leçon en me rappelant ma faute (un avortement), et c’est la raison pour laquelle je vous ai quitté dans cet état aussi bizarre. » Ce qu’il faut ajouter ici, c’est que cette susceptibilité extrême aux événements — tout est susceptible de devenir événement — se déroule sous l’empire du sens (sa tyrannie dans le cas de la paranoïa — le Dieu de Schreber est un tyran sadique et pervers).

Dans un tout autre contexte, Freud décrit à nouveau l’attention, dont il fait alors la pointe la plus avancée de l’appareil psychique, et l’organe privilégié qui préside à l’action (Bion fera grand cas de ce texte et en tirera bien des développements que je ne mentionnerai pas ici.) On lira : Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques (1913) :

Une fonction particulière est instituée qui doit prélever périodiquement des données du monde extérieur pour que celles-ci lui soient connues à l’avance: l’attention. Cette activité va à la rencontre des impressions des sens au lieu d’attendre passivement leur apparition. Il est vraisemblable qu’en même temps un système de marques est par là introduit, qui a pour but de mettre en dépôt les résultats de cette activité périodique de conscience; c’est là une partie de ce que nous appelons la mémoire.

Une hyperactivité de l’attention, une fonction organique délirante, le délire interprétatif comme syndrome auto-immune, une machine à penser qui déraille ?

Ce qui peut être reconnu comme digne d'attention psychanalytique ?

Une certaine rusticité intellectuelle m’amène à poser des questions naïves. Non pas que je fasse semblant de ne pas savoir ou de ne pas comprendre. Mais plutôt que je ne sais plus (ou je n’ai plus envie) de faire semblant de comprendre. Le fait est que, quand je ne comprends pas un concept ou une théorie, j’ai spontanément tendance à en faire l’aveu – je demande un supplément d’explications. Quand ce supplément lui-même me paraît encore plus incompréhensible, je mets ça sur le compte de ma rusticité. La plupart de mes interlocuteurs pensent qu’il n’en est rien : ou bien je suis en réalité un sceptique, qui fait preuve de mauvaise volonté, et fait semblant de ne pas comprendre à dessein (je refuse les prémisses sans l’admission desquelles les énoncés qui en dépendent sont effectivement incompréhensibles), ou bien ils soupçonnent une résistance, forcément inconsciente, et forcément suspecte.

Bref : le texte qui suit ne me satisfait pas. Il pose probablement de mauvaises questions de manière maladroite. Toutefois, c’est le genre de question qui m’occupe présentement, en attendant qu’elle ne me préoccupe plus.

Voici donc quelques exemples de ces questions rustiques (dont j’ai pris note en me promenant l’autre après-midi avec mon chien au milieu du printemps naissant si je puis dire) :

Je me demandais : “qu’est-ce qui est véritablement psychanalytique dans la séance de psychanalyse ?” – il ne fait aucun doute que la question soit fort mal posée. Tant pis. On verra où ça mène.

Je vois deux réponses possibles : 1. Dès que la séance démarre, dès que les conditions nécessaires et suffisantes sont réunies (un psychanalyste accueille un patient dans son cabinet etc.) tout ce qui advient jusqu‘à la levée du dispositif relève de la psychanalyse. 2. Ou bien seulement certains des événements qui ont lieu durant la séance méritent le titre de “psychanalytiques” – par exemple : suscitent une attention spéciale de l’analyste ou du patient ou des deux, ou bien : sont du genre qui intéressent en général les analystes et qu’on évoque à titre de matériau ou de preuve dans les textes relatifs aux séances.

La réponse 1 demande elle-même bien des éclaircissements. Elle peut s’entendre à mon avis de deux manières :

1.1. ou bien, dans une version réaliste, on veut dire qu’une fois les conditions réunies, ce qui se passe relève en vérité de la psychanalyse (quoi qu’en pensent les protagonistes de l’affaire), qu’ils le sachent ou l’ignorent (donc même à leur insu – quoiqu’on devrait préciser, forcément plutôt à l’insu du patient). Un observateur étranger ignorant des règles de l’art, et assistant à une telle séance, pourrait bien faire une description ordinaire de ce qui se passe (une des deux personnes présentes s’allonge sur le divan, l’autre s’installe dans un fauteuil, l’une parle et l’autre se tait, et à la fin, la première remplit un chèque qu’elle donne à la seconde, etc..), sa description serait sans aucune pertinence. Il ne saurait pas ce qui se passe réellement.

Cette manière de voir les choses apparente le dispositif analytique (setting) à un rituel théurgique : il convertit faits et gestes et phénomènes dans leur ensemble à la psychanalyse. Certains diraient une chose du genre : tout dès lors bruisse de l’inconscient. Comme dans les monastères on s’efforce de convertir l’espace et les lieux pour faire advenir ici-bas le divin, le cloître devenant riche de la présence de Dieu etc (et le monastère et l’esprit de ceux qui l’occupent devenant demeure de Dieu). Bref, le dispositif analytique serait dans cette version-là un puissant outil de conversion.

Mais : imaginons un jeu doté de règles spécifiques. Le jeu se déroule convenablement dans la mesure où les joueurs montrent en jouant qu’ils acceptent les règles (ils n’ont pas besoin de s’y référer dans la mesure où ils font selon les règles, et du coup en confirment la réalité, le temps du jeu). Je me souviens d’avoir joué à un tel jeu, doté de règles extrêmement complexes, et la partie s‘était prolongé durant des heures. Vers la fin, quand il semblait évident que je jeu allait prendre telle tournure, que quelques uns allaient perdre et qu’un seul pouvait gagner, un des présumés perdants tira vers lui toute la table et balança violemment toutes les pièces du jeu (des centaines de figurines minutieusement positionnées sur le plateau de jeu) en déclarant (saturé de colère) : “Nouvelle règle, tremblement de terre, la partie est finie !”. C’est là ce qu’on appelle un geste de mauvaise humeur, et cela fait du joueur un “mauvais joueur”. Il ne veut plus jouer à ce jeu là, dans lequel il est certain de perdre, ou plutôt : il refuse de perdre à ce jeu là, ou encore refuse de se plier à ses règles implacables : il veut renverser le cours du destin). Si nous comparons (ce qui reste expérimental, mais je veux juste ici tester un modèle) la situation analytique à ce type de jeu, dans la perspective d’une conversion généralisée (à partir du moment où le jeu démarre, tous les faits et gestes “deviennent” des événements du jeu), la différence est patente : même si un des protagonistes s’oppose au jeu lui-même, son comportement demeure un effet ou, mieux, un phénomène psychanalytique. Pas moyen d’y échapper. (si le patient plante un coup de couteau dans le ventre de l’analyste, c’est un “acting in”, et pas une agression ordinaire ou extraordinaire).

Le point essentiel ici, c’est que la conversion psychanalytique s’opère en amont des faits et gestes : contrairement au dispositif théurgique, qui en général suppose des acteurs qui croient en l’efficacité des rituels, il suffit, dans la théurgie psychanalytique, qu’un des acteurs y croit – l’autre, quoiqu’il en pense, devient le patient de la psychanalyse, fut-ce à son insu. Le dispositif fonctionne ici comme une clôture dans les limites desquelles tout est transformé – et quand bien même un ethnologue serait amené à observer la scène, tant qu’il ignore la véritable essence des faits observables, sa description est condamnée à être sinon fausse et impertinente, du moins gravement insuffisante. De la même manière, que vaudrait une description du rituel de l’eucharistie produite dans l’ignorance de sa “nature” théurgique, une description non-croyante, puisque : “la liturgie entière doit être considérée comme un sacrement au sens large car la grâce divine y ruisselle de toute part“ ?

L’inconscient par ses effets y ruisselle de toutes parts (à qui sait l’entendre, ou pour qui vent bien l’entendre – aka : l’analyste). Le dispositif analytique comme “espace ecclésial” ou : mystique ?

Le problème de la psychanalyse contemporaine : de nombreux patients se trompent de porte : ils viennent sans avoir d’abord été convertis. On imagine qu’autrefois, quand la psychanalyse était très à la mode, et que la patientèle formait un ensemble relativement homogène (socialement et intellectuellement), on se trompait rarement. (Il était clair que quelques uns, les convertis d’emblée, allaient consulter un analyste en cabinet privé, les autres, les ignorants, les rustres, frappaient à d’autres portes – même si pas mal de psychanalystes exerçaient aussi en institution psychiatrique – sauf que ce n’est pas la même chose évidemment, c’est impur.)

1.2. Certes, quand les conditions initiales sont réunies, tout “devient” (entre guillemets cette fois) psychanalytique, mais non pas au sens (mystique et réaliste) d’un espace théurgique, mais au sens d’un espace herméneutique (je dis “espace” par commodité). Le setting analytique crée les conditions propres à favoriser le genre d’interprétation qu’on attend d’un psychanalyste. Quand bien même l’analyse ne dit rien – ne fait aucune interprétation. Cela va sans dire (même si le patient, de son côté, n’est pas au courant de la trame qui se joue par devers ce qu’il dit ou fait, le cours des interprétations psychanalytiques ne cesse de se déployer – le patient lui-même dit : “je sais bien ce que vous allez penser de ce que je viens de dire“). On sent bien d’ailleurs que cette caricature de l’analyste radicalement silencieux peut se déduire logiquement de cette position de soumission au processus de l’analyse : il est juste l’agent qui impulse le processus, dont les règles de fonctionnement ont été établies par ailleurs, dont la valeur dépend d’un autre, un prédécesseur, un maître, il devient en quelque sorte le fonctionnaire de l’analyse.

Là encore, l’opposition manifeste du patient (on ne s’attend pas à ce que l’analyste s’oppose à l’analyse, quoique.. les exemples ne manquent pas, qui font partie de l’imaginaire mythique de la psychanalyse, de manifestations affectives ou sexuelles, de la part de quelques analystes, manifestations que les règles proscrivent) fournit une image cruciale qui permet de mesurer l’efficacité du dispositif. S’opposer à (tel ou tel point de la méthode, ou à telle ou telle règle), c’est non seulement aussi résister, mais c’est seulement résister. Le fin mot et le dernier mot des revendication du patient, c’est qu’il résiste. Résistance non pas à l’analyse (ce qui serait alors une véritable opposition qui mettrait à l‘épreuve le dispositif) mais résistance au processus qui se joue à son insu (l’inconscient à l’œuvre tandis que le patient s’agite). “Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle / Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis” : là encore, nulle échappatoire. Bref, si le patient résiste, c’est à la vérité. L’analyste a beau se draper dans les habits de l’humilité, théoriquement justifiés : “je ne suis pas le dépositaire de cette vérité à laquelle vous résistez”. Alors qui ? N’en-est-il que le témoin désolé ? le garant (celui qui tient les rênes ? Le guide et servant du processus ?) Ou bien : est-ce l’analyse elle-même, ce dépositaire (comme alors : processus de dévoilement – ἀλήθεια ?) ? On ne saurait alors reprocher à l’analyste (en personne) son omnipotence, mais devrait-on reprocher à l’analyse d‘être une version sophistiquée d’emprise ?

Si le patient lui-même est déjà converti, suffisamment raisonnable, respectueux et “civilisé” pour internaliser le conflit (plutôt que d’en faire subir stupidement les inconvénients à l’analyste), les choses devraient se passer sans anicroche. Sinon, si le patient est trop stupide, l’analyste botte en touche, esquive. “Je ne suis pas le sujet supposé savoir”. “Oui, mais qui d’autre sinon ? Vous dites “je résiste” : mais comment le savez-vous ? Vous dites cela parce que vous l’avez lu dans un livre, parce que dans telle situation, quand le patient s’oppose, c’est ce que vous êtes censé penser et dire ? Allez vous insinuer que c’est l’analyse qui sait ? Le dispositif ? La théorie ? Freud ? Mais Freud ne m’a jamais rencontré à ce que je sache !”

Si la situation analytique suffit à justifier l’omnipotence et l’omniscience : alors ne pourrait-on pas la décrire comme une démiurgie ? une matrice démiurgique (et l’analyste au mieux chargé d’en garantir le fonctionnement correct, attendu : donc – technicien, et chargé éventuellement des enregistrements ?).

Les modèles 1.1. et 1.2. semblent destinés ou bien à révéler ou favoriser l‘émergence de la vérité, ou bien à asseoir la pertinence des interprétations et des descriptions conformes aux théories psychanalytiques. Mais – est-ce là une finalité ou une prémisse ? – ces opérations ont pour complément la neutralisation automatique de tout conflit entre l’analyste et le patient ou entre le patient et l’analyse. Si l’analyste lui-même se trouve confronté conflictuellement à l’analyse (ce qui ne manque pas de se produire, l’analyste n‘étant pas une machine), alors il devra traiter ce problème (son “contre-transfert”) sur une autre scène, dans un autre cabinet (et ainsi de suite).

De la sorte, la méthode psychanalytique et l’analyste ne sauraient être mis en position d‘échec. On aurait là une “pratique” exceptionnelle qui, bien que soumise au matériau le plus changeant, le plus imprévisible, le plus instable, ne raterait jamais son coup (elle retombe toujours sur ses pieds). L’objection est autrement plus perçante que celle de Popper (il n’existe pas d’expérience susceptible de réfuter la théorie psychanalytique). Cela dit, on sent bien, mais il faudrait le montrer et développer, que la méthode suppose une théorie de l’inconscient généralisé (in fine : tout, y compris ce qui se passe au dehors, à l’extérieur du cabinet, etc. peut être décrypté comme effet de l’inconscient : d’où les malaises dans la civilisation passés et à venir).

Un mot sur la réponse 2. Certains faits suscitent l’attention du psychanalyste et du patient, et méritent donc d‘être reconnus comme éléments psychanalytiques. Le dispositif ne fait pas tout, ou du moins, s’il est la condition nécessaire de l‘émergence de faits de telle sorte, il n’en est pas la condition suffisante. D’où : la grille de Bion par exemple.

Devrait-on considérer dans un cadre pluraliste, que se confrontent pendant la séance différentes perspectives, voire différentes théories, et différentes méthodes, et, pour poussez le bouchon assez loin, que la méthode analytique non seulement n’est pas la seule, mais ne manque pas d‘être mise à l‘épreuve par d’autres méthodes au sein même de la cure (et pas seulement au dehors, dans les débats publiques où la “théorie” de Freud subit les attaques que l’on sait) ? Si nous voyons les choses ainsi, nous percevons mieux ce qu’ont voulu dire certains de nos prédécesseurs (Ferenczi, Searles, Bion, par exemple) en parlant de conflit de méthodes, de lutte, ou : ce qu’on peut ranger dans la colonne 2 de la grille de Bion. Prendre au sérieux cette atmosphère de rivalité, cela signifie à mon avis que, jusqu‘à preuve du contraire, il ne faille pas tenir pour “plus vraie” telle ou telle théorie — bien que, si l’analyste veut exercer son métier, et pas un autre métier, il est tenu d’analyser malgré tout : il ne s’agit donc pas d’un relativisme mou, mais d’une reconnaissance des spécificités de la pratique (un des problèmes posés par les modèles 1.1. et 1.2., vient de ce qu’on déduit de la théorie générale des règles discutables, mais qui renferment en elles-mêmes la capacité d’abolir toute discussion – d’où la tendance à une forme de totalitarisme plus ou moins mystique qu’on voit parfois effleurer dans certaines écoles ou discours se réclamant de la psychanalyse).

Note : le mot “théorie” dans ce contexte est employé de manière hyperbolique. L’hyperbole vaut aussi bien pour la théorie du patient que celle de l’analyste (ou “les” théories de..).

notes après L.A. Sass, Les Paradoxes du délire

À l’arrière plan des remarques et élucubrations qui suivent, les pages 180-182 du livre de L. A. Sass, Les Paradoxes du délire, trad. P.H. Castel, Ithaque 2010.

Je peux penser sereinement à l’hypothèse solipsiste sans me sentir le moins du monde concerné par ses implications éventuelles, c’est-à-dire la penser comme un problème philosophique ou bien comme une fantaisie de la raison, il se peut même que je m’en amuse, sans éprouver un seul instant un sentiment d’accroissement de solitude, sans me sentir isolé du reste du monde, des autres penseurs dont je ne remets pas du tout en question l’existence, quand bien même je ne les perçois pas au moment où j’y pense — c’est-à-dire que l’absence de ces autres penseurs ne signifie en aucun cas leur non-existence, les invoquer en pensée suffit à m’en garantir l’existence, au même titre que la mienne : c’est-à-dire que je ne peux pas croire sérieusement à la non-existence d’autres penseurs que moi — « y croire sérieusement », voilà me semble-t-il la formule la plus juste.

Je sors de mon bureau après avoir pensé une pensée de ce genre, et la vie reprend son cours, je salue un collègue qui me fait l’effet d’une personne toute aussi réelle que moi, dont l’existence est tout aussi indubitable que la mienne, nous parlons et nous parlons sans arrière-pensée, ou du moins sans cette arrière pensée qui me soufflerait quelque chose comme : « ces paroles ne sont pas réellement prononcées par cet homme là, mais, par exemple, lui sont dictées par une force supérieure, ou lui sont insufflées à travers corps par ma propre puissance, etc.» — je n’ai pas la moindre doute concernant la continuité de mon être et de l’environnement, mes perceptions sont dignes de foi, du moins suffisamment dignes de foi pour me permettre de me mouvoir et d’agir en ce bas monde et faire ce que je crois bon an mal an devoir faire. Je me sens plus ou moins engagé dans un vie avec les autres, mais il ne me vient pas à l’esprit que ces autres puissent n‘être que des objets de ma fantaisie ou de la fantaisie d’un Dieu trompeur. On aura beau essayer de me convaincre qu’une telle confiance est aveugle, qu’une telle certitude ne repose sur rien d’autre qu’un acte de foi, qu’elle ne vaut pas mieux qu’une opinion à peine accompagnée de raison, je recevrais ces objections paisiblement sans le moindre bouleversement intérieur (si je voulais vraiment prendre la peine de fournir une objection à cette objection, je dirais par exemple que c’est précisément cela « l’existence humaine », s’articuler à l’autre et agir en conséquence, que le problème ne se poserait absolument pas si justement il n’y avait pas d’autre etc. ou un truc dans ce goût). Et si mon interlocuteur insiste, si je pressens qu’il n’est pas seulement question pour lui d’un problème philosophique mais d’une question qui le taraude, une possibilité qui le bouleverse ou bien que son comportement laisse supposer qu’il prend l’hypothèse du solipsisme vraiment sérieusement, alors je m’inquiéterai de son cas.

(P) Croyez vous qu’il vaut mieux vivre avec ces pensées, ou pensez-vous que c’est préférable comme ça, prendre ces médicaments et me sentir en permanence toute engourdie, comme si ces pensées se trouvaient désormais reléguées dans le lointain ?

Schreber lui, ne pouvait pas appréhender ce dilemme sous l’angle de prendre ou ne pas prendre un médicament. Wittgenstein non plus.

Certaines pensées ne vous laissent pas en paix. Mais comment se fait-il que d’autres s’en accommodent fort bien, c’est-à-dire en ne les pensant pas la plupart du temps ?

Sass pointe vers la fin de son livre le problème crucial : l’idée que la pensée n’est pas la vie – il cite Wittgenstein et s’efforce de trouver chez Schreber un écho à cette idée. Schreber jouait par exemple du piano pour faire taire les voix. Il tentait d’empêcher la grammaire des commencements de phrase qu’il entendait de se déployer : si je laisse faire les voix, si je les laisse se déployer jusqu’au bout, je deviendrais fou.

On pourrait appeler cette stratégie de défense une sorte d’arrêt grammatical. « S’arrêter. Voilà où est ici la difficulté. » (Wittgenstein, Fiches, §315, Gallimard p. 81)

Adopter l’hypothèse de base suivante : il n’y a qu’un pas entre la raison et la folie, et les raisons qui poussent quelques uns à franchir ce pas, raisons qui ont toute l’apparence de ce que nous appelons des raisons, bien qu’elles ne soient pas sans doute raisonnables — le coeur du problème : le rationnel n’est pas toujours raisonnable (du point de vue pratique, peut-être, point de vue qui demeure tout de même celui d’où nous entreprenons la plupart du temps de nous frayer un chemin) — , quand on les réinscrit dans la suite logique des raisonnements d’où elles émergent, n’ont rien d’incongrues en soi.

Qualifier un discours de délirant suppose autre chose qu’une analyse logique formelle : nous voulons dire qu’il est déraisonnable de remettre en question l’existence réelle pleine et entière d’individus autres que nous-même par exemple, non pas que ce soit inconcevable — c’est au contraire tout à fait concevable, on peut le penser, et j’imagine que cette idée a traversé l’esprit de bien des gens, pas seulement des philosophes ou des paranoïaques délirants. Un discours nous paraît délirant parce que nos pensées, en général, ne sont pas détachées de l’ensemble de l’existence, nous ne pensons pas nos pensées comme des objets séparés de l’existence, de la nécessité, des interactions sociales, culturelles, sexuelles, qui sont notre lot quotidien, nous ne pensons pas nos pensées comme si nous étions les seuls à penser : bref, quand bien même une certaine activité de pensée tend à nous isoler provisoirement, nous n’allons pas plus loin, et nous évitons de considérer cet isolement comme une option réellement digne d’intérêt, ou alors, nous faisons cet effort en lisant les Méditations de Descartes, mais ça n’a pas plus d’implication dans la suite de notre vie qu’un jeu, un jeu avec des concepts, un peu comme ces exercices de rhétorique qui avaient cours dans les écoles antiques et médiévales et encore de nos jours dans certains monastères bouddhistes, où l’on apprend à défendre et argumenter telle hypothèse en la tenant fermement sans y déroger, où l’on prend au sérieux ce genre d’hypothèse seulement provisoirement, dans un cadre particulier, dans un jeu de langage particulier, pas au-delà, mais, faisant ainsi, nous sommes typiquement en train de nous exercer, de nous entraîner à penser, soutenir une position philosophique qui n’est pas la nôtre par exemple. Tous les étudiants qui sont amenés à lire Descartes ne deviennent pas fous, loin de là. La plupart au contraire semblent extrêmement raisonnables, comme s’ils étaient immunisés contre les risques encourus à considérer ce genre d’hypothèse sérieusement, ils lisent Descartes mais à aucun moment il ne leur viendrait à l’esprit que les hypothèses de Descartes soient autre chose que de la philosophie.

J’ai connu plusieurs étudiants de philosophie pour qui Descartes ou Nietzsche n‘étaient pas seulement de la philosophie. Le nietzschéen, alors qu’il rédigeait fiévreusement son mémoire de maîtrise, se mit à se comporter de manière étrange, débarquait dans les cafés à toute heure de la journée et déclamait des paroles obscures au milieu des convives, s’asseyait à chaque table, et créait une sorte de débat, jusqu’au jour, ou quittant les cafés étudiants, qui lui semblaient trop peu enthousiastes, il entreprit de se répandre aussi dans les cafés ouvriers, mais là aussi, ça ne prenait pas, il fit à la fin quelques incursions dans les cafés connus pour constituer des repaires de bandits, des lieux mal famés pour ainsi dire, de ceux qui restent ouverts tard dans la nuit pas loin de la gare, et là, au milieu de quelques types au regard louche, de prostitué(e)s et d’insomniaques hébétés, il disséminait encore une fois sa faconde, ayant perdu toute prudence. Les choses finirent comme elles devaient finir, c’est-à-dire fort mal, et après un bref séjour à l’hôpital le temps de réparer ses côtes fêlées, ses dents brisées et ses genoux explosés, suite à un lynchage en règle dont quelques bandits avaient jugé bon de le gratifier, il fut illico envoyé pour un long séjour en clinique psychiatrique, d’où, dix ans après, il n‘était pas vraiment sorti — j’ignore si, aujourd’hui, il y vit encore, s’il dispose encore de son « appartement thérapeutique ». Le cartésien, lui, qui tentait également de rédiger un mémoire de maîtrise, s‘était peu à peu retiré de toute vie sociale, et, claquemuré dans sa chambre — il était retourné chez sa mère —, il était devenu tout à fait injoignable, et, quand je faisais tout de même une tentative pour lui rendre visite, au début il ouvrait la porte et ne disait pas un mot, marmonnait à peine, puis, les dernières fois, sa mère me signifiait qu’il ne souhaitait parler à personne. Plus d’une fois, en passant devant chez lui, il me semblait le voir debout à sa fenêtre, sa grande ombre derrière les rideaux, et ça me glaçait le sang d’imaginer ce qu’il regardait, ce qu’il voyait, ce qu’il pensait, là, debout à sa fenêtre. Finalement, je croisais sa mère une dernière fois par hasard au marché et elle m’appris la nouvelle que je craignais d’apprendre.

Je ne parviens jamais tout à fait à me plonger dans l’action, à faire corps avec le monde dans l’action, à condenser mes pensées dans une activité pratique, un point de pure pratique où toutes les pensées et les rêveries s‘évanouiraient, je n’adhère pour ainsi dire jamais tout à fait. Demeure toujours une arrière pensée, quelque chose comme un rapport à soi, quelque chose qui doit être remis sur le tapis à tout instant, quelque chose de vital qui ne doit jamais être perdu de vue, un problème. La crainte d’une discontinuité d‘être. Un moi dont la permanence est si peu assurée qu’il faille reprendre à chaque instant par la pensée un problème crucial. Le délire solipsiste pourrait naître de là, d’une articulation peu assurée, d’une précarité de tout lien, d’un soupçon irréductible, du sentiment tenace que quelque chose ne va pas de soi (je me souviens mon professeur de philosophie, qui, travaillant sur les Médiations de Descartes répétait à chaque début de séance, « ce que je vous ai dit l’autre jour, la semaine dernière, hé bien, ça ne va pas de soi, ça ne va pas du tout de soi », et ses sourcils se fronçaient, il semblait réellement préoccupé, extrêmement inquiet, et de fait, au bout d’une année universitaire, nous n’avions même pas entamé l‘étude de la quatrième méditation.)

L. A. Sass, Les Paradoxes du délire : notes de lecture (1)

Après mes 6 semaines de tête-dans-le-sac je commence à re-émerger et me rappelle un par un chaque item de la liste des choses que je souhaitais ardemment faire — et là, ce matin, il y avait « écrire à propos du livre de Louis A. Sass, Les paradoxes du délire (The Paradoxes of Delusion: Wittgenstein, Schreber and the Schizophrenic Mind, 1995), traduction française P.H. Castel, Ithaque Éditions, 2010), que j’ai dévoré en quelques jours avant ces 6 semaines donc, et dans lequel je me replonge depuis ce matin, en feuilletant au gré des annotations que j’avais portées en marge lors de ma première lecture. Faudrait que je m’y mette, mais, comme toujours, me voilà heurté au problème du compte-rendu de lecture, pour lequel je ne suis définitivement pas doué. Je ferai donc à ma manière, c’est-à-dire écrire non pas tant sur ce livre que : en plonger quelques pages dans le bain tumultueux de ma propre expérience clinique ou : le soumettre à un ersatz de dialogue avec (P) – (P) étant quelque chose tel que « le-patient-dans-mon-esprit » ou « l’impact des séances (passées et à venir) sur mon appareil à penser psychanalytique » — et on verra où ça mène.

Avant toutefois que de plonger tête baissée dans la fournaise, quelques remarques préalables concernant les recherches sur la schizophrénie paranoïde et la pertinence de la thèse de Sass dans cette perspective : la traduction du livre survient en France au moment où le projet de naturalisation des grandes maladies rattachées aux psychoses ne suscite quasiment plus d’opposition, ou du moins pas d’opposition publique sérieuse et argumentée — même si dans les cercles psychanalytiques, on continue à analyser les psychoses du point de vue structural, et même si, dans le secret des cabinets, les patients (quelques uns des miens en tous cas) continuent de croire qu’il y a quelque chose à penser de leur expérience schizophrénique, y compris des phénomènes hallucinatoires ou des productions dites délirantes, et que ce travail qui consiste à penser ces pensées-là, ou du moins les penser autrement, n’est pas vain, mérite d‘être entrepris, ne serait-ce parce que, après tout, en attendant que les scientifiques trouvent dans le cerveau ce qu’ils espèrent y trouver, puis découvrent le moyen de modifier dans le cerveau ce qu’ils espèrent modifier, en attendant ce jour donc, ils ont affaire à ces pensées-là, quotidiennement, que c’est aussi avec ces pensées là qu’ils s’articulent bon an mal an avec tous ceux qui peuplent le monde environnant, et que ça leur pose un certain nombre de problèmes théorico-pratiques (parfois plutôt théoriques – quand par exemple un patient de M. Bleuler, cité par Sass, déclare : « Corps et âme n’ont rien à faire ensemble, il n’y a pas d’unité. », parfois plutôt pratiques – quand par exemple il s’agit d‘évaluer l’effet d’un médicament sur le cours des pensées susdites), bref, qui considèrent que c’est leur esprit qui est malade, ou qui se comportent comme si tel était le cas (et donc : se sentent à leur place dans un cabinet de psychanalyse).

Le livre de Louis A. Sass arrive donc à contre courant, et doublement à contre-courant, spécialement en France, dans la mesure où il déploie un modèle de description des phénomènes typiques de la schizophrénie entièrement différent des deux modèles dominants actuellement, c’est-à-dire :

  1. Le modèle naturaliste fondé sur la neurobiologie et les études épidémiologiques et statistiques, qui n’accorde finalement à ces phénomènes que le rang de symptômes au fond dénués de sens et de valeur subjective (le délire n‘étant plus reçu comme ce qui s’adresse à un autre, ce qui nous interpelle, mais comme un phénomène s’inscrivant dans une logique compensatoire, une régulation adaptative a posteriori censée répondre aux dérégulations chimiques cérébrales qui constitueraient la véritable « nature » de la maladie (si l’on parvient à faire baisser les taux de dopamine, alors les hallucinations et les délires diminuent – « s’atténuent » comme dit (P) : c’est un fait (quoiqu’ il y aurait beaucoup à dire là dessus) : mais est-ce une preuve ?)). Le modèle neurobiologique n’accorde donc aux discours du patient qu’un statut secondaire, déterminé, ces manifestations au fond ne nous apprennent rien et n’ont rien à dire [ un psychiatre, parlant d’une de mes patientes : « ce n’est pas une psychothérapie qu’il lui faut, mais un traitement » ] : je cite ici P. H. Castel, L’Esprit Malade, Ithaque 2009, p. 134-5, à propos de ce qu’il nomme l’hypothèse GPJ (Grivois-Proust-Jeannerod) :

« Il faudrait, c’est sûr, montrer patiemment que la clinique de la psychose est ici reformatée pour coïncider avec ce qu’on veut lui faire dire, et qu’on donne en outre au psychomoteur une extension telle qu’on en vient finalement à identifier régressivement les actes, y compris les plus sociaux, les plus contextuels, à des actions, puis les actions à des gestes, puis ces gestes à des activations motrices, et enfin ces activations motrices à des intentions implantées dans les neurones. »

  1. Le modèle psychanalytique, ou les modèles d’inspiration psychanalytiques, disons pour faire vite : la régression libidinale comme recours à des défenses archaïques (dans la perspective d’un conflit primaire n’ayant pas pu être élaboré psychiquement) – les kleiniens diraient : régression à la position schizo-paranoïde de la petite enfance -, et, de manière assez insistante, l’idée générale d’une déficience primaire dans la constitution du moi à l‘épreuve de la réalité, qui, à l’occasion d’une situation anxiogène, se révèle sous la forme de décompensations (les phénomènes typiques de la schizophrénie), et se traduit par des défenses du type clivage et déni (je passe sous silence volontairement la version structurale lacanienne, le manque ou le rejet du signifiant fondamental (le Nom du Père), la forclusion, les failles dans le système symbolique etc., c’est pas que ça ne m’intéresse pas, au contraire, mais comment ça se goupille dans la clinique, au niveau des singularités rencontrées dans nos cabinets, la question demeure ouverte – et suscite en moi une grande perplexité quand j’entends causer de forclusion chez quelques uns de mes collègues).

Sass adopte une toute autre perspective. Il s’efforce de décrire l’expérience schizophrénique en suivant au plus près les mots que le malade utilise pour décrire ses vécus internes et son expérience perceptive. Ceux de Schreber bien sûr, qui nous a légué les descriptions les plus fines, les plus détaillées, et les plus étendues, mais également ceux de quelques autres (dont ce Jonathan Lang : son article « The Other side of ideological aspects of schizophrenia » avait été publié en 1940 dans la revue Psychiatry (3, p. 389-393), il faudra que j’en cause un de ces jours). La finesse des descriptions de Sass n’a d‘égal que la finesse des descriptions dont certains patients sont capables — ce qui nous rappelle que Sass est un philosophe (et psychologue), or, un philosophe est familier d’un certain genre de traitement des pensées, de ces pensées que Sass s’efforce de retrouver dans l’expérience du schizophrène : sa thèse, du coup, s’en trouve renforcée, au sens où ce ne sont pas seulement Schreber et Wittgenstein qui la manifestent, mais aussi Sass lui-même. La thèse essentielle ici porte sur notre capacité à « comprendre » la forme de vie schizophrénique, au sens où déjà nous pouvons en partager certaines intuitions, certaines expériences, et elle se distingue de et s’oppose donc à la doctrine de l’inintelligibilité des manifestations délirantes, soulignant leur caractère prétendument définitivement énigmatique (Jaspers), ou bien encore aux thèses qui survalorisent cette expérience en la présentant comme l’envers et le dehors de la raison civilisatrice (la psychose comme « révélation » de ce qui est refoulé, conférer certains courants antipsychiatriques), etc.. [1]

Dans ce livre je tente d’accomplir ce qui, selon Jaspers, ne peut pas être accompli : appréhender, de manière à la fois empathique et conceptuelle, quelques uns des symptômes les plus bizarres et les plus mystérieux de la schizophrénie. (Sass, Les Paradoxes du délire, p.26)

———————————————————

…à suivre : des remarques sur le lien entre l’hyperbolisation de l’attention et la radicalisation des logiques solipsistes la question du traitement du genre de pensée que Wittgenstein identifie comme suscitant les maladies philosophiques qu’il tente de guérir : je postule que la plupart d’entre nous ont rencontré des pensées de ce type, mais que nous les avons : – ou bien fait taire aussi vite, – ou bien traitées philosophiquement, – ou bien traitées schizophréniquement (au sens du traitement que leur fait subir Schreber).

La question dès lors qui demeure en suspens quand on lit le livre de Sass : comment se fait-il que, rencontrant ces pensées là, nous les traitions à ce point différemment ? Pourquoi certains les prennent au sérieux et d’autres les évacuent dès qu’elles se présentent ? (c’est là que les modèles neurobiologiques et les modèles psychanalytiques proposent des hypothèses conséquentes)

———————————————————

1 … et, dans le sens où ce texte me semble à moi tranquillement familier, que j’y reconnais sans trop de peine les logiques à l’œuvre pour les avoir sinon pensées, du moins expérimentées moi-même, en tant que lecteur, patient, psychanalyste et philosophe, je la renforce aussi : je songe soudain qu’il y aurait à écrire sur la formation philosophique du psychanalyste — Bion a décrit l’exercice de la philosophie comme une voie d’entrée favorable la recherche psychanalytique :

(…) L’expérience qu’a l’analyste des problèmes philosophiques est si réelle qu’il a souvent une meilleure appréhension de la nécessité d’une formation philosophique que le philosophe professionnel. La formation philosophique universitaire et l’expérience psychanalytique réelle sont proches l’une de l’autre ; mais leur prise en compte réciproque n’est pas aussi fréquente ni aussi fructueuse qu’on pourrait l’espérer. Bion, Second Thoughts, p.170.

À l’heure où la tentation (à nouveau) est grande de réserver l’exercice de la psychanalyse aux diplômés de psychologie et/ou de médecine, je me fais un plaisir d‘énoncer ce qui suit : peut-être l‘étude de la philosophie (par exemple étudier Wittgenstein) constituerait une propédeutique à l‘écoute compréhensive des délires ? Peut-être qu’au contraire les études de médecine ou de psychologie, et les préconceptions qu’elles ne manquent pas de véhiculer, tendraient plutôt à embarrasser l’analyste, à le détourner d’une appréhension « empathique et conceptuelle », pour reprendre les mots de Sass ? Ça me peine toujours de lire ce qui suit, tiré de la FAQ d’une vénérable institution psychanalytique s’il en est, et qui compte de surcroît quelques uns des plus éminents lecteurs francophones de Bion :

Un diplôme de psychologue ou de médecin ou de psychiatre est-il nécessaire pour devenir psychanalyste ? Autrefois nous répondions non. 10 % des membres de la SPP ne les possèdent pas. Toutefois, cette tolérance va probablement disparaître en raison des modifications probables et prochaines de la législation.

La loi certes. Mais comment justifier psychanalytiquement une telle sélection ? Je vois pas comment : et que fait-on des textes de Freud, à commencer par « La question de l’analyse profane » ?

« Je ne puis imaginer d’où peut provenir cette stupide rumeur concernant mon changement d’avis sur la question de l’analyse pratiquée par les non-médecins. Le fait est que je n’ai jamais répudié mes vues et que je soutiens avec encore plus de force qu’auparavant, face à l‘évidente tendance qu’ont les Américains à transformer la psychanalyse en bonne à tout faire de la psychiatrie. »

Freud, « Lettre à Monsieur Schnier du 5 juillet 1938» in, Ma vie et la psychanalyse, Gallimard, 1975.

Les mots et les choses

Trois manières de nous rapporter aux mots.

Ou bien les mots sont les représentants, les tenants lieux, les personnages à la place, des choses (transposés sur une autre scène, par exemple la scène du transfert). Ce qui vient occuper la place laissée vacante par l’absence de la chose, et donc, un recours permettant de rendre tolérable l’absence de la chose désirée, ou de mettre à distance en la contrôlant par la parole ou la pensée, l’absence d’une chose menaçante. S’ouvre ici toute la dimension de ce que les psychanalystes désignent par « le symbolique », ou les Vorstellung freudiennes. Cette manière d’y faire avec les mots, constitue donc une manière d’y faire avec l’absence, et avec le déchirement et l’arrachement émotionnel qu’accompagne la perte d’un objet craint et/ou désiré.

Ou bien les mots sont les choses mêmes. C’est-à-dire que, alors même que la chose semble être absente, elle est encore là, désirable ou menaçante, quand on la nomme, ou quand elle est nommée. Pas de secours apportée par la représentation ici. On ne saurait échapper à la crainte ou au désir et aux affects liés à ces objets parce que, d’une certaine manière tout est là, et tout est toujours là. Le réel n’est pas relégué derrière les mots, ce par quoi nous sommes relativement protégés du réel, mais il se réitère à travers les mots eux mêmes., qui n’ont plus cette qualité filtrante, qui ne font plus office de barrière de protection. Pas de césure entre la mot et la chose donc. Et, par suite, chaque mot réitère le drame de la perte et du recouvrement, de la menace et de sa conjuration, plutôt qu’il ne le contient (le dédramatise).

Ou bien les mots sont non pas les représentants de la chose, non pas la présence de la chose, mais l’absence elle-même de la chose (et non pas l’absence de la chose elle-même). Un point qui s‘écrase sur lui-même sous l’effet de sa propre gravité et devient un trou. À la place de la chose il n’y a littéralement personne, rien n’est là, où plutôt le rien menace en permanence d’engloutir toutes choses, et c’est une lutte tragique et continuelle contre le néant — cette lutte constituant ce qui tient lieu d’existence, l’arrière plan de l’omniprésence de la mort passant pour ainsi dire au premier plan, et recouvrant toute illusion de réalité. Héraclite au pied de la lettre.

Trois manière mais aussi trois vertices pour l’analyste. Est-ce si évident de repérer quel est le vertex dominant quand nous recevons le patient ? Non, pas si évident que cela, dans la mesure où nous sommes tentés, sur la base de nos propres tendances du moment, d’accueillir un névrosé (mais, il pourrait très bien arriver que untel soit tenté d’accueillir un paranoïaque, ou même un schizophrène, pour les besoins des ses recherches personnelles par exemple. Son épistémophilie constituant alors un obstacle redoutable à accueillir ce qui s’offre là présentement). L’histoire de cette analyste qui raconte comment elle a pris conscience de son erreur : j’ai cru qu’il était névrosé, mais je lui ai dit telle chose, et il s’est mis à halluciner etc.. Elle explique cette « erreur » ainsi : les paramètres de la structure œdipienne semblaient « à leur place » : or, si j’avais eu affaire à un psychotique, j’aurais pu l‘évaluer au niveau simplement structural (œdipien). Je reviendrais un de ces jours plus longuement sur l’examen de cette anecdote exemplaire, mais notons tout de même : le problème ne me semble pas tant relever d’un défaut de l’analyse structurale, que d’un manque de souplesse analytique, c’est-à-dire de cette faculté ou vertu qui consiste à faire varier les perspectives au cours de la séance ou de la cure, changer de vertex, même si ça doit être quelque peu forcé, ou bien, jouer avec la grille de Bion.

La rigidité nous menace toujours, nous sommes rassurés par l’illusion de la conformité en tout point exacte à telle ou telle théorie ou tel ou tel modèle. C’est une des raisons qui font que changer de vertex peut être accompagné d’une douleur (pas seulement une douleur intellectuelle d’ailleurs). Mais plus difficile encore : adopter une perspective « psychotique » (pour dire vite) quand cela s’avère nécessaire si l’on veut penser « avec » le patient, se confronter donc à ses propres dispositions paranoïaques ou ses propres abîmes — d’où le sentiment qu’en recevant ce genre de patient, il vous analyse, ou mieux encore : chaque séance vous analyse, plus profondément que toute séance avec votre analyste attitré.

Modèles et théories

Il y a un point qu’il me faut clarifier, autant que faire se peut, [ et comme à chaque fois je livre là des considérations provisoires et précaires, la précarité étant l‘élément dans lequel ce blog et son auteur se meuvent ], c’est la distinction, ou du moins : la distinction que je fais, entre théorie et modèle.

La première idée qui me vient consisterait à distinguer modèle et théorie selon leur degré de généralité. Au regard de l’expérience, et je parle ici bien entendu de l’expérience psychanalytique, c’est-à-dire de ce-qui-se-passe durant une séance de psychanalyse, on pourrait considérer les énoncés théoriques comme étant plus éloignés de l’expérience, et du coup susceptible d’une application plus étendue, tandis que le modèle s’appliquerait à une expérience délimitée hic et nunc dans l’espace et dans le temps. Bref, l’une gagne en extension ce que l’autre gagne en compréhension. Dans la Logique de Port Royal (vieux souvenir) la compréhension et l’extension, appliquée au concept, se déterminent l’une l’autre dans un rapport inverse. Plus vous ajoutez de distinctions, de différences spécifiques, au concept, plus il gagne en complexité, et plus il est susceptible de s’appliquer à une réalité singulière. À la limite, on peut imaginer qu’un concept ou une théorie, si on lui ajoute une infinité de spécifications, finisse par devenir infiniment complexe à son tour, et du coup ne soit plus du tout un concept, mais aussi singulier que le réel. On pourrait dire alors que la pensée s’effondre dans le devenir (au sens peut-être de “ devenir O” pour reprendre l’expression si problématique de Bion). L’entropie tombe à 1, pour reprendre le vieux modèle de la thermodynamique, et les possibles latents dans la préconception s’effacent devant la réalisation. Etc. Inversement donc, toujours dans la perspective de Port Royal, si vous supprimez des déterminations spécifiques à la théorie, ou des prédicats à l‘énoncé, donc par processus d’abstraction, vous gagnez en extension, et donc en généralité.

Je voudrais juste donner ici 4 objets qui serviront de paradigmes provisoires.

(1) Les théories métapsychologiques freudiennes. Prenons par exemple la théorie du destin des pulsions : on n’hésitera pas à parler de théorie dans ce cas, au sens où elle possède un degré de généralité et une extension auxquels peu d’autres théories psychanalytiques peuvent prétendre, et qu’elle paraît épouser avec une constance merveilleuse n’importe quelle production particulière issue de la psychanalyse : c’est à la fois son défaut : elle semble du coup irréfutable, ce qui au sens de Popper ne constitue pas précisément une qualité, et sa vertu : la pluralité des modèles issus de l’expérience ne semble pourvoir la contredire, et du coup elle constitue en quelque sorte un terrain stable, ou qui du moins satisfait notre besoin de stabilité, un sol relativement ferme – et du coup, autre bénéfice, un point de ralliement entre les différents courants psychanalytiques (enfin : si on garde l’idée de pulsion en général et qu’on évite d’entrer dans les questions liées à la pulsion de mort).

(2) Le mythe d’œdipe (cf. chez Bion, les chapitres 10 et 11 d’ Éléments de psychanalyse). C’est là sans doute à la fois un modèle et une théorie, et probablement l’arrière plan implicite de toute construction psychanalytique (et sans doute même de la méthode elle-même) – d’où un autre point de ralliement, plus sûr encore me semble-t-il que la théorie des pulsions. Il considère que la subjectivité humaine est toujours d’emblée articulée selon une logique groupale : sur le versant théorique, le mythe d’œdipe se traduit dans les théories structurales, et sur le versant du modèle, comme un théâtre qui met en scène un certain nombre de personnages en relations (je songe ici aux modélisations d’Antonino Ferro). Mon histoire de “ rivalité des méthodes “ suppose évidemment un arrière-plan œdipien (ou en constitue une des modalités, prise dans le feu de la relation analytique). Vu de la sorte, il constitue ce que j’ai tendance à appeler un méta-modèle, doté d’un faible degré d’invariance, ou la préconception la plus générale du psychisme, la toile de fond de toute activité de pensée, qui lui fournit la partie la plus contraignante de sa grammaire, etc. Au fond, s’il reste quelque chose d’une théorie de l’inné en psychanalyse, le mythe d’œdipe me semble être un candidat sérieux pour en occuper la place. Là encore, on peine, du moins quand on travaille dans une perspective psychanalytique, à produire des faits susceptibles de réduire l’extension du mythe d’œdipe. À la limite, le caractère le plus frappant des problématiques dites pré-œdipiennes, c’est qu’elles ne manquent pas de se heurter à la préconception œdipienne, et c’est même dans cette épreuve qu’elles se posent comme problème pour la pensée, et productrices de souffrance. Il est troublant de constater que même dans le pires cas de folie parentale, l’enfant, bien qu’ayant une expérience si spéciale, et quand bien même il a été soigneusement tenu à l‘écart de tout modèle rival, reclus pour ainsi dire, ne manque pourtant pas de disposer d’une préconception relative à : “ ce à quoi sont censés ressembler une mère idéale, des parents idéaux”, c’est-à-dire qu’il lui a été possible, à un moment, aussi bref fut-il, de laisser émerger un conflit intérieur, une pensée de la confrontation entre la réalité et cette préconception. Un tel méta-modèle est appelé par Freud un mythe précisément dans la mesure où il constitue une sorte de cadre toujours déjà là, dans les limites duquel (et parfois au bord des limites duquel) d’autres modèles, d’extension plus modeste, pourront être composés. D’une certaine manière, le mythe d’œdipe procure les rudiments de la grammaire psychanalytique.

(3) Le cirque : un modèle produit en séance. Il vaudrait mieux que ce modèle soit élaboré avec la patient, ou à partir des éléments épars de la séance. Pour qu’il soit effectivement un modèle, il faut toutefois qu’il présente des caractéristiques d’invariance, dont les aspects contingents de l’expérience singulière aient pu être exclu. Classiquement c’est le rapprochement par transfert de deux situations ou de plusieurs récits différents, qui n’ont apparemment rien à voir, mais qui ou bien sont liés par un enchaînement narratif, que nous appelons l’association d’idées (” bizarrement, je ne sais pas pourquoi, ça me fait penser à… “), ou bien qui sont issus de la rêverie de l’analyste (par déplacements, condensations, synthèse etc.), ou du patient lui-même, etc. Le modèle est plus sophistiqué qu’une simple image (typiquement, une production qui résulte de l’alpha-isation d‘éléments Beta). Il relève plutôt de la composition, du tableau, d’une vision, et suppose la capacité à établir des liens, le fait choisi, et la créativité (donc un analyste désinhibé). De manière caractéristique, ce type de modèle, quand il est communiqué sous une forme verbale en dehors des séances, suscite de l’inquiétude au sujet de la santé mentale de l’analyste, il semble extrêmement éloigné des préconceptions communes relatives au genre d‘énoncé qu’on s’attend à entendre de la part d’un thérapeute professionnel et sain d’esprit. Il est pourtant celui que Bion a préconisé en affirmant que l‘élément naturel du travail de l’analyste en séance se déployait sur la colonne C de la grille, et on en trouvera de délicieux exemples dans les livres du psychanalyste italien Antonino Ferro. Je voudrais juste donner un modèle récent qui a émergé soudainement d’une séance récente – le patient avait parlé de sa famille puis de son travail en employant à plusieurs reprises l’expression : “ quel cirque !” évoquant des affaires somme toute assez dramatiques dans le registre de l’autodérision et de l’ironie – : “ J’ai l’impression que nous attendons tous deux dans les coulisses que le spectacle commence. On aperçoit derrière les rideaux la grande scène ronde avec le public tout autour, ces enfants qui crient, et nous avons le trac, nous avons le trac parce que nous ne savons pas vraiment quel numéro nous sommes censés jouer maintenant : qui fera la trapéziste ? qui le clown ? qui le Monsieur Loyal ? qui dressera les tigres ? “. On voit bien, en considérant ce genre de modèle (qui peut à la fois servir à décrire des mouvements transférentiels au sein de la séance, mais également peur fournir un arrière plan, une atmosphère ou l’ambiance des futurs chapitres du roman familial du patient) qu’il n’a de pertinence que rapporté à ce patient-là, cet analyste-là, ces deux-là ensemble co-créant durant une séance particulière. Son niveau de généralité est incontestablement plus limité que celui d’un méta-modèle comme la rivalité des méthodes et encore plus limité que celui d’un méta-modèle comme le mythe d’œdipe. Il est issu de la séance considéré comme matrice. C’est tout à fait ce que Ian T. Ramsey dans son essai (que Bion cite en note) Models and Mystery (Oxford University Press, 1964) nomme disclosure model. Cependant, il importe de noter qu’il ne contredit en rien les méta-modèles que nous avons pu élaborer dans le cadre d’une recherche plus spéculative, plus théorique et plus éloignée de la séance, ces méta-modèles apparaissant plutôt comme fournissant le cadre et l’arrière-plan typiquement psychanalytiques de ces modèles émergeant de la séance. Pour me faire mieux comprendre, je citerai ce paragraphe d’Antonino Ferro au sujet de ces modèles produits en séance :

Il n’est plus possible, en effet, de penser l’analyste comme quelqu’un qui déchiffre le texte du patient, élaborant un récit parallèle à partir de ses significations, mais comme un coauteur du tissu narratif qui est construit en séance avec l’apport créatif des deux protagonistes.

(A. Ferro, La psychanalyse comme oeuvre ouverte, Eres 2000)

Le gain évident de ce genre de modèle (les modèles proprement dit, produits dans le feu de l’action) touche à la compréhension (plus qu‘à l’extension). Ils constituent des produits à mon sens caractéristiques de la méthode psychanalytiques, du moins si on considère avec Ferro que l’activité de l’analyste ne se limite pas à déchiffrer et réécrire dans un autre jeu de langage ce que le patient raconte (et qui, dans ma perspective, n’est pas si chiffré qu’on le suppose). Ce point est extrêmement important et indique je crois, pour les lecteurs qui seraient un peu déstabilisés par ma manière de concevoir la psychanalyse, à quelle école j’appartiens (je parle là d‘école de pensée, pas d’association psychanalytique).

(4) Je voudrais enfin indiquer brièvement un type de modèle dont la caractéristique principale est de demeurer énigmatique pour les protagonistes de la séance, et qui, bien que présentant des aspects l’apparentant à une image visuelle classique et communicable, pourrait relever plutôt de l’hallucinose (c’est-à-dire se rapprocher au fond de la réalisation brute). J’emprunte ici un passage d’un texte de Bion, compilé dans le volume Second Thoughts :

Cette séance et celles qui suivirent confirmaient qu’il sentait qu’il avait mangé le pénis : il en résultait qu’aucune nourriture intéressante ne subsistait, seulement un trou. Mais ce trou était devenu désormais à ce point persécutif qu’il n’avait d’autre choix que de le cliver (to split it up). À l’issue de ce clivage, le trou devenait un masse de trous qui tous se rassemblaient de manière persécutive pour lui serrer le pied (to constrict his foot).

(ma traduction, voir page 28 du texte anglais, le paragraphe 38 dans le découpage de Bion, et les pages 35-36 dans l‘édition française).

Je note le début des remarques que Bion donne sur ce passage, dans la section intitulée “ commentary”, à la fin du volume Second Thougths :

Le matériau discuté en 39 [voir texte ci-dessus] requiert un modèle. il n’existe pas (ici) de modèle psychanalytique satisfaisant ; ce qui se rapprocherait le plus des fonctions d’un modèle est produit par le patient quand il parle d’un trou, d’une cavité laissée dans la peau quand il a extrait le point noir [ ce patient avait la manie de s’abîmer la peau en arrachant ses “ points noirs “, blackhead en anglais, on aurait très envie d’ailleurs de traduire littéralement par “tête noire”]. Ce modèle ne l’a pas aidé à résoudre son problème, sinon il ne se serait pas venu faire une psychanalyse.

(ma traduction, page 142 du texte anglais, page 160 dans l‘édition française)

Non seulement dans ce cas le modèle paraît rudimentaire, très peu éloigné du matériau brut auquel le patient a affaire (et donc ayant subi peu de transformations), extrêmement saturé et peu susceptible de susciter un développement en K. Je vous laisse le plaisir de lire le texte de Bion, dans lequel il présente les difficultés de la communication avec ce patient là, et le caractère insatisfaisant des modèles produits pour rendre compte de cette cure. Je relèverai juste pour les besoins de mon exposé une caractéristique fondamentale des modèles les plus féconds dans nos cures, ceux qui s’avèrent avoir un effet mutatif ou susceptibles d’induire des transformations : ceux-là en viennent à constituer en quelque sorte un monde commun au patient et à l’analyste, au sein duquel il leur est justement possible de communiquer, fort qu’ils sont d’avoir adoptés une sorte de grammaire commune, de manier des motifs qu’ils ont désormais en partage. Évidemment, de nombreux modèles produits en séance (généralement par l’un ou l’autre des protagonistes, mais pas l’un ou l’autre seulement, et pas “ensemble”) sombrent dans les oubliettes de la séance, s’avèrent inutilisables (parfois provisoirement, parfois pour toujours). Cela dit, il n’est pas inintéressant je crois, au moins à titre d’exercice, de fouiller un peu dans nos poubelles de temps à autres (et je dois avouer au passage que certains textes de ce blog sont précisément élaborés à partir de tels détritus).

Bon tout cela est bien connu (quoique mes explications soient un peu rapides et sauvages : je n’ai jamais été très doué en logique).

J’aimerais maintenant adopter un autre point de vue, avec lequel je suis sans doute plus à l’aise : celui de l’usage. Cette perspective suppose qu’en définitive la différence entre le modèle et la théorie ne soit pas tant, ou pas seulement, une question de contenu ou de méthode d‘élaboration, que d’usage, et là encore, je garde comme boussole la séance de psychanalyse, c’est-à-dire l’usage qu’en fait l’analyste (et pourquoi pas : le patient) durant une séance. Le mot “ usage “ doit être entendu ici une acceptation beaucoup plus lâche que celle de Bion quand il décrit les colonnes de la grille. Je considère (conformément à la plupart des psychanalystes, excepté peut-être certains courants lacaniens) l’interprétation comme l’activité la plus caractéristique de l’analyste au travail – je compte toutefois au titre de cette activité les nombreux cas où l’interprétation est ou bien suspendue – ce qui renvoie à la capacité négative de l’analyste, qui se manifeste dans la tolérance au doute et à l’incertitude – ou bien impossible – par exemple si le patient s’emploie à détruire la capacité interprétationnelle de l’analyste, ou si cette capacité est paralysée sous l’effet d’un événement psychique contre-transférentiel massif, affectant l’analyste. Je veux dire par là qu’entrent à mon avis dans le champ de l’interprétation les modalités négatives de l’interprétation, y compris celles qui relèvent à l’examen des éléments typiques de la colonne 2 de la grille. De ce point de vue, la colonne 2 représente une modalité paradoxale de l’usage, puisque s’y présentent les éléments qui visent précisément à empêcher ou à circonscrire tout usage (l’enregistrement, la spéculation, la construction de modèle, l’interprétation etc..), ou bien à le rendre caduc, inopérant, stérile, incapable d’induire une transformation etc..

Le modèle, l’interprétation et la transformation pourraient être présentés comme liés dans la méthode psychanalytique. L’interprétation sous-entend un modèle, la plupart du temps non verbalisé en tant que tel (comme dans l’exemple 3 ci-dessus, où je donne une interprétation qui suppose l’adoption d’un modèle circassien ), et suscite (de manière implicite) une transformation, ou pose les jalons d’une transformation possible. Il existe un texte absolument remarquable d’Antonino Ferro dans lequel il expose de manière critique les différents types d’interprétation qu’il a été amené à faire au long de sa carrière, et comment ces types d’interprétation se modifiaient au fur et à mesure des références et des méthodes qui étaient les siennes à l‘époque. Ce retour critique a me semble-t-il assez peu d‘équivalent dans la littérature psychanalytique : si l’on excepte les correspondances (à commencer par celles de Freud, notamment avec Fliess), le texte le plus impressionnant à cet égard, dans la mesure où il a donné lieu à une publication tout à fait assumée par son auteur, est celui de Bion, à la fin de Second Thoughts. On trouvera celui d’A. Ferro au premier chapitre de La Psychanalyse comme œuvre ouverte (Eres, 2000, p.36), dont je cite un bref extrait :

Je pense qu’il peut être utile de proposer le parcours qui a été le mien, dans la mesure où, une fois passé le temps des supervisions en tant que candidat ou jeune membre associé, ce que fait un analyste dans un cabinet d’analyse reste mystérieux, mis à part quelques expressions “ jargonnesques “ si générales et si syncrétiques qu’elles révèlent bien peu de choses.

La première séquence montre l’analyste, en bon kleinien, obnubilé par la recherche du fantasme inconscient de sa patiente, et la bombardant d’interprétations qui, par leur violence, ne font qu’attiser de la haine. Le modèle sous-jacent qui détermine le type d’activité privilégié par l’analyste, et sa manière d’investir la séance, est un morceau de théorie (le fantasme inconscient qu’il s’agit de mettre à jour), soit un modèle doté d’une forte invariance et d’une grande extension, dont la mise en œuvre en séance se traduit par une forte systématicité, un aspect d’ailleurs aisément caricaturable (on notera d’ailleurs que toute méthode appliquée de manière systématique, dépendant d’une théorie dogmatique plus que de l’expérience contingente, se prête à la caricature : on en trouvera aussi bien chez les kleiniens que chez les lacaniens par exemple, dans les versions les plus rigides de leur technique respective. À titre personnel, j’insiste toujours auprès des analystes que je fréquente sur les vertus de souplesse et plus précisément sur la capacité d’oscillation entre des modélisations différentes, des vertices différents etc..).

La seconde séquence est sous-titrée par A. Ferro : “ le mythe de la relation et de l’interprétation du transfert “ (c’est là un point qu’il développe à nouveau, et de manière très critique dans son dernier ouvrage : Psychanalystes en supervision, Eres 2009). L’entretien retranscrit avec le patient s’avère tout à fait terrifiant, et menace de dégénérer en pugilat. Heureusement, du point de vue de l’intégrité physique de l’analyste, et de ce point de vue seulement, le patient adopte finalement une position régressive : “ Je n’ai plus d’espoir (il pleure). Vous ne donnez que quelques gouttes d’eau à un assoiffé.” Ce que Ferro entend ainsi : “je n’entends pas la souffrance cachée derrière l’agressivité [j’ajouterai : derrière l’agressivité du patient mais aussi de l’analyste] et je ne vois pas que mon attitude interprétative excite le patient, en ne lui laissant pas suffisamment d’air. “ (p. 40). Là encore, il n’est pas tant question de la qualité proprement psychanalytique des interprétations fondées sur le modèle disons relationnel (donc : œdipien), mais de la systématicité de leur usage – laquelle systématicité finit par oblitérer complètement d’autres modes possibles de communication avec le patient, et obscurcit tous les autres mondes possibles, ou modèles imaginables. Là encore, il s’agit pour l’analyste de déchiffrer un texte caché sous le texte manifeste proposé par le patient : on croit ainsi révéler et rendre manifeste un texte dissimulé sous le texte manifeste produit par le patient. Je crois pour ma part que nous ne devrions pas nous précipiter pour déchiffrer quoi que ce soit, et plutôt tabler sur le fait que ce que dit le patient constitue le meilleur accès à ce qu’il veut dire, bref, que tout est probablement déjà là, et qu’avant toute chose, on ferait mieux d‘écouter et d’apprendre à parler cette langue et les rudiments de la grammaire qui la sous-tend (laquelle est sans doute une déclinaison de la grammaire œdipienne, certes, mais avec des variables informées par l’existence singulière de ce patient-là).

Je passe les étapes suivantes du parcours passionnant présenté par Ferro (au fond une histoire de la méthode psychanalytique post-freudo-kleinienne à lui tout seul), pour en venir à la dernière. On retrouve là les traits caractéristiques de sa manière d’analyser, et les fameux modèles narratifs (où la relation est conçue comme un champ ouvert à la co-créativité, et dès lors peuplé de personnages, etc.) dont il nous offre régulièrement de délicieux exemples. Ils sont intimement liés à la séance, plus qu‘à une théorie psychanalytique particulière. Ou pour mieux dire, ils ne dépendent pas de telle ou telle théorie, bien qu’ils ne puissent être produits à mon sens que dans une séance dans laquelle est présente un psychanalyste qui s‘évertue réellement à accomplir la tâche qui est dévolue (analyser). Ils supposent en quelque sorte le méta-modèle œdipien, et sans doute même une théorie comme la théorie des destins pulsionnels, mais ne consistent pas dans une traduction par image de ces méta-modèle ou théorie, ou dans une application pure et stricte d’une méthode qui fournirait la règle d’un déchiffrement des propos manifestes du patient etc. Ils sont les produits ce-qui-est-en-train-de-se-passer dans cette séance-là, et non pas les produits de théories proposées par nos prédécesseurs, qui, comme je me plais à le rappeler, n’ont de toutes façons jamais reçu ce patient-là pour cette séance-là.

Je reviendrais plus longuement une autre fois sur les problèmes suivants : . la genèse et le destin des modèles produits en séance . leur degré de saturation . la distinction entre “ picturing models “ et “ disclosure models “ (en reprenant les réflexions de Ian T. Ramsey).

PS : je me rends compte que j’ai complètement passé sous silence les développements de Bion dans Learning from experiences (1962) notamment aux chapitres 25 et 26 qui recouvrent très exactement ce que j’ai essayé de formaliser. J’invite le lecteur à s’y reporter, les choses étant plus claires à cet endroit.

La Rivalité des méthodes : quelques précisions

Ce texte fait suite à d’autres tentatives de construction d’un modèle que j’appelle (sans doute provisoirement) « la rivalité des méthodes ». Je liste ci-dessous les autres ébauches de cette question que j’ai présentées sur ce blog : Résistance / Conflit des méthodes Bruits La Rivalité des méthodes : la méthode transcendantale Situations kafkaiennes : note sur la rivalité des théories Clichés

J’ai proposé “ la rivalité des méthodes “ à titre de modèle. Dans la perspective où je situe la psychanalyse — comme une activité théorico-pratique (ou pratico-théorique) — le modèle constitue en quelque sorte l‘élément (disons : au sens de Hegel) privilégié de la psychanalyse : concevoir un modèle a des incidences aussi bien sur la pratique (par exemple, il peut inspirer la modification d’une règle, ou l’atmosphère d’une séance) que sur la théorie (servir de cadre provisoire pour une montée en généralité, et fournir un schéma à partir duquel mener un travail plus spéculatif : il figure alors l’interface entre le matériau empirique et la métapsychologie). Bion situait la construction du modèle au même rang que celui occupé par la rêverie (A. Ferro), ou le mythe : c’est là, typiquement, un vertex, qui, de ce fait, est amené à n‘être utilisé que pour un temps donné, fournissant un cadre provisoire qui nous incite à porter attention à tel genre de fait plutôt qu‘à tel autre, à adopter les contraintes d’une certaine grammaire dans nos descriptions des situations présentées dans la séance, à lier selon un certain style les matériaux auxquels l’analyste et le patient sont soumis.

Ce modèle me paraît fécond dans la mesure où il permet de remplacer (provisoirement) un autre modèle, celui dit de la résistance, lequel me semble parfois obscurcir les choses plutôt que de les éclairer.

Rivalité plutôt que conflit – parce que je veux aussi parler de conflits “ non explicites “, des “ atmosphères” conflictuelles, de conflits sur le point de se déclarer, des conflits larvés, latents, en sommeil, et même des absences apparentes de conflits (par exemple, des situations apparemment consensuelles ou pacifiées). On le voit, ma conception du conflit est trop étendue pour que l’emploi de ce mot ne porte pas à confusion. Il m’a semblé alors que le terme “ rivalité “ convenait mieux, dans la mesure où il permet de baliser les conditions d’un conflit possible.

Quand il me prend quelque audace, je vais jusqu‘à supposer que toute séance analytique se déroule sur le fond d’une telle rivalité des méthodes, que c’est là le cadre inévitable en arrière-plan de tous les événements de la séance – et dès lors, on peut utiliser ce modèle en déclinant pour chaque situation quel type de rivalité et de conflit est en œuvre. D’une certaine manière, j’accorde une importance exceptionnelle à la colonne 2 et à la ligne C de la grille de Bion en considérant que toute séance peut être représentée comme une lutte plus ou moins dramatique pour la prééminence de cette colonne 2 ou de cette ligne C.

Un précision importante s’impose : je ne veux pas parler ici de la rivalité entre deux personnes, l’analyste et le patient, ni même d’un conflit intérieur au patient ou intérieur à l’analyste, ou entre la séance analytique et le monde extérieur, même si ce modèle pourrait servir à décrire ce type de conflits, mais à un conflit entre deux ou plusieurs méthodes rivales (il est très difficile de se débarrasser de toute conception spatialisante, utiliser les mots extérieur ou intérieur, central ou latéral). Qu’importe qu’elles soient portées ou incarnées ou prétendues par tel ou tel protagoniste de la séance (fut-il absent), je m’en tiendrais à une description abstraite et générale. Je définirai le terme “ méthode “ provisoirement de la façon suivante : un ensemble de préceptes et de règles que l’on suit dans des situations “problématiques”, qui donnent à la personnalité du sujet une sorte de “caractère”, des traits saillants, et qui permettent à l’observateur de repérer certaines régularités et récurrences. Ces situations ne sont pas forcément “dramatiques” mais, parce que le sujet n’est pas forcément correctement équipé à l’avance quand il les rencontre et s’y éprouve, elles requièrent qu’on fasse un choix plus ou moins délibéré malgré le caractère incertain des informations dont on dispose en vue d’agir de manière satisfaisante. Il y a là un problème, et l’enjeu consiste ou bien à le penser, ou bien à ne pas le penser (et par exemple le fuir d’une manière ou d’une autre).

Le point fondamental tient à ce que qu’on n‘éprouve pas habituellement le besoin d’expliciter verbalement les méthodes dont on fait usage. La séance psychanalytique constitue une situation spéciale à cet égard parce qu’elle pousse les protagonistes à verbaliser justement les raisons qui les ont poussé à agir ou à imaginer les raisons qui pourraient les pousser à faire tel ou tel choix (ces raisons peuvent prendre la forme de justifications, d’excuses, mais aussi bien sûr, de récits apparemment ou réellement désinvestis par le sujet, etc.). Le dispositif analytique fonctionne comme une focale photographique réglée sur ce genre de faits, et vise précisément à faire apparaître de manière hyperbolique, exagérée (pour reprendre les mots de Transformations) ces méthodes parfois méconnues de celui même qui les met en œuvre quotidiennement, y compris l’analyste.

J’ai donné quelques aperçus de la manière dont on pouvait faire fonctionner ce modèle dans d’autres textes, notamment celui-ci. Je voudrais juste faire mention de rivalités de méthodes très bien connues des analystes : celles où s’opposent la méthode analytique (disons pour dire vite, chacun ayant sa version détaillée, l’attention également flottante/l’association d’idées et ce qui s’ensuit), aux méthodes suivantes : la moralisation et l‘éducation du patient, le désir de guérison, le désir de se comporter comme un bon analyste susceptible de satisfaire au jugement de ses pairs, la technique scientifique qui fait qu’on utilise le patient comme cobaye pour étayer ses théories, etc.. Ces méthodes sont rarement explicitées, et c’est d’ailleurs la raison pour lesquelles on les met parfois sur le compte du contre-transfert ou de la “résistance” de l’analyste. On devine qu’elles peuvent être tout aussi bien utilisées par le patient (les patients moralisateurs ou rééducateurs ne manquent pas, pour eux-mêmes et parfois pour l’analyste, le désir de guérison ou le désir de se comporter comme un bon analysand, ou comme un patient satisfaisant, et on trouverait même des patients s’utilisant eux-mêmes ou leur analyste ou les deux comme des cobayes d’une expérience scientifique).

Quand on prend au sérieux les méthodes dont disposent les patients qui se présentent au cabinet de l’analyste, car un patient n’est jamais une tabula rasa qu’il suffirait d’instruire, il a survécu jusqu’ici, il doit bien s‘être constitué une sorte de vade mecum, un bagage composé de méthodes, de règles et de principes, souvent implicites donc (et qui n’apparaîtront explicitement qu‘à un observateur spécialisé : un analyste, un analysand, un sociologue, un ethnologue , un historien etc.), quand on les prend au sérieux donc, quand bien même elles peuvent nous sembler n‘être qu’un salmigondis syncrétique plus ou moins délirant, mêlant un vague spiritualisme et quelques formules apparentées à la méthode Coué, on constate immédiatement leur irréductible pluralité et la richesse qui se dégage de ce foisonnement de méthodes grâce auxquelles les êtres humains s’efforcent vaille que vaille d’agir de manière à peu près sensée (ou, au moins : appropriée). Du coup, quand le patient ou l’analyste s’opposent d’une manière ou d’une autre à la méthode analytique (qui reste tout de même ce à quoi ils ne manqueront pas d‘être confrontés dans une séance de psychanalyse, au moins dans la plupart des cas faut-il espérer), il me paraît beaucoup trop vague de parler simplement de “ résistance “. C’est pourquoi j’ai proposé de substituer au modèle de la résistance, à mon avis trop pauvre, trop limité et trop univoque, celui de la rivalité des méthodes. Dans mon esprit, ce n’est pas le patient ou l’analyste qui résiste, ce sont des méthodes qui se confrontent l’une à l’autre, dans une atmosphère le principe de contradiction est mis à mal parfois jusqu‘à l’absurde.

Si on me suit dans cette tentative de présenter ainsi les choses, tentative à peine ébauchée pour le moment, et qui n’a reçu d’autres mises à l‘épreuve que “ma” clinique (la quarantaine de patients que j’ai reçus plus ou moins régulièrement ces dernières années, mais aussi ceux qui ne sont venus qu’une fois, et ont renoncé à aller plus avant, et même ceux qui, bien qu’ayant pris contact, ne sont pas venus), on envisagera peut-être un des thèmes prégnant dans les débats internes aux analystes ces dernières décennies, celui de la “nouvelle clinique” ou “les désillusions de la psychanalyse” (pour reprendre les termes d’André Green) ou “les patients in-analysables” ou encore “les transferts négatifs”, sous un autre jour. Non pas que je considère ces problèmes comme de faux problèmes. J’imagine que pour des analystes ayant connu d’autres temps, les changements s’avèrent effectivement notables au point qu’on puisse parler de “crise”, de “changements catastrophiques”, touchant non seulement nos patients, mais aussi leurs analystes et le champ socio-politique de la psychanalyse (ou les usages inédits qu’on fait aujourd’hui de l’outil analytiques). Je ressens l’avantage d’avoir commencé à exercer au XXIème siècle, et de surcroît dans un milieu rural, et de recevoir des patients qui n’ont qu‘à peine entendu parler de la psychanalyse, voire pas du tout : je ne peux pas être aussi étonné de la situation que mes collègues plus expérimentés, ou travaillant dans des villes avec des patients déjà convertis en partie à la psychanalyse. Mais je crois que le modèle privilégié par les auteurs pour décrire ces phénomènes qui les préoccupent pèche par les aspects suivants (je songe ici au livre récent d’ André Green Illusions et désillusions du travail psychanalytique, Odile Jacob 2010) : il ne semble ouvrir d’autre perspective que celle qui consiste à reconnaître la résistance du patient à l’analyse (pour ce qui est de l’analyste, A. Green, grâce lui soit rendue !, n’hésite pas à évoquer ses échecs et ses erreurs, mais il semble que la résistance soit toujours, au bout du compte, forcément l’affaire du patient — je ne suis pas loin de penser de mon côté, comme l’avait dit Lacan, qu’il « n’est de résistance que de l’analyste », même si je ne suis pas bien certain du sens « lacanien » de la formule —). Dès lors, on est conduit à chercher des critères d’in-analysabilité (on sait l’importance dans l’histoire de la psychanalyse de cette question, à commencer par les débats Freud-Ferenczi, et la manière dont aujourd’hui, c’est devenu un enjeu central quand on se pose la question de savoir quel type de traitement devrait être préconisé suite à tel ou tel diagnostic.), ou des structures favorisant les analyses interminables ou les « réactions thérapeutiques négatives ». Pour ce qui est de ces dernières, je les ai toujours considérées comme un bien précieux dans une cure, sans nier leur caractère désagréable (et là encore, je crois que l’analyste n’est pas à l’abri de développer des réactions thérapeutiques négatives !). Les manifestations, pour le dire de manière un peu abstraite, par lesquelles un patient exprime son manque d’adhésion ou son refus d‘être converti à la méthode psychanalytique, me paraissent non seulement normales, mais leur absence aurait plutôt tendance à me mettre la puce à l’oreille. Peut-être en d’autres lieux et d’autres temps, quand la psychanalyse occupait une place indiscutée dans le monde des idées, la plupart des patients se présentaient en étant culturellement pour ainsi dire convertis à l’avance à la méthode analytique. Comme je l’ai déjà noté, c’est loin d‘être le cas dans mon cabinet. Le patient vient aux séances, et se familiarise peu à peu avec les us et les coutumes étranges des lieux, une manière inhabituelle d’examiner ce qu’il fait et ce qu’il dit, et la parole énigmatique de celui qui l’accueille, etc. Mais il n’arrive pas seul : il amène avec lui ses bagages, ses préconceptions, ses preuves, et ses méthodes, lesquelles, bien qu’elles aient été en général mise à rude épreuve, et c’est en partie pour ça qu’il vient, parce que ça ne fonctionne plus de manière aussi satisfaisante, il leur demeure tout de même attaché en quelque façon, et pas toujours décidé à céder sur toute la ligne : d’où l’inévitable rivalité que j’essaie de décrire. Encore une fois, je tiens à préciser qu’il en va de même pour l’autre protagoniste de la séance. Bref, la méthode analytique ne peut s‘épanouir que dans un environnement hostile, peuplé de méthodes rivales, de préconceptions et de preuves contradictoires, de motions opposantes. Peut-être fut-il un temps où le jeu était gagné d’avance, et le climat général consensuel dès le début, mais — il suffit de lire les compte-rendu de Freud pour s’en convaincre : ce temps pourrait bien n‘être que mythique (ou représenter un idéal « la cure type des névrosés » : mais est-ce que ces névrosés types n’existent plus, et tous les patients sont ils en train de devenir peu ou prou borderline ? Où : ne sommes-nous pas en train de suivre une fausse piste en demeurant attaché à un modèle inadapté ? —Il n’est pas interdit de changer d’idéal).

On pourrait formuler autrement les choses, d’une manière plus brutale et exagérée : si la clinique a changé, ce n’est peut-être pas tant parce que sont apparues des psychopathologies nouvelles (ou que les « structures » psychiques ont changé, ou que « l‘économie psychique » (de l’humanité exceptés quelques uns ??) a changé), que parce que la sociologie des patients a changé, que la culture de certains qui se présentent désormais dans les cabinets d’analyste a changé (voire que des patients infortunés nous arrivent, parce que l’idée de consulter au Centre Psychiatrique du coin les rebutent, ou parce qu’il n’y a plus de place dans les hôpitaux, ou parce que le psychiatre, débordé par l’afflux de patients, ne leur accorde qu‘à peine dix minutes, le temps de rédiger une ordonnance. Ils n’assistent plus aux séminaires de Lacan, il ne leur viendrait pas à l’idée de devenir analyste, et ils n’ont aucune intention de passer quatre heures par semaine sur un divan (et n’en auraient de toutes façons pas les moyens)). Bref, je me demande si ce changement est affaire de structure ou de culture.

Un patient me ramenait régulièrement des livres de développement personnel (il considérait que grâce à son analyse, il avait découvert le plaisir de lire) dont il me lisait des passages allongé sur le divan. (P) « Vous voyez ! Ça, je me suis dit, c’est exactement moi ! Ce qui est écrit là dedans, c’est mon portrait tout craché ! » — et plus tard : (P) « Votre psychanalyse là, je n’y crois pas. C’est pas pour moi. Je commence à piger la manière dont vous pensez et ce que vous attendez de moi : mais vous n’y arriverez jamais ! Je suis un pauvre type, et contrairement à ce que vous voudriez me mettre en tête, que je suis un mec fin et intelligent etc., que je ne me suis jamais remis à cause de ce qui est arrivé à ma mère, votre truc d’œdipe là, vous n’y arriverez pas : jamais je ne pourrais reprendre des études. Moi vous savez, ma psychologue c’est Brigitte Lahaie à la radio.» L’analyste : « Le truc bizarre c’est que vous revenez quand même, malgré tout le mal que vous pensez de ma méthode. » (P) « Oui. Parce que, et c’est bien ça qui m’emmerde dans le fond, ce rendez vous du jeudi là, c’est devenu le truc le plus important de ma semaine. »

Résistance / conflit des méthodes

Le conflit des méthodes est une thématique que j’emprunte à Bion (Transformations, ch. 10) et dont je tire un modèle généralisable à toute situation psychanalytique. Ce modèle se substitue au modèle freudien classique de la résistance à l’analyse. Je considère ce dernier comme trop restrictif, ou du moins, que l’usage habituel qu’on en fait s’avère trop restrictif : il ne permet pas en effet de considérer sérieusement les résistances de l’analyste (celui qui occupe la place de l’analyste) au processus analytique, tendant à se focaliser exclusivement sur les résistances du patient. Est ainsi postulé une situation analytique idéale, dans laquelle l’analyste et le patient occuperaient des positions toujours distinctes, le premier demeurant en tous cas toujours à la même place, et n‘étant pour ainsi dire jamais distrait par quoi que ce soit qui puisse le détourner de sa tâche.

Je postule au contraire que la possibilité d’entamer et de poursuivre une investigation proprement analytique doit toujours être conquise sur des motions hostiles, et, pour l’exprimer en langage bionien, celui de la grille, que les éléments situés dans la colonne 2 constituent autant d’obstacles à la tâche que l’analyste et le patient se sont fixés (plus ou moins explicitement) en se donnant rendez-vous (ou, pour le dire peut-être plus justement, la tâche que l’analyse exige de l’analyste et du patient).

« le but d’une résistance est de préserver le statut inconscient des pensées, des sentiments et des « faits », parce que cela semble être le meilleur moyen, dans les circonstances, d’affronter le problème posé par ces pensées, ces sentiments et ces faits. » (Tr, p. 168)

Face au problème posé, et la douleur qui l’accompagne, des méthodes différentes peuvent être proposés pour le transformer afin de le rendre tolérable. La méthode analytique est l’une d’elle. D’autres méthodes ne manquent d‘être présentes : on peut supposer que ce n’est pas la première fois que le patient a rencontré un problème de ce genre, et qu’il s’est débrouillé jusque là, avec une autre méthode que l’analyse (la littérature psychanalytique contient de nombreuses théories et descriptions des méthodes adoptées jusque là par le patient, je ne m’y attarde pas ici). On peut s’attendre à ce qu’un conflit éclate tôt ou tard entre ces différentes méthodes (cf. Tr, p.161). Le patient n’est pas prêt à abandonner sans autre forme de procès la méthode qui lui a été utile jusque là, quelle qu’en fusse d’ailleurs les désagréments (« être considéré comme fou », par exemple). Dans la perspective psychanalytique, ces méthodes doivent être considérées comme étant en lutte contre la méthode analytique : et dans les cas les plus extrêmes, il peut arriver que leur promoteur en soit réduit pour asseoir sa victoire à s’efforcer de détruire la capacité analytique de l’analyste lui-même.

1 – La manière caractéristique de traiter ce conflit (et peut-être même un trait caractéristique) dans la névrose, s’entend de la sorte : « je sais bien mais quand même ». « Quand je lave le linge de ma fille, je dois compter le nombre de frottement que je fais, quand je repasse, c’est la même chose, si je ne compte pas correctement, je sens que je vais lui porter poisse, et la rendre malade. Je sais bien que c’est débile. Je sais bien qu’en réalité, je me sens coupable, que je déplace toute ma culpabilité sur ma fille et ses vêtements, et que c’est pas ça le vrai problème. Mais si j’arrêtais de compter.. » Le conflit est intériorisé et constitue l’objet central de l’analyse. La patiente adhère tout à fait à la théorie psychanalytique, et peut ajouter au stock des informations dont elle dispose à son propre sujet une telle théorie. Mais le statut de cette nouvelle approche demeure indécis. Les « … » stigmatisent cette indécision. L’adhésion de la patiente à la méthode analytique paraît tout à fait sincère, contrairement à la modalité n°4 décrite infra, mais la logique du calcul régit encore l‘évaluation des mérites comparés des deux méthodes. Quand bien même sa technique de comptage (obsessionnelle) ne présente pas des caractères de fiabilité très convaincant (au vu de la quantité d’angoisse qui subsiste), le déplacement de l’attention que propose l’analyse (en scandant la séance d’interprétations, en mettant l’accent par exemple sur ce recours au calcul) ne suffit pas à abandonner la méthode qui lui est familière. L’analyse est alors rythmée par une sorte d’oscillation entre les deux méthodes (technique de comptage et investigation analytique).

2 – Le destin analytique du conflit des méthodes peut prendre la forme d’une lutte entre rivaux, lutte externalisée dans la séance (ce qu’on appelait autrefois le « transfert négatif »), et se manifester colone 6, ou bien il sera plus ou moins « endopsychique » (pour reprendre Bion, Transformations, p.161). Dans le cas du conflit externalisé, on s’attend à ce que l’analyste et l’analyse incarnent la méthode psychanalytique détestée, contre laquelle le patient s’efforce de lutter en promouvant sa propre méthode. Bion écrit : « Cette forme extériorisée peut même conduire à une complicité entre eux deux (le patient et l’analyste), car le patient la trouve plus tolérable et l’analyste plus facile à traiter. » (Tr, p.161). Cette complicité peut prendre la forme de l’ironie comme lorsque le patient dit : «C’est très agréable de sentir tous ces gens qui me veulent du bien, les médecins, les assistantes sociales, et vous, mon analyste. Mais cette bienveillance ne suffit malheureusement pas à me convaincre d’abandonner ma méthode personnelle (par exemple se découper l’avant-bras). » La seule issue favorable de ce type de conflit ouvert, repose sur la capacité de l’un et l’autre des partenaires à tolérer la différence des méthodes, de manière à éviter de se comporter l’un envers l’autre en tyran dogmatique. La manière dont la patiente traite les problèmes que lui posent ses pensées consiste à les transformer en blessures qu’elle s’inflige, méthode évidemment incompatible avec par exemple une hospitalisation en psychiatrie, ou l’exercice d’un métier qui le conduirait à manier des outils tranchants (par exemple : travailler dans un atelier de couture). L’analyste peut-il tolérer que le patient utilise une telle méthode ? Le doit-il (malgré l’horreur que ça lui inspire) ? Il existe probablement une réponse à la première question, que tout analyste est en mesure de donner (pour lui-même). J’ignore s’il est souhaitable de donner une réponse à la seconde question. Dans une situation telle que celle-ci, il est souvent difficile de garder le cap de l’analyse, ne serait-ce que parce que le patient peut se lever brusquement et fuir littéralement le cabinet, l’analyste et la méthode qui va avec.

3 – Les modalités du conflit des méthodes sont rarement fixées une bonne fois pour toutes. Il semble que le patient puisse passer d’une position à une autre, entre deux séances, et parfois même au sein d’une même séance, ce qui a pour effet de déstabiliser l’analyste, de compliquer sa tâche. Le déplacement des positions (conflit internalisé ou externalisé) prend souvent des allures spectaculaires dans le cas des personnalités psychotiques, où l’identification projective est dominante : par exemple, la patiente attribue à l’analyste non seulement la méthode analytique, mais aussi sa propre méthode (que j’appellerai, par commodité, « mystique »). Elle peut écrire dans une même lettre : « Vous n’auriez pas du vous comporter de la sorte, un analyste ne fait pas cela. Vous n‘êtes pas un si grand analyste que ça. Vous êtes même tout petit petit. » Et, dans une séance : « Vous m’avez déçu en acceptant ma proposition de faire la prochaine séance en face à face au lieu d’utiliser le divan. Vous ne vous êtes pas rendu compte que je n‘étais pas prête pour cela. Mais, d’un autre côté, c’est aussi la preuve que vous me faîtes confiance. » Le conflit semble alors externalisé non pas sous la forme d’un conflit entre deux personnes dotées de deux méthodes rivales, mais les deux parties en conflit sont projetées dans l’analyste de manière à devenir l’objet d’un conflit propre à l’analyste (censé hésiter entre la méthode analytique et la méthode mystique, et dès lors, empêtré dans des contradictions irrésolubles). La tâche qui dès lors incombe à un tel patient consiste à éduquer l’analyste, lui apprendre son métier, et à transformer la méthode analytique : créer une nouvelle forme de psychothérapie, un hybride d’analyse et de mysticisme. À titre personnel, cette situation me paraît poser des problèmes encore plus insurmontables (pour l’analyste) que le conflit ouvert. le patient prétend vous analyser, et, quand bien même il peut sembler pertinent de penser qu’il s’analyse en réalité en analysant son analyste, il arrive évidemment qu’il tombe juste, ou qu‘à force, l’analyste finisse par céder et devenir effectivement ce que le patient voudrait qu’il soit. Il y a là un effet de mise en abîme extrêmement déstabilisant (comme ces films dans le film qu’on voit parfois au cinéma).

4 – Une expérience récurrente qu’on trouvera aussi bien sous la plume de Ferenczi, Winnicott ou Bion, est relatée sous la forme : le patient qui tombe toujours d’accord avec son analyste – si bien qu’apparemment nul conflit de méthode n’est à l’œuvre. En réalité, toutes les interprétations produites dans l’analyse sont immédiatement propulsées dans la colonne 2, ce qui prime étant alors de satisfaire le narcissisme supposé de l’analyste, en acquiesçant au bruit qu’il fait quand il parle, mais en accompagnant cette manifestation d’adhésion d’un silencieux : « cause toujours », d’une indifférence envers le contenu de l’interprétation (privilégiant ainsi le sujet de l‘énonciation au contenu de l‘énoncé) : « Je suis d’accord avec vous, vous avez probablement raison, vous avez même sûrement raison (d’ailleurs comment pourrait-il en être autrement ?». De fait, il apparaît, après parfois de longues années de travail, que le travail analytique n’a produit aucun effet mutatif, que les choses restent en l‘état, dans une atmosphère pacifiée, ni désagréable ni enthousiasmante : le patient dit : « Je reviens la semaine prochaine ? », et il revient. Puis un jour il ne revient pas. Il écrit quelques mois plus tard : « J’ai fini par rencontrer une autre femme.» – autrement dit : « Je me suis débrouillé sans vous ! Vous voyez bien que l’analyse ne menait à rien ! » – évidemment, d’un autre point de vue que le sien, du point de vue de la méthode analytique par exemple, il a tort. Peut-être est-il à la recherche d’un changement, mais ne veut pas souffrir la peine de se chercher des raisons. Il aimerait se passer de la transformation verbale – et laisse donc ce travail à l’analyste.

5- Le patient paraît indifférent à l’analyse, ou plutôt laisse la méthode analytique faire son effet dans l’appareil psychique de l’analyste conçu comme un complément de lui-même (aka : le patient) qui lui sert donc à penser ses pensées (qu’il ne sait pas penser). Ce n’est pas un « cause toujours », mais un « je veux juste que vous entendiez ma plainte ». Le patient se plaint, ne fait aucun lien entre cette plainte et les récits suscités par l’analyse et les interprétations laborieuses de l’analyste, laisse ce dernier en charge de produire des liens qui demeurent lettre morte, et chaque séance, c’est la même plainte. L’atmosphère ne ressemble pas à la rivalité ou au conflit. C’est plutôt la désespérante incommunicabilité. Il arrive qu’au bout d’un moment, l’analyste ait “tout compris” (c’est-à-dire, il s’est donné une représentation ou un modèle qui, dans d’autres circonstances, et avec un autre patient, apparaîtrait comme probablement très satisfaisant). Cela fait un belle jambe à ce patient, qui lui se plaint justement de n’avoir “rien compris”. (S’il y a rivalité, elle aurait tendance à se produire en dehors du cabinet : le patient consulte des neurologues, des médecins, des psychologues, des psychothérapeutes avec des noms de spécialité étranges, des voyantes etc etc. Tous sont totalement impuissants.) L’analyste est du coup renvoyé à sa propre obstination (et à son désir) : c’est lui qui internalise le conflit des méthodes, il en devient le lieu privilégié – et c’est cela même qu’il doit interpréter.

remarques en vrac :

Je postule que chacun des collaborateurs engagés dans la séance amène avec lui un stock de savoirs et de pratiques qui doivent être considérées comme autant de préconceptions ou de pensées déjà pensées, plus ou moins saturées, et quelques idées bizarres, des pensées en attente de penseur. Le patient entre en analyse après avoir déjà vécu un certain temps depuis sa naissance. Une question se pose : Comment a-t-il survécu jusqu’ici, jusqu‘à ce moment où il franchit la porte de mon cabinet ?

Le conflit entre la science et l’animisme (P. Descola).

Le postulat selon lequel chacun des collaborateurs engagés dans la séance amène avec lui un stock de savoirs et de pratiques qui doivent être considérées comme autant de préconceptions ou de pensées déjà pensées, plus ou moins saturées, a une autre conséquence tout à fait importante, et à l’examen de laquelle Bion consacre de longues pages des Commentaires aux Second Thoughts. Nous pourrions nous représenter la séance, en dramatisant les choses, comme un champ de bataille où plusieurs méthodes rivales luttent pour conquérir le pouvoir (le contrôle des séances). Il ne suffit pas qu‘à l’entrée du cabinet soit inscrit le mot « psychanalyse » pour que ce qui se passe à l’intérieur satisfasse aux exigences de la psychanalyse. Dire : l’analyste est le garant de la psychanalyste constitue un énoncé performatif (ou un voeu pieux) dans la mesure où s’il doit l‘être c’est précisément que la séance est menacée de ne pas l‘être, par d’autres méthodes qui peuvent être rapportées et utilisées dans la séance aussi bien par le patient que par lui-même. C’est pourquoi on a toujours à devenir psychanalyste, que c’est le genre de qualité qui n’est jamais acquise une fois pour toutes.

Ici : Transformations p.159

L’analyste et le patient sont menacés d‘être saturés par la finitude. Winnicott a formulé quelque chose comme cela en indiquant qu’il s’agissait de produire un espace libre destiné à jouer ou à rêver. Désaturer.

Substantivation / substantialisation

Les psychanalystes sont en général assez précautionneux quand ils emploient le mot « inconscient » dans une phrase écrite. Beaucoup moins quand ils discutent entre eux, ce qui est excusable dans la mesure où utiliser ce genre de mot constitue un des usages habituels, ce à quoi on s’attend d’un locuteur faisant partie d’un groupe d’analystes : on adhère justement à ce groupe parce qu’on utilise ce genre de mot sans éprouver le besoin de lever les sourcils à chaque fois qu’on l’entend dans la discussion, le scepticisme sur ce point risque fort d‘être un motif d’exclusion immédiate du groupe (voire de vous disqualifier comme analyste) — on suppose (à mon avis a tort) que tous les membres du groupe sont au moins d’accord sur le sens de ce mot (qu’il y a là (au moins là !) une sorte de consensus minimal), ou au moins sur une manière à peu près correcte de l’utiliser psychanalytiquement, et, dans la conversation au moins, la plupart des membres du groupe sont indulgents les uns avec les autres en ce qui concerne cet usage. Bref, on emploie ici le mot inconscient par commodité. Mais dans le cas où l’analyste s’est engagé à rédiger la notice d’un dictionnaire, ou de produire un texte savant dans lequel la définition du mot « inconscient » paraît nécessaire, les choses se compliquent.

Un collègue me fait parvenir ce texte qu’il juge éclairant (Francis Martens, Qu’est-ce que l’inconscient ? ). Dans ce texte, qui synthétise brillamment Freud, Lacan et Laplanche, l’inconscient est tour à tour défini ou qualifié comme : « concept le plus central de la métapsychologie psychanalytique », « un lieu conceptuel – un construction logique – permettant de rendre compte sans réductionnisme des pulsions, conflits, angoisses, mécanismes de défense, créations et aménagement symptomatiques, qui sont le lot de la “nature humaine” », « le fruit d’un refoulement autoprotecteur portant sur un trop d’excitations «sexuelles» (au sens de la métapsychologie) », etc. Pour définir l’inconscient, il faut donc se rapporter (et définir également) à : la pulsion, les processi primaires et secondaires, le refoulement (et les autres négations), le sexuel, et faire un peu de linguistique lacano-jakobsienne, et donc beaucoup de métapsychologie (puisque l’inconscient en est le concept central, mais réclame en même temps pour être compris qu’on fasse appel à toute la métapsychologie, dont je me suis toujours d’ailleurs demandé en quoi elle se distingue, quand on lit ce qu’on lit parfois, d’une psychologie du fonctionnement psychique tout court, et pas spécialement « méta »), et pas mal de philosophie. C’est là me semble-t-il un dispositif conceptuel et théorique extrêmement lourd, au sens : pas très économique. Il signifie en somme que si vous n’adhérez pas à la totalité de la métapsychologie, vous n’avez aucune chance d’entendre quoi que ce soit au mot « inconscient » (prononcé par un psychanalyste).

La conclusion du texte, du coup, me laisse perplexe :

Métaphorisé en terme de lieu, l’inconscient ne correspond à aucune localisation mais à une fonctionnalité à la fois défensive et constitutive du psychisme. À la manière des «trous noirs» en physique, il échappe à l’observateur et ne se laisse logiquement concevoir qu’à partir de ses effets. Il s’agit donc d’une construction conceptuelle révocable, pour autant qu’il se trouve un modèle scientifique plus sobre pour rendre compte, avec autant de nuances, des richesses et précarités de l’«âme humaine».

On retrouve là cette correction « épistémologique », qui constitue une sorte de rengaine ou de passage obligé dans la littérature authentiquement psychanalytique : « je parle de l’inconscient comme s’il s’agissait d’un lieu ou d’une substance, mais c’est juste par commodité, ou de manière métaphorique, en vérité il ne s’agit pas d’un lieu, ni d’une substance, mais d’une construction conceptuelle. »

Mais qu’est-ce qu’une construction conceptuelle ? Et vaut-il vraiment la peine d’utiliser ce mot et tout ce qui doit être associé à ce mot si c’est pour au final, en regretter la « maladresse » — sa tendance à se faire passer pour un lieu ou une substance. C’est ans doute ce que l’auteur de ce texte veut dire en précisant qu’en tant que modèle, l’inconscient (la métapsychologie lacano-freudienne ?) est « révocable », et pas aussi « sobre » qu’on pourrait le souhaiter (ce avec quoi je suis extrêmement d’accord ! sauf que je ne me vois pas attendre bien longtemps avant d’essayer de m’en passer). Comme Jacques Bouveresse le rappelle, Wittgenstein considérait « “l’hypothèse” de l’inconscient comme n‘étant en réalité rien de plus qu’une façon de parler qui crée davantage de difficultés philosophiques qu’elle ne résout de problèmes scientifiques. » et d’ajouter que ce qu’il ne reconnaissait pas « dans la psychanalyse, comme d’ailleurs dans la théorie des ensembles, n’est rien moins que son ontologie. » (J. Bouveresse, Philosophie, mythologie et pseudo-science : Wittgenstein lecteur de Freud, Éditions de l‘Éclat, 1991, p.9.). Toute la question porte à mon avis sur la pertinence d’une critique adressée aux théories psychanalytiques concernant sa supposée ontologie. La plupart des analystes un peu futés, ou du moins qui ne considèrent pas leur adhésion à la psychanalyse comme une appartenance à une Église de l’Inconscient, diraient que c’est plus compliqué que cela, que le mot « inconscient » est d’abord à saisir comme le résultat d’une méthode, ou sa présupposition, ou qu’il (n’) est (qu’)une construction théorique (provisoire), mais qu’au final, les analystes sérieux n’y tiennent pas au sens où il s’agirait d’un ordre caché des choses etc. C’est là véritablement une question difficile, et à mon avis inutile (qui a déjà fait couler beaucoup trop d’encre).

Le problème, c’est que dans les discussions courantes entre analyste, et dans de nombreux textes de la littérature psychanalytique, on ne manque jamais d’utiliser le mot inconscient sous la forme d’un substantif et comme sujet de la phrase (tout comme on fait usage dans certains jeux de langage psychanalytiques des mots « sujet », «self », voire « désir »etc.. sans précautions particulières, comme s’il s’agissait là d’une chose à la fois plus profonde et plus cachée sur laquelle le processus analytique finira bien par mettre le nez). De la substantivation à la substantialisation non seulement il n’y a qu’un pas, mais au fond, n’est-ce pas précisément parce que nous utilisons tel mot comme substantif et comme sujet d’un énoncé que du même coup nous le substantialisons ? Parce que quoi sinon ?

Je trouve par contre notre tendance à parler « comme s’il s’agissait d’un lieu ou d’une substance » extrêmement digne d’intérêt. Il me parait dommageable qu’on rejette cette tendance d’un revers de la raison, quand elle fait retour avec tant d’obstination.

On a du mal à imaginer que les mots du patient puissent rivaliser avec une théorie aussi sophistiquée. Malheureusement, trop souvent, à entendre les analystes parler ou à les lire, le problème d’une telle rivalité en se pose pas (tout au moins chez l’analyste) : ou bien il considère que le patient ne sait pas ce qu’il dit (et que la juste et véritable perspective qui permet de savoir ce que le patient a dans la tête, comment il fonctionne psychiquement, est la perspective psychanalytique, c’est-à-dire qu’il n’y a là que des effets de l’inconscient, du « trou noir » que l’analyste fait profession d’observer par ses bords — parce qu’il possède les outils pour cela), ou bien le patient est séduit par la psychanalyse, et devient tout à fait converti à l’idée qu’il ne sait pas lui-même ce qu’il dit, mais qu’il existe quelque part une sorte de lieu (qui n’en est pas un) ou une substance (qui n’en pas une) dont ses dires ne sont que les restes émergeant de l’obscurité. Heureusement, il arrive aussi que le patient arrête là les frais, ou maintienne d’une manière ou d’une autre ses propres vues (la réponse automatique de l’analyste : « résistance », parce qu’il va de soi que c’est le patient qui résiste (à la psychanalyse au bout du compte, ou du moins à ce que l’analyste croit avoir en tête, son idéal sans doute), me paraît plutôt relever d’une défense quelque peu désespérée et pathétique de la part de l’analyste pour garder la tête haute et se donner le sentiment qu’il continue à faire malgré toute cette hostilité son métier.)

Hypostases

manières d’utiliser le mot “inconscient” dans des phrases

Est-il juste de dire que Freud a “découvert” l’inconscient ? Pas au sens où la réponse devrait consister à prouver l’antériorité de la découverte de Freud, mais au sens où l’inconscient est ce genre de chose qu’on découvre.

Est-il préférable de dire qu’il “invente” la psychanalyse, entendue comme un dispositif …, et que, en s’efforçant de comprendre ce qu’il fait, il fait l’hypothèse de l’inconscient.

Ou bien : le langage humain n’est-il pas à la hauteur de l’ “idée” de l’inconscient (ou de ce à quoi fait référence ce mot) ?

Le problème vient de ce que nous sommes irrésistiblement tenté de croire, ou qu’irrésistiblement nous sommes amenés à faire comme si, il existait réellement un espace ou une chose ou un “territoire” auxquels le mot inconscient se référait, que Freud aurait découvert. Or, si nous sommes irrésistiblement portés à pense de la sorte, la responsabilité en vient avant tout des règles de nos manières de parler.

Un psychanalyste pourrait-il par exemple écrire le mot “inconscient” entre guillemets – alors l’inconscient ce serait juste une manière de parler. Ou bien : “pulsion”, “fantasme”, “trauma” etc.

Le comble : c’est exactement ce que je fais (mettre des guillemets, ou ne pas utiliser du tout ces mots-là). D’où la question cruciale : suis-je encore, de ce point de vue, psychanalyste ? Est-ce que le psychanalyste est le genre de personne qui utilise les mots “inconscient” et “pulsion” sans guillemets ?

Dire : ces guillemets signifient juste que ces mots ne sont que des commodités de langage, la concession que les analystes font dans un but de communication. Bref, c’est tout de même plus pratique et économique, de partager un stock minimal de mots dans la discussion avec nos collègues. S’il fallait à chaque fois préciser : “j’utilise le mot inconscient par commodité”, on perdrait un temps certain. (Serait-ce pour autant un temps perdu ? Qu’aurions-nous de plus intéressant à faire ? Pour ma part je vois des tas de choses plus intéressantes à faire.)

“J’utilise le mot “inconscient” par commodité” : cet énoncé a-t-il un sens ? Pouvons-nous imaginer une situation dans laquelle il ait du sens ? Oui, probablement. Mais en même temps, cet énoncé n’induit-il pas un suspense insoutenable dans la discussion, car on a immédiatement envie d’ajouter : “mais s’il n’y a là que commodité, alors de quoi sommes-nous en train de parler ? Quel genre de choses diriez-vous si vous vouliez être plus précis – et que vous ne craigniez pas de perdre votre temps à utiliser une expression plus complète de ce que vous voulez dire ?”

Dire : “ce n’est pas une métaphore” (c’est ce qui se produit ou existe “vraiment” – wirklich – dit Ferenczi). Ou : ce n’est pas une manière de parler, une commodité de langage, mais c’est au contraire “exactement ce que je veux dire” – ou, si on souhaite demeurer plus prudent : “je ne peux pas le dire mieux pour le moment.”

Peut-être, après tout, pourrions-nous utiliser correctement le mot inconscient en disant que c’est exactement le mot qui convient, ou du moins le plus proche de ce que nous voulons dire.

Le problème c’est qu’on est alors renvoyé à l‘épineuse question de décrire ce que nous voulons dire par là.

Toute cette discussion apparaît comme oiseuse, parce que le mot “inconscient” se trouve détaché du contexte de l‘énoncé dans lequel il est effectivement utilisé ou semble requis. Si toutefois je joue à ce jeu-là, c’est parce que c’est le type de traitement auquel ce mot ne manque pas d‘être soumis dans certains discours : et que c’est le genre de mot dont l’usage constant ou la référence implicite sert de critère de reconnaissance à la plupart des groupes psychanalytiques orthodoxes (que je distingue des groupes “d’inspiration psychanalytique”). Utiliser les mots “inconscient”, “pulsion”, “trauma” sans guillemets serait le signe distinctif d’appartenance à ces groupes (c’est une question de foi en somme).

l’analyste historien – quelques écueils

Il existe toutefois une manière d‘échapper au scepticisme stérile – le sceptique serait celui qui ne peut pas utiliser ce genre de mot sans guillemet) : les envisager d’un point de vue historico-critique (une fois cet examen accompli, peut-on pour autant se passer des guillemets ? Ou devrions-nous nous contraindre, lorsque nous utilisons le mot “inconscient”, à préciser à chaque fois : “au sens où Freud l’emploie dans tel ou tel texte, à tel ou tel endroit”. On devine déjà qu’une telle stratégie conduit tout droit à l‘érudition, à consacrer un temps considérable à devenir un érudit. Le problème : n’avons-nous pas, du fait que nous recevons des patients, des choses plus urgentes et importantes à faire, comme, par exemple, nous intéresser aux faits et gestes de nos patients, plutôt qu’aux faits et gestes de Freud ? Et : que signifie un “psychanalyste sans patient” ?)

On ne peut pas se passer ici d‘étudier l’histoire du mot. C’est ce à quoi s’adonnent les associations de psychanalyste, notamment à des fins de formation, mais pas seulement : étudier à longueur de séminaires, l’histoire des mots (ce que Freud et ses successeurs ont voulu dire). “Pas seulement” à des fins de formation, mais : cette recherche opiniâtre et zélée constitue l’activité qui permet d’asseoir l’identité de l’association, de tracer les contours du groupe, de le distinguer des autres groupes existants. La question : “quelle genre d’association ou d‘école ?” équivaut à “Comment entendez-vous les mots “inconscient”, “psychanalyse” etc.. ?” ou : “comment lisez vous Freud ?”.

Il y a là une sorte de passage obligé. Une forme de conversion à un jeu de langage. Dans l’antiquité les écoles philosophiques fonctionnaient ainsi : on venait y apprendre un jeu de langage (ou le confirmer, le développer, l’amender, le créer). Les apprenants en philosophie (qui n’ont rien à voir avec les étudiants d’aujourd’hui) pouvaient passer un temps dans une école, auprès d’un maître, puis changer d‘école et suivre un autre maître.

Bref : les courants psychanalytiques sont attachés aux traditions (au sens de l’histoire des usages passés). (C’est une des raisons pour lesquelles on voit chaque année sur les rayons des libraires un nouveau dictionnaire de la discipline — une autre raison serait que ça se vend mieux).

Premier problème : on ne s‘étonnera guère que dès lors les figures les plus influentes, celles qui font autorité, de chaque groupe soient représentées par la caste des érudits (les quelques-uns qui savent décortiquer philologiquement le texte de Freud, ceux qui ont compris quelque chose à Lacan). Pourquoi ces érudits devraient-ils de facto prendre les rênes de l’association ? Ils définissent par leur travail l’orthodoxie. Le savant est le maître. Les cliniciens deviennent les disciples. La conception de la psychanalyse sur laquelle repose ce type d’organisation me paraît pour le moins discutable. Comment le groupe pourrait résister au dogmatisme et au conservatisme quand ces tendances lui sont à ce point, structurellement, consubstantielles ? On pourrait après tout considérer qu’il n’est aucun mal à prôner le conservatisme et le dogmatisme, que c’est le genre de position à laquelle on devrait s’attendre, ou bien “ce à quoi doivent servir les associations d’analyste”. Mais je doute que les dites associations se satisfassent d’une telle fin. Elles se veulent aussi les matrices d’une créativité, de l’invention. Mais cette créativité doit passer sous les fourches caudines du jugement des pairs, lesquels sont à la fois les érudits et les chefs de file. On peut tout de même craindre que l‘élan inventif, la capacité à “montrer l’inconnu” (expression mienne mais que je fabrique à partir de Bion et d’une remarque orale de P.H. Castel), à tolérer le chaos, bref, une certaine audace, soient rognées et présentables uniquement après formatage (c’est-à-dire après que l’audacieux ait fait ses preuves durant quelques dizaines d’années). Sur tout cela, on peut lire le livre de Prado de Oliveira, Les pires ennemis de la psychanalyse, dans lequel il règle ses comptes avec sa propre vénérable association : c’est à la fois édifiant et amusant. Pour les adeptes de psychanalyse sauvage, je tiens à préciser que je ne règle de compte avec personne, puisque je n’ai personne avec qui règler des comptes (c’est l’avantage d’un certain isolement).

Second problème : une tendance à la sacralisation et donc à la vénération et l’adoration se manifeste. Ce que j’appelle le syndrome “Jacques-a-dit”. Dans certains groupes on frôle le délire religieux, voire on le cultive massivement (voir les délires apocalyptiques à la C. Melman ou eschatologiques ou sotériologiques (?) à la Jacques-Alain Miller – le rêve d’une “humanité analysante”). Des usages purement jargonnesques s‘établissent, les mots deviennent des slogans : il suffit assez bien au disciple de supposer que le sens de ces mots-clés soit détenu par un seul ou quelques-uns, pour éviter l’effort d’en découvrir le sens par soi-même. Le meilleur moyen d‘éviter l’excommunication (par laquelle on est exclu de la communication, le moyen le plus sûr de réduire au silence et faire taire), c’est encore de s’abstenir d’interroger le sens des mots sur lesquels le dogme repose. Concrètement, les activités de l’association semblent entièrement consacrés à l’examen ou la rumination dans le meilleur des cas, au ressassement admiratif, au pire, de la parole du maître (ou de celle de son représentant sur terre, le gourou qui s’en réclame). Du point de vue économique, je considère que passer son temps à essayer de comprendre ce que le maître a voulu dire est une perte de temps (qu’on a bien mieux à faire etc.). Bion, quand il animait des séminaires cliniques, (on trouverait le même genre de tactique chez Donald Meltzer ou Antonino Ferro), refrénait bien vite chez ses collaborateurs la tendance à essayer de comprendre ce qu’il voulait dire : c‘était très déstabilisant. Mais ceux qui supportaient de faire le deuil du désir de compréhension des paroles du maîtres y gagnaient probablement – ainsi que leur patient.

Troisième problème : les cliniciens, ceux qui accorde une importance première à l‘écoute des déclinaisons des faits et gestes de la séance, doivent s’exprimer avec énormément de précautions. Ils doivent s’en tenir à ce qui, dans le matériau des séances, se prête à confirmer ou prouver les énoncés du dogme. La clinique tend à n‘être que la preuve qu’on attend. Ou bien, s’ils s’autorisent quelque audace conceptuelle, ils devront d’abord s‘être plié à l’exercice apologétique de rigueur, et avoir rendu soigneusement hommage à untel et untel. Bref : on peut innover, mais seulement sur un fond de consensus auquel on doit d’abord souscrire. Alors, qu‘à mon sens, la clinique devrait constituer non seulement le fond et l’arrière plan de toute investigation sérieusement psychanalytique, mais aussi, le matériau, voire, le premier plan (Bion disait : “Je ne m’intéresse pas à ce qui doit être mais à ce qui est.”). Cependant, l’histoire de la psychanalyse d’une part, et les exigences de la préservation du dogme et de l’identité du groupe d’autre part, occupent déjà le terrain et tendent à réduire la clinique à la position de servante. Là encore l’institution se protège de la clinique, toujours susceptible de faire émerger des objets bizarres et pas déjà-pensés, pas pré-conformés aux théories dominantes sur lesquelles s’institue le groupe (ou pour le dire plus brutalement : l’institution tend spontanément à se défendre de l’inconnu. D’où les complications extrêmes et les procédures sophistiquées pour malgré tout favoriser également la créativité des membres).

un peu de Bion : histoire et mémoire

Et pourtant, malgré ces inconvénients, qui relèvent plus des logiques du groupe que de la nature de la recherche historique elle-même, l’histoire soignée des usages et des significations des mots et des concepts autour desquelles pivotent le système théorico-pratique psychanalytique, doit faire partie du bagage dont tout analyste a du s’encombrer avant d’ouvrir son cabinet. Je crois que ce devoir de savoir est nécessaire, qu’il y a là une étape obligée dans le parcours de formation de tout analyste. Dans l’idéal, toutefois, il n’a de sens que s’il est destiné à améliorer nos capacités à travailler psychanalytiquement, c’est-à-dire en présence du patient (et surtout pas si, durant ces études, le désir de satisfaire aux attentes plus ou moins explicites du groupe, dans la perspective donc de “ressembler à”, s’avère dominante. Cette soumission (infantile) paraît certes inévitable, mais ce n’est pas une raison pour l’encourager par des procédures spéciales.) Sauf qu‘à l‘étape suivante, quand le patient entre dans la pièce, il vaudrait mieux dit Bion, se débarrasser provisoirement de ce bagage encombrant :

The problem of acknowledging indebtedness to earlier work is not difficult if it is excluded from the mind of the analyst when at work with an anlysand. (2T, p.153-4)

Le problème de la reconnaissance de la dette envers les travaux antérieurs ne constitue pas une difficulté à condition que ceux-ci soient exclus de l’esprit de l’analyste quand il travaille avec un analysand.

or : où sont les mots de la psychanalyse, les mots-clés (inconscient, pulsion, etc) sinon dans les livres de nos prédécesseurs, c’est-à-dire quelque part au-dehors de la séance ou bien : dans nos propres esprits dans la mesure où nous avons appris à dire ce que nous pensons avec ces mots là.

Some of the difficulty experienced by analysts arises when the psycho-analyst allows the intuition achieved to languish and be replaced by what he has learned of his psycho-analyst’s theories and experience (2T p. 153)

Certaines des difficultés rencontrées par les analystes se manifestent quand le psychanalyste laisse l’intuition croupir et être remplacée par par ce qu’il a appris des théories et des expériences de son propre psychanalyste.

Ma traduction de “to languish” par “croupir” se discute : elle présente une image exagérée, une sorte de pourrissement de l’intuition, laissée en plan au profit d’une activité soi-disant propice à satisfaire les attentes du groupe. Passer plus de temps à s’efforcer de se comporter comme ou de ressembler à un analyste conformément aux supposées opinions du groupe, plutôt que d’analyser. Disserter durant des heures sur l’inconscient (de..), c’est inévitablement travailler en l’absence de l’objet.

hypostase

Revenons au problème posé par cet usage du mot “inconscient” sans guillemets (j’aurais pu choisir un autre mot, mais celui-là paraît décisif dans le cas de la psychanalyse).

La conception naïve du sens attaché au mot inconscient serait selon Gérard Pommier – je prends ces énoncés-là parce que c’est ce qui me vient en premier – et que ça change du Laplanche/Pontalis habituel – : “un stock de souvenirs oubliés ou à un réservoir de pulsions animales contenues”(…), or, “l’inconscience (sic) n’est pas un lieu ou une substance”.

L’affirmation sceptique : “on ne peut prouver, ou on n’a jamais pu prouver l’existence de l’inconscient” suppose une définition naïve de l’inconscient : en ce sens, le sceptique est ici naïf (ou il n’a pas lu les bons textes, ceux sur lesquels G. Pommier s’appuie.)

Considérer l’inconscient comme un lieu ou une substance, ouvre la voie à la conception selon laquelle l’inconscient serait un arrière-monde, une réalité plus profonde, située quelque part et doté des caractéristique d’une chose. C’est là, du point de vue des spécialistes, l’erreur classique qui ne manque pas d‘être commise dans les usages vulgaires (non spécialisés) du mot inconscient : usage dont on trouve la trace pas seulement dans les magazines féminins, mais aussi chez certains détracteurs, fussent-ils savants, de la psychanalyse.

On aurait pourtant tort de réduire la popularité de cette conception aux jeux de langage extra-psychanalytiques (des gens qui en parlent sans connaître les règles valant et constituant les institutions psychanalytiques – règles sont je souligne par ailleurs l’extrême variabilité : l’institution se manifeste dans des règles, certes, mais pas seulement – par là je veux dire que si l’institution peut être décrite comme un arrière plan sur le fond duquel les membres paraissent se comprendre de manière suffisamment satisfaisante (à leurs yeux), l’ensemble des règles explicites, voire des règlements qui en quelque sorte l’institue comme institution, sont bien loin de suffire à la décrire de manière à montrer sa cohésion, ce qui la tient plus ou moins). Il arrive bien souvent que les psychanalystes eux-mêmes, dans les conversations qu’ils ont entre eux, ou les propos qu’ils tiennent à leurs patients, voire même dans leurs écrits rendus publics, relâchent leur vigilance en quelque sorte, et en viennent à parler de l’inconscient comme d’une chose, qui serait situé dans un certain lieu, occuperait un certain espace. Freud lui-même, quand il élabore la première topique, doit à plusieurs reprises préciser que les topoï (ics, pcs/cs) ne sont en aucun cas des topoï au sens de lieux psychiques, ou des parties de l’appareil psychique (des sortes de contenant dans lesquels on pourrait trouver un certain nombre d‘éléments, selon la conception naïve) mais des fonctionnements (il dit : des systèmes). Ces corrections sont nécessaires à partir du moment où l’on a choisi de décrire les choses dans le registre topologique. Il est extraordinairement difficile de s’empêcher de concevoir l’appareil psychique ou le psychisme comme un tout qu’on pourrait diviser dans la description partes extra partes : sinon en précisant par exemple que ce dont on parle (l’inconscient) n’est pas la partie d’un tout, qu’il n’est pas non plus une chose, une sorte de noyau situé quelque part au centre d’une entité plus vaste, etc. etc. Il n’empêche, cette spatialisation “naïve” ne manque pas d’inscrire sa marque dans la grammaire des énoncés qui prétendent décrire les faits psychanalytiques, et dès lors, on n’est pas étonné de lire que le système ics est le siège des pulsions, qu’il est rempli de pensées d’un certain type, qu’il se situe dans une strate plus profonde de la personnalité, etc etc. Avec la seconde topique, la tendance à spatialiser les descriptions est atténuée, mais le risque alors est de chosifier le ça, le moi et le surmoi, et de décrire des relations (dramatiques) entre des simili-personnes dans la personne, bref, de substantialiser et personnifier, ce qui là encore, relève de la conception naïve, toujours du point de vue des psychanalystes savants : on sait comment certaines écoles tourneront par la suite en ridicule les tenants de l’ego-psychologie. Lacan a probablement permis de clarifier en partie nos usages en dégageant des modèles structuraux inscrits au cœur même du langage – dès lors l’inconscient devient la cause dont on perçoit les effets – le risque, c’est que les dits effets, on finit par les trouver partout du moment qu’on les cherche, et que les outils d’analyse lacanienne, appliqués à tort et à travers, finissent par produire n’importe quoi. Mais bon, je ne suis pas assez qualifié pour en juger, donc : laissons là. On pourrait continuer ainsi la liste des modèles produits par les auteurs en psychanalyse, et montrer comment, malgré les scrupules et les amendements, il est fort difficile de décrire l’appareil psychique ou l’esprit en se gardant tout à fait des tendances à substantifier et situer quelque part. Et ce qui est certain c’est que ces descriptions sophistiquées ne s’adressent pas au tout venant (moi-même, par exemple, je ne suis pas toujours bien certain de savoir ce que je veux dire quand j’emploie le mot “inconscient” – non! pire encore! Plus ça va, plus je m‘éloigne de mes années de formation, plus je reçois de patients, moins j‘éprouve la nécessité de recourir à l’usage de ce mot.)

Bien évidemment, cela vient avant tout du fait que décrire, pour des humains (à supposer que décrire puisse avoir une signification pour d’autres vivants), c’est précisément cela : c’est là précisément ce que nous faisons quand nous décrivons. Ou : ces tendances sont inscrites dans la grammaire même de “décrire”. Ou plutôt : que si nous voulons décrire quelque chose qui n’est situable nulle part et n’est pas “à proprement parler” une chose, nous devons en tous cas prendre un soin extrême à amender et corriger nos descriptions, de manière justement à prévenir les mésinterprétations, en maniant les figures de style, en jouant sur les paradoxes (Lacan en use et abuse).

Cette tendance de la pensée n’est à mon sens nulle part mieux visible que dans la manière dont le néoplatonisme s’est développé après Plotin. Si vous êtes particulièrement courageux au point d’entreprendre de lire successivement les Ennéades de Plotin, puis la Théologie platonicienne de Proclus, et enfin le Traité des premiers principes de Damascius, vous seriez sans doute frappé par la multiplication pour ainsi dire exponentielle du nombre des hypostases. Il y a un moment où se demande : jusqu’où iront-ils ? Comme si chaque concept rencontré, voire chaque mot prononcé, était dans la foulée élevé au rang d’hypostase, de principe. On trouvait déjà dans les systèmes religieux contemporains de Plotin, notamment chez la plupart des gnostiques, mais également dans des ouvrages comme les Oracles Chaldaïques ou , ce genre de multiplication des entités démoniques ou théurgiques (de la théurgie le père Festugière écrivait : elle est un “système religieux qui nous fait entrer en contact avec les dieux, non pas seulement par la pure élévation de notre intellect vers le Noûs divin, mais au moyen de rites concrets et d’objets matériels”). Dans le traité II,9(33) : “Contre les gnostiques”, Plotin tourne en ridicule cette tentation multiplicatrice, précisément dans la mesure où l’on en arrive à faire de n’importe quel concept produit dans le cours de l’activité discursive un principe (ἀρχὴ) :

(…) τὴν λέγουσαν ὅτι νοεῖ ὅτι νοεῖ ὅτι νοεῖ, ἔτι μᾶλλον καταφανὲς τὸ ἄτοπον. Καὶ διὰ τί οὐκ εἰς ἄπειρον οὕτω; (op. cit. (1,32))

L’absurdité de la doctrine que nous combattons sera plus évidente encore si l’on suppose qu’une troisième Intelligence ait conscience que la deuxième Intelligence a conscience de la pensée de la première : car il n’y a pas de raison pour qu’on n’aille ainsi à l’infini. (je cite l’ancienne traduction de M. N. Bouillet, surtout à cause du plaisir que j’ai à ressortir ce vieux livre poussiéreux du carton où je l’avais presqu’oublié. La délicieuse formule : ὅτι νοεῖ ὅτι νοεῖ ὅτι νοεῖ mériterait un traitement plus “radical”.)

Hé bien, je crois que cette tendance à hypostasier, et à multiplier les hypostases (à des fins probablement quasi-religieuses), n’est pas absente du monde intellectuel qui nous est contemporain, et spécialement des produits des réflexions psychanalytiques. On ne compte plus les articles et les livres qui, après avoir rendu hommage aux prédécesseurs, et se soient pliés au passage obligé d’une évocation plus ou moins vague d’un épisode clinique, se concluent par la promotion d’un mot dont on espère manifestement qu’il fasse école autour de lui (et promeuve en même temps l’habileté de leur auteur). Certains germanistes ont pu s’offusquer de la “mode” chez les commentateurs de Freud, qui consiste à produire autant des néologismes par incompétence (à leurs yeux), transformant, par le biais de la traduction, ce qui chez Freud relève souvent du langage courant, en un galimatias jargonneux et hyper-technique. (“La pensée et l’allemand de Freud, dont certes la relative complexité est connue, subissent alors, par une sorte de fatalité, une transcription en français obscure, énigmatique, aux expressions étranges, faites d’accouplement de mots inouïs, de concepts et de termes inconnus de la pensée française, une sorte de labyrinthe linguistique incongru propre à donner le vertige au lecteur francophone.”, Michel Luciani , Traduire Freud en français, la malédiction des pharaons.) Un des aspects frappants de la rhétorique lacanienne consiste précisément à souligner les jalons de sa pensée sous la forme de concepts “lacaniens” et pesant tout le poids de leur auteur, ce qui peut donner chez quelques-uns de ses élèves la manie de les invoquer par après, comme on invoquait aux temps de la théurgie néoplatonicienne les entités métaphysiques et les démons, avec une déférence sourde : ainsi des mots à la mode d’hier et d’aujourd’hui, “jouissance”, “lien social”, “parlêtre”, et même “éthique”, qui sonnent parfois à mes oreilles peu informées, quand je les entends dire dans certains groupes de travail, comme des “éons” psychanalytiques (en référence aux éons gnostiques) – on les profère, on les lance au loin, avec un léger trémolo dans la voix (tremblez devant ces mots !). D’où des propositions du genre : “l’inconscient a bien du mal à se résigner à la mort de Lacan” (celle-là, de proposition, prise au hasard sur une page web, assez délicieuse reconnaissons-le. Et en même temps : comment on est-on arrivé là ? N’est-ce pas d’une certaine manière une forme de parodie, d’auto-parodie ? C’est souvent l’effet que me fait la lecture de J. A. Miller. Je me dis : ce type là plaisante et s’amuse.)

L’hypostase constitue donc en quelque sorte la version métaphysique (ou : en K) de l’hyperbole, ce type d‘exagération dont Bion dit, au sujet de la transformation dans l’hallucinose : “L’apparition de l’hyperbole sous quelque forme que ce soit, doit être considérée comme le signe distinctif d’une transformation dans laquelle la rivalité, l’envie et l‘évacuation sont à l’œuvre.” (Transformations, PUF, trad. F. Robert, p. 160)

Ce que je veux montrer ici, c’est que la conception savante ne cesse de s‘établir contre la conception “vulgaire” (qui se déploie sans subir les contraintes internes aux jeux de langage partagés par les communautés d’analystes et d’aspirants analystes) – et que, ce faisant, elle ne cesse de devoir lutter contre la tentation d’hypostasier les concepts sur lesquels elle repose.

Ces problèmes naissent de ce que la plupart des concepts psychanalytiques sont proférés et utilisés en l’absence de l’objet (du patient, de la séance, hors situation).

En psychanalyse, la précision est limitée du fait que la communication relève d’un genre primitif qui requiert la présence de l’objet. Des termes comme “excessifs”, “une centaine de fois”, “culpabilité”, “toujours”, (ne) tirent leur signification (que) de la présence de l’objet dont il est question. Ce n’est pas une présence lors de la discussion entre analystes ; puisqu’il n’est pas présent, les rapports (intercourse !) entre psychanalystes vont tendre au jargon, c’est-à-dire à la manipulation arbitraire de termes psychanalytiques. Même si cela n’arrive pas, ça y ressemble (Even when it does not happen it presents an appearance of happening : F. Robert traduit : “Même quand ce n’est pas le cas, la discussion revêt un caractère d’improvisation.” C’est peut-être cela que Bion veut dire, mais je n’en suis pas sûr.) (Second Thoughts, p. 148-7)

"Une grave faiblesse des analystes" (?!)

Les groupes d’analystes présentent une certaine homogénéité, qui tient en partie au fait qu’ils considèrent comme “allant de soi” un ensemble de règles (plus ou moins explicites, et dont on peut trouver éventuellement une trace écrite ici ou là, dans tel ou tel texte produit par telle ou telle institution psychanalytique) relatives à la manière dont l’analyste devrait se comporter avec son patient… Les relations de l’analyste vis-à-vis de l’argent constituent un thème assez courant, qui donne lieu à des préconisations assez différentes d’un groupe à l’autre ou d’une époque à l’autre. Je voudrais ici réfléchir sur certaines de ces préconisations, à partir de choses que j’ai entendu dire, ou lues, de la part de quelques collègues, ou dont on voit se dessiner la logique dans une certaine littérature. J’intitulerai cette description : “le psychanalyste décomplexé” (comme on dit : “la droite décomplexée”) (Il va de soi qu’il existe bien d’autres manières de traiter ce thème, et bien des analystes ne se reconnaîtraient pas dans la présentation qui suit.)

le psychanalyste décomplexé :

Un psychanalyste vertueux doit avoir vis-à-vis de l’argent une relation dénuée de tout scrupule. Proposer un tarif “bas” constitue une preuve que l’analyste “a un problème avec l’argent” – on sous-entend par là bien des choses, qui ont avoir avec LA dette (symbolique ou imaginaire) – notez bien qu’il s’agit rarement d’une dette en particulier, mais de LA dette, dont l’invocation suffit. Suffit à quoi ? À décréter l’analyse de l’analyste insuffisamment poussée à bout. Un analyste correctement formé n’est pas censé éprouver des scrupules au moment de demander telle ou telle somme à son patient. Il ne devrait pas non plus hésiter au moment d’imposer un certain rythme hebdomadaire – par exemple 3 à 4 séances par semaine -, ou d’exiger le paiement des séances auxquelles le patient ne s’est pas présenté. Celui qui hésite peut être soupçonné de faiblesse vis-à-vis de la règle, faiblesse qui ne saurait être imputée encore une fois, qu‘à un défaut dans son analyse personnelle ou bien à un désir coupable de générosité envers son patient – et dès lors, ce désir risque de perturber voire corrompre le cours de la cure, en plaçant le patient dans une situation intenable vis-à-vis de la dette. Les deux critiques se rejoignent ici : c’est parce que l’analyste n’a pas su y faire avec LA dette qu’il se trouve dans l’incapacité d’adopter une position saine vis-à-vis du patient et qu’il entraîne alors ce dernier dans les errements de sa subjectivité mal dégrossie.

On dira que je caricature et c’est vrai. Je caricature dans la mesure où une immense paresse me prend à l’idée de compiler toute la littérature sur le sujet, afin de fournir des preuves que le paragraphe précédent n’est pas si éloigné de ce que certains analystes pensent ou disent ou écrivent.

“l’argent analytique n’est pas l’argent qui s‘échange au-dehors”

Le problème intéressant posé par ce type de règles, c’est qu’il n’a de sens que dans un jeu de langage particulier alors même qu’il semble spontanément, pour un observateur étranger à la forme de vie spécifiquement psychanalytique, relever de ce que Erving Goffmann appelle : “relations de service personnalisées”.

Du point de vue “ordinaire”, nous avons là une réalité matérielle extrêmement prosaïque : l’analyste exerçant en cabinet privé a besoin d’argent comme la plupart des individus. En France en 2010, s’il veut agir conformément aux lois en vigueur, l’activité d’analyste dans un cabinet privé étant considérée comme une activité professionnelle libérale, et, dans la mesure où on touche en l’exerçant certaines sommes d’argent, il ne saurait s’exempter de payer à différentes caisses et à l‘État des cotisations, des taxes, des impôts etc.. comme n’importe quelle profession libérale. Je me sens obligé de rappeler ce point parce que ça ne semble pas aller de soi pour certains de mes collègues (sans compter qu’on est censé aussi déclarer l’argent qu’on gagne, et même les liquidités.. On sait bien que nombre de professions, et pas seulement les analystes, prennent certaines licences avec ces déclarations légales. La “règle” selon laquelle le patient devrait payer exclusivement en liquide relève de l’hypocrisie la plus totale : on peut ratiociner a posteriori tant qu’on voudra sur les motifs théorico-techniques susceptible de justifier une telle règle, ça ne convaincra que les naïfs.) Ces libertés prises avec loi pourraient très bien se justifier en décrétant la psychanalyse comme un lieu absolument distinct de l’espace social et politique. Ça ne se dit pas avec autant de franchise, et en tous cas pas sur la scène sociale ou politique – sans doute parce que, on a beau tenir le monde extérieur comme un territoire extra-psychanalytique, au nom par exemple de la “neutralité” psychanalytique, il n’empêche, la peur de la police et des tribunaux (et peut-être aussi une vague idée de sa “réputation”), fait tout de même son petit effet. Il est plus facile de se poser là comme instance subversive (les psychanalystes “seuls vrais révolutionnaires”, qu’on a pu entendre dans les années 60, souvent par le truchement d’un pseudonyme – discrétion oblige ?) quand on évite d’attirer l’attention des pouvoirs publics. Disons que la pratique (ne pas déclarer la totalité des sommes perçues) ne se limite pas au métier dont je parle ici, loin de là. Et qu’on trouve quand même un certain nombre qui accepte aussi les chèques. Cela dit il existe des situations tout à fait “scandaleuses” – du point de vue en tous cas de ceux qui tiennent au respect des lois : untel, dont le mari est psychiatre, exerce en toute discrétion à son domicile, sans être déclarée nulle part cette profession discrète, tel autre, professeur d’université enchaîne sur son temps libre les consultations sans déclarer la moindre entrée d’argent du fait de cette activité complémentaire. L’extra-territorialité rêvée des psychanalystes a bon dos (et certains lecteurs auront immédiatement pensé à cette extra-territorialité à laquelle la religion a toujours été tentée de prétendre. Les derniers déboires de l‘Église catholique avec les affaires de pédophilie qui émergent en nombre n’est que l‘énième épisode des relations complexes entre la cité de Dieu et la cité des hommes. De ce point de vue, je ne suis pas certain que toutes les écoles psychanalytiques aient fait leur Vatican II).

Robert Castel a écrit autrefois un livre épais (Le Psychanalysme, Maspéro 1973) sur la question de l’incapacité foncière des psychanalystes (pour des raisons qui selon lui tiennent à la la structure théorico-pratique de la psychanalyse elle-même) à prendre en compte la dimension sociale de leur activité, forcément conçue comme un dehors socialement et techniquement neutralisé, etc. Je considère “l’argent” comme un de ces objets-limite (qui révèlent paradoxalement l’inscription indéracinable de la psychanalyse dans le champ des activités sociales), ou plutôt comme le point de rencontre entre la réalité “sociale” et la situation analytique (j’avoue que je ne suis pas satisfait de ce vocabulaire, mais je l’utilise faute de mieux, en espérant qu’il soit suffisamment suggestif). Ce qui frappe dans le traitement du problème de l’argent par les psychanalystes, c’est cette sorte d’incapacité à l’envisager autrement que sous l’angle de la rationalisation psychanalytique (du moins dans le type de traitement que j’ai décrit) : tout se passe comme si l’argent, une fois mis en jeu dans le cabinet de l’analyste, faisait d’emblée l’objet d’une conversion “psychanalytique”. L’argent qui circule dans le social (ou, pour mieux dire, qui marque certains types de relations dans tel ou tel groupe) n’est pas l’argent qui circule dans le cabinet de l’analyste. Mieux encore : l’argent qui advient dans le cabinet de l’analyste révèle la vérité de toutes les autres formes sous lesquelles l’argent se manifeste.

Ça ne va pas de soi : d’un côté, on peut voir là un certain paradoxe interne à la théorie habituelle des psychanalystes : le principe de réalité vaut dans un sens et pas dans l’autre, or l’argent qui circule entre le patient et l’analyste semble être conçu comme une exception au principe de réalité, ou du moins, il ne peut s’inscrire dans la relation analytique qu’une fois neutralisées (pour reprendre les termes de Robert Castel) ou mises entre parenthèses ses significations économiques, sociales etc.. Tout se passe comme si l’argent “en analyse” subissait une conversion (au sens spirituel du terme) psychanalytique. Pour le dire d’une autre manière, la monnaie circule dans la situation analytique toujours sous la menace d’une interprétation en terme d’effet de l’inconscient. Discuter du tarif par exemple, pour l’analysant, avancer des difficultés de paiement, c’est à coup quasiment sûr, s’exposer à une interprétation de ce type. Mais, d’un autre côté, on a pu entendre autrefois, dans les années de l‘âge d’or de la psychanalyse parisienne, disons les années 60-70, des formules du type “le patient devrait consacrer un quart ou un tiers de son budget à son analyse” ou, devant un patient peu fortuné : “prenez un emploi mieux rémunéré” (C‘était à l‘époque où les patients parisiens étaient de toutes manières convertis à l’analyse avant que de s’allonger sur le divan, ainsi disposés à accepter à peu près n’importe quelle lubie de la part du praticien, en général à peu près aussi fortunés qu’eux, et que les circonstances politico-économiques, désolé de rappeler des faits aussi étrangers à la théorie analytique, n’avaient rien à voir avec celles qui aujourd’hui produisent le chomage de masse et l’aggravation de la pauvreté pour une partie importante de la population). Bref : adaptez votre budget aux coût de l’analyse, ce qui est cette fois une manière assez brutale de ramener le patient à la réalité. On peut certes s’y pendre certes avec beaucoup plus de douceur :

“Bien que nos honoraires soient souvent adaptés aux possibilités du patient, il n’en reste pas moins que le budget consacré à une cure comportant deux séances par semaine est parfois lourd. Mais une telle dépense compte relativement peu par rapport aux enjeux vitaux pour lesquels on engage une analyse : séparations déchirantes ; deuils inconsolables ; troubles sexuels et de la fécondité ; crise du couple ; relations dramatiques avec un adolescent en difficulté ; conflits professionnels graves ou encore dépressions avec risque de suicide. Il faut savoir que l’analyse est quelquefois l’ultime recours d’une personne désespérée et que l’issue de la cure est pour elle une question de vie ou de mort. En outre, n’oublions pas que des patients sans ressources peuvent heureusement bénéficier d’un traitement psychanalytique dans le cadre d’un dispensaire ou de diverses institutions spécialisées.” (J. D. Nasio, La Psychanalyse peut-elle guérir ? , intervention au Temple de l’Etoile, mercredi 13 octobre 2004)

Au moins, les choses sont dites clairement : pour les moins fortunés, le dispensaire ou le centre Médico-Psychologique local – mais quid alors de la psychanalyse pour cette population ? Parce qu’au dispensaire, faut pas rêver quand même, la psychanalyse, quand elle s’y fait une place, et il y a tout lieu de penser que sa place est de plus en plus ténue, ne peut au mieux que se manifester sous la forme d’une inspiration psychanalytique plus ou moins floue (un peu comme les étranges “psychothérapies d’inspiration psychanalytique”, dont je me suis toujours demandé ce qui les inspirait exactement).

Notez que c’est à peu près ce que Freud disait déjà en 1913 dans son texte fameux “Le Début du traitement” (traduit dans le volume La Technique psychanalytique, PUF, p. 92) :

Tout en étant fort éloigné de tenir ascétiquement l’argent pour méprisable, on peut cependant regretter que, pour des raisons à la fois extérieures et intérieures [c’est moi qui souligne], le traitement psychanalytique soit presque interdit aux gens pauvres.

Tout le développement qui suit est à lire de près (et celui sur le sort fait aux “classes moyennes” sonne très “actuel” – je crois en effet que les problèmes qui agitent aujourd’hui le Landerneau psychanalytique français quant aux supposées “nouvelles cliniques” répondent, à sa manière spéciale, à un afflux inhabituels de patients appartenant aux dites classes moyennes – lesquelles sont de moins en moins moyennes et flirtent avec la classe d’en dessous). Je me contenterai de relever ici la mention de causes aussi bien extérieures (le “social” pour dire vite) qu’intérieures (à la théorico-pratique analytique). Et la remarque par laquelle je caricaturai tout à l’heure la position “décomplexée” dont un certain courant se réclame : “je ne tiens pas l’argent pour méprisable.” (soit : mais pour quelles raisons (internes ou externes ?) ? et de quel argent parlez-vous ?)

Et : cette page mémorable (à laquelle le texte de Nasio cité infra fait écho) tirée de la conférence de 1918, “Les voies de la thérapie psychanalytique” (Œuvres Complètes, PUF, volume XV, p. 107) :

En outre, nous sommes restreints, par les conditions de notre existence aux couches supérieures aisées de la société, qui ont coutume de choisir elle-mêmes leur médecin et qui, lors de ce choix, sont détournées de la psychanalyse par tous les préjugés possibles. Pour les larges couches populaires, qui souffrent énormément des névroses, nous ne pouvons pour l’instant rien faire.

C’est là reconnaître pour l’analyste la contrainte du “principe de réalité” (pour le dire moins pompeusement : le fait qu’il existe d’autres logiques que la logique analytique, que l’argent peut avoir d’autres significations que celles qui occurrent dans le feu du transfert ou dans la théorie psychanalytique). Sauf que, dans cette manière de se frotter à la “réalité extra-analytique”, on ne voit plus du tout le patient : on l’envoie se faire voir ailleurs. Bref : la psychanalyse semble parfois traiter de la “réalité extra-analytique” à son aise, c’est-à-dire y renvoie le patient quand ça l’arrange, lui, l’analyste, et prive au contraire le même patient de s’y référer, quand ça l’arrange encore, lui, l’analyste.

Qu’on me comprenne bien : je ne préconise rien du tout et surtout pas de considérer la transaction financière dans l’analyse comme un acte qui relèverait exclusivement ou “par nature” du social ou de l‘économie, et qui ne mériterait pas qu’on l’envisage dans un autre jeu de langage, par exemple psychanalytique. Une patiente à laquelle j’accordais un tarif assez bas me confiait au moment du paiement que ça risquait d‘être difficile pour elle de payer cette séance et les suivantes, parce qu’elle “avait fait les soldes” et claqué plusieurs centaines d’euros dans ce grand élan d’enthousiasme dont on entend souvent parler chez les patients diagnostiqués “maniaco-dépressifs”. Cela mérite à tout le moins une interprétation dans le style analytique (laquelle je passe sous silence ici, pour des raisons de confidentialité, mais qui portait en partie sur ce que j’appelle “la rivalité des méthodes” – préférer l’acte à la pensée voir Bion, Transformations, chapitre 11, p. ). Ce genre de fait s’avère souvent pertinent pour la cure. Mais l’interprétation du type “c’est de la résistance” me semble par contre d’une pauvreté accablante, surtout quand elle devient une interprétation “automatique”, réflexe, purement verbale (l’analyste dit “résistance” uniquement parce que c’est ce qu’il suppose qu’un analyste soit amené à dire dans ces moments là).

“Résistance” et “responsabilité”

(p) fait part de difficultés de paiement : l’analyste n’en veut rien savoir et dit : “il y a (de la) résistance” (comme si la résistance était une chose et non pas un certain rapport – “Il n’y a dans l’analyse d’autre résistance que celle de l’analyste” (Lacan, Écrits, “Introduction au commentaire de Jean Hyppolite sur la Verneinung de Freud”, 1954)). Mais, à quoi résiste-t-il sinon précisément à la théorie psychanalytique qui voudrait placer d’emblée la valeur et le sens de ce dire (les difficultés de paiement) dans une grille d’interprétation purement psychanalytique ?

Que signifie un tel forçage des faits si on essaie de s’extirper un petit peu de cette grille ? Peut-être que l’analyste veut dire quelque chose comme : “on a toujours le choix”. Si vous dites que vous ne pouvez pas payer, c’est en réalité que vous ne voulez pas payer, ou que “votre inconscient” choisit de traduire un problème rencontré dans l’analyse dans ce registre financier, bref : “quand vous parlez de vos problèmes d’argent, vous ne savez pas ce que vous dîtes, et si vous le saviez, vous auriez sans nul doute trouvé une solution, sacrifié une dépense pour une autre”, etc.

Au fond, il s’agit bien de briser et dénier la relation entre ce que le patient dit, et les faits dont il parle. “Vous croyez parler de problèmes rencontrés dans la réalité, moi, l’analyste, je préfère entendre que c’est votre inconscient qui parle.” Il y a là une manifestation de ce que j’appellerai la métaphysique de l’illusion : l’analyse au bout du compte finira par relever (voire “lever”), sinon toutes les illusions (car l’absolument non-dupe ne se réalise sans doute pas plus ici-bas que le sage stoïcien), du moins celles qui gouvernent le symptôme. On sent là poindre l‘ébauche d’une pratique généralisée du soupçon, ancrée au cœur même d’une conception “métaphysique” de l’inconscient. La majeure partie des psychanalystes rejetteraient, si on leur présentait les choses de manière aussi brutale, cette conception : mais est-ce que cela suffit vraiment à s’en prévenir ? Le nœud du problème se manifeste ici : car si dans l’analyse, on doit supposer, postuler, qu’il y a toujours de l’inconscient qui parle, et dès lors en saisir l‘émergence dans les plis et replis des énoncés, comment se donner la possibilité d’entendre quand même que “le patient n’a plus un sou, qu’il a perdu son emploi, etc ?” Ne serait-il pas envisageable d’entendre les deux à la fois ? Plutôt que de se faire sourd à l’un pour entendre l’autre ? (Je songe là à la souplesse préconisée par Bion, qui se traduit par la capacité de passer d’un vertex à l’autre – version pluralisée en quelque sorte ou complément de la “vision binoculaire”, qui permet de percevoir mentalement les éléments en volume (multidimensionnels). Les bioniens verront où je veux en venir).

Plane ici le spectre de l’intention normative de l’analyste. Certes, elle n’est pas explicite, elle est si l’on peut dire, “de conséquence”. Si le patient se plaint de problèmes d’argent, alors il doit faire les mauvais choix, sous-entendu il gère mal son budget, il n’est pas un bon gestionnaire. La psychanalyse s’adresse d’abord à de bons gestionnaires (et si tel n’est pas le cas, alors la cure fera d’eux de bons gestionnaires). On a une version éclatante et accablante de ce genre de logique en lisant par exemple ce genre de texte (de la part d’un psychanalyste, par ailleurs délicieux écrivain) :

Il faudrait que les gens se sentent plus responsables de ce qu’il leur arrive. Je ne dis pas qu’on est responsable de ce qui nous arrive quand on est licencié pour raison économique, il y a des choses évidemment dont on n’est pas responsable. Mais dans ce qui nous arrive, il ne faut jamais perdre de vue qu’en tant que sujet, on demeure en partie responsable de la situation dans laquelle on se trouve. (Michel Schneider, interview dans Marianne2, “regards sur la crise”, 16 janvier 2010)

Alors ? Qu’est-ce à dire sinon que l’individu n’est pas responsable, tandis que le sujet, lui, l’est (en partie) ! Du côté du social et de l‘économique, ça vous tombe dessus, “on” n’y peut pas grand chose, faut faire avec – et si par exemple, suite à ce qui vous tombe dessus, vos revenus diminuent, on n’en est “évidemment” pas responsable. Du côté, par contre, de la rationalité psychanalytique, “en tant que sujet”, on doit bien être responsable quelque part – et ça, l’analyse saura le “montrer” – pas difficile de remonter aussi loin qu’il faudra ou de relever les indices saillants, afin de prouver qu’en dernière analyse (la plus “profonde”, donc la plus “vraie”), si vos revenus diminuent et que c’est la galère, vous devez bien y être pour quelque chose (en conséquence de quoi, la question de la diminution du prix des séances ou de leur fréquence ne se pose pas).

“Évidemment” n’a le statut dans ce genre de texte que de concession à “la réalité extra-psychanalytique”. Ce qui importe dans l’analyse se joue sur une autre scène, qui n’est pas une scène parmi d’autres, mais la scène ultime (laquelle repose sur le “réel”, de préférence avec un grand “R”). L’analyse socio-économique et l’analyse psychanalytique (les effets de l’inconscient) ne sont pas dans un rapport de rivalité (même pas, ce qui augurerait au moins d’une problématisation possible), mais au contraire, la seconde neutralise la première (au sens où on n’est pas tenu d’en tenir compte), et si le patient révolté tente de présenter les choses en terme de rivalité (les faits contre l’analyse), on lui rétorque : “résistance”.

Et je passe sous silence (ce que Robert Castel a largement développé) les conséquences politiques de cette prétention à l’apolitisme (“je sais bien que vous n’avez pas d’argent, mais la question n’est pas là, nous parlons ici de l’argent au sens psychanalytique” etc etc). On en a dans la suite de l’entretien de Michel Schneider un bon aperçu, gentiment réactionnaire :

Il y a une montée de la violence sociale pour régler les problèmes catégorie contre catégorie si bien qu’on n’a plus tout à fait le sentiment d’avoir affaire à une société dans laquelle les gens sont liés par la reconnaissance mutuelle de leur place, quelle qu’elle soit. Dans les sociétés anciennes et jusqu’au siècle dernier, le patron et l’ouvrier se reconnaissaient comme patron et ouvrier. Aujourd’hui, plus personne n’ose se dire patron et plus personne ne peut se dire ouvrier avec la fierté que ça comportait. (Michel Schneider, locus cit.)

(remarque entre parenthèse : on sent aujourd’hui comment certains psychanalystes – ceux dont je parle dans ce texte – occupent vis-à-vis du thème de la “souffrance au travail” une position alambiquée. Un analyste me disait : “‘malaise”, “frustration”, ça renvoie à des causes dans la réalité, l’analyste doit se méfier de cela, ne pas entrer dans ce jeu-là, qui le conduirait du coup à chercher des issues dans la réalité, à devenir “conseiller” en environnement, plutôt qu‘à faire le travail d’interprétation qui le spécifie.” Soit. Mais si la plainte du patient porte justement (et c’est ce qui ne manque pas de se produire) sur ces aspects de l’environnement auquel il est confronté et dont il affirme qu’ils le rendent “malade”, on n’est pas obligé de se poser comme conseiller environnemental, ce n’est pas forcé. On peut faire son travail d’analyste en reconnaissant qu’effectivement, il existe des environnements pathogènes, au moins pour lui, le patient, et sans doute pour beaucoup d’autres, et entreprendre d’explorer quel genre d’effets ça lui fait, à lui ce genre de situation, et comment il s’y prend pour tenir quand même, ou comment il craque, bref ce qui fait qu’il est à la fois un objet pris dans une machinerie aliénante, et un sujet, dans les manières singulières qu’il a d’en parler, d’en pâtir, de s’en plaindre etc.. Ce n’est en rien faire du conseil environnemental. Les psychanalystes ne devraient pas avoir si peur du monde extérieur. Il ne me semble pas que cet “engagement” (prendre au sérieux le fait qu’il existe effectivement des organisations du travail capables de rendre l’autre fou) constitue en rien un obstacle au travail normal de la cure. Le risque, en tous cas, de la neutralisation disons “radicale” des faits sociaux et leur reconduction systématique et a priori dans une matrice de conversion psychanalytique, c’est en définitive de poser un acte politique tout à fait sans équivoque. Quel meilleur atout pour les organisations patronales qu’un discours qui renverrait systématiquement et par principe le salarié “souffrant” à sa propre responsabilité. Viendra le temps bientôt où certains psychanalystes ne manqueront pas de se faire une place dans les entreprises pour entendre les salariés inadaptés, après qu’on les ait aimablement signalés à leur intention.)

nota bene : Or, comme souvent (voir par exemple les interminables ratiocinations au sujet du divan et du fauteuil), la question de l’argent, historiquement, du paiement et de la valeur de l’analyse (qu’on considère devant être traduite en coût monétaire), n’est en réalité que la rationalisation a posteriori d’une pratique établie en tâtonnant dans l’expérience, et devenue habituelle. Comme il est de bon ton d’en revenir à Freud, relisons les textes que j’ai cités ci-dessus. Bien souvent, on en revient à Freud quand ça arrange, à titre d’autorité, et on se garde bien de le citer quand ça dérange – mais on trouvera toujours une autre autorité pour s’avancer dans les oripeaux de la certitude.

Il est frappant de constater comment les règles concernant la fréquence des séances ont changé depuis Freud (et connaissaient sans doute déjà à l‘époque de Freud de grandes variations, d’un analyste à l’autre). On entend dire des choses, de nos jours, dans certains groupes analytiques – et tous d’acquiescer d’un air grave et d‘évidence – : une vraie analyse, une psychanalyse à proprement parler, c’est tant de séances par semaine. Freud dit (dans ce texte) : tous les jours sauf le dimanche. Une collègue m’avouait : au delà d’une séance par semaine, je m’ennuie. Un patient : “Je viendrais une fois par mois ? Comme avec le psychiatre ?” L’ennui, c’est qu’il est très difficile de fixer là une règle a priori, c’est-à-dire avant d’avoir rencontré le patient. Un de mes patients venant de fort loin (trois heures de route aller-retour), nous avons convenu d’un rendez-vous toutes les deux semaines. J’entends déjà ceux qui sursautent : ça ne saurait être une psychanalyse ! Mais : Quel sens cela aurait-il de proposer 3 rendez vous par semaine ? Et qu’est-ce qui permet de décréter, alors même qu’on n’a pas entendu un mot de ce que le patient a à dire, qu’il ne peut s’agir au sens plein et entier d’une psychanalyse ? Sur quelle définition de la psychanalyse se fonde-t-on alors ? Les patients de Freud, qui venaient de toute l’Europe, voire au-delà, prenaient leurs quartiers à Vienne durant le temps de leur cure (laquelle durait quelques semaines ou quelques mois en général). Quel genre de patients peuvent financer un tel séjour (ceux des “couches supérieures aisées de la société”, admet Freud) ?

J’entends par ouïe dire : “Mon tarif est non négociable.” Peut-être est-ce une formule destinée à ce patient seulement, et donc une forme de provocation, qui, après tout, ferait sens (dans la mesure où on prend la peine d’y penser et d’en évaluer les effets) ? Ou bien est-ce là une règle que l’analyste s’est donnée ? “Dans tous les cas, quel que soit le patient, mes tarifs et le nombre de séances ne sont pas négociables !” C’est dire : “Hors d’ici patient sans le sou !” – sélectionner sa patientèle sur des critères purement économiques. “Pas de prolos dans mon cabinet !” Pourquoi pas ? L’analyste analyse avec ce qu’il est, en l’occurrence : “décomplexé”. Mais qu’on n’aille pas ensuite faire la leçon à ceux qui, ni complexés, ni décomplexés, préfèrent entendre ce que le patient va dire, plutôt que d’appliquer a priori des règles tirées de je ne sais quelle théorie.

Interférences

“En tant qu’analyste, j‘étais appelé à garder un esprit ouvert, tout en ayant le sentiment d‘être constamment sollicité (à commencer par moi-même) à trouver refuge dans une certitude. Bion, Second Thoughts, traduction François Robert, PUF, p. 177)

Ce qui m’intéresse : dégager et évaluer les perturbations produites par les attentes du groupe dans le cours même de l’analyse. Je travaille donc à la suite des commentaires aux Second Thoughts de Bion.

Ces perturbations peuvent se manifester sous la forme de discrètes interférences, mais aller jusqu’au brouillage massif. Je doute qu’il soit possible d‘éviter ou faire taire de manière absolue toute interférence (ou pour le dire à la Bion, de travailler absolument “sans mémoire ni désir ni compréhension”), mais il est important d‘être à même de prévenir, par des dispositifs techniques adaptés, ou des exercices “spirituels” – pour parler comme Pierre Hadot décrivant la vie philosophique dans l’antiquité (Exercices spirituels et philosophie antique, nouvelle éd. Paris, Albin Michel, 2002. (Bibliothèque de l‘évolution de l’humanité)) -, un brouillage massif.

Comment un tel brouillage massif se produit-il ?

Par exemple, je sérialise 3 situations à partir de la notation d’une conjonction constante : je choisis un fait qui me semble digne de mériter l’attention, compte tenu de la fréquence avec laquelle il se répète (qu’importe que ces faits soient dégagés du matériau fourni par une seule séance ou plusieurs, ou par un patient ou plusieurs). Je regroupe par la même les faits en fabriquant un modèle (du type de ceux que Ian T. Ramsey (Models and Mystery, London Oxford University Press 1964)nomme “disclosure model” – qu’on peut traduire comme le fait François Robert dans Second Thoughts par “modèle de divulgation”, ou, de manière assez désagréable comme modèle “déclôturant” ou “désaturant”, etc.).

Le risque consiste à ne plus porter attention qu‘à ce qui devient susceptible de confirmer ou infirmer le modèle qu’on a fabriqué en dégageant des constantes et en choisissant et liant des faits tirés du matériau des séances. Le risque est encore plus grand si on a emprunté le modèle en question à une théorie d’un de ses prédécesseurs, ou de l‘école à laquelle on appartient, comme il arrive parfois. Quelle que soit la prégnance effective du modèle en question dans la séance (ou entre les séances), l’analyste devrait pouvoir être en mesure de continuer, malgré la compréhension qu’il pense avoir acquis en produisant ce modèle, à noter “sans mémoire ni désir ni compréhension” (dans la mesure du possible).

(J’ai pris une série de photographies, que j’ai rangées ensemble, sériées, selon des critères qui me semblent pertinents. Je choisis, comme le héros de Blow Up de Michelangelo Antonioni, de les ranger sous la catégorie “photographies d’un parc dans la lumière du matin”. Si j’en reste là, je ne verrais rien de plus (ni de moins). Si, par contre, des faits nouveaux apparus grâce à une vigilance souple et soutenue (telle qu’on l’attend d’un analyste au travail, cette sorte de vigilance paradoxale, que Freud a appelée justement, par un bel oxymore, “attention flottante”), je serais en mesure de voir ce qui demeurait jusqu’alors invisible et d’entendre l’inouïe, bref, de donner une chance à l’inconnu. En photographie, cela consiste à se laisser la possibilité (sur, le moment ou dans son atelier après la séance) de modifier la profondeur de champ, le cadrage, la distance focale, voire changer d’objectif, ajouter ou enlever un filtre, etc.. Sans cela : un documentaire contemplatif et probablement assez ennuyeux, d’où toute dramaturgie est absente, sur les parcs londoniens.)

La production de “modèles en attente de réalisations” (travailler sur la ligne C de la grille) constitue un “lieu” privilégié du travail psychanalytique. Le problème, c’est quand on est porté à confondre la théorie d’un de ces prédécesseurs et ce genre de modèle. On pourrait imaginer un analyste totalement dépourvu de capacité à fabriquer des modèles à partir du matériau des séances, de l’expérience, et dont l’activité modélisatrice serait entièrement saturée par les théories de ses prédécesseurs. L’ennui, c’est que les dits prédécesseurs n’ont jamais rencontré ce patient là ni, en général, aucun des patients avec lesquels cet analyste dépourvu d’imagination travaille (et quand bien même ils les auraient rencontrés, cela ne changerait rien au problème).

“Je considère que les éléments de la catégorie C sont la substance même dont sont tirés les modèles scientifiques. Un des avantages du modèle est de ne pas astreindre l’analyste à la rigidité formelle d’une théorie, mais de lui fournir un instrument qu’il peut jeter une fois qu’il s’en est servi. Un modèle peut être abandonné assez rapidement, ou beaucoup plus tard, après qu’il aura fait plusieurs fois ses preuves.” (Bion, Second Thoughts p.159)

Une théorie, ou plutôt un fragment plus ou moins vaste d’une théorie, ou bien encore un mythe, ou une série d’images liées selon certaines règles, peuvent être utilisés comme modèle en ce sens. Ce qui distingue alors le modèle ou “la théorie utilisée comme modèle”, et la théorie comme partie d’un système scientifique déductif, ce n’est pas seulement leur prétention respective à l’universalité, mais l’usage. La finalité du modèle demeure tournée vers la singularité de la séance, qui constitue également le critère ultime de sa pertinence et de son efficacité, le modèle contribue à transformer l’appareil à penser des protagonistes de la séance, et reste suspendu à l‘émergence de nouvelles formes et réalisations, ou au surgissement de nouvelles pensées posant de nouveaux problèmes. C’est la raison pour laquelle il doit garder une grande plasticité, et sa destination (dans la séance) est d‘être forcément modifié voire remplacé, et enfin d‘être oublié (ou s’ajouter éventuellement à la boîte à outils dont l’analyste ou le patient se serviront à l’avenir pour penser quand le genre de pensées ou des situations analogues pour lesquels ce modèle a servi se représentera).

Quatre risques majeurs dans ce travail d‘élaboration – dans tous ces cas, l’analyste manifeste une intolérance au chaos et au devenir. Il se montre incapable d‘évoluer au niveau de la ligne C, conjectural, approximatif, hypothétique. Il oublie que l’interprétation par exemple est, dans la séance, avant tout un acte (et non pas une explication de quoi que ce soit). 1. L’application prématurée d’un modèle : l’analyste emporté par l’enthousiasme suscité par une trouvaille (pour reprendre un mot qui eût autrefois un certain succès), monte sur ses grands chevaux et “dit la vérité” au patient (il pense dire la vérité, ou il le dit sur un ton et dans une grammaire qui ressemble au ton et à la grammaire de ce qu’on appele “dire la vérité à quelqu’un”, alors que, d’un autre point de vue, on serait plutôt tenté de dire qu’il ne fait qu‘énoncer ses propres certitudes dans le but de de rassurer et d‘édifier le patient, le groupe ou lui-même) – moment immanquablement pathétique, surtout s’il vient à contre-temps ou de manière prématurée. Pathétique, parce que cela semble signifier que l’analyste connaît l’avenir, qu’il est comme une pythie ou Tirésias, doté de pouvoirs paranormaux ou d’une intelligence clairvoyante. La séance ne fournit alors que l’occasion sur laquelle il saute pour s’assurer lui-même de ses capacités hors du commun, montrer qu’il a ce genre de talent de voyant, ce qui parfois séduit le patient, et parfois, heureusement, suscite les moqueries de sa part. 2. L’obstination avec laquelle on s’accroche à un modèle – et là encore, à force de chercher des confirmations de ce qu’on a pensé, on finit forcément par ne trouver que ce qu’on cherche. Il y a là parfois la ou bien une réponse à un sentiment d’insécurité produit par le désordre du matériau induit par la cause errante, ou encore l’incapacité à tolérer le devenir, le “sol instable” de la psychanalyse (dès lors on confond la tâche de l’analyse, qui consiste à favoriser l‘émergence de formes inconnues, et même, de se confronter à l’inconnaissable, en la tenant pour la production d’un savoir rassurant). 3. L’usage intempestif de jargon , le verbiage, l’analyste dépensant malheureusement tout ou partie de sa précieuse énergie à “jouer à ressembler à un psychanalyste”, plutôt que de faire son métier, dans l’espoir de se comporter comme les maîtres qu’il admire tant et dont il voudrait susciter ou inspirer l’amour. 4. La dérive : le modèle perd l’ancrage de la séance. Bion développe largement ce thème dans Second Thoughts. L’analyste perd la boussole, c’est-à-dire qu’il perd de vue la “direction de la cure” (je détourne là une expression célèbre à dessein), le point que l’aiguille de la boussole méthodologique indique, “ce que dit le patient, ce qu’il fait, etc. et ce que ça lui fait à lui, l’analyste, ce matériau etc. et toutes les circonvolutions qu’on voudra, bref ce qui se passe durant la séance”. Son embarcation conceptuelle part à la dérive, s‘éloigne dangereusement de son port d’attache et vogue désormais si loin des phares que le patient dirige dans la séance, qu’on finit par suivre les règles de la théorie plutôt que celles que le patient et cette-analyse-là tentent de faire valoir (à bon droit). Si le modèle en question est dérivé d’une théorie psychanalytique pré-existante, on en vient à se demander si l’analyste ne déploie pas toute son énergie en vue de devenir kleinien ou lacanien ou kohutien, plutôt qu‘à devenir analyste (et donc l’embarcation plutôt que de tourner autour de l‘îlot désespérément isolé de la séance, se lance avec vigueur vers les rives du continent de ses ancêtres – c’est jouissif sans doute, mais ce n’est pas pour ça que le patient vient vous voir).

“Il n’y a aucun problème à reconnaître sa dette envers ses prédécesseurs, à condition que ceux-ci soient exclus de la pensée de l’analyste quand il travaille avec un analysant.” (Bion, Second Thoughts p. 172 éd. française)

remarque sur ce qui précède : Ayant moi-même cédé conscienceusement à chacun de ces errements, et pas qu’une fois, je m’autorise à produire ces propos sans doute exagérés et à charge polémique – mais l’hyperbole et la rhétorique en général ont le mérite de de faire voir ce qu’en général certains préfèrent ne pas voir (en présentant par exemple le travail des analystes dans une version immanquablement idéalisée : “les psychanalystes font (toujours) cela – de la psychanalyse”. Le caractère purement idéal et tautologique de ce genre d‘énoncé, tient au fait que personne ne sait ce que les psychanalystes font, parce que personne n’a observé la manière dont tous les analystes en exercice ou passés se comportent. C’est vrai à tel point qu’on ne connaît du travail réel, en situation, en séance, des analystes, que ce qu’ils veulent bien en dire (et même en fréquentant un ou deux divans, et même en occupant la place du fauteuil, parce que l’observation ne peut être que biaisé (du fait du transfert pour dire vite), on n’observe que ce qu’on s’autorise à noter, ou ce qu’on choisit de noter, etc.) Bref, on prend des vessies (ce qui est) pour des lanternes (sa conception de la manière dont un analyste devrait travailler, ce qui doit être). (ce qui implique, en y pensant un peu, une comparaison peut-être amusante de l’analyse avec une vessie). L’autre aspect profitable de ce genre de polémique fondée sur des exagérations, tiendrait à ce qu’on pointe ainsi la difficulté du travail analytique (et tout aussi bien d’ailleurs du travail de l’analysant) : avec la notion de modèle, conçu comme le point ou la partie du monde où communiquent la pensée et la réalisation, à la fois contenant en attente de contenu et contenu en attente d’un contenant, se dessine le type de registre auxquels appartiennent les énoncés analytiques : le registre de l’approximatif, de l’hypothétique, du conjectural, bref, au croisement de la tendance à gagner en objectivité (un peu plus d’objectivité vaut mieux que pas du tout, dit en substance P.H. Castel dans L’Esprit Malade) ou en compréhension, et l’appel du devenir et de la réalisation (qui nous confronte à la singularité autant que faire se peut, et donc à la part d’inconnu qu’il nous est possible de supporter). Enfin, je m’inscris également dans la lignée de Bion quand il distingue l’analyse, ce “métier solitaire“, pour lequel il n’a “d’autre compagnon que le patient, et que le patient, par définition, est un compagnon peu sûr“, et le reste des activités auxquelles s’adonnent les psychanalystes (certains écrivent et publient, d’autres jouent au golf, etc.).

Jargon

La tendance à jargonner menace ce texte, pas moins qu’un autre. Le comble serait de jargonner en utilisant le mot jargon. D’où la tentative qui suit de décrire ce que j’entends par jargon et en quel sens c’est là précisément ce dont, en psychanalyse, on ferait mieux de se méfier (plutôt trois fois qu’une). Une première approche, que l‘étymologie et l’usage ancien du mot jargon atteste, serait de souligner l’inintelligibilité du jargon, qui s’ensuit ou bien de sa “technicité” () ou bien de la corruption dont le langage correct aurait été victime. La seconde approche, celle que je veux explorer ici, consiste à tenir le jargon non pas pour un vocabulaire particulier, mais comme une manière d’utiliser certains mots, en me plaçant du point de vue des usages. Molière dans Les Femmes savantes, dans une scène tout à fait délicieuse,

MARTINE Tout ce que vous prêchez est, je crois, bel et bon; Mais je ne saurais, moi, parler votre jargon.

PHILAMINTE L’impudente! appeler un jargon le langage Fondé sur la raison et sur le bel usage!

Serait-ce là “dire sans vouloir dire” ? Cette proposition a-t-elle un sens ? Peut-on imaginer une situation où un locuteur dirait quelque chose sans rien vouloir dire. Cette situation diffère assurément de celle où (p) dit quelque chose qu’il n’a pas voulu dire – ce qui suppose qu’il ait bien voulu dire quelque chose, mais que sa langue a fourché, qu’il commet ce qu’on appelle un laspus. “Quand je dis cela, je ne veux pas dire que c’est de ma mère dont il s’agit.” Ou, plus succintement, pour reprendre l’exemple de Freud, “ce n’est certainement pas ma mère.” “Je sais que vous êtes en train de penser qu’il s’agit de ma mère, mais vous vous trompez.” etc.

Les surréalistes dans le but de s‘émanciper des contraintes que leur conscience (entendue ici au sens qu’on voudra) faisait peser sur le processus créatif, essayaient, à travers l‘écriture automatique, de ne rien vouloir dire – sauf qu’influencés par un certain freudisme, il espéraient tout de même qu’une voix inconsciente parvienne à se frayer un chemin à travers les mots jetés sans réflexion sur le papier. Intéressant : pour que l’inconscient de l’auteur puisse exprimer quelque chose, il fallait que l’auteur fasse taire en lui toute volonté – à commencer par la volonté de dire quelque chose. La dimension pathétique des textes issus de l‘écriture automatique tient, non pas tant au fait de la procédure elle-même, mais à leur absence totale d’intérêt, aussi bien artistique que psychanalytique (je dois avouer que je n’aime pas la dimension “programmatique” ou “systématique” des expériences surréalistes, fondées sur des postulats bien souvent naïfs). Au crédit de cette expérience, on peut toutefois compter, de manière certes indirecte, l’information suivante : la suspension radicale de la volonté de dire ne favorise en rien l’expression “libre” ou émancipée. L’association libre n’a rien à voir avec l‘écriture automatique : et je crois que la différence tient précisément au fait que dans l’association libre psychanalytique, on ne manque pas de s’adresser à quelqu’un (“il y a de l’autre” comme on dit, et donc un effet d‘écho et de feed-back : ce que (p) dit, quoiqu’il ait voulu dire, ou qu’il n’ait pas voulu dire, pourrait bien être entendu ou perçu d’une manière ou d’une autre par ce type dans le fauteuil, lequel s’intéresse précisément à ce que (p) veut dire (ou ne veut pas dire), ce qui implique qu‘à l’analyste il est impossible de dire “n’importe quoi”).

Mais passons. Si jargonner est une certaine manière d’user de certains mots, alors peut-on faire l’hypothèse que dans le courant d’un énoncé, un certain mot soit produit précisément dans le but, à ce moment là, de ne rien vouloir dire.

Si on entend l’expression soupçonnée comme un perlocutoire, alors il semble que l’effet recherché soit, en partie, celui de ne (surtout) pas vouloir expliciter les significations de cette expression, mais bien plutôt de sidérer son auditoire, ou le rassurer, ou l’hypnotiser. Utiliser dans un énoncé des mots comme “identification projective” ou “jouissance” indique à celui qui l’entend qu’on fait partie d’un certain groupe réputé pour savoir ce qu’on veut dire quand on utilise ce genre de mots. C’est un signe de reconnaissance, un petit drapeau qu’on agite, un sociolecte. Si on s’efforce de saisir “dans la situation où il est produit” (une situation où l’on jargonne) sur le versant du sens, alors la description devient extrêmement flou. Dans la foule des manifestants, tous hurlent le même slogan, mais si l’on interrogeait chacun sur le sens qu’il donne au slogan, on disposerait probablement d’une collection d’explicitations extrêmement diversifiée (voire, parfois, incompatibles entre elles).

Un superbe exemple nous est fourni par les actes du colloque : Projection, Identification, Projective Identification, sous la direction de Joseph Sandler (publiés en 1988 chez Karnac Books, et traduits en français aux PUF en 1991). Les participants au colloque ont ceci en commun qu’ils utilisent dans leur travail psychanalytique les mots “projection”, “identification” et “identification projective”. L’objet du colloque est assez génial : il ne s’agit absolument pas de consacrer une morceau de théorie en étalant successivement, au gré des interventions des participants, des “preuves” que ça marche (ce qui constitue malheureusement le lot d’un grand nombre de rencontres psychanalytiques, lesquelles du coup ressemblent à des messes célébrant – hypostasiant – tel ou tel concept dans l’air du temps). Mais bien plutôt de faire part de la manière dont chacun fait usage du concept, c’est-à-dire : “Qu’est-ce que je veux dire quand je parle d’ “identification projective” ?”. Or, sans entrer dans les détails, les discussions font apparaître les points suivants : 1. Ce qu’on veut dire en parlant d’ “identification projective” ne fait pas , c’est le moins qu’on puisse dire, unanimité. C’est d’autant plus frappant quand les intervenants décrivent (en général avec beaucoup de finesse) les situations analytiques concrètes qui les incitent à penser qu’il pourrait bien s’agir là d’un cas d’application du concept incriminé. Pour tel cas, certains jugent pertinents l’usage du concept, d’autres non. Et, ce qui rend cette bataille passionnante, c’est que dans l’histoire, aucun usage ne fait autorité (malgré le charisme et la réputation de certains intervenants). 2. La référence “obligée” (et justifiée) à Mélanie Klein ne suffit pas à lever les ambiguïtés : le débat menace de se transformer en expertise érudite sur le thème de “ce que Mélanie Klein a voulu dire en nous laissant ce legs embarrassant”. Ainsi, les colloques d’analystes ne sont pas rares où l’on consacre l’essentiel des efforts à étudier la pensée d’un prédécesseur, dans le but de célébrer en même temps son génie et l’intelligence des successeurs réunis autour de ses livres : on assiste ainsi souvent à d’interminables cérémonies, que d’autres ont comparé à des messes, éventuellement, mais à dose homéopathique, ponctuée de quelques vignettes cliniques assez vaseuses, mais rassurantes, et certainement émouvantes, lesquelles font office de preuves comme quoi le célébré avait raison (quand bien même il n’a jamais écouté un mot du patient que la vignette clinique est censée évoquer : Bion dit à ce sujet qu‘à lire certains exposés, on peine à imaginer à quel séance il pourrait bien s’appliquer (je cite de mémoire). Comme l’assemblée compte nombre d’analystes qui ne sont pas explicitement kleiniens, la menace d’une telle célébration n’est pas suivie d’effet. Les analystes présents à ce colloque se posent réellement des questions sur les concepts qu’ils emploient, le statut de ce qu’ils disent, sans égard particulier pour tel ou tel auteur, mais en gardant en ligne de mire les séances. 3. Si on commence à chercher à expliciter ce qu’on veut dire par “identification projective”, au-delà du problème crucial de trancher l’alternative suivante : Voulons-nous dire par là que c’est “comme si le patient faisait telle ou telle chose” ou voulons-nous dire “qu’il le fait réellement ?” On est obligé de poser aussi la question de “ce que je veux dire par projection ou identification”. C’est déstabilisant dans la mesure où, pour la plupart des analystes, ces mots font partie du vocabulaire en quelque sorte “courant”, ou “de base” – c’est-à-dire précisément le genre de mot dont on n’interroge pas les significations. Remettre en question la naturalité de l’usage de ces mots-là, c’est faire vaciller le socle conceptuel des théories psychanalytiques en général. 4. Au bout du compte, chacun repart avec un surcroît d’incertitude, moins assuré qu’il ne l‘était au début de la rencontre. (Ce dont à on avis on peut se féliciter !)

Il est du coup fort difficile de ne pas sombrer dans le jargon. Quand j‘écris : “Le comble serait de jargonner en utilisant le mot jargon”, ça n’a rien d’une plaisanterie. La dimension la plus intéressante (par-delà l’intérêt que présentent les phénomènes que les analystes sont tentés de décrire à l’aide d’expression comme “identification projective”) des rencontres publiées par Joseph Sandler, c’est qu’on y voit justement des analystes en lutte contre leur propre tendance à jargonner. Il ne fait aucun doute que lors d’autres rencontres, l’expression “identification projective” ait été utilisée sans que l’usage et le sens de l’expression posent le moindre problème aux intervenants. Le jargon, généralement, ne fait sourciller aucun des protagonistes du jeu de langage dans lequel ils communiquent. L’homogénéité, l’unité et la régularité de ce jeu de langage reposent précisément sur l’usage régulier d’un certain nombre de mots, d’expressions, de tournures, voire de postures et pourquoi pas, de certaines formes d’humour (je songe au cas typique des private joke) qui ont les qualités typiques de ce que j’appelle ici jargon : le sens, ou plus précisément : ce qu’on veut dire en adoptant cette posture ou cette expression etc., ne doit pas être thématisé, interrogé, discuté. On ne peut même pas dire qu’il s’agit là des traces manifestes d’un dogme – car on peut encore gloser sur le contenu d’un dogme (et faire ainsi la preuve de son orthodoxie).

On dira : “si vous commencer à discuter chaque mot du jeu de langage x, alors il n’y a plus de jeu de langage du tout ! Vous ne voyez pas qu’il y a là tout simplement un aspect pratique : les membres du groupe sont censés être d’accord sur le sens qui doit être donné à tel ou tel mot dans le cadre du jeu de langage auxquels ils adhèrent (dans tous les sens du terme, puisque on adhère à une société de psychanalyse). Chacune des expressions dont vous dénoncez l’usage “jargonnesque” s’articule à une histoire complexe et pour ainsi dire une tradition, sur laquelle on table dans la mesure de ses compétences. Tant que vous y êtes, remettez en cause l’usage du mot “inconscient” ! Ne voyez-vous pas qu‘à vous suivre, c’est la psychanalyse elle-même qui s’effondre en ruines ?” – Si la psychanalyse, c’est ce qui se passe dans les réunions d’analyste ou dans les livres écrits par les analystes, oui, effectivement, votre inquiétude pourrait être fondée.

Au fond, dans ce style d’usage, le concept autrefois inscrit au coeur même de l’expérience, et suscité par elle, finit par devenir une institution, un outil politique, dans la mesure où, dans le cours de l’histoire, il a été vidé de toute charge problématique, atteignant un niveau de saturation maximal. D’une certaine manière, les vocabulaires jargonnesques constituent certains motifs de l’arrière-plan (non discutables, ou du moins rarement discutés) d’un jeu de langage. Il me vient à l’esprit que de ce point de vue, les groupes psychanalytiques peuvent être comparés à des groupes religieux. Cette comparaison vaut d’autant plus que la pensée de certains groupes psychanalytiques se montre incapable d’appréhender ce que Robert Castel appelait une “extra-territorialité” de la psychanalyse (par exemple de prendre en compte, autrement que dans une posture réductionniste, “le social”, etc.)

(on peut lire dans cette perspective le pamphlet récent (et violent) de Prado de Oliveira , Les pires ennemis de la psychanalyse, Liber Canada, 2009.)

Le Mythe des "nouvelles cliniques" - ce qui précède et ce qui s'ensuit

Certaines recherches portant sur l’innovation technique semblent motivées, à lire ce qui s‘écrit, par la nécessité de répondre à « des changements dans la manière dont se déroule les cures ». Si on admet qu’il y ait de tels changements, qu’il y ait là un fait avéré (je discuterai de ce que signifie cette supposition ci-après) alors quelle réponse pourrait-on fournir ? Une réponse théorique, en vue de comprendre ce qui se passe ? D‘élaborer de nouveaux modèles de compréhension de la clinique ? Ou bien dans le but de modifier (sous la pression des soi-disant faits) non seulement les préconceptions que nous aurions de la cure-type, mais de la métapsychologie toute entière (voire écrire un nouveau « Malaise dans la civilisation ») ? Ou bien encore dans l’espoir de reformuler les règles fondamentales, d’adapter la psychanalyse au patient comme disait un collègue, ou, inversement, de réadapter, dans une perspective normative, prophylactique et rééducatrice (c’est dans l’air du temps) le patient à l’analyse ?

Ce qui m’ennuie là dedans, au delà des solutions, c’est la manière dont on pose le problème, et son postulat de base, ses prémisses : il y aurait une nouvelle clinique. Parce que si tel n‘était pas le cas, on verrait mal pourquoi tout ce remue-ménage et cette ambiance de crise. On entend sans doute par là que les séances psychanalytiques ne sont plus ce qu’elles étaient. Soit. Cette nouvelle clinique est-elle nouvelle parce que l’homme en général a changé – du fait d’une nouvelle organisation psychique causée par je ne sais quelle mutation du capitalisme – ou parce que, plus prosaïquement, de nouveaux patients se présentent dans les cabinets d’analyste ? Pour en décider il faudrait qu’on ait accumulé suffisamment d’observations cliniques, repéré des conjonctions constantes, pour justifier la production d’une hypothèse sur « les patients en général ». Il est toujours extrêmement délicat d’extrapoler à partir d’un ou plusieurs cas un « fait » collectif, passer de la singularité de la clinique à une généralité concernant disons « tel groupe de patients » (une cohorte par exemple) ou, pire, « le groupe de patients contemporains », et, à vrai dire, c’est là une tâche non seulement « délicate », mais aussi extrêmement naïve : car on suppose qu’il y aurait là quelque chose comme un fait qui existe objectivement, indépendamment du langage, quelle que soit la manière dont nous en parlons. Existe-t-il une méthode scientifique qui, dans le champ de la psychanalyse, nous permettrait de produire une telle généralisation ? Je crains bien que non. On pourrait imaginer de procéder à un comptage : mais compter quoi ? Quels phénomènes méritent l’attention ? « Des enfants, adolescents, adultes dont l’existence se trouve sidérée par une angoisse primordiale », ceux qu’on diagnostique dans le champ des borderline en somme, pour reprendre une proposition de l’introduction aux journées d‘études de la SPF ? Les indices d’une « perversion généralisée » pour faire écho à d’autres préoccupations ? À partir de combien de cas décrète-t-on une nouvelle clinique ? 2 ? 10 ? 1000 ? Et surtout : comment allons-nous énumérer nos cas, quel que soit le nombre suffisant ? Lacan avait rappelé que les expériences d’analyses n‘étaient pas du genre de celles qu’on pouvait additionner (« Introduction à l’édition allemande des Écrits ». Scilicet (Seuil, 1975) vol. 5., p. 11), ce qui me semble vrai de tout ce que nous désignons par le mot « expérience ». Si vous organisez un colloque sur tel ou tel phénomène, et que les intervenants soient assez convaincants, en produisant des vignettes cliniques suffisamment parlantes, nul doute qu‘à la sortie, il y ait une partie de l’assemblée qui ait acquis la certitude qu’on a là affaire à quelque chose de particulièrement significatif. Il serait étonnant que la psychanalyse échappe mieux que d’autres disciplines de recherches à ces phénomènes de mode conceptuelle. Mais je vois encore un autre problème, beaucoup plus crucial à mon avis et qui a énormément occupé Bion : le problème de la communication psychanalytique. Formulons-le autrement : quelle confiance accorder à un compte-rendu clinique ? Si on prend au sérieux ce que Bion dit à ce sujet dans Second Thoughts, et on pourrait citer une bonne vingtaine de passages tirés de son commentaire final, on mesure à quel point la situation est désespérée : (je cite la traduction de F. Robert) « le compte-rendu d’une séance (autrement dit d’une réalisation analytique) est ou bien un salmigondis littéral et incompréhensible, ou bien une représentation artistique »(p.149), « Nous semblons n’avoir d’autre choix qu’entre une inexactitude pittoresque et le jargon »(p.178), etc etc.

Je sais bien qu’en faisant état d’une situation aussi désespérante, je détruis du même coup tout le crédit qu’on pourrait accorder aux théorisations de la clinique en général. Évidemment, il n’est pas question dans mon esprit de ruiner toute tentative de communication au sujet de la clinique, mais il me semble que nous devrions toujours garder à l’esprit que le statut « épistémologique » de nos vignettes cliniques demeure éminemment problématique : qu’il faut donc à tout le moins garder une certaine prudence quand nous essayons de fabriquer du général à partir de ces compte-rendus, si l’on ne veut pas courir le risque de totémiser certains concepts. Je pense par exemple à la manière dont a été promu dans les dernières décennies le concept de jouissance, et la saturation dont il a fait l’objet dans certains usages discursifs, pas loin d‘être « moralisateurs ».

Plus profondément encore, l’usage même du mot clinique, l’usage psychanalytique en tous cas, qui certes a donné lieu à de nombreuses clarifications, peut être source de confusion : le mot « clinique » dans l’expression « nouvelle clinique », n‘évoque-t-il pas au fond de manière assez vague la patientèle – mais alors comment allons-nous la compter ? Vise-t-on, plus prudemment, de nouvelles collections de « vignettes cliniques » (c’est-à-dire de nouvelles manières de rendre compte de ce qui se passe en séance) – ce qui pose le redoutable problème des défauts de la communication psychanalytique ? Ou bien, se réfère-t-on à l’ « expérience » (par opposition à la « théorie »), ce qui collerait assez bien avec une certaine mode qui, se défiant des « spéculations intellectuelles », revendique un retour à l’expérience, le hic et nunc, et sans doute à une forme d’empirisme assez naïve ? Ou bien encore voudrait-on balayer d’un revers de la main tous ces scrupules méthodologiques et ces hypothèses de définition (ces problèmes, donc) en décrétant que tout est bon pour nourrir la théorisation d’une « nouvelle clinique » : deux trois vignettes bien senties, la lecture des journaux du matin, un programme télévisé, quelques observations « comportementales » de jeunes débauchés traversant la rue, et un raton-laveur (j‘évoque ici un ouvrage récent et à succès). On peut tout de même s’inquiéter du caractère vague de ces concepts, de ce qu’on prend rarement la peine de chercher à clarifier leur usage, alors même qu’une part importante de l’activité théorique publique des analystes semble reposer sur eux. De manière plus générale, il me semble que l’engagement public de certains psychanalystes disposant d’un capital de notoriété qui les pose, de fait, en porte-parole, ne va pas de soi. Quand il leur prend de discourir, en tant qu’analyste (et ce « en tant » mériterait un examen spécifique), de l’humanité en général (« Pourquoi reculer devant la notion d’une humanité analysante ? » proclamait l’un de ceux là récemment), ou du « social », ou d’une nouvelle économie psychique, tout cela (soi-disant) à partir du constat d’une « nouvelle clinique » (de ce qu’est censé nous apprendre la clinique de l’humanité en général), ne dépassent-ils pas les bornes de ce qui peut-être habituellement toléré comme « audacieux » ou « téméraire », et ne s’embarquent-ils pas sur la voie d’un renoncement à certaines limites (auxquelles la « nouvelle humanité » est justement accusée par certains de ne plus se soumettre). Pour le dire de manière plus explicite, la nouvelle clinique ne serait-elle pas le nom de ce que, non seulement les patients, mais plus globalement certains aspects de l’environnement contemporain, font à certains analystes, qui ne s’y retrouvent plus, et regrettent un âge d’or de la psychanalyse (les années 60-70 à Paris par exemple).

Bion, dans les toutes dernières lignes de Second Thoughts, fait en tout cas un sort tranchant à l’option « empiriste naïve » : « Je voudrais mettre en garde contre l’expression « données empiriquement vérifiables » que j’emploie en 100. je ne veux pas dire que l’expérience « vérifie » ou « légitime » quoi que ce soit. Cette conviction, telle que je l’ai rencontrée en philosophie des sciences, se rapporte à une expérience permettant au scientifique de parvenir à un sentiment de sécurité pour effacer et neutraliser le sentiment d’insécurité qui découle de la constatation que la découverte a ouvert de nouveaux horizons de problèmes non résolus : des « pensées » à la recherche d’un penseur. » (p.185). Je ne sais pas s’il existe quelque chose comme une nouvelle clinique. Peut-être s’agit-il d’une expression dont nous cherchons à nous rendre maître, afin de bénéficier d’un surcroît de sécurité, parce que nous pressentons que le monde change (n’en fut-il pas ainsi autrefois pour Freud et ses disciples, quand la guerre éclatait ? Qu’au moins nous puissions être certain d’une chose : de la technique). Peut-être n’est-ce que l’effet au fond récurrent de l‘éternelle insécurité que suscitent « les problèmes non résolus » et les « pensées en attente de penseurs ». Un analyste expérimenté pourrait peut-être donner une réponse – parce qu’il a ce recul temporel, qu’il a connu l’autrefois et qu’il est en mesure de le comparer au maintenant. Moi qui suis un jeune analyste, il m’est évidemment impossible de produire une telle comparaison clinique. Tout au plus je peux comparer mon expérience avec les textes et les témoignages qui relatent les cures d’antan. À tout prendre il me semble qu’il y a au moins autant de différences entre les cures des patients de Freud, et celles des patients parisiens de la grande époque lacanienne, qu’entre ces derniers et les patients de mon cabinet. Cependant, quelles que soient les particularités de ce qui se passe dans mon cabinet , « le choix du divan ou du fauteuil, la durée et la fréquence des séances, le paiement des honoraires, le jeu dans la cure et l’enjeu du transfert », je suis prêt à parier qu’il s’y trouve des « pensées à la recherche d’un penseur », qui sollicitent une activité qu’on doit bien appeler psychanalytique.

Grammaire

Les règles qui régissent les usages de tel ou tel mot. La part de contrainte en somme qui pèse sur le fait de parler ou d’agir – dans la mesure où nous suivons des règles, ce que nous ne manquons pas de faire. L’arrière-plan sur le fond duquel nous nous efforçons de dire ce que nous voulons dire ou de faire ce que nous voulons faire.

L’armature en quelque sorte de ce que nous disons (et de là, qu’en psychanalyse on puisse la présenter sous ces aspects rigides : outil privilégié de la “résistance” – ou, pour mieux dire, de l’opposition, de la rivalité, de la colonne ψ de la grille.)

Choisir tel ou tel mot, telle ou telle image ou formule plus ou moins sophistiquée, telle ou telle manière de faire une chose, le geste, la mimique, etc. c’est déjà produire une certaine structure logique. Que je dis quelque chose, je ne dis pas tout à fait ce que je veux. Ça signifie toujours déjà, ou plutôt, ça structure les sens possibles (un énoncé, un geste, ne peut pas signifier n’importe quoi).

L’analyse grammaticale n‘épuise évidemment pas toute l’analyse de ce que nous disons ou faisons. C’est pourquoi il est difficile de dire ou faire n’importe quoi. D’une certaine manière, ce n’est pas le dire qui s’avère insuffisant à exprimer ce que nous voulons dire, mais bien plutôt ce que nous disons qui excède ce que nous voulons dire.

Les contextes, les circonstances, les formes de vie, se constituent certes, s’instituent et se confirment, dans le mesure où nous suivons les règles (consciemment ou non, peu importe) : mais ces règles nous reviennent sous forme de contraintes comme par un effet de feed back.

Je parle de règles et pas de lois. On peut se tromper (ou tromper) en suivant une règle; cela a un sens – mais nul n’est censé ignorer la loi. Voir les fines variations de nos rapports à la règle, à ce qui nous paraît approprié ou inapproprié, dans l‘œuvre d’Erving Goffman.

Je m‘écarte ici de certaines théories psychanalytiques en promouvant les règles du langage plutôt que les lois. Peut-être Bion réalise-t-il au fond cet écart. Nous hypostasions des usages et des concepts, de peur sans doute de perdre quelque chose. (j’en arrive à ne plus supporter de lire les mots “Inconscient”, “Jouissance”, “Nom-du-Père”, le livre m’en tombe des mains si tôt ouvert). La peur de perdre pied, le sol stable et ferme des confirmations, le savoir, etc.. Il faudrait être capable réellement de se débarrasser de ce que nous savons dans le même mouvement où nous l’avons appris. Encore faudrait-il se donner la possibilité d’apprendre quelque chose (et de laisser tomber sur le champ).

Le travail d‘écoute du psychanalyste ne se réduit pas à attendre le bon mot, le lapsus ou le calembour, le dérapage verbal ou l’acting out (comme on pourrait le croire à entendre et lire ou à fréquenter certains divans). Et pas non plus à la récitation d’un jargon appris d’ailleurs.

Mais à laisser patiemment s’articuler, chaque semaine, des régularités, des motifs (pattern, des motifs qu’on retrouve), ce que Bion appelle “conjonction constante”, ou Wittgenstein peut-être, l’histoire naturelle du patient (avec lequel nous partageons bien des choses, étant humains tous deux). Bref : apprendre la langue du patient (la tâche est parfois ardue), mais, du coup, apprendre en même temps la langue de l’autre, celle qui hante avec ses règlements drastiques et ses contraintes tyranniques, la langue du patient – la grammaire et la logique qui règlent ce que le patient dit et fait et qui reviennent immanquablement (et dans le filet duquel il est pris, qu’il y consente ou non).

Nous avons tendance à draper les modèles que nous utilisons en analyse (modèles qui devraient être fabriqués idéalement sur la base de la grammaire des énoncés et des gestes du patient) sous les oripeaux de théories éternelles. Pire, nous injectons nos théories, ce que nous “savons”, le jargonneux brouet hérité de nos prédécesseurs si admirables, qui deviennent comme un poison auditif. Le problème n’est pas que nous sachions quelque chose, mais d‘être capable de nous servir de ce savoir, comme le disait Pierre-Henri Castel l’autre soir, pour ne pas savoir. Le besoin de réassurance nous conduit à prendre des vessies pour des lanternes – et nous nous efforçons de nous conformer aux règles de l’institution psychanalytique, tels des enfants effrayés, confirmant le jargon creux et la rhétorique, gagnant ce sol ferme et stable des théories de nos prédécesseurs si admirables, au détriment des linéaments marécageux des énoncés du patient. Lesquels pourtant demeurent la seule source de clarté, nécessaire et suffisante au travail quotidien de l’analyste (le reste est hygiénique, gymnastique, on devrait lire et étudier les théories, pas seulement psychanalytiques !, pour exercer l’appareil psychique, point à la ligne.) Là, il y a tout ce dont nous avons besoin (et puis son propre jeu de langage, celui qu’on s’est fabriqué au fur et à mesure de son travail).

Ici, dans la situation et ces circonstances, ce patient et cet analyste, il n’y a pas eu de prédécesseurs pour le penser. Cela n’a jamais eu lieu auparavant : c’est inouï (bien que ça présente inévitablement un air de famille, d’où la fabrication légitime de modèles pour penser ces pensées-là – mais des modèles de divulgation bien sûr, à la Ian T. Ramsey, pas des “picturing models”, lesquels, fort prétentieux, ne sont que substituts et réassurances vaines et saturantes).

Relever la grammaire immanente aux faits et gestes et dires du patient (au fond, toujours un dire, quelque chose qui veut dire quelque chose), voilà ce que je fais finalement – c’est seulement maintenant que j’en viens à le décrire ainsi, depuis que j’ai quasiment cessé de lire de la psychanalyse.

Articuler ce qu’il dit. Pas n’importe comment. Avec le ton, en modifiant le phrasé. Ce n’est jamais réciter bêtement ou répéter. C’est plutôt rapporter : le patient qui parlait là, à l’instant, a dit ceci : qu’en pensez-vous ? N‘êtes vous pas frappé de cette manière de dire les choses ? ce n’est pas ce que je voulais dire. Ou plutôt, c’est bien ce que j’ai dit, mais justement, en l’entendant de votre bouche, je me demande si c’est bien ce que j’ai voulu dire. En tous cas, si je l’ai dit ainsi, c’est surprenant. etc.

L’interprétation – comme en musique : le rythme, le phrasé, le ton, les accents, ce qui est bien faire quelque chose en disant (articuler). Et ouvrir une perspective différente, inhabituelle, une question.

La grammaire psychanalytique est la même grammaire, que la grammaire philosophique (à la Wittgenstein/Austin/Goffman), sauf que le psychanalyste relève les situations où le rapport à cette grammaire est problématique, le caractère inadéquat de cette manière de dire, (l’imminence d’un changement catastrophique). Dans cette faille de l’usage, creusée par l’analys(t)e, peut émerger la pensée qui attend qu’on s’en saisisse.

La question n’est pas de réformer la méthode psychanalytique, ou la communication psychanalytique, mais de clarifier ma propre méthode, mes propres manières de faire. Qu’en le faisant, je me plonge dans une philosophie qui ressemble à celle de Wittgenstein ou Austin ne signifie pas que je cherche à appliquer à tout prix leur philosophie à ma pratique. Mais que, là où j’en suis, ça y ressemble, ça a un air de famille.

L'Effet que ça fait

L’appareil perceptif de l’analyste dispose d’une multiplicité de sens, qui constituent ses outils d’investigation, comme des sondes qu’on lance à intervalles réguliers dans l’espoir d’entendre un écho significatif, on lance une sonde au fond d’un gouffre susceptible de fournir l’indice que quelque chose existe plutôt que rien, « quelque chose = x » résonne dans le vide, une forme s’efforce d‘émerger de l’obscurité : une image, une émotion, une pensée plus ou moins élaborée, etc. — susceptible d‘être utilisé pour la croissance ou psychanalytiquement significatif.

Les outils d’investigation qu’on suppose communément être à disposition de l’analyste, et qui fournissent souvent l’occasion d’une caricature de la figure de l’analyste, relèvent de ce qu’on peut appeler l‘écoute latérale, ou l’attention flottante : le patient présente un récit plus ou moins organisé, plus ou moins articulé, lequel récit vaut de manière plus ou moins assumée comme une théorie, avance l’air de rien des hypothèses, des causes, des raisons et des motifs, l’analyste écoute d’une oreille cette ébauche de compréhension, mais, d’une autre oreille, il se concentre sur la musique des mots, les fameux signifiants, attendant, ce qui ne manque pas d’arriver un jour ou l’autre, que le cours du récit achoppe sur une hésitation, un soupir, un geste brusque, qu’un mot vienne à la place d’un autre, qu’une allitération bizarre ou la répétition d’une formule, ou bien la simple juxtaposition étrange de faits rapportés, l’enchaînement des pensées lui-même (l’association d’idées), viennent troubler le cours de la narration — et parfois, quand le moment lui paraît opportun, il n’hésite pas à interrompre le récit — dire : « une sangsue dites-vous ? », « Vous me parlez d’une séance de saut à l‘élastique, et l’instant d’après, vous offre un voyage en montgolfière à votre mère », « il fait chaud soudainement, vous ne trouvez pas qu’il fait chaud ? », c’est exercer une certaine forme de violence, cette interruption a valeur d’acte — pour relever la bizarrerie que son écoute latérale a perçue — et dès lors, si le patient est en mesure de faire son miel d’une telle remarque, si le coup de sonde rend un écho, une nouvelle dimension s’ouvre en amont ou en aval du récit, un double fond surgit brusquement du tiroir qu’on croyait avoir examiné de fond en comble, on croyait parler d’une chose quand on parlait, « en réalité » ou en même temps, d’une autre chose, ce qui n‘était qu’un récit plat, sans fond, et donc accablant, gagne en profondeur, on gagne une dimension supplémentaire, pour le patient, l’analyse proprement dite peut commencer — c’est souvent douloureux, douloureux de découvrir ce qu’on pressentait : qu’une part d’inconnu gît quelque part, qu’on est à soi-même énigmatique, qu’en soi se terre un autre, mais voilà : on a poussé la porte du cabinet de l’analyste et c’est ce à quoi on aurait du s’attendre.

Ces outils d’investigation sont bien connus, des rayons de bibliothèque entier reposent sur leur mise en œuvre. Mais il existe un autre outil d’investigation qui s’est révélé à l’auto-examen des analystes au travail à la suite de la découverte freudienne du « transfert » — ça ne date donc pas d’hier ! — un outil dont la mise en œuvre (si je puis dire) et l’exposition sont bien moins aisés, qui procure immanquablement une sensation d’inconfort, qui consiste à porter attention non pas seulement au récit du patient, ou aux éclats de ce récit relevés au cours de la séance par les coups de sonde de l’analyste, mais à l’effet que la séance fait à l’analyste, l’effet que ça fait d’entendre ce qu’on entend, ou, pour l’envisager de manière plus large, diriger son attention sur l’appareillage psychique qui articule l’analyste au patient, et réciproquement, appareillage qui constitue à bien y penser le cœur même d’une séance de psychanalyse, sa raison d‘être. Après sept ans de métier, j’ai tendance à considérer les observations que je fais sur mon propre état au cours de la séance comme un des indicateurs les plus pertinents de ce-qui-est-en-train-de-se-passer. À la fin de la séance d’hier je fais remarquer au patient que je suis excité, au moins autant que lui. Il me parle d’une femme, de l’effet qu’elle lui fait, il est tour à tour fasciné, grâce à elle il a eu accès à une intensité de l’expérience qu’il sait ne jamais plus retrouver à l’avenir, et terrifié, car elle est aussi celle qui détruit les hommes qui croise sa route, les soumet à l’addiction la plus irrésistible, ou bien les utilise comme produit avec lesquels elle s’intoxique. Au bout d’un certain nombre de séances, il apparaît que l’espoir qu’il mettait dans l’analyse, que l’analyse l’aiderait à se détacher de cette femme, est vain. Il ne peux pas s’en détacher. L’analyste choisit alors de devenir fou avec lui sous l’effet de cette femme. L’excitation ressentie par l’analyste répond à l’excitation du patient, laquelle excitation est elle-même l’effet de cette femme sur lui, et donc l’effet de la femme qu’il amène dans la séance sur l’analyste et ainsi de suite. À la fin de la séance,l ‘analyste est en sueur, il lance des associations d’idées comme s’il souhaitait mitrailler l’objet toxique à l’aide des productions de son propre esprit, pour s’en prémunir, bref, il devient fou avec le patient dans la mesure où ils en sont capables, pour mieux approcher la folie de cette femme. Après la séance, je pends le temps d’observer mon propre état, d’en prendre note, puis j’y pense en regagnant mon automobile par les rues sombres de la ville. etc..

Considérer avec sérieux l’effet que fait la séance nous produit de nombreux bénéfices : cela nous aide notamment à mesurer avec plus de justesse ce qui est en train de se passe dans la séance et qu’une simple étude du matériau apparent (le cours du récit) ne permet aucunement de rendre compte. Ce que Bion appelle « l’arrière-plan émotionnel de la séance », dont la description manque cruellement dans la plupart des vignettes cliniques qui poussent comme des champignons stériles dans le champ de la littérature psyquelquechose. Un très bel exemple d’examen minutieux et soucieux d’une tel effet transférentiel sur l’analyste dans le cours d’une cure est présenté dans le texte de Pierre-Henri Castel, Le Cas Paramord, qui vient conclure le livre intitulé : « La Fin des coupables », sorti récemment aux Éditions Ithaque. L’affect ici étudié est l’ennui — et c’est parce que l’analyste fait cas de son ennui que les perspectives finiront par se modifier, les modèles préconçus laissant la place à d’autres modèles de compréhension, des modèles de divulgation, à l’effectivité supérieure aux premiers. C’est là un second bénéfice évident de se lancer dans l’analyse de ses propres affects dans la séance : on change de vertex dirait Bion, on rajoute encore une dimension à l’espace-temps de la séance, si bien que les choses se présentent désormais potentiellement sous x dimensions, charge à l’analyste d’en choisir une (« le fait choisi » de Bion), plutôt qu’une autre, lancer un coup de sonde donc, charge au patient d’en privilégier une plutôt qu’une autre, et ainsi de suite, les séances dès lors se présentant dans une sorte d’incessant mouvement, comme un corps suffisamment souple, d’une grande plasticité, capable de s‘étendre dans une direction, puis dans une autre, de se rétracter si besoin est, une sorte d’organisme vivant dont l’esprit et le corps de l’analyste font parti.

Différents outils d’investigation, donc, et l’examen des affects de l’analyste lui-même en constitue la pièce probablement maîtresse (c’est très explicite dans la tradition kleinienne et post-kleinienne). Quand j’ai le bonheur de recevoir des analystes en supervision, je ne manque jamais de les interroger sur l‘état dans lequel ils se sont trouvés en vivant les faits dont ils me font le récit — c’est à coup sûr le levier qui permet d’actionner l’ouverture d’une perspective propre à désaturer et, éventuellement, désintoxiquer, les séances. Il faut évidemment à l’analyste être capable de sincérité — au sens de Ferenczi (ou au moins, ce serait déjà pas mal, d‘être conscient de sa duplicité ou de son hypocrisie éventuelle), et mieux encore, être capable de tolérer les effets d’avoir été sincère : on espère que l’analyse à l’issue de laquelle l’analyste est devenu analyste a servi à cela, apprendre à tolérer d‘être sincère.

La variation dans l’usage des différents outils d’investigation devrait être délibérée : ce que Bion voulait dire en nous invitant à jouer avec la grille.

(la grille n’est pas une grille de référence, mais une matrice pour enrichir l’activité psychanalytique : il ne s’agit pas de retrouver la case où l‘élément doit être rangé, mais de se servir au contraire de la grille pour déplacer délibérément un élément d’une case à une autre, ce qui vous semblait jusqu‘à présent constituer un modèle théorique valable, essayez de le considérer maintenant comme un obstacle à la croissance, ce que vous auriez spontanément rangé dans la colonne des négations, efforcez-vous de le ressentir comme un acte, et cet enthousiasme qui vous gagne en déployant de concert avec le patient le tableau diagnostic d’une personnalité typique n’exprime-t-il pas simplement la satisfaction vulgaire de pouvoir enfin ranger le patient dans les pages d’un vulgaire manuel de psychologie ? — jouer avec la grille, tant que le patient vient, constitue une des formulations les plus justes du « devoir d’analyse » auquel l’analyste s’est voué en ouvrant son cabinet.) Cette polymorphie des sens mis en œuvre par l’analyste, ce recours parfois simultané à une multiplicité d’outils d’investigation, cette capacité à courir plusieurs lièvres en même temps, comme ces gens qui sont capables aux tables des cafés de lire le journal tout en écoutant les conversations à la table d‘à côté, observant le passage du monde sur le trottoir derrière la vitre, suivre le programme diffusé sur l‘écran derrière le bar, cette pluralité des sens en éveil ne s’acquiert ni en lisant des livres, ni dans les écoles, mais par l’expérience. L’esprit de l’analyste est comme le corps d’un athlète : il lui faut de l’exercice, des assouplissements, se muscler un peu, de l’entraînement, la variation délibérée des gestes techniques — et c’est d’ailleurs dans ces inévitables moments de fatigue, quand l’esprit a besoin de repos, du recul qu’apporte le repos, qu’on prend conscience du soin que demande l’exercice de la psychanalyse pour l’esprit qui s’y adonne : car alors, fatigué, on se raidit, on perd en souplesse, on se répète bêtement, on devient stupide, on finit par ne plus rien entendre, et du coup l’ennui gagne, chaque séance est une station marquant le chemin de croix vers un calvaire, les patients ne sont plus que de la racaille, pour reprendre la triste expression de Freud relevé par Ferenczi, de la racaille décevante. C’est évidemment à ce moment-là qu’il faut, non seulement prendre du repos, mais ranger sa cabane à outils, comme le font les jardiniers durant l’hiver : les nettoyer, les polir, les affûter, les nettoyer — il n’est pas interdit de consulter à son tour, de suivre quelques séances de supervision.

Remarques en passant sur le projet d'une « évaluation » de « la » psychanalyse

Le cabinet de psychanalyse n’est pas un laboratoire expérimental. Il existe tellement de raisons évidentes pour s’en persuader que je ne m‘étendrais pas à ce sujet.

Le psychanalyste s’implique physiquement, affectivement et intellectuellement (mais pas moralement) dans la séance – sa personnalité n’est donc en aucun cas un facteur de trouble qu’on devrait exclure de l’analyse. Je dis « physiquement », parce qu’il ne fait pas semblant de ne pas être assis là sur ce fauteuil – c’est là au contraire un fait extrêmement important, de même qu’il ne passe pas sous silence la relation affective qui se déploie dans la séance, et qu’il considère le travail analytique comme une collaboration intellectuelle entre deux collaborateurs (souvent rivaux, mais parfois unis dans une communauté d’intuition, at-one-ment, écrivait Bion) . Nous appelons cette dimension de la relation (psychique, affective, intellectuelle) : le transfert, lequel est la plupart du temps cavalièrement passé sous silence dans les descriptions d’expériences en sciences cognitives, ou considéré comme ce qu’il faudrait à tout prix exclure – du moins, il semble qu’on espère pouvoir en réduire totalement les effets en aménageant les conditions de l’expérience. Ce faisant, on se prive de bien des manifestations significatives, lesquelles font le miel des psychanalystes, mais tendent à obscurcir le compte-rendu clinique (ou le condamne à l’incomplétude). C’est là une croix pour ceux qui n’ont pas renoncé à produire un compte-rendu verbal d’une expérience psychanalytique authentique, et bien évidemment, c’est une croix également pour qui voudrait évaluer quoi que ce soit en lisant ce compte-rendu. Pour autant, ce n’est pas de la littérature, au sens où une nouvelle, un roman, une pièce de théâtre sont de littérature.

Le paradigme psychanalytique repose sur l’hypothèse du primat du langage, en tant qu’il est porteur de désirs et d’attentes. Les paradigmes scientifiques classiques, que partagent par exemple les sciences cognitives et les neurosciences, considèrent que les récits circonstanciés que les sujets font de leur vécu, relèvent de la pure subjectivité, c’est-à-dire, dans une acception scientifique de la subjectivité, qu’on ne peut rien apprendre scientifiquement de ces récits, parce qu’ils ne sont pas des comportements mesurables, ils ne sont que des pensées après-coup (la véritable cause est neuro-physico-chimique, ce qu’on se raconte par la suite n’a qu’une fonction ré-adaptative, vouée à l‘échec d’un certain point de vue, qui n’est pas forcément celui du psychanalyste – il existe des comportements et des pensées qui ne sont pas si inappropriés, qui ne sont pas si fous, qu’ils en ont l’air). Je ferais toutefois remarquer, non sans perfidie, qu’en dernière analyse (la mienne en tous cas), les descriptions d’expériences, fussent-elles de laboratoire, et, plus en amont, la détermination des entités qui feront l’objet de la recherche (surtout quand ces entités sont empruntées à la nosographie psychiatrique comme c’est encore malheureusement le cas dans la majorité des programmes de recherche des neurosciences), dépendent de ce fameux langage, de verbalisations et de récits (par exemple celui du psychiatre) et donc des attentes fébriles sociopolitiques, voire morales. D’où cette impression qu’on ne manque pas d‘éprouver en lisant bien des travaux (pas tous évidemment, mais bon nombre) en sciences cognitives, qu’on n’y fait que trouver des confirmations de ce que la plupart des gens savent d’expérience, qu’on finit toujours par « prouver » ce que le bon sens, qui ne constitue pas précisément le gage ultime de la scientificité, énonçait depuis longtemps.

La méthode psychanalytique, en tant que dispositif théorico-pratique (le cabinet du psychanalyste, la relative régularité des rendez-vous, l’association d’idées et l’attention également flottante, les coups de sonde interprétatifs, etc.) vise à l‘émergence d’une forme inconnue, et donc accroît, provisoirement du moins, l’incertitude plutôt qu’elle n’en diminue l’extension – et bien souvent, l’incertitude se résout en acte, parfois sur une tout autre scène que la scène analytique. Les deux partenaires du couple analytique ne se rencontrent pas en vue de confirmer telle ou telle théorie (une théorie parentale, ou celle émise par un autre analyste, fut-il Freud). Leurs préconceptions respectives constituent la matière qu’il s’agit de mettre à l‘épreuve, d’amender, voire de ruiner entièrement. La langue de leur travail analytique ne se trouve dans aucun dictionnaire : il leur faut bien plutôt inventer ensemble de nouveaux concepts, de nouvelles grammaires, de nouveaux modèles. Ces modèles peuvent s’accorder plus ou moins aux méta-modèles classiques de la psychanalyse ou d’une autre théorie. Leur valeur n’en reste pas moins d’abord attachée à cette cure en particulier.

Le recours aux modèles, les montées en généralité, sont tout entier au service de la singularité, dans laquelle au final, en quelque sorte, ils s’abîment. Pour dire vite : la psychanalyse n’est pas une science des facultés de l‘âme, ou du fonctionnement du psychisme humain en général, quand bien même certains de ses modèles ou méta-modèles présentent des qualités qui pourraient mettre en lumière certaines dispositions humaines.

Le savoir du psychanalyste est voué à s’abîmer dans la transformation, dans la singularité. Évaluer la scientificité de ce savoir n’aurait de sens, à la limite, que si on admet que la prétendue objectivité absolue ou l’obsession de la preuve dans les démarches naturalistes, n’est qu’un idéal, et que dès lors, la psychanalyse produit effectivement un certain savoir, relatif à la spécificité de son dispositif, en rien réductible aux dispositifs des sciences cognitives par exemple.

Les résultats de la psychanalyse ne peuvent s‘évaluer qu’au cas par cas, et peut-être même, séance par séance, et au sens strict, dans les conditions et les circonstances de la séance. Le malentendu, souvent largement renforcé par les psychanalystes eux-mêmes, consiste à croire que les théories psychanalytiques sont la contribution la plus valeureuse et la finalité même de l’exercice de la profession. Ce qui est aussi stupide que de considérer que la guérison serait la finalité même des séances de psychanalyse. Que dans le cours d’un travail psychanalytique, on soit amené à penser qu’on guérisse, ou qu’on se connaisse mieux, ou qu’on connaisse mieux l’humanité, cela arrive. Je reste néanmoins persuadé que, des résultats d’une psychanalyse, ce sont encore les patients qui en parlent le mieux – mais il est probable que la plupart ait des choses plus intéressantes à faire que d’en parler.

Les objets jetés en pâture à la psychanalyse, et qui fournissent l’occasion de son évaluation thérapeutique, ne résistent pas bien longtemps au travail de l’analyse : l’entité nosographique proposée à l’examen de l’analyste et du patient, ne manquera jamais d‘être débordée, transformée, voire tout simplement oubliée, dans le cours de leur collaboration. Le psychanalyste n’est en rien un médecin, voué à l’identification d’une maladie objectivable (disease), le diagnostic constituerait plutôt un obstacle au déroulement de la cure, pour ce qu’il charrie de préconceptions, d‘éclairages aveuglants, d’attentes sociales. Le savoir psychopathologique est sans doute utile quand le psychanalyste sort de son cabinet et entreprend de discuter avec ses collègues ou d’autres savants, mais je ne lui vois pas beaucoup d’utilité dans le cours des séances, excepté de rassurer des analystes peu habitué à évoluer dans cette atmosphère d’incertitude que procure l’expérience psychanalytique.

Si l‘évaluation doit être une compétition entre descriptions fondées sur des paradigmes aussi différents que ceux de la psychanalyse ou des neurosciences par exemple, il est évident qu’on n’avancera pas d’un millimètre. Il vaudrait mieux partir du principe qu’il existe plusieurs descriptions possibles – mais de quoi au juste ? This is the problem ! – et qu’il est malgré tout possible d’accorder sa préférence, en produisant des arguments de qualité, à l’une ou l’autre de ces descriptions, plutôt que de chercher à ruiner l’une de ces descriptions au profit de l’autre. Cela suppose qu’on prenne conscience de nos différences spécifiques, après quoi une discussion éventuellement fructueuse serait possible.

Freudien, Lacanien, Jungien, Kleinien… comment s’y retrouver ?

ma réponse :

L’histoire de la psychanalyse n’est pas un long fleuve tranquille : le plus souvent à l’occasion d’innovations conceptuelles ou techniques, les groupes analytiques se déchirent jusqu‘à la scission, et, même quand le feu des batailles s’assoupit, demeure une sorte d’incommunicabilité (certes relative) entre les différents courants. Et s’il ne s’agissait que de divergences théoriques, que de jeux de langage différents ! Ces divergences touchent aussi les pratiques, parce que, et c’est là une caractéristique essentielle de la psychanalyse, le lien entre ce que les analystes pensent et ce qu’ils font est crucial : la pluralité des théories se répercute sur les manières de mener l’analyse(1). Pire encore ! Chaque analyste, affilié ou non à un courant de pensée, non seulement se réfère à son propre stock de théories et de modèles (voire à son propre jargon), mais déploie sa propre interprétation du cadre et semble adopter pour son cabinet les règles qui lui conviennent.

On peut regretter que « la » psychanalyse ne présente pas au monde extérieur une théorie unifiée, qu’on ne puisse faire état d’une conception un tant soit peu consensuelle de notre discipline (la référence commune à Freud ne saurait en effet cacher la dissonance des lectures et interprétations). Mais il me paraît au contraire éminemment souhaitable que chaque analyste analyse avec ce qu’il est, manifeste son propre style et fasse appel aux modèles et aux théories qui lui agréent et nourrissent sa pensée. On devrait même s’attendre à ce qu’un analyste ait acquis suffisamment d’indépendance et de souplesse d’esprit pour ne pas se plier aveuglément aux désirs de telle ou telle obédience.

Avant de devenir analyste, j’ai fréquenté plusieurs divans, et le fauteuil adjacent était immanquablement occupé par des analystes qui se réclamaient d’abord de Lacan. Je puis vous assurer que les pratiques et les ambiances respectives de ces séances étaient tout à fait différentes d’un cabinet à l’autre, malgré la référence commune au même auteur. Et d’ailleurs, ces analyses ont fait de moi un praticien qui cherche le plus souvent ses appuis théoriques et ses modèles dans les textes de Wilfred Rupert Bion (lequel s‘était formé avec les kleiniens) .

Dès lors, « comment s’y retrouver » ? Du point de vue des analystes, qu’ils puissent se sentir parfois « lost in translation »(2), perdus dans la pluralité des théories, c’est là un sentiment qu’ils doivent apprendre à tolérer, et dont on peut espérer qu’il n’interfère pas dans leur pratique. Et c’est bien la parole du patient qui constitue la source et le critère des élaborations produites dans la cure (par l’analyste aussi bien que par le patient, si bien qu’il est fréquent qu’on ne sache plus vraiment lequel a énoncé telle ou telle formulation), et certainement pas le jargon analytique. Pour l’analysant, « s’y retrouver » dans l’analyse, hé bien, c’est tout à fait ce dont il s’agit au bout du compte : l’important est qu’on s’y retrouve, qu’on puisse faire de cette analyse une expérience fructueuse, enrichissante, susceptible d’accroître sa capacité de penser et d’agir. Peu importe que vous fréquentiez le divan d’un analyste de telle ou telle obédience, l’essentiel est de trouver l’espace et le temps qui vous conviennent (un cabinet d’analyse pas forcément trop confortable, mais, disons, d’un inconfort tolérable).

1 Freud avait diagnostiqué le problème très tôt : bq. « Peut-être m’objecterez-vous que ces scissions sont dès maintenant plus fréquentes dans l’histoire de la psychanalyse que dans d’autres mouvements d’idées. J’ignore s’il en est réellement ainsi, mais en ce cas il convient d’en rendre respon­sables les rapports intimes qui relient, dans la psychanalyse, les vues théoriques au traitement thérapeutique. S’il ne s’agissait que de divergences d’opinions, elles seraient bien mieux supportées. » (Nouvelles Conférences sur la psychanalyse, 1915-1917 (trad. A. Berman), 6ème conférence)

L'Analyse intellectuelle" (réponse à une question posée)

Il m’arrive d‘écrire pour le site Squiggle.be, animé par Vincent Magos. Voici un texte (pas encore publié) qui répond dans la mesure du possible aux questions suivantes :

la question :

L’analyse n’est-elle pas réservée à une sorte d’élite intellectuelle ? Ne faut-il pas être intelligent, avoir une réelle créativité, une certaine culture pour accéder à ce type de thérapie ? D’ailleurs lorsque qu’on lit des récits d’analyse, je note que les personnes interrogées sont toutes issues d’un milieu plutôt « intello » (journaliste, médecin, énarque, inspecteur des impôts…), peu de manœuvres, ouvrières d’usine ou de maçons !

la réponse :

La question présuppose que le genre d’activité qu’on peut s’attendre à pratiquer durant une analyse, serait d’ordre intellectuelle. Il est vrai que la lecture de la plupart des livres publiés par les psychanalystes, ouvrages en général relativement incompréhensibles, laisse penser qu’il en va de même pour les séances de psychanalyse, qu’y participer demande à tout le moins une capacité de compréhension hors du commun. Ce point de vue est tout à fait erroné, de même qu’il est faux d’affirmer que la patientèle des cabinets d’analyste se limite à une certaine catégorie sociale de la population (Je fais partie des ces analystes qui travaillent « en milieu rural », et j’accueille aussi bien des éleveurs que des enseignants, et, du point de vue psychanalytique en tous cas, ils ne sont pas mieux lotis les uns que les autres, ou pas moins capables de se confronter au processus analytique).

Le patient arrive assez souvent avec une théorie concernant ce qui lui arrive, théorie qui présente les caractères suivants : 1. Il ne la connaît pas lui-même, ou n’y a accès que de manière partielle (il la pressent pour ainsi dire, ou l’exprime à travers un symptôme, et il en subit les contraintes, la logique parfois tyrannique) 2. Une partie de cette théorie, et souvent son aspect le plus énigmatique, a été élaborée dès l’enfance, à une époque où le savoir de l’enfant concernant le monde faisait largement appel à l’imaginaire 3. Elle est souvent assez sophistiquée, et a d’une certaine manière permis au patient d’avancer jusqu‘à un certain point. 4. Mais désormais, elle ne « fonctionne » plus, elle ne suffit plus à rendre la vie tolérable, et c’est là une raison qui l’amène à consulter.

Une des tâches de l’analyse, menée conjointement, même si c’est parfois dans une atmosphère de rivalité, par le patient et par l’analyste, est de faire émerger cette théorie, animée par des règles logiques, théorie qu’on appelle parfois un fantasme, et qui se révèle à l’occasion d’un rêve, d’associations d’idées, de pensées obsédantes, ou encore, dans le cas des psychoses, par des manifestations délirantes ou hallucinatoires. Il n’est pas question de substituer à cette « théorie » une autre théorie fut-elle “psychanalytique”, mais d’en relever les aspects contraignants – au point qu’ils mènent l’existence ou une partie de l’existence du patient à une impasse.

Le patient a beau avoir accumulé des tonnes de savoir – il arrive même que les analystes accueillent de véritables érudits versés dans les études psychanalytiques –, ce savoir ne l’avance pas, ou plus, à grand chose. Le patient qui utilise ses séances pour exposer de manière extrêmement habile des théories fort sophistiquées sur l‘état du monde ou son propre état d’esprit, sans que ces théories changent quoi que ce soit à la souffrance qu’il éprouve, finit généralement par se faire à l’idée que dans la situation analytique, ce savoir ne lui procure finalement aucune aide, qu’il n’a aucun effet mutatif, bref, qu’il fait écran et diversion à un autre savoir, lequel peut lui sembler indigne, mais qui, du point de vue psychanalytique, est le seul qui vaille la peine d’entreprendre une telle aventure. le caractère paradoxal de ce savoir qui-vaut-la-peine de se déplacer chaque semaine au cabinet de l’analyste et d’y laisser de l’argent, tient au fait, d’une part, qu’il ne s‘élabore que dans la confrontation (plus ou moins irénique) avec un autre, et, d’autre part, qu’on en attend un changement, ou pour le dire comme Bion, une “transformation” : la psychanalyse, ce n’est pas de la philosophie.

C’est pourquoi la condition sociale, le niveau d‘études ou les capacités rhétoriques du patient ne préjugent en rien de la réussite d’une analyse. D’une certain manière, le processus analytique pose à chaque patient le même type de problème : quels que soient les certitudes, les principes et les préconceptions qu’on transporte avec soi en franchissant le seuil d’une analyse, il s’agit bien de favoriser l’accès à un autre type de récit, ou l‘émergence de nouvelles possibilités d’agir, qui se construisent à partir des linéaments d’une histoire inconsciente. À l’arrivée, on en sait un peu plus, ce qui n’est pas négligeable, sur le désir qui vous anime, et les limites qui vous empêchent, mais ce savoir nouveau, aussi vaguement formulé qu’il puisse être, n’est pas de ceux qu’on ajoute à à la liste de ce que l’on savait déjà : il devient radicalement nôtre, et, dans le meilleur des cas, il nous transforme.

verborum kakozêlia

D’un littéralisme servile - à même la lettre, singeant le style, parodies sans risque, toute trouvaille réduite au rang de calembours - même pas drôles. Jacques a dit : ainsi soit-il (même si on n’a pas compris grand chose à ce qu’il a dit). Je les sens hautains, se tenant là haut dans les embruns des certitudes, drapés de vêtements aux motifs ésotériques, révérant le maître, adoubés, s’adoubant les uns les autres en souvenir du bon vieux temps, méprisant la plèbe (dont il font pourtant de la souffrance leur beurre), ignorant les autres vocabulaires (y compris ceux de leurs collègues), balayant, blasés, revenus de tout, ce qui prétend au sens par d’autres moyens que les leurs, totalitaires au fond, et surtout pitoyables. Et maintenant, brandissant je ne sais quelle clause du grand père - moyen par lequel : 1° on se dispense d’un mélange honteux avec les petits enfants 2° on remet les dits enfants à leur place. Dans les états de crise, les élites se resserrent, se crispent, se replient en cohortes et postes de garde. Les nouveaux venus iront voir ailleurs. Fallait naître avant, aux temps des grands pères. (Ainsi de jeunes et moins jeunes penseurs deviennent des philosophes fous - autodidactes et outsiders : on verra plus tard à les lire) Plus exigeants envers autrui qu’on l’avait été autrefois à leur égard, installés confortablement en attendant la mort, instaurant les règles, triant les auteurs qu’on est censé lire et ceux qu’on n’est pas censé lire, faisant taire à coup de formules sybillines - se défiant risiblement des universités quand ils s’échinent à les parodier tels des professeurs de scholastiques. Prompts à moquer telle virgule, à se gausser des lapsus, à éviter lestement les questions qui ne sont pas formulées en leur vocabulaire.

Jamais ne parlant d’eux - avares de confidences, comme infiniment détachés des histoire cliniques, blasés sans doute. Le transfert d’accord, à condition de ne s’y glisser jamais. La clinique oui ! mais à condition de n’en rien raconter (sinon quelque vignette tracée à la hâte et pas moins irrespectueusement au final que les analyses plates et sans vie des behavioristes.). Tristesse d’une discipline qui aurait tant besoin d’un grand coup de neuf, mais dont les portes paroles - les autorités - sont plus soucieux de conserver leurs clientèles et leur honneur que de penser.

Ennuyeux à mourir et prévisibles dans leurs réflexes de castes. Zélés, désespérément zélés. S’y frotter ? Je devrais sans doute, administrativement parlant. Mais j’y laisserai ma peau à coup sûr. Très peu pour moi, donc.

[complément : “verborum kakozelia” - mixte de latin et de grec : le verbe mal-zélé, l’excés de zèle en parole. Jérôme (Commentaire sur Amos, 258) critique la “verborum kakozelia” d’Aquila, réviseur du texte grec de la Septante, et bien plus tard je trouve dans une lettre de Leibniz au R.P. Des Bosses (21 juillet 1707) ! “Si Rome avait décidé qu’il n’y ait pas d’antipodes, si elle condamnait aujourd’hui le mouvement de la terre, penserions-nous qu’il faut la tenir pour infaillible ? Et bien que cette mauvaise habitude de produire de nouveaux dogmes de foi et d’en condamner d’autres sans nécessité ait envahi l’Église, on n’en doit pas moins la déplorer et la mettre au nombre des autres abus qui se sont introduits. Ce n’est pas un article de foi salvatrice que Jansénius ait enseigné telle chose ; par quelle “kakozêlia” veut-on arracher à chacun l’aveu d’une opinion sans importance ?” (Traduction Christiane Frémont). Je rappelle que Leibniz était protestant. On pardonnera et l’ésotérisme du texte ci-dessus et l’érudition apparemment gratuite. J’avais quelques agacements à mettre en mots, mais la prudence m’oblige à m’en tenir au vague et au flou quant aux destinataires du message.]

Theôria : quelques échos de Plotin à Bion.

Je voudrais rappeler d’abord ce texte un peu délirant que j’ai produit sur les théories considérées comme systèmes psychotiques (on le lira comme un effet de la fantaisie, car je n’y ai mis aucun esprit de rigueur : ce sont là des choses qui me travaillent, un work in progress, que j’essaierai de développer un jour peut-être, mais la tâche me paraît quelque peu effrayante : on verra plus tard).

Au sujet de la relation entre la théorie et ce qu’on pourrait appeler pour faire vite la “pratique” psychanalytique, j’ai songé en lisant Wilfred R. Bion aux grecs, et notamment aux néoplatoniciens. Je crois que ce que nous appelons “théorie”, ou “recours, soutien, référence, accrochage” théoriques, dans notre pratique analytique a quelque chose à voir avec ce qu’on lit chez Plotin par exemple concernant la “theôria” - ce qu’on a traduit assez justement en français par “contemplation”.

Prenons par exemple le très beau traité “De la nature, de la contemplation et de l’un” (Ennéade III,8, traité 30), qui commence par cette affirmation assez provocante vis-à-vis de la vulgate aristotélicienne : “Tous [= tous les vivants] désirent contempler” (panta theorias ephiesthai). et il précise : “les vivants rationnels et les vivants irrationnels, et même les plantes et la terre qui les engendre“[=ma traduction]. Il y a cette très belle image qui décrit la fleur s’ouvrant au lever du jour pour contempler le soleil (dont l’éclat la nourrit en retour). Cette théorie, évidemment, n’a que peu de choses à voir avec ce que nous avons coutume, en tant que modernes, de décrire comme théorie. C’est bien plus qu’un texte ordonné à partir de prémisses et en vue d’une conclusion, une série plus ou moins organisée d’arguments. Le désir théorétique chez Plotin ne vise pas la production d’un certain savoir, mais est d’abord une transformation de celui qui contemple sous l’effet de l’objet contemplé. J’emploie le mot “transformation” à dessein pour faire écho à Bion, chez qui cet effet de feed back, d’effet de boucle, a été soigneusement décrit, à toutes les étapes de la cure psychanalytique, et à tous les états de la pensée psychanalytique. La dynamique radicale de la transformation théorétique chez Plotin doit s’entendre comme un mouvement conjoint de la vie et de la pensée : penser, contempler, c’est précisément s’accrocher à ce qui anime le corps, c’est-à-dire le désir de contempler (à la mesure de chaque être vivant), autrement dit : l’activité psychique. La psyché est d’abord chez les grecs (et cela aussi bien chez Platon, voir le Phèdre par exemple, que chez Aristote, peri psyché), le principe de vie, de mouvement. Contempler, c’est donc s’efforcer de demeurer en vie, échapper à l’aspiration de la matière, principe de dispersion (la fameuse ulè, qu’on traduit par matière, mais qui constitue plutôt le matériau radicalement informe, cet état où rien n’est discernable, rien n’est distinct, l’absence de quelque chose, le “non-sein” pour parler comme Bion), pour le dire en termes qui nous sont familiers à nous qui causons une autre langue, les processus de division qui vont du clivage à la fragmentation, de la dissociation à la dispersion.

Et c’est pourquoi le désir théorétique, peut être décrit aussi bien comme principe moteur (ce qui nous anime, qui nous maintient en vie) et en définitive comme désir de l’un (lutte contre la fragmentation). J’irai jusqu’à dire que les formes et les idées, et les objets en général de la contemplation, ont une fonction de “lien unaire” (et il me semble que les rares fois où Lacan évoque Plotin, il songe à quelque chose de ce genre). La contemplation produit de l’Un, ou plutôt : contempler, penser, désirer le “bon objet”, c’est en retour bénéficier d’un effet unaire, de rassemblement, de cohésion (contre la tendance à la confusion et la parcellisation). Il y a chez Bion quelques mentions de Proclus, et il ne m’étonnerait guère que Bion, que je ne connais pas assez, ait médité la littérature néoplatonicienne. Il fait en tous cas référence à la théorie des platonicienne des formes et de la réminiscence dans Transformations (au chap. 10 : “Je considère que platon est un des premiers théoriciens de la pré-conception, de l’objet internet kleinien, de l’anticipation innée”). J’ai parlé de “bon objet” (le “bon objet” à contempler, au contraire du “mauvais objet” - dont le désir détourne le vivant de sa finalité, et là on retrouve toute la morale grecque de la vertu). Ce “bon objet”, autant l’appeler par son nom : c’est la vérité, l’alètheia, la vérité du vivant. Là encore, ne nous méprenons pas. La vérité ne saurait chez Plotin être définitivement inscrite dans une “théorie” au sens moderne du mot, dans un texte ou un discours. On ne devrait jamais lire Plotin comme on lit Kant (pas plus qu’on ne devrait lire les séminaires de Lacan comme on lit les Écrits.) Ce que nous lisons des grecs est le résultat d’une compilation (ou de plusieurs) réalisée par les disciples à partir de notations prises à l’occasion de l’enseignement d’un maître. Ce texte, tout comme l’écrit du psychanalyste témoigne d’un désir de vérité, d’un désir de l’un si vous voulez, mais il est engendré par une série de transformations que Plotin dans les Ennéades, et Bion dans ses livres, n’ont cessé de s’efforcer de décrire. Cette description de la théorie nous paraît aujourd’hui bien étrangère, parce que, obnubilés par les textes et les discours, les modernes ont en quelque sorte fait taire le silence. Or, du silence, Plotin n’a cessé de parler au fond, de ce silence dont toute chose s’engendre, dans la solitude infiniment créatrice de l’Un, et, nous autres psychanalystes, nous en savons encore quelque chose du silence (peut-être est-ce même ce qui fait le prix ici et maintenant de notre expérience singulière : prendre en compte le silence, l’attention au silence).

C’est pourquoi enfin, il est pertinent de parler comme le font les traducteurs de Plotin de “conversion” (aussi bien dans le néoplatonisme que dans la psychanalyse). Dans le vocabulaire néoplatonicien, on dira conversion “par et avec et vers” l’Un , conversion à l’objet du désir (dans une acception téléologique qui s’oppose à ce que nous pensons faire en psychanalyse - enfin, dans la mesure où nous essayons d’éviter de fixer à l’avance une finalité en disant des choses comme “la guérison ne vient que de surcroît”). La métaphysique antique constitue de ce point de vue non pas tant une théologie qu’une réflexion sur ce que signifie “s’orienter dans la vie” : c’est-à-dire que la théorie ne s’achève pas dans un livre mais dans art de vivre (par exemple : un enseignement). Je songe ici qu’au fond l’oeuvre de Bion pourrait très bien être lue comme un art de s’orienter dans la cure - le titre : “comment s’orienter dans la pensée ?” (psychanalytique) aurait aussi convenu, mais il était déjà pris.

Lisez au sujet de l’orientation de l’âme chez Plotin les dernières pages fameux traité VI,9 (9), dans la belle traduction de Pierre Hadot (Éd. du Cerf 1994) : “… il n’est pas possible que la nature de l’âme parvienne au néant absolu : et si elle descend vers le bas, elle parviendra au mal et, de cette manière, au non-étant, pourtant pas au non-étant total [= c’est que j’ai décrit comme “fragmentation”]. Mais, si elle court dans la direction contraire, elle parviendra, non à quelque chose d’autre [=à l’altérité, voire l’altération], mais à elle-même, et ainsi, n’étant pas en quelque chose d’autre, elle n’est en rien, sinon en elle-même [=autrement dit : elle coïncide avec elle-même, à l’image de l’Un qui demeure toujours “ce qu’il est”], sinon en elle-même [= c’est là devenir ce que l’on est : ce à quoi le mot de Freud “Wo es war, soll ich werden”, me semble faire un lointain écho]. Or, c’est être en elle seule et non dans l’Étant [=c’est-à-dire le fait d’être quelque chose - d’autre], c’est être en Celui-là [= l’Un]. Car, par le fait qu’on s’approche de Lui, on devient, soi aussi, non par essence, mais au-delà de l’essence.“

La traduction de Hadot est ici très “orientée” (disons : post-métaphyique). Retenons ici cette idée cruciale sur laquelle repose le néoplatonisme (et au fond toute la pensée antique) que l’on devient ce que l’on contemple, ce que l’on désire, ce que l’on pense. Il s’agit au fond d’une conversion à la vérité. Cette idée me semble justement au coeur de la possibilité même de l’effet psychanalytique. L’appareil à penser du sujet, si vous voulez, se constitue précisément dans cette relation à l’objet de son désir (théorétique), par laquelle on devient ce que l’on désire. J’aime beaucoup cette phrase de Bion, tiré de Transformations (p. 48 dans la trad. française aux PUF) : “Une privation de vérité entraîne une détérioration de la personnalité“. N’oublions pas tout de même qu’il n’y rien de tel que le sujet chez les grecs (dans le processus contemplatif, les traits singuliers du vivant se fondent en quelque sorte au coeur de toutes choses, au niveau de l’âme du monde, puis au terme d’une succession d’étapes, dans le silence universel de l’Un) . Ce qui nous incite, en opérant des rapprochements, à nous contenter d’échos, plus que d’analogies. Je ne trace ici que quelques pistes : d’autres s’ils le souhaitent pourront les pousser plus loin. Et les parallèles que j’ai esquissés entre Plotin et Bion mériteraient carrément une thèse. Il serait par exemple fécond de confronter la chôra du Timée de Platon (surtout dans son commentaire néoplatonicien) avec l’idée de contenant chez Bion : même ébauche d’un lieu archaïque où commence à s’investir un commencement de détermination. À titre personnel, je me sens plus à l’aise chez Plotin que chez Hegel, même si j’admets que tout ce que dis de Plotin pourrait très bien être évoqué à travers un parcours hégelien. Je n’ai pour autant aucune velléité à spiritualiser voire à “mysticiser” l’aventure psychanalytique. La psychanalyse n’a pas besoin de cela (surtout en ce moment), mais je n’ai rien a priori contre ceux qui en expriment le désir. Je terminerai cette très brève et superficielle esquisse en lisant Plotin (toujours dans le traité VI,9 (9), trad. Hadot) :

“Peut-être n’était-ce pas un objet de vision qu’il a contemplé ; mais il s’agit d’une autre manière de voir [= alla allos tropos tou idein, Bréhier traduit par “un mode de vision tout différent”, notez l’emploi qui nous fait un drôle d’écho du mot “trope”] : sortie de soi [extasis], épanouissement [belle occurrence du mot “aplosis“, qu’on pourrait employer pour décrire l’effet éventuel de la cure], intensification de soi [epidosis : là aussi c’est un mot particulièrement riche de significations : McKenna traduit : “renonciation”, Bréhier : “abandon de soi-même”, mais il y a aussi cette idée d’expansion, d’enrichissement personnel si vous voulez, qu’on trouve chez Aristote, Peri Psyché, II,5, 417b7] ; aspiration vers le contact et le repos [”stasis“, qui me fait penser à l’énergétique des pulsions freudienne], tendance à la coïncidence [Bréhier traduit : “intelligence d’un ajustement”, McKenna :”a meditation towards adjustement”, et là encore, il y aurait beaucoup à dire dans notre langue psychanalytique, sur les accrochages, les points de capiton etc…], si quelqu’un veut contempler ce qui est dans le sanctuaire ; s’il regarde d’une autre manière, alors rien ne lui est présent [”ouden auto paresti“]”.

Les théories comme systèmes psychotiques

Une théorie quelle qu’elle soit peut être envisagée comme un système de défense plus ou moins sophistiqué. Explorer les théories en prenant au sérieux cette hypothèse c’est adopter une sorte de point de vue psychanalytique sur les théories : chaque théorie relève pour une part de motifs implicites. Quel que soit l’objet dont la théorie fait son affaire, quel que soit le style de la théorie (scientifique, critique, philosophique, bien sûr, mais aussi le style courant des théories sur lequelles nous nous reposons chaque minute, ou bien les récits justifiant de manière plus ou moins satisfaisant notre conduite), aucune ne peut se soutenir entièrement d’elle-même, aucune ne peut se targuer d’être complètement rationnelle. Dans mon parcours philosophique, j’ai toujours été attiré par ce que j’appelais alors (il y a une dizaine d’années) le point aveugle de toute théorie : par exemple, le recours au mythe chez les platoniciens, les esprits animaux chez Descartes, le vinculum substantiale chez Leibniz, la botanique chez le dernier Rousseau. Qu’on puisse dégager un tel point aveugle dans les soubassements de n’importe quelle théorie, fut-elle celle qui conduit ma voisine de palier à adopter telle ou telle forme de vie, qu’aucune n’échappe à un moment irrationnel, souvent premier (forcément archaïque), voilà qui pour moi aujourd’hui ne fait aucun doute. Il n’est pas de théorie complète et achevée. Cela signifie que toute théorie est construite en porte-à-faux : il manque forcément un quelque chose dans l’échaffaudage, il y a du discontinu, un trou, un manque - et c’est là la place du désir ou du sujet. C’est pourquoi on peut les décrire comme des sytèmes de défenses plus ou moins sophistiqués, et, sans que le degré de sophistication en préjuge, plus ou moins efficaces : le système de Shreber est d’une complexité aigüe, mais sa viabilité pose problème - bien que d’un autre côté il constitue un exemplaire système de défense. La théorie de ma voisine de palier concernant les causes du chômage en France tient en quelques propositions et déductions, pour autant, ces convictions lui suffisent manifestement pour la conduite de sa propre vie. En évoquant les installations en porte-à-faux, je fais appel à la description de que nous autres psychanalystes pouvons décrire comme système psychotique. Ce dernier se spécifie d’un manque, d’une discontinuité radicale, d’un trou, dans le développement le plus archaïque du sujet. Je ne dis pas pour autant que toute théorie est l’effet de la psychose, et encore moins que tout théoricien peut être décrit comme un psychotique. Je dis simplement que cet objet plus ou moins complexe qu’on appele théorie peut être envisagé comme une construction psychotique, une défense élaborée non pas autour d’une vérité refoulée, mais d’un manque à combler (et il existe de multiples manières de le combler : métaphores, métonymies, mythes, déni, etc…)

C’est pourquoi j’estime qu’il pourrait être intéressant pour la philosophie des théories de s’inspirer des cliniques des psychoses. C’est déjà en quelque sorte ce que font les constructivistes, les historiens critiques des sciences, les épistémologues, etc. En dévoilant les finalités pragmatiquess pas toujours explicites, et pas toujours explicitables d’ailleurs, ou les noyaux de croyances qu’il s’agit coûte que coûte de défendre, en mettant à jour le coeur subjectif qui bat sous les discours de style objectif, les enjeux personnels, communautaires, ethnocentristes, les rapports de pouvoir, les règles des jeux sociaux et politiques. Le tort à mon avis de la théorie critique des théories (et peut-être est-ce là au fond que je rejoins Ian Hacking), c’est qu’elle oublie parfois de prendre en compte qu’elle est elle-même une théorie. C’est-à-dire que toute théorie des théories relève en principe de la propre analyse à laquelle elle soumet les autres théories. Ainsi, écrivant ce bout de texte aujourd’hui, je m’efforce de demeurer conscient autant que possible de mes propres manques : et je suis tout à fait certain qu’en écrivant, je ne fais que continuer le long rêve pénible de cette nuit, lui-même lié à des interrogations et des angoisses relevant d’une analyse qui me préoccupe en ce moment. Mais, quand bien-même cette entreprise vous paraîtra délirante, à mettre au compte de préoccupations propre à une personnalité (je préfère dire : un territoire) paranoïaque, il n’empêche qu’on pourrait tout de même essayer, à titre d’expériences de voir les choses ainsi. L’avantage tient à ceci au moins qu’on y verrait se dessiner en creux la place d’un Sujet, ou d’un manque. Cette vision pourrait être féconde à mon avis, pour beaucoup de théories (notamment celles qui ont des conséquences directes sur nos vies : c’est-à-dire pratiquement toutes).

Un tel projet n’est en rien polémique. Il vise plutôt à compléter les théories de théories existantes. Il doit toutefois s’accompagner de ce que les psychanalystes indiquent comme analyse de transfert (et/ou de contre-transfert). Parce qu’on est toujours quelque part, en tant que Sujet dans ce qu’on raconte - et précisément lorqu’on prétend n’y être pas - on n’y est alors au moins à titre d’absence). Du coup, l’aporie d’une remontée à l’infini, la théorie d’une théorie d’une théorie et ainsi de suite, constitue l’horizon de cette recherche. On butera forcément sur un obstacle indépassable, du type de celui qu’explore le dernier Wittgenstein dans ses remarques sur la certitude. On devra du même coup reposer la question cruciale de ce qui distingue le délire… de quoi ? De quoi d’ailleurs ? d’une théorie viable, satisfaisante ? Mais satisfaisante pour qui ? Et à quel prix ?

histoires psychanalytiques

Les psychanalystes ont souvent entretenu, quant à la relation à la vérité des récits qui constituent la matière et le but de l’analyse, une certaine ambiguïté. Les formules abondent, qui fleurent ou bien le positivisme ou bien une certaine forme de platonisme (”le plan de la vérité”), formules qui sont à réentendre dans leur contexte, souvent conflictuel : volonté de situer la psychanalyse auprès des sciences, de la philosophie, des psychologies comportementales ou de la neuropsychologie.Dans l’opinion publique plus ou moins naïve, on admet que la psychanalyse a affaire à la vérité d’un certain passé, c’est-à-dire qu’on y déterre des événements qu’on avait oublié ou mis de côté, bien qu’ils se soient “réellement” passés.

En pratique, quiconque a suivi une analyse, sait fort bien qu’on y raconte surtout des histoires. Le dispositif analytique suscite en effet une mutitude de paroles, parmi lesquelles certaines s’articulent explicitement selon la trame d’un récit, qu’il soit produit par l’analysant lui-même, ou bien par l’analyste.

Prenez ici récit au sens large : préférez le mot histoire si vous voulez. Le mot histoire est intéressant parce qu’il fait référence à la fois au texte produit par les historiens et à nos petites histoires - celles qui n’intéressent pas , a priori, les historiens. Ces petites histoires cependant intéressent les analystes et les analysants : pourrait-on alors considérer ces derniers comme des historiens à leur manière, des historiens du Sujet par exemple ?

Peut-être. Mais là où l’histoire des historiens visent une vérité au sens classique, au sens où son objectif est de constituer, voire d’instituer des faits pour les collectifs, le récit analytique ne peut pas prétendre à l’établissement de tels faits. Le “fait” n’a de sens qu’à suivre les méthodes qui l’engendrent, méthodes soigneusement décrites par les épistémologues de l’histoire, et dont la psychanalyse ne dispose pas. Ce n’est donc que par facilité qu’on présenterait l’analyse comme analogue au travail de l’historien (l’une ayant pour objet le sujet, l’autre les collectifs). Pour parodier Georges Clémenceau, cité par Hannah Arendt dans cet essai cinglant intitulé “Vérité et Politique” (texte qu’on devrait relire par ces temps confus) : la psychanalyse ne saurait établir un fait tel que “Ce n’est pas la Belgique qui a envahi l’Allemagne en 1914.” Quand Freud, décrivant l’analyse entreprise avec l’Homme aux loups, s’attarde sur le récit d’une scène originaire, une copulation ad tergo, dont le nourisson en son berceau aurait été spectateur, il ne s’agit certainement pas d’un fait au sens où les historiens emploient ce mot. Ce genre de texte a fourni, comme on pouvait s’y attendre, de nombreuses critiques portant sur cette prétendue prétention de la psychanalyse à établir des faits : les psychanalystes sont depuis lors beaucoup moins ambigüs à ce sujet.

C’est qu’en psychanalyse, pour reprendre le mot de Richard Rorty (dans son article intitulé “Freud et la conscience morale”), il s’agit plus de création de soi que de connaissance de soi. Les récits et les histoires suscitées par le dispositif analytique valent au bout du compte par leurs effets - bien qu’on ne puisse nier que l’excitation au gnôthi séauton constitue un des moteurs de l’analyse, au même titre que le transfert. Si les récits de la psychanalyse ont un certain rapport à la vérité, ce ne peut être qu’en nous référant à la conception pragmatique de la vérité - c’est-à-dire que nous cessions d’être dupes quant à cette définition de la vérité comme “correspondance” avec la réalité, en reconnaissant que, derrière les artifices rhétoriques, les arrangements lexicaux et les auto-justifications, coule le fleuve de nos désirs, de nos croyances, de nos peurs et de nos espoirs, dont nos récits ne sont que les méandres visibles.

Si nous ne voulons toutefois pas abandonner l’espoir de lier les récits analytiques à la vérité, on pourrait malgré tout se reporter à nouveau au travail des historiens : en effet, il faut remarquer que les récits des historiens, pas plus que ceux des analystes et des analysants ne peuvent prétendre être “définitifs” (nonobstant le fait qu’il n’est sans doute au sens strict aucun discours qui puisse à bon droit prétendre l’être, pas même dans les sciences de laboratoire). Parce que les documents dont la collection méthodique constitue une partie du métier d’historien ne sont pas les faits : les récits, les monuments, les vestiges, sont autant de points de vue sur le monde, et autant d’effets du monde sur le sujet ou le collectif qui les a produits. Si dans la vie naïve, quotidienne, il nous arrive bien souvent de tenir les récits pour les faits, ou du moins d’agir en se contentant de récits, le travail de l’historien prend justement son impulsion dans la dénonciation même de cette confusion (et c’est pourquoi l’histoire occupe vis-à-vis du politique une position forcément subversive, comme Hannah Arendt l’a montré). Par conséquent, tout historien devrait être révisionniste (ce qui est l’opposé même du négationisme, avec lequel on se complait à le confondre dans les cercles négationistes justement). Un récit historique, aussi méticuleux et conscienceux soit-il, n’en demeure pas moins récit, et devient à son tour un document pour les historiens futurs, et source de réflexions et d’enrichissements pour chacun de nous et la cité. Il n’en reste pas moins qu’il établit des faits que nous devons prendre en compte et à partir desquels nous devons désormais essayer de penser, c’est-à-dire nous engager sur la voie d’autres descriptions, plus riches et plus intéressantes.

Tout comme l’histoire des historiens, la psychanalyse ne part pas de rien : elle prend au sérieux les paroles et les discours d’un sujet, qui souvent sont comparables à des vestiges, des bribes, des champs de ruine. De cela, on en tire un récit, ou plusieurs, plus ou moins ordonnés, dont il manque parfois, comme dans la psychose, des articulations majeures, et, parce que ce récit, avec lequel l’analysant s’est plus ou moins débrouillé jusqu’à présent, ne le satisfait plus, ne “fonctionne” plus, s’impose la tâche de constituer un autre récit, plus intéressant, plus enrichissant, et surtout plus viable, moins souffrant. Il s’agit bien là d’une révision d’un récit antérieur, qui n’est pas pleinement satisfaisant pour le sujet, voire complètement insupportable, qui, de toutes façons, ne tient plus la route.

On remplace donc un récit par un autre - et voire même, d’une certaine manière, un délire par un autre - on révise et on crée, à partir des effets de l’inconscient. Les lecteurs qui aiment les divisions conceptuelles radicales, et qui surtout sont nostalgiques de la conception d’une vérité par “correspondance avec la réalité”, ou qui y croient encore, nous reprocheront notre relativisme. Ils préfereront s’appuyer sur les récits aux allures scientifiques produits dans les ateliers de psychologie cognitive ou les laboratoire des neurosciences. Avec ceux-là, il est inutile d’argumenter (sinon à préciser que les récits auxquels ils s’attachent ne sont pas moins dignes d’intérêts à nos yeux que les récits de leurs patients ou de leurs cobayes, mais que contrairement à eux, nous nous intéressons justement aussi à ces récits). Pour les autres, ceux qui craignent le relativisme (lequel, comme le dit Bruno Latour, n’est au fond qu’un art de considérer les choses - humaines et non-humaines - en relation), on dira que nous (ce nous désignant l’analyste et l’analysant) nous contentons certes de remplacer une description par une autre, mais que, ce faisant, nous nous efforçons de produire une description non seulement nouvelle mais meilleure, c’est-à-dire, pour parler la langue des philosophes pragmatiques, préférable du point de vue du sujet (et c’est ainsi que dans le cas de certaines psychoses graves, il vaut mieux parfois se contenter de remplacer un délire destructeur par un délire créatif. Ce à quoi visaient par exemple, souvent avec succès, les ateliers d’art brut, que, faute de moyens, et parce qu’on ne jure aujourd’hui que par la médicamentation, on a quasiment éliminé de la psychiatrie contemporaine en France). Ce préférable n’est absolument pas à entendre dans un sens moral, mais dans un sens pragmatique : il ne s’agit pas de produire un récit conforme à des normes morales, mais un récit qui permette au sujet de se tenir à peu près debout, autant qu’il est possible, d’élaborer à nouveau des formes de vie possible, intéressantes et moins souffrantes. Il n’est pas non plus lié à la restauration d’un récit antérieur qui serait vrai, au sens où on aurait établi des faits indubitables. Le récit auquel tend la psychanalyse ne se situe pas en amont de l’histoire du sujet, mais en aval : il doit s’efforcer vaille que vaille d’être gros d’un avenir possible, et pour reprendre un mot qu’aime Richard Rorty : d’un espoir.

le malaise dans la civilisation : encore ?!

Parfois je lis, et là je tombe sur un article de Paulo-Roberto Ceccarelli, psychanalyste brésilien, article traduit et publié dans le numéro 18 des Lettres de la Société de Psychanalyse Freudienne, 2007, et intitulé : « Désintrication des pulsions et processus civilisateur ».

Je ne veux pas étudier ce texte en détail, ni reprendre ses arguments un par un. Je le prends, et c’est assez abrupt, et injuste sans doute, comme l‘énième rejeton d’une littérature qui se diffuse sous le nom de psychanalyse, et dont l’objet n’est pas la séance de psychanalyse et ce que ça fait au psychanalyste de s’y coller, mais : l‘époque, le monde tel qu’il (ne) va (pas), l‘état de l‘économie psychique de l’humanité. Cela dit, il est intéressant, et même, dans le genre, brillant. Je ne lui rendrai donc pas justice, mais me contenterai d’en démonter quelques rouages (roueries involontaires) afin de montrer comment nous pouvons faire un usage « conservateur » de la pensée de Freud ou plutôt, comment, à partir du moment où nous utilisons les théories politiques de Freud, nous sommes forcément conduits à défendre des positions conservatrices (ce qui vaut en tous cas mieux à mon sens que d’en faire un usage « réactionnaire ».) .

Pour le dire sans prendre de gants, ce qui me gène là-dedans, c’est : 1. Qu’aucun psychanalyste n’a eu le bonheur ou le malheur de recevoir l’humanité, ou l‘économie psychique, sur son divan (qu’il s’agit donc alors, quand on prétend tenir un discours psychanalytique sur l‘état psychique de l’humanité, de psychanalyse sauvage). 2. Qu’on ne manque jamais de s’en référer à Freud et à ses opinions à lui sur l‘état du monde et de l‘économie psychique (de son temps, plus quelques prophéties). Or que je sache, Freud a quitté ce bas monde depuis quelques décennies, et même avant la seconde guerre mondiale (ce qui n’est pas rien, d’autant plus que Freud était quand même très peu au courant de ce qui se trafiquait théoriquement, notamment au niveau de la sociologie, de l’ethnologie, à son époque. Bref, si Freud, en tant qu’anthropologue était déjà un ringard, quel sens donner à l’entreprise de tous ceux qui aujourd’hui, « analysent » le monde contemporain en s’appuyant sur ce genre de thèse). Faudrait peut-être voir à actualiser un peu ses modèles. 3. Les “méthodes” qui mènent ce genre de textes n’ont à mon avis rien à voir avec la psychanalyse, encore moins avec la sociologie, ni avec la philosophie ou l’anthropologie. Ça ressemble plutôt dans le meilleur des cas à des essais d’opinion du genre qui encombre les rayons de nos libraires, et au pire, à des dissertations de terminale philo. 4. Ça suppose que la psychanalyse a quelque chose à dire, que son opinion compte, quand il s’agit de porter un diagnostic général sur l‘époque ou sur ce que les gens ont dans la tête (tous les gens, pas seulement les patients de la psychanalyse). On passe allégrement de la solitude de son cabinet à une position de surplomb à la manière des scribes planétaires de Schreber. Sans aucun scrupule intellectuel, comme si ça allait de soi. Évidemment, ça cause beaucoup mieux aux gens que les études cliniques ou métapsychologiques. De la séduction à peu de frais à mon avis. Du charme comme aurait dit Wittgenstein (qui soit dit en passant n‘était pas précisément un révolutionnaire de gauche non plus).

J’en viens à ces aspects du texte de Paulo-Roberto Ceccarelli qui me font bondir (mais j’aurais pu prendre un autre bouc émissaire, un autre texte, ce n’est pas ce qui manque).

  1. le déni de sociologie

L’auteur commence par consacrer quelques pages à « la violence », qui constitue selon lui la manifestation la plus aigüe et la plus signifiante de l‘état du monde contemporain. Pas plus que les limites du « monde » au sujet duquel il s’efforce de produire un diagnostic, les limites de l’usage qu’il fait du terme « violence » ne sont dessinées nulle part. Au lieu de ça, on mélange allègrement è la dégradation de la nature produite par l’activité humaine », « le refus des États Unis de signer le protocole de Kyoto », et « la violence sociale, localement et dans le monde » qui selon l’auteur ne cesse de croître et de se généraliser. Et par violence sociale il entend aussi bien les actes terroristes que le vandalisme dans les écoles et les lieux publics, la guerre que la corruption. Manquent un raton laveur et un gendarme.

Cette « violence », qui comprend donc en fait ce qu’on trouve dans la plupart des journaux télévisés à ce chapitre, hé bien elle s’accroît, elle ne cesse d’augmenter. Mais comment le sait-il qu’elle augmente ? Hé bien, premièrement, parce qu’on ne cesse d’en parler et secondement : « il nous suffit de porter un regard autour de nous pour constater que la violence ne cesse d’augmenter, que ce soit dans notre quotidien, dans notre environnement immédiat ou à l‘échelon planétaire. » On dirait du Charles Melman ou du Finkielkraut. « J’ai pris le métro le matin et j’ai vu ce que j’ai vu, c’est bien la preuve s’il en était besoin que.. puis j’ai ouvert mon journal, allumé la télé, et j’ai constaté tel ou tel fait, qui confirme que, s’il en était besoin, etc. ». J’exagère à peine. Voilà en gros ce qui tient lieu de méthode d’observation. De quoi faire hurler (de rire) n’importe quel étudiant en sociologie ou en anthropologie – mais les psychanalystes, non, il y en a un paquet que ça n’a pas l’air de déranger.

Parce que sur la violence voyez-vous, ce ne sont pas les études qui manquent, des études faites avec méthode, des méthodes parfois fort différentes, mais bon, on y tend à l’objectivité, on ne s’abîme pas dans les marécages de l’opinion. Pour s’informer, point n’est besoin de se tartiner des milliers de pages. On peut se contenter d’aller chez son marchand de journaux. Lisez par exemple la synthèse que propose Laurent Mucchielli dans un numéro spécial récent de la revue de vulgarisation Sciences Humaines (“Notre société est-elle plus violente ?”, in Les Grands Dossier de Sciences Humaines, numéro 18, 2010, p. 64-67).

La prospective est un exercice difficile pour un sociologue. Le modèle sociohistorique proposé est complexe, il articule cinq processus de nature différente. Les cinq processus semblent devoir se poursuivre voire même s’amplifier lorsqu’ils correspondent à des évolutions profondes dans nos modes de vie et nos représentations. Pacification, judiciarisation et compétition pour la consommation semblent ainsi devoir continuer à se développer de plus belle dans les années à venir. Le processus de ségrégation continue actuellement à s’enraciner, les évaluations nationales – comme le dernier rapport de l’Observatoire national des zones urbaines sensibles – n’étant guère rassurantes (8). Il relève cependant en bonne partie de l’action (ou de l’inaction) des pouvoirs publics. Reste enfin le processus de criminalisation qui dépend plus directement des évolutions de la gestion politique des questions de sécurité. La stratégie actuelle des pouvoirs publics est de répondre à la « question de la violence » par l’entretien d’un climat d’inquiétude à l’occasion des faits divers (concernant les bandes, les mineurs de moins de 13 ans, les agressions en milieu scolaire, les armes à feu, la récidive, etc.), par un usage frénétique de l’incrimination (c’est-à-dire l’élaboration permanente de nouvelles lois durcissant le code pénal, souvent même avant que l’on dispose d’évaluations des précédentes) et par une prévention qui se réduit quasiment à la vidéosurveillance (dont l’efficacité est critiquée dans le milieu scientifique). On pourrait imaginer une autre gestion politique, mais ce n’est plus de l’ordre de la prospective.

(voir la version développée de ce texte : L. Mucchielli, « Une société plus violente ? Analyse socio­historique des violences interpersonnelles en France, des années 1970 à nos jours », Déviance et société, vol. XXXII, n° 2, 2008)

Chez le sociologue, la complexité, le soin employé à se donner des modèles et des méthodes d’investigation valides et défendables scientifiquement, la prise en compte scrupuleuses des multiples facteurs de déformation, l’ancrage dans la modernité (« la niche écologique »), chez le psychanalyste rien de tout cela. Mais : LA “violence”, comme une évidence. (de la même façon m’insupporte l’antienne à la mode de la “victimisation”, par laquelle on règle leur cas et on fait taire les revendications des citoyens qui estiment juste de faire valoir leurs droits. Quand, me semble-t-il, la question est infiniment plus complexe, et intéressante.)

  1. le recours obligé à Freud du Malaise dans la civilisation et à la pulsion de mort

Que tout analyste doive quelque chose à Freud, que dans un certain sens on puisse revendiquer “une fidélité” à Freud (même s’il serait souhaitable qu’on précise alors jusqu‘à quel point et à quels aspects de sa pensée on est fidèle — sinon la fidélité peut augurer aussi du pire), soit. Qu’on soit voué à devenir son obligé, son apologète en tous points parce qu’on exerce ce métier, voilà ce à quoi je ne saurais me résoudre (et pour qui que ce soit). Pour le dire crûment, dès que Freud se mêle de politique, que ce soit à l’interne (dans la manière dont il ordonne l’institution psychanalytique) ou à l’externe (quand il se lance dans cette sorte d’anthropologie sociale), je ne le suis plus. Le Freud qui me fascine, c’est celui qui se montre à penser sous l’effet de ses patients, et plus encore celui des lettres à Fliess ou de l’Interprétation des rêves, perplexe, scrupuleux, oscillant entre la sincérité et la fourberie, explorateur dans le feu de l’action s’efforçant de garder toute sa tête (alors même que sa tête il la prend comme objet d’investigation, à ses risques et périls, et qui peut en dire autant aujourd’hui ?).

Le recours à Freud dans le texte de Paulo-Roberto Ceccarelli repose tout entier sur l’analogie, à mon avis catastrophique, d’un point de vue intellectuel, entre disons le psychisme et « la » société (passons ici sur le point de savoir ce qu’on veut dire par le mot « société » — les sociologues en débattent en tous cas). Qu’une analogie puisse contribuer à nourrir ou constituer un modèle pour la pensée, je veux bien (on peut à profit tirer partie d’un modèle qui présenterait l’analyse comme un groupe à deux par exemple), mais on confond trop souvent le modèle avec une théorie scientifique, on confond leur statut. À la limite, je peux considérer le malaise dans la civilisation comme un cauchemar paradoxal de conservateur bourgeois, intéressant et « curieux » en ce sens. Le postulat « l’ontogenèse récapitule la phylogenèse », s’il a pu donner un texte aussi délirant, attachant et suggestif (donc nourrissant pour l’invention de modèles psychanalytiques) que le Thalassa de Ferenczi, peut aussi servir au pire (La pensée de Haeckel appliquée au social donne des thèses franchement eugénistes par exemple). Cette analogie et cette formule sont au coeur du Malaise, et, malheureusement, sont reprises par Paulo-Roberto Ceccarelli, sans aucune réserve :

« Je m’apercevais de plus en plus clairement que les événements de l’historie de l’humanité, les interactions entre la nature humaine, l’évolution culturelle et les retombées de ces expériences originaires dont la religion se pose comme le représentant privilégié, ne sont que le reflet des conflits dynamiques entre moi, ça et surmoi, que la psychanalyse étudie chez l’individu, qu’ils ne sont que les mêmes processus, repris sur une scène plus vaste. » (Freud, Autoprésentation, 1935)

Dans ces textes, Freud propose que la genèse du « Je » (l’ontogenèse) répète les processus inhérents au développement de la civilisation (la phylogenèse): de même que le « Je » doit dominer les excitations internes et externes de sa propre organisation, la civilisation doit dominer les tensions internes – surtout narcissiques – entre ses membres ainsi que les forces de la nature. (Ceccarelli, art.cité, p. 101)

S’ensuivent les conclusions bien connues que l’auteur de l’article expose sans rechigner : Le Sujet et la civilisation sont liés par un contrat (ou un pacte) par lequel, en échange du renoncement aux satisfactions pulsionnelles, on gagne en lot de consolation l’intégration à la culture, par le travail et les processi de sublimation, et surtout, résume Ceccarelli « un nom et une filiation ». Ce qui demeure néanmoins, c’est une blessure à jamais ouverte, que les satisfactions sublimatoires ne réussiront pas à combler, laquelle est le fameux malaise et la source de l’agressivité : « Bref, on est agressif parce qu’on est castré. »

Soyons clair. C’est une chose de dire : l’hypothèse de Freud est géniale et vaut la peine d‘être posée. C’en est une autre de s’appuyer là dessus pour produire une théorie générale de la violence contemporaine (voire : universelle), et de ne s’appuyer que là dessus, et quelques « constats » d’opinion en guise de preuves ou confirmations. La suite, alors, est beaucoup plus discutable, dès lors qu’on tente de rendre compte de la « réalité » (c’est peut-être beaucoup dire) à l’aide d’une telle théorie. Tout le raisonnement de l’auteur repose sur le postulat selon lequel le pacte civilisateur est rompu, sur l’idée que le sujet du monde contemporain ne trouve plus en face de lui une culture capable de lui donner des raisons suffisantes de continuer à renoncer à ses satisfactions pulsionnelles. D’où :

La frustration qui en résulte peut donner lieu à des mouvements de révolte antisociale : crises des banlieues ; « guerres civiles » ou guérilla dans certains pays d’Amérique Latine.

Là je bondis (à nouveau). Comment peut-on tranquillement affirmer que la crise des banlieues, les guerres civiles en Amérique latine, et les guérillas sur ce même continent, sont assimilables et relèvent d’un même « mouvement de révolte antisociale » ? Que la « frustration » en est la source unique ? C’est passer sous silence d’un coup de baguette magique freudienne des rayons entiers de bibliothèque sur ces questions. D’où peut-on écrire une chose pareille ?

Mais il y a pire, et c’est là où nous voyons comment ce genre d’usage du Malaise conduit à adopter des positions radicalement conservatrices : citant un de ses textes antérieurs, l’auteur en conclut :

Quand l’organisation sociale n’arrive pas à garantir le pacte civilisateur, le risque de dérapage vers la perversion sociale est à craindre. Dans ce cas, l’univers psychique du sujet, ne recevant rien en échange de son renoncement n’a plus aucune raison de maintenir le refoulement pulsionnel, et il s’effondre.

Aucune issue n’est possible: se révolter contre la culture, contre la loi, la percevoir comme hostile et castratrice, c’est se révolter justement contre tout ce qui nous constitue et qui nous différencie en tant qu’être humain. Se révolter ne peut qu’augmenter la frustration et l’angoisse. (art.cité, p. 103, je souligne).

On retrouve le thème qui devient malheureusement un lieu commun dans une certaine littérature, de la perversion ici « sociale ». Et surtout, en quelques lignes, voilà dégoupillées toutes les révoltes, devenues indistinctement des représentants de « la » violence universelle. Pire elles sont révélées dans leur inanité, leur absurdité : le révolté ne sait pas ce qu’il fait et ce qu’il dit. On perd de vue, ou plutôt on se rend aveugle et sourd à la pluralité des motivation conscientes et inconscientes, les raisons et les motifs — tout est aplani sous le joug d’une seule machinerie inconsciente généralisée. C’est là prendre son cauchemar pour la réalité. La théorie centrale du Malaise sert d’outil à niveler, à simplifier, ce qu’elle est à mon avis. C’est impressionnant de constater à quel point ce genre de textes dits psychanalytiques se montrent absolument imperméables par exemple à la question de la justice sociale. C’est comme si toute la philosophie politique n’avait jamais été écrite, comme si John Rawls, Amartya Sen ou Charles Taylor (et j’en passe) s‘étaient agités en vain (et ce n’est pas sans conséquence sur la manière dont on traite par suite nos patients).

On n’est pas loin de cette fameuse tournure que j’avais déjà relevée chez Michel Schneider :

Il faudrait que les gens se sentent plus responsables de ce qu’il leur arrive. Je ne dis pas qu’on est responsable de ce qui nous arrive quand on est licencié pour raison économique, il y a des choses évidemment dont on n’est pas responsable. Mais dans ce qui nous arrive, il ne faut jamais perdre de vue qu’en tant que sujet, on demeure en partie responsable de la situation dans laquelle on se trouve. (Michel Schneider, interview dans Marianne2, “regards sur la crise”, 16 janvier 2010)

Là aussi, dans le texte qui nous occupe :

Également, considérer l‘économie de marché, la mondialisation, le capitalisme sauvage, et j’en passe, comme les grands responsables pour la situation où l’on se trouve, c’est oublier que d’autres formes d’organisations économiques tout au long de l’histoire n’ont pas, elles non plus, pu contenir la violence. Il ne s’agit pas, évidemment, d‘être pour ou contre un modèle économique donné. Et encore moins de nier les ravages faites par ces modèles, en particulier par le capitalisme. Le débat, dans ce texte, ne se situe pas là. (art.cité, p. 107)

Effectivement. Et comment d’ailleurs pourrait-il se situer là ou à n’importe quel endroit si on considère d’emblée que les transformations socio-économiques « donnent la fausse impression de forces tendant au changement et au progrès, alors qu’en réalité elles ne cherchent qu‘à réaliser une fin ancienne en suivant des voies aussi bien nouvelles qu’anciennes » (Freud, Au delà du principe du plaisir, PUF, p.313, passage cité à deux reprises par Ceccarelli, p. 106-7). Comment pourrait-il même y avoir débat (on reconnaît là un trait commun des grandes théories psychanalytiques : la propension aux raisonnements circulaires, au sein desquelles il n’existe nulle issue.)

Dans un second temps, l’auteur complète en quelque sorte son analyse en se référant à la pulsion de mort de l’au-delà du principe de plaisir (il enfonce le clou et aggrave son cas si je puis dire). Là aussi, nous avons un génial moment spéculatif freudien, mais à prendre pour ce qu’il est. Or là, on en remet une couche spéculative si je puis dire : passe encore qu’on en déduise que l’origine la plus profonde de la violence (assimilée sans autre forme de procès à la « destructivité », après qu’on l’ait pensé comme « révolte », « agressivité »), mais qu’on en arrive à conclure :

Comme pour l’être vivant, la culture, elle aussi, suit le même scénario. Comme pour le sujet, la culture est condamnée, par ses propres moyens internes, à disparaître, à retourner à l’état inorganique. Et, sans aucun doute, est-ce le chemin que nous sommes en train de parcourir : dans le conflit engagé entre Éros et Thanatos, la mort semble jouer la dernière carte.

Soyons clairs encore : la formule est magnifique. Encore une fois elle charme, et si elle charme, c’est probablement parce qu’elle fait écho au sentiment du tragique familier aux psychanalystes et à d’autres. Mais une telle prophétie, et le soi-disant constat qui la précède ne sont fondés que sur de vagues opinions qu’on a rendues présentables et « psychanalytiques » en les enveloppant des spéculations freudiennes. (Notez toutefois cet étrange mélange d’assurance — « sans aucun doute » — et de léger scrupule « il semble ».)

Je passe brièvement sur une étonnante solution proposée par l’auteur à l‘énigme des grandes civilisations disparues, disparition qui suggère « l’empreinte de la pulsion de mort dans la culture » ! Bon : ça ne mange pas de pain de le dire (et quid alors des archéologues et des historiens et de la pluralité de leurs hypothèses au sujet de telle ou telle culture disparue, non pas « les » civilisations disparues, toutes dans le même sac, mais chacune prise une par une. Je me passionne pour ce sujet et je dois admettre que ça me peine de lire des « explications » aussi pauvres que « la pulsion de mort dans la culture »).

Je me référais tout à l’heure au Thalassa de Ferenczi. Je crois que ce dernier était extrêmement conscient du caractère spéculatif de son ouvrage, et si on relit soigneusement ses premières pages, on verra qu’il prend grand soin de préciser en quoi ses élucubrations relèvent autant de la science que de la rêverie et l’association d’idées (sans doute de ce moment où le scientifique rêve en somme). Peut-être au fond ce qui me dérange dans ce genre de littérature, au-delà de l’ignorance (ou du mépris) des sciences sociales, de la philosophie politique, au-delà de ses conclusions fatalement conservatrices, de l’appui qu’il donne, sans doute involontairement, au partisan du retour à l’ordre et de ce qu’il milite pour une forme d’inertie politique, c’est le ton, un ton trop assuré, du genre : tout cela va de soi. On aimerait que ceux qui se prennent à rendre public leurs rêves et leurs cauchemars au sujet du monde qui semble les entourer (ou dont ils croient qu’il les entoure), fassent preuve d’autant de scrupule et de prévention aux lecteurs que Ferenczi.

psychanalyse et pauvreté

Le texte qui suit est une réponse à un autre texte publié par Patrick Declercq sur l’excellent site Squiggle. La question posée était formulée ainsi : “La psychanalyse est-elle réservée aux riches ?” Le texte de Patrick Declerck, intéressant à plus d’un titre, a suscité ces remarques. Que l’auteur du texte original ne m’en veuille pas si mes commentaires sont parfois assez durs. Je suis moi-même concerné de trop près par la pauvreté, et pas seulement à titre de question théorique, pour faire semblant de ne pas l’être. Et comme je suis aussi très concerné, et pas seulement au niveau théorique, par la psychanalyse, je m’autorise à dire à mon tour quelques mots sur cette question fort rebattue - à juste titre d’ailleurs, me semble-t-il. Car d’un autre côté, si on prolonge certaines pistes du texte que Patrick Declercq propose, on peut selon moi élaborer un contenu possible d’un discours psychanalytique qui daignerait prendre part au politique. Or, vous savez, si vous lisez ce blog, que telle est ma marotte : essayer d’imaginer, avant qu’il ne soit trop tard, des collectifs plus riches et plus disponibles aux propositions de tous ceux qui devraient y prendre part et les constituer. Le texte qui suit s’interroge précisément sur la manière dont, les psychanalystes d’une part, les dits “malades mentaux” d’autre part, pourraient prendre part à ces collectifs que j’appelle de mes voeux. [ajout du 8 octobre : On me signale une interview de Patrick Declerk, qui donc est l’auteur d’un livre sur les sans domicile fixe, Les Naufragés (que je n’ai pas lu). Je parcours cette interview et je tombe là dessus :

“Je ne me reconnais pas dans ce terme d’ « engagement ». Il évoque pour moi quelque chose d’une espèce de militantisme boy-scout, d’optimisme collectif, voire de relent de christianisme, que j’abhorre. En bon nietzschéen (freudo-nietzschéen) je ne me considère, en aucune manière, obligé vis-à-vis du collectif. Ce que je fais, je le fais d’abord et avant tout parce que cela m’intéresse. La pensée d’abord. La pensée avant tout. La pensée par-dessus tout. Et la joie spinoziste de cette pensée qui n’a d’autre but que son propre déploiement.”

Soudain mon texte me semble bien soft… Mais je me réjouis que Patrick Declerk se réjouisse. Et tant mieux pour la “joie spinoziste”. ]


Merci pour ce texte qui s’autorise de ne pas conclure sur une question qui, de toutes façons, déborde le champ de la psychanalyse. Ce qui n’est certes pas une raison pour s’en laver les mains, comme le faisait (le faisait-il vraiment ?) votre maître que vous citez : «si un patient n’est pas capable, à trente ans, de payer son analyse, c’est qu’il n’est pas une indication d’analyse. ». Cette affirmation est tout aussi brutale qu’est brutale la réalité sociale. Elle signifie que la psychanalyse serait réservée non pas tellement aux riches, mais plutôt à ceux qui sont parvenus à tirer leur épingle du jeu social - qu’importe la manière à vrai dire : ce qui importe c’est qu’ils aient effectivement les moyens de se payer une analyse. C’est une provocation bien sûr. Il vaut mieux le prendre ainsi. Il n’empêche : ce sont les vainqueurs d’abord, qui écrivent l’histoire. Et ceux qui réussissent, qui tirent leur épingle du jeu (parfois laborieusement), qui fixent les normes sociales de l’intégration. Prenez “réussir” dans le sens le plus lâche : pas plus que les normes, la réussite sociale n’est définie nulle part. Et comme les normes, bien qu’elles ne soient nulle part explicites, elle s’impose partout, et à tout un chacun, et détermine au fond ce que nous désignons par le mot de réalité. Le névrosé freudien, qui intériorise la norme et s’en fait le porte-parole, semble effectivement mieux armé que le psychotique pour jouer le jeu social - au moins dans les démocraties occidentales. Point besoin de statistiques pour s’en convaincre. Ensuite seulement vient le moment du débat : qu’allons-nous faire de ceux qui ne réussissent pas ? Ce “nous” qui s’inquiète, c’est précisément le collectif composé de ceux qui ont réussi, ou pour le dire autrement : les porte-paroles de la réalité. Et ceux dont on s’inquiète, c’est le reste, ceux dont “nous” imaginons qu’ils sont aux portes de la réalité. Le naturalisme politique d’Aristote justifiait ce partage entre les citoyens et les autres par “nature” : on était par nature appelé à gouverner (en premier lieu en qualité de chef de famille) ou à obéir (en tant qu’enfant, femme ou esclave), en raison de dispositions ontologiques. Avec les droits de l’homme, tous sont censés se gouverner eux-mêmes, et tous sont invités à prendre part festin démocratique. C’est pourquoi la situation des personnes qui ne peuvent manifestement pas y prendre part ne nous laisse pas aussi tranquille qu’à l’époque d’Aristote ou de l’Ancien Régime. Le psychanalyste qui s’inquiète fait-il partie de ce “nous”, de ce collectif, qui, ayant réussi, considère avec angoisse ceux qui, confrontés chaque jour à l’impossible, semblent coincés à l’extérieur de la réalité ? Qu’a-t-il à dire à ce sujet alors qu’il est manifestement impuissant à changer le cours des choses ? Alors qu’il est justement gêné aux entournures quand un patient lui arrive, qui n’aura pas les moyens de le payer ?

Dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux faire l’autruche, s’en laver les mains, se détourner du problème ? L’art d’ignorer les pauvres, pour reprendre une expression de John Keneth Galbraith, est une discipline sophistiquée et pluri-séculaire. C’est une possibilité en effet, qui heurte la morale et notre capacité à la pitié. Il ne faudra toutefois s’étonner qu’ensuite on déblatère sur l’élitisme de la psychanalyse, son bourgeoisisme etc. Mais on peut aussi décider de porter sa croix. Vous dîtes que le patient s’arrange avec la réalité, hé bien, de nombreux psychanalystes, comme vous le savez, s’en arrangent aussi heureusement. J’en connais certains qui pratiquent parfois, au cas par cas, des prix extrêmement bas : ils s’arrangent. Certaines initiatives visant à reconnecter la psychanalyse au coeur de la cité ont même accolé le signifiant “gratuit” à leurs consultations (je n’entrerai pas dans les polémiques que certaines de ces initiatives ont suscitées).

En-deçà des actes, il y a me semble-t-il à s’interroger sur deux points :

1° Que signifie le partage qui s’est institué, de facto, ces dernières décennies entre les clients de la psychanalyse et les patients de la psychiatrie, partage, c’est-à-dire “division”, que Patrick Coupechoux décrit fort bien, après d’autres, dans son livre : Un monde de fous ? A l’époque, désormais révolue, où la psychiatrie était fortement imprégnée de culture psychanalytique, aux temps de la psychiatrie de secteur et institutionnelle, on pouvait effectivement se contenter pour ainsi dire d’un tel partage : aux cabinets libéraux les patients suffisamment aisés, aux psychiatres institutionnels les pauvres. Mais la situation a changé du côté de la psychiatrie. Les paradigmes dominants s’articulent sur d’autres concepts que ceux qu’apporte le discours psychanalytique : il s’agit de faire vite et efficacement - au nom d’une certaine rationalité économique qu’on peut considérer comme délirante certes, ce qui ne l’empêche pas d’être fort répandue. Par conséquent, ce partage apparaît comme un partage entre ceux qui ont droit à une analyse et ceux qui n’y ont pas droit. En appeler, comme vous le faîtes, en conclusion de votre réflexion, à la “racaille” (comme Freud l’aurait dit à Ferenczy, dans un contexte qui mériterait tout de même des précisions) et à la “masse” des pauvres en esprit, en ajoutant : “une vérité clinique profonde : celle qui veut que seule une petite, une toute petite, minorité d’hommes soit capable de pensée élevée, de curiosité intellectuelle, de courage psychique, d’un contrôle pulsionnel minimal, de symbolisations stables, bref capable de faire de bons analysants…”, c’est méconnaître une autre vérité, dont j’ignore si elle est profonde, mais qu’on est bien obligé d’admettre : le monde a changé depuis Freud, à tel point que des jeunes gens fort éduqués, fort cultivés, hantent en grand nombre la “masse” des pauvres, de ceux qui n’ont pas les moyens de se payer une analyse. Qu’une minorité d’hommes soit capable de l’élévation d’esprit nécessaire pour faire de bons analysants, j’aurais déjà du mal à le concéder (et même si je le concédais, je trouve maladroit le fait que vous l’énonciez précisément dans ce contexte), mais pourquoi faut-il que vous ajoutiez “toute petite” ? Sur quels chiffres vous fondez-vous pour affirmer cela ? (ou dans quel monde vivons-nous si nous pouvons nous permettre d’affirmer cela sans ambages ?) Sous couvert de réalisme résigné, ces “vérités profondes de la clinique” - qu’on serait bien en peine de vérifier et encore moins de réfuter - me semblent au contraire une autre manière, certes subtile, de pratiquer cet art d’ignorer la pauvreté, en abandonnant a priori ses représentants aux mains des neurosciences ou des chimistes. S’en laver les mains, c’est admettre et conforter une telle division anthropologique.

2° L’autre question que nous devons nous poser, pas seulement en tant que psychanalyste, c’est : qu’est-ce qu’un pauvre ? Et, à revers si j’ose dire, une autre question s’impose : qu’est-ce que la réussite sociale ? Comment réussit-on “malgré tout à s’aménager des conditions d’existence suffisamment bonnes” (je reprends vos mots) ? Les économistes en général - et les politiques malheureusement les suivent docilement sur ce point - se contentent d’avancer là des chiffres : en général, les revenus, forcément inégaux. Certains économistes cependant, vont plus loin, et comme Amartya Sen, produisent des analyses plus fines et cherchent à évaluer l’accès aux libertés réelles (par exemple la capacité à être pris en compte dans les débats collectifs). Les associations de soutien aux pauvres, et certains courants des sciences humaines, s’obstinent à décrire les conditions de vie, sur le registre de l’injustice, de l’émotion. Les dits “pauvres” quant à eux, on ne les entend quasiment pas - ce qui ne signifie pas qu’ils n’aient rien à dire, mais le moins qu’on puisse dire c’est que les dispositifs sociaux ne favorisent pas cette prise de parole (tout au mieux ont-ils des porte-paroles, qui eux-mêmes sont rarement aussi pauvres que ceux au nom de qui ils parlent). Et les psychanalystes ? Qu’auraient-ils à dire de particulier à ce sujet ? A supposer évidemment que les collectifs soient disposés à les écouter (ce qui n’est pas gagné)…

Vous écrivez, avec beaucoup de prudence : “Il est désagréable, mais néanmoins statistiquement vrai de penser que d’une manière générale, les névrosés s’arrangent mieux de la réalité que les états limites… Les états limites que les psychotiques… Cela dit, vient immédiatement à l’esprit toute une série de contre-exemples.” Certes, on peut avec raison avancer des contre-exemples. Certes, il serait insupportablement simpliste de projeter sur la réalité sociale notre antique partage névrose/psychose. Certes, avancer que la structure psychotique n’est pas favorable à la réussite sociale, quand la société concernée est régie par la méritocratie et la compétitivité, c’est sans doute un peu trop évident pour être tout à fait vrai. Il n’empêche: ce n’est pas tout à fait faux. Et si on prend en compte cette proposition pas tout à fait fausse, il y a là matière à lutter contre certains discours qui nous heurtent, ces discours qui naturalisent le pauvre (dans une perspective eugéniste) ou au contraire, mais l’effet de stigmatisation revient au même, l’accusent d’un défaut de volonté (ou de fainéantise). A l’heure où en France une loi vient d’être votée qui assimile les “malades mentaux” à des pré-délinquants, des délinquants en puissance, n’est-il pas urgent, pour la psychanalyse, de chercher à se faire entendre publiquement ? Évidemment, l’engagement dans un débat public implique qu’on laisse au vestiaire certaines de nos rigueurs et notre prudence, qu’on joue le jeu, qu’on se fasse rhéteurs, bref, qu’on fasse de la politique. Le prix à payer est-il trop grand ? Pour en revenir donc à la question posée : la psychanalyse est-elle réservée aux riches ?

Je dirais ceci :

Non, elle n’est pas réservée aux “riches”. De fait, de nombreux analysants ne sont pas riches sans être pauvres. Le mot “riches” ici est à mon sens inutilement provocateur. C’est une banalité de dire que pour se payer une analyse il faut en avoir les moyens : quand on pointe au RMI, dont le montant s’élève (si je puis dire), si on ajoute les allocations logements, à 600 euros (c’est-à-dire tout juste inférieur au seuil de pauvreté déterminé par les institutions européennes), il est impossible de consacrer le moindre cent à une analyse (la totalité de la somme étant avalée par le loyer et les charges). Je sais de quoi je parle. Ça ne signifie absolument pas que la psychanalyse doivent être réservée aux gens qui peuvent se la payer : dire que si le sujet ne peut pas payer, alors il n’est pas une “indication d’analyse“, c’est un sophisme (on pourrait à ce compte, lors de la première séance, se contenter de demander la fiche de paye au patient plutôt que de l’écouter). L’angoisse que provoque l’évidence de la pauvreté chez certains psychanalystes pourrait inciter, sinon à adapter ses pratiques (ce qui n’est pas toujours possible), du moins à affiner ses théories et ses descriptions. On peut s’en arranger à force d’arguties internes au cercle des psychanalystes (et on ne s’en prive pas). On peut aussi affronter de face ou de biais, et à frais nouveaux, la question du rapport du discours psychanalytiques et de la politique.

Complément à “Psychanalyse et pauvreté”

Suite à certains échos et réactions suscités par la publication du texte susdit notamment sur le forum oedipe.org, j’ai été amené à préciser un peu les choses de mon point de vue, et du coup, aller un peu plus loin et différemment. ——————————————————– Je n’ai pas été assez clair concernant ce que j’y entendais par “pauvre” et par “pauvreté” : j’avais choisi de prendre la description donnée par l’Union Européenne du “seuil de pauvreté” : disons qu’un certain nombre d’économistes, de sociologues, de politiques, se sont entendus pour déterminer un tel seuil (autour de 600 euros par mois en France actuellement, c’est-à-dire comme je l’ai rappelé dans le texte, l’équivalent du rmi + les allocations logement à taux plein). Cette description vaut ce qu’elle vaut, on peut en choisir une autre : par exemple : “La vraie pauvreté est celle qui vous conduit au désir d’avoir un désir et à y échouer parfois.” (pour citer IGM). Mais alors, manifestement, on risque de s’engager dans un dialogue de sourds. Parce que les uns et les autres ne parlent pas de de la même chose (pour autant bien sûr qu’on puisse stricto sensu parler de la “même chose” : à tout le moins peut-on essayer de parler “approximativement” de la même chose). Mon propos n’était pas de relancer une énième fois la question du prix de l’analyse. Mais d’essayer de voir si la psychanalyse avait quelque chose à dire au politique. Certains psychanalystes considèrent qu’en tant qu’analyste, ils n’ont rien à dire de particulier au collectif. D’autres au contraire pensent qu’il est urgent que le discours psychanalyste daigne apporter sa pierre à la discussion démocratique. Pourquoi urgent ? J’ai renvoyé au livre de Coupechoux, Un monde de fous, qui dit assez bien comment les “thérapies” de/par la parole sont de moins en moins prises en compte par le politique, et notamment quand on s’adresse aux personnes en situation de détresse sociale. Ce n’est pas nouveau, Bonaffé, Oury et bien d’autres ont tiré la sonette d’alarme depuis longtemps. Pour que la psychanalyse, si on le souhaite, puisse s’inviter à la discussion politique, il faut me semble-t-il dépasser (autant que possible) l’écueil de la spécialisation du vocabulaire. J’entends par “vocabulaire” (j’emprunte ce genre de description à une certaine philosophie du langage) un ensemble de discours, pratiques, sentiments, valeurs, bref, tout ce que le signifiant psychanalyse charrie d’autres signifiants - l’ensemble formant un vocabulaire dont les frontières sont mouvantes au gré des locuteurs, des cultures, de l’histoire etc. Or, le vocabulaire ou plutôt les vocabulaires psychanalytiques, sont d’une complexité extrême - pas tellement à cause du recours fréquent aux néologismes ou autres jeux de langage - mais parce que le ciment qui tient ensemble ces signifiants, c’est-à-dire la clinique, la pratique, suscite une telle complexité. Quand j’ouvre tour à tour un livre écrit par un psychanalyste, par exemple Jean-Pierre Chartier, Introduction à la technique psychanalytique, puis par exemple un livre tel que Frédéric Fanget : Oser, thérapie de la confiance de soi, ou le Guide clinique de thérapie comportementale et cognitive de Ovide et Philippe Fontaine, et si je m’en tiens à une lecture superficielle et naïve, comment ne pas s’étonner de la différence entre ces volumes ? Je parle de la différence de style, des efforts que la lecture requiert, de la complexité des vocabulaires qu’ils constituent. (je garde pour moi ce que je pense vraiment de cette différence - mais disons que le livre de Jean-Pierre Chartier est un de mes livres de chevet).

La complexité et la pluralité de la psychanalyse fait justement sa richesse, et d’une certaine manière la légitime en tant qu’art (je préfère dire “art” plutôt que “savoir” ou “science”). Le problème que je pose ici, c’est la manière dont cette pluralité et cette complexité peuvent servir au politique, c’est-à-dire se manifester sous la forme de propositions intelligibles par les collectifs. Ce n’est pas que les collectifs soient stupides, mais qu’ils sont sous le feux de multiples propositions et donc de multiples vocabulaires, par exemple dans le champ qui nous occupe, celui de la dite “santé mentale” (je ne sais pas bien ce que veut dire ce terme mais disons qu’on l’entend dire), s’entrecroisent des vocabulaires aussi différents que ceux des neurosciences, des sciences cognitives, des psychothérapies diverses et variées, sans parler des intérêts politiques, économiques, etc. Bon d’accord, ça ne fait pas forcément envie d’aller se frotter à un tel brouhaha. Mais ou bien on laisse ces discussions se dérouler sans les psychanalystes (et après on pourra se plaindre (?) de ce que les thérapies de la parole aient disparu complètement du champ de la santé mentale) ou bien on s’y frotte, ce que font un certain nombre de psychiatres formés à la psychanalyse, et on avance avec des propositions.

Si on fait cela, on doit s’attendre à rencontrer un sérieux problème de traduction, pour les raisons que je viens de signaler : déjà qu’il n’est pas facile de lire parallèlement Lacan et Winnicott (ça demande pour le moins un effort d’ajustement si on veut réellement prendre au sérieux ce que les deux racontent)…

Il faut faire au minimum des compromis : accepter provisoirement quelques signifiants communs. Quoiqu’on en pense de la description économique et politique du seuil de pauvreté par exemple, on peut néanmoins essayer de partir de là, au moins à titre provisoire. Si on tient au contraire à préserver une définition comme celle donnée par IGM : “La vraie pauvreté est celle qui vous conduit au désir d’avoir un désir et à y échouer parfois“, je crains qu’on se heurte à de l’intraduisible. Je ne suis pas un idéaliste de la traduction : je crois que ce que nous appelons “traduction” est un compromis pragmatique, un signifiant auquel nous donnons notre assentiment de manière provisoire pour rendre possible une discussion (là encore je suis marqué par les leçons de la philosophie du langage dans la lignée de Wittgenstein, Goodman, Austin, Quine et consorts). Évidemment, si l’on considère a priori que le rôle de la psychanalyse doit se limiter à la sphère de “l’intime”, du “singulier” ou d’une association de psychanalystes, ou d’analysants, ou de ce que vous voudrez, d’un “dedans” dont il y aurait un pendant - le “dehors” (le politique), tout ce que je dis là n’a aucun sens. Ce que je comprends fort bien. mais je ne m’adressais pas à ceux-là.

Du questionnaire à la lobotomie

Steven Wainrib, psychiatre et psychanalyste, a publié récemment (le 5 décembre 2006) dans Le Monde, un article relatant la réception par les psychiatres d’un document émanant de la Haute Autorité de santé. Le document porte le titre (français) suivant :Trouble obsessionnel compulsif (TOC) résistant : prise en charge et place de la neurochirurgie fonctionnelle.

Je me suis permis de commenter un peu ce texte, parce que je crois qu’il est symptomatique de la manière dont les neurosciences (au sens large) envisagent la thérapie des pathologies auxquelles elles s’intéressent. On peut en résumer l’argument ainsi : il existe des personnes dont les T.O.C. persistent de manière significative malgré les prises en charge psychothérapeutiques et pharmacologiques. Leurs symptômes “résistent” aux thérapies habituellement connues pour leur efficacité dans ce domaine. L’étude fait le point sur une alternative thérapeutique qui a germé dans l’esprit de certains chercheurs : la neurochirurgie. La neurochirurgie n’est pas en soi une science médicale nouvelle : on l’a pratiquée et on la pratique aujourd’hui encore dans le monde pour traiter certaines “pathologies psychiatriques”, et ce n’est pas sans un sentiment d’horreur qu’on évoque la “lobotomie” (qu’on distingue de la leucotomie, un peu plus subtile, et d’autres méthodes de micro-chirurgie). Notre article évoque de manière assez délicieuse la mauvaise presse dont pâtissent les chirurgies du cerveau par ces termes : “L’image de certaines techniques d’ablation (leucotomie) a souffert de l’utilisation abusive et non contrôlée qui en a été faite ; en particulier elle a été stigmatisée par la pratique dans des conditions parfois douteuses de la lobotomie chez des schizophrènes. À juste titre, elle a été fortement critiquée. Des techniques neurochirurgicales d’ablation permettant une destruction plus limitée de groupes de neurones (capsulotomie) ont ensuite donné des résultats intéressants.” La mauvaise image de la leucotomie reposerait donc surtout sur les excès auxquels elle a donné lieu. Je me permets d’en douter : je crois plutôt que peu de gens apprécie cette idée qu’un chirurgien entreprenne de détériorer de manière volontaire une partie, fut-elle microscopique, de son cerveau. Il y a là tout un imaginaire lié au sectionnement du lieu et à l’ablation d’une partie de ce lieu, où, du moins en Occident, nous reconnaissons le siège de la pensée, de l’âme, et le problème de la lobotomie n’est pas celui de son manque d’efficacité, mais de la violation de quelque chose dont nous croyons qu’il constitue un des sièges de notre personnalité. J’ajouterai que les neurochirurgiens eux-mêmes en sont d’accord puisque c’est précisément en vue de modifier certains aspects de cette personnalité (et des comportements qui y sont associés) que l’intervention est envisagée. Bref, ici comme ailleurs, ne prenons pas les gens pour des imbéciles : leur terreur vis-à-vis de la lobotomie repose sur des motifs tout à fait rationnels (en l’état actuel de nos connaissances).

Et ce d’autant plus - et c’est pourquoi cet article rédigé dans le style habituellement bonhomme et tranquille de la littérature scientifique choquera bien des gens - qu’on se propose ici non pas de traiter des schizophrènes, mais des toqués. Dans l’imagerie populaire, relayée aujourd’hui par les médias, le schizo, c’est l’autre, c’est-à-dire le fou. Qu’on triture le cerveau des fous, je connais bien des gens que ça ne choquerait pas tant que ça. Je ne veux pas ici développer une réflexion générale sur la manière dont les sociétés humaines éprouvent le besoin de distinguer les fous, mais je suis persuadé que si les neurochirurgiens parvenaient à démontrer qu’une leucotomie aurait des effets bénéfiques sur la schizophrénie, ça ne choquerait pas tant que ça qu’on la pratique. Enfin.. ça ne choquerait pas tout le monde. Pour les toqués, il en va tout autrement. Et ce pour une raison bien simple : c’est que les T.O.C., nous sommes tous susceptibles d’y être confrontés. Alors qu’au contraire nous croyons que la psychose, et notamment sa forme dite “schizophrénique”, ça ne concerne que des personnes exceptionnelles : elles ne sont pas intégrables dans cet ensemble que nous reconnaissons comme “nous”. Leur manière de vivre nous semblent trop éloignées de la norme - laquelle bien que n’étant nulle part inscrite, ne manque pas moins de déterminer le partage fondamental des collectifs humains. En tant que psychanalyste, je considère au contraire que ce partage est infondé. En tous cas dans mon travail, quand j’écoute mes patients, je mets entre parenthèse cette norme - du moins je m’y efforce, malgré son immanence. Les T.O.C. par contre, tout un chacun peut y être sujet. Delarue fait des émissions régulièrement sur ce thème, les magazines de psychologie y consacrent régulièrement des articles, et c’est devenu tout à fait banal de considérer que soi-même ou un de ses proches ou son voisin est toqué : ça n’en fait pas pour autant un fou, il continue de faire partie de ce “nous”, déployant une potentialité propre des individus qui le compose, au même titre que l’angoisse ou la dépression.

1° T.O.C. et T.C.C.

Les Troubles Obsessionnels Compulsifs nous semblent familiers : la plupart des gens sont capables de dresser une liste de comportements répétitifs (se laver, faire le ménage, vérifier, etc.), et d’imaginer quelle emprise peut avoir sur l’existence une idée obsédante. La psychanalyse a traditionnellement associé, en se fondant sur l’analyse de l’homme aux rats menées par Freud, ces symptômes à la névrose (dite alors : obsessionnelle). De nos jours, on admet que les T.O.C. apparaissent aussi dans d’ autre paysage psychique (les psychoses notamment). Les thérapies comportementales ont fortement contribué à autonomiser le champ des T.O.C., ce qui se traduit dans le DSM IVr (qui a exclu la névrose de ses classificateurs nosologiques) par une catégorie à part entière, identifiant une série de comportements dont on peut mesurer l’apparition, la fréquence et la morbidité. Les psychothérapies auxquelles se réfère l’article que nous commentons sont évidemment les psychothérapies cognitives et comportementales. D’une part il s’agit, dans le cas des compulsions, de modifier des actes, des comportements, d’autre part, dans le cas des obessions (ce que le DSM IVr appelle des “actes mentaux”, de corriger des cognitions erronées. Quitte à ennuyer quelque peu les gens de ma paroisse (les psychanalystes “purs”), je suis tout à fait persuadé de l’efficacité relative des thérapies qui prétendent par différentes techniques (notamment l’habituation, l’exercice, la contre..) de ré-apprentissage ou de reconditionnement réduire la prévallence des T.O.C. dans la vie de certains patients. Évidemment, la question de l’ “efficacité” d’une psychothérapie est à poser dans le cadre des objectifs de la dite psychothérapie : c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles la comparaison entre les TCC et la psychanalyse repose sur une prémisse absurde - parce que les objectifs poursuivis par les unes et l’autre ne sont pas assimilables : l’efficacité est toujours évaluée selon les critères des TCC, et la spécificité de la psychanalyse n’est pas prise en compte dans les évaluations.

Les T.O.C. dont l’article nous parle apparaissent donc dans un certain contexte théorique et clinique dont il faut tenir compte. Le professeur Pierre-Henry Castel a dit des choses extrêmement fines à ce sujet (notamment dans son séminaire dont le texte est lisible sur son site, voir la séance du 18 mai 2006). Je vous y renvoie.

2° Psychothérapies et chirurgie :

Le texte que nous examinons suggère que dans les cas où les psychothérapies comportementales et cognitives ne suffisent pas à produire une diminution suffisante des T.O.C., il faudrait envisager de recourir à la chirurgie. À première vue, on pourrait admettre l’idée que la gravité d’une pathologie détermine le recours à telle ou telle thérapie, l’intervention chirurgicale constituant ici la réponse la plus appropriée au cas les plus graves. Mais, et c’est là que l’article fait preuve d’une naïveté épistémologique confondante en l’ignorant, passer de la psychothérapie type T.C.C. à la chirurgie implique un changement de paradigme radical : mettre sur le même plan sans autre forme de procès deux pratiques aussi différentes que la modification d’un comportement par la suggestion ou le ré-apprentissage, et le sectionnement ou la stimulation d’une composante organique du cerveau, cela ne vas pas de soi. Quand bien même on admettrait (ce que la plupart des praticiens cognitivistes semblent admettre) que les techniques psychothérapeutiques seraient traduisibles dans le vocabulaire de la neurologie - qu’une intervention thérapeutique visant à modifier le comportement modifie du même coup le fonctionnement de la machine-cerveau, quand bien même on accepterait de considérer l’explication causaliste de la neurologie comme la seule scientifiquement valide (et cette idée que toute intervention thérapeutique pourrait être réduite, un jour ou l’autre, à une explication de ce type), on devrait tout de même se poser quelques questions avant de proposer le remplacement des T.C.C. par la chirurgie, de la psychologie par la médecine. Qui n’est pas frappé déjà par la différence des outils utilisés par les praticiens de ces deux domaines ? Prenons d’un côté le questionnaire, outil crucial des T.C.C., et de l’autre, l’imagerie médicale de haute précision. Entre les deux, on pourrait ajouter : le médicament (les psychotropes divers et variés), mais je laisse de côté le domaine de la psychopharmacologie (l’article d’ailleurs ne la mentionne qu’en passant, préférant s’appuyer sur les statistiques fournies par les T.C.C., sans doute mieux exploitables dans la perspective qui est la sienne).

Évoquons d’abord les fameuses machines d’imagerie médicale, dont tout anthropologue des sciences médicale sait l’importance extraordinaire dans la recherche des dernières décennies. Je cite notre texte :

L’avènement de techniques de micro-localisation par imagerie, par électrophysiologie, permet désormais de cibler précisément un groupe de neurones impliqué dans la physiopathologie de certaines maladies psychiatriques. Le succès remporté par la stimulation profonde dans la maladie de Parkinson (102,103), technique de neurochirurgie a priori réversible, a de nouveau posé la question de l’utilisation de la psychochirurgie non ablative dans des cas très ciblés. Dans ce domaine, les TOC résistants sont la pathologie qui semble pouvoir bénéficier le plus efficacement de la psychochirurgie.”

Autrement dit : nous avons les outils pour intervenir de manière très précise dans le cerveau, cela fonctionne pour des maladies telles que la maladie de Parkinson (mais pas pour la schizophrénie) : pourquoi ne pas essayer sur les T.OC. résistants ? Steve Wainrib, commentant ce passage avec un humour grinçant, écrit :

Ils ne savent même pas si l’on doit faire une “capsulotomie antérieure, une cingulotomie antérieure, une tractomie subcaudée ou une leucotomie bilimbique”, c’est au petit bonheur la chance qu’on opère.

Mais qu’importe : nous avons les machines, nous avons les techniques, nous possédons un savoir, pourquoi ne pas essayer de les mettre en oeuvre en vue de soulager la souffrance des malades toqués ? Il faut bien que ces machines servent à quelque chose n’est-ce pas ?

Le problème, car il y a un problème, c’est, à mon avis, “les malades toqués”. Les machines existent. Mais les maladies qui pourraient justifier l’utilisation de ces machines, existent-elles au même titre que ces machines ? Existent-elles au sens d’objets épistémiques manipulables dans le champ des sciences du cerveau au même titre que la maladie de Parkinson par exemple, dont l’expression neurologique est indiscutable ?

Hé bien non ! Un T.O.C., jusqu’à preuve du contraire, ça ne se voit pas sur les écrans des ordinateurs de laboratoires dédiés à l’imagerie du cerveau. Ça n’est pas “localisable” (pour le moment) dans le cerveau, ni dans les gènes d’ailleurs. Un T.O.C. c’est quelque chose que les psychothérapeutes supposent en écoutant un patient, puis éventuellement vérifient et évaluent en étudiant les réponses faites par ce patient à un questionnaire (je ne parle pas ici des psychanalystes qui connaissent aussi les T.O.C., mais ne travaillent pas sur la foi de questionnaires). Bref, un T.O.C. c’est d’abord une interprétation faite par le thérapeute, le médecin, et éventuellement le patient lui-même, à partir d’une série de croix ou de chiffres listés sur une feuille de papier. Alors il existe plusieurs questionnaires spécifiques pour établir les T.O.C. et en évaluer la prévallence et la gravité. Le plus utilisé en ce moment, et celui auquel les auteurs de l’article accordent leur préférence, est l’échelle de Y-BOCS : “L’échelle comprend 10 items qui mesurent 5 dimensions : durée, gêne dans la vie quotidienne, angoisse, résistance, degré de contrôle. Chaque item est coté de 0 (pas de symptôme) à 4 (symptôme extrême). Ainsi, en fonction du score obtenu, on distinguera : - 10-18 : TOC léger causant une détresse mais pas nécessairement un dysfonctionnement ; l’aide d’une tierce personne n’est pas réclamée ; - 18-25 : détresse et handicap ; - 30 : handicap sévère exigeant une aide extérieure.” (voir annexe du texte p. 32)

Nous sommes donc là dans le registre de la description, et une lecture rapide du questionnaire (qu’on pourra trouver sans peine sur internet) témoigne de l’attachement de ses auteurs à privilégier le langage courant, dans l’esprit du DSMIVr, délibérément a-théorique. Il y aurait beaucoup à dire sur cet usage privilégié du langage “courant” dans les descriptions des pathologies mentales : le DSMIVr, à cet égard, constitue une machine à traduire le langage “courant” en jargon “scientifique” -  je ne suis pas sûr qu’on y respecte la parole du sujet (et même je suis porté à croire qu’on prend le sujet pour un imbécile, mais… passons).

Sans entrer dans les détails, on voit bien que, du questionnaire de Y-BOCS prétendant chiffrer un niveau de détresse, de gêne, de handicap, à la localisation d’un groupe de neurones par imagerie médicale, il y a plus qu’un pas. Il y a un véritable saut épistémique. Un saut dans le vide pour ainsi dire. Les auteurs de l’étude rappellent que la lobotomie a échoué pour le traitement de la schizophrénie : c’est une bonne chose de le rappeler, mais ce serait une chose meilleure que d’en tirer une leçon - car qu’est-ce que nous garantit que les interventions chirurgicales dans le traitement des T.O.C. ne seront pas voués pareillement à l’échec ? Pour le moment : rien. Et ce, parce qu’on reproduit les mêmes erreurs : on ne tient pas compte de la manière dont est constitué l’objet médical nommé T.O.C. Parce qu’on l’élève trop vite au rang d’objet épistémique formaté au champ des sciences du cerveau. On glisse pour ainsi dire trop précipitamment du cabinet du psychiatre au laboratoire, de l’entretien clinique à la salle chirurgicale, du questionnaire à la lobotomie.

3° Une étiologie discutable

Il nous faut revenir ici sur la manière dont on passe justement de la situation clinique (un patient qui se présente au cabinet du psy) à la salle d’opérations chirurgicales. Les chirurgiens ne s’occupent pas de constituer l’étiologie du T.O.C. Ils proposent une solution thérapeutique à une pathologie que d’autres ont constituée. À vrai dire, les chirurgiens ne s’intéressent pas aux T.O.C. mais aux T.O.C. résistants, ce qui n’est pas la même chose. Or, comment décrire précisément ce qu’est un T.O.C. résistant ? Cette question est tout de même cruciale, car il s’agit de faire le tri entre des patients, afin de sélectionner ceux dont le cerveau pourrait être l’objet d’une intervention chirurgicale (ce n’est pas comme s’il fallait choisir une une psychanalyse et une psychotérapie comportementale par exemple !).

Lisons ensemble comment il faut entendre cette “résistance”. Je cite la page 41 :

La réponse au traitement doit être évaluée périodiquement lors d’entretiens cliniques et au moyen d’échelles validées. Des critères empiriques de réponse et de résistance ont été établis en utilisant une échelle d’hétéro-évaluation, la Y-BOCS, échelle la plus largement et fréquemment utilisée pour quantifier la sévérité des symptômes.On considère généralement comme répondeur au traitement pharmacologique et/ou psychologique un patient qui présente une décroissance de 25 % de ses rituels, ce qui peut être suffisant pour améliorer la qualité de vie. Ainsi, beaucoup de patients qui avaient de 6 à 8 heures de rituels par jour se trouvent nettement améliorés et peuvent mener une vie normale avec « seulement » 2 heures de rituels par jour

Suit une série de pourcentages de réduction des troubles selon l’échelle de Y-BOCS (on trouve en annexe un certain nombre de questionnaires qui permettent de produire une échelle d’évaluation des TOC, et pour l’échelle Y-BOCS voir page 32). Bref, un consensus (qui n’en est pas un en fait) s’établit sur cela qu’un patient résiste aux thérapies habituelles (TCC et médicaments) quand son score au questionnaire de Y-BOCS ne s’élève pas au-dessus de 25%, c’est-à-dire que la rémission des symptômes (par exemple le nombre d’heures occupées par les activités ou les pensées liées aux TOC) ne se traduit pas sur l’échelle de Y-BOCS par ce que les chiffres considèrent comme une amélioration suffisante. Je cite :

Il n’existe pas de réel consensus quant à la définition de la réponse et de la résistance au traitement ; toutefois, des propositions ont été faites par Pallanti et al.. Il est admis qu’une réduction de 35 % du score Y-BOCS peut être considérée comme une réponse complète au traitement, une réduction comprise entre 25 et 35 %, une réponse partielle, et une réduction inférieure à 25 %, une absence de réponse. Une augmentation de 25 % du score Y-BOCS doit conduire à envisager une rechute après une période de rémission.

Notez bien le flottement entre “il n’y a pas de consensus réel” et “il est admis que“… Suivent une série de chiffres et d’études (qui ne concernent souvent qu’une cohorte assez modeste de patients) censées j’imagine justifier ce “il est admis que”. On a le droit je pense de trouver cela un peu léger. Bref, on est en droit de se demander si, en se référant à une étiologie qui repose sur un questionnaire (fut-il aussi “consensuel” que le Y-BOCS), la détermination de l’objet épistémique “T.O.C. résistant” par la neurochirurgue ne repose pas sur des bases incroyablement fragiles. Peut-on envisager une intervention aussi onéreuse (sur le plan financier comme sur le plan symbolique) à, partir de prémisses aussi discutables (et discutées : si on écoutait les psychanalystes et nombre de psychiatres au sujet des T.O.C., on entendrait certainement des sons de cloches assez discordants sur la manière dont on devrait les décrire par exemple. En réduisant les producteurs de discours sur les T.O.C. aux seuls praticiens des T.C.C., on se simplifie certes la tâche, mais on suscite aussi des réactions comme celle de Wainrib, et des débats dans la presse).

Je note toutefois une chose dans cette histoire de “produire des lésions” (l’autre méthode étant la “stimulation profonde”). C’est une étrange manière finalement de remettre en jeu ce partage qui ne date pas d’aujourd’hui entre les pathologies dues à des lésions dans le cerveau et les pathologies qui ne sont pas liées à de telles lésions. C’est ainsi que s’est élaboré le concept de retard mental, qui ordonne un champ extérieur à la psychopathologie. Qu’est-ce qu’une lésion au fond : c’est quelque chose que les machines d’examen du cerveau permettent de voir. Des anomalies. Mais c’est aussi bien plus que ça : ce sont des objets épistémiques, et en l’occurence, des causes. Quand on a identifié une pathologie (dans le cas qui nous occupe, grâce à des questionnaires), et qu’on ne trouve pas de lésion, que fait-on ? On s’adresse aux psychothérapeuthes ou aux pharmacologues par exemple. Et quand ces psychothérapeuthes et ces pharmacologues n’arrivent pas à faire disparaître les symptômes que fait-on ? On pourrait s’adresser au psychanalyste par exemple.. Hé bien non ! On crée une lésion. Autrement dit, on force la pathologie à devenir un objet épistémique, on la formate afin qu’elle puisse être à même d’intégrer les objets usuels des laboratoires.

C’est aller un peu vite, ou un peu cavalièrement (sur le plan de la logique), du questionnaire à la chirurgie. en guise de conclusion :

J’ai rédigé ce bref article en songeant à l’une de mes patientes. Une jeune femme de trente ans et qui m’annonce tout de go : “Je suis toquée, complètement toquée, 24 heures sur 24″. Toquée,c’est le mot qu’elle a appris lors de son séjour en psychiatrie, c’est pour ça qu’elle prend des médicaments (antidépresseurs, anxiolytiques et neuroleptiques), qui ne changent rien dit-elle. Ses yeux sont écarquillés comme des billes. Elle dit qu’elle ne peut rien jeter, parce qu’avant de jeter il faut qu’elle vérifie, qu’elle vérifie partout, partout autour de l’objet et à l’intérieur. Un sac poubelle, un paquet de cigarettes vide, il faut qu’elle l’ouvre, qu’elle vérifie dessous, dedans autour. Je dis : de quoi avez-vous peur ? Je ne sais pas : c’est pour ça que je viens vous voir. “Même une revue [”Femme actuelle” ce qui éveillera la sagacité de tout psychanalyste], je ne peux pas la jeter, il faudrait que je vérifie ce qu’il y a entre chaque page”. Pendant la séance, nous jouons avec un verre, puis une enveloppe (que nous déchirerons ensemble, jusqu’à la réduire à une feuille plane, un plan, à deux dimensions, sans contenant, donc sans contenu, donc sans “rien” à l’intérieur - je glisse ceci une fois encore pour mes collègues psychanalystes). La fois d’après, nous jouerons avec un sac, pour mieux raconter ce qui se passe. Je pense à Winnicott, Bion et Anzieu, toutes ces histoires de contenant, d’enveloppe. Elle me dit que la nuit elle ne dort pas : à la place elle mange. De fait, elle est ronde comme… un sac gonflé d’air (me semble-t-il).

Croyez-vous qu’un questionnaire comme l’Y-BOCS nous en dirait autant que j’en ai appris sur cette patiente en à peine une heure ? Et si, dans les termes de l’évaluation auquel se réfère l’article de la HAS, cette personne relève assurément du champ des T.O.C. résistants à la pharmacothérapies et aux T.C.C., n’est-ce pas parce que son T.O.C. s’inscrit dans un paysage mental plus vaste que celui qu’on tente de circonsrire aux T.O.C., que le T.O.C. en question, si on tient à continuer à le nommer ainsi, déborde largement la configuration décrite par les questionnaires, signale au fond une psychose (ce que Castel appelle dans l’article cité supra. une “psychose pseudo-obsessionnelle”) ?

Bref, avant de se précipiter dans les laboratoires, avant de livrer son cerveau aux machines expertes de la chirurgie, ne devrait-on pas affiner un peu le diagnostic ?

la psychanalyse et la foire aux thérapies

Il arrive que, lors de la première séance, le patient sorte de son sac à main une ordonnance sur laquelle est inscrite une liste de médicaments - anxiolytiques, antidépresseurs, neuroleptiques. La personne du médecin ou du psychiatre, du prescripteur, se pose là d’abord à l’orée de la cure - à des titres divers : ou bien sujet supposé savoir (médical), sous le diagnostic duquel on s’avance, ou bien au contraire, médecin incompétent, voire empoisonneur, dont on se défie, et dans les deux cas, il faut d’abord que je me positionne à mon tour vis-à-vis de cette liste (et d’ordinaire je déclare que je ne suis pas médecin - mais je jette un œil tout de même sur la liste si on m’y invite, pas tellement pour m’informer du diagnostic de l’autre que pour savoir à quelles drogues le patient s’accroche — ou celles desquelles il a décidé de décrocher). J’ajoute quelque chose comme : je ne pense rien de particulier au sujet des médicaments. Et si la personne insiste : “Les médicaments rendent service parfois. Faîtes attention toutefois de ne pas arrêter trop brutalement.” Et éventuellement : “Qu’est-ce qui vous dérange dans ces médicaments ?”

C’est qu’on vient me voir souvent en dernier recours. Après le 115, le médecin, le psychiatre, le neurologue, le coach, l’ostéopathe, l'homéopathe, la voyante, l’astrologue ou le scientologue. Je m’attendais à cette histoire de médicaments, mais pas tellement au fait qu’on vienne consulter le psychanalyste en dernier recours. Et d’ailleurs, là où je vis, en milieu rural, on vient rarement d’abord en psychanalyse : on consulte un thérapeute, dont la spécialité commence par les trois lettres p.s.y., puis, éventuellement, on commence une cure psychanalytique (ou quelque chose d’approchant). La plupart de mes patients n’ont pas la moindre idée de ce que pourrait bien être une psychanalyse (à vrai dire, nous le découvrons ensemble, au fur et à mesure, et c’est peut-être aussi bien ainsi). Bref, je fais partie intégrante de ce fameux marché des psy et assimilés, ce marché de la souffrance psychique, qui, bien souvent, me semble-t-il, du point de vue des patients, ressemble à une sorte de foire sauvage, anarchique — et ce n’est pas sans raison que les autorités tentent aujourd’hui de le réguler (à travers les projets de décrets sur le titre de psychothérapeute).

Alors que vient faire le psychanalyste là dedans ? Et pourquoi la grande majorité des personnes qui viennent me voir semble y trouver son compte - puisqu’elles reviennent et reviennent encore ? Je tente plusieurs hypothèses :

1° Parce que je les écoute - et je les écoute longuement, parfois plus d’une heure. (la psychiatrie, devenue malheureusement psychiatrie d’urgence, débordée, scandaleusement débordée, n’a pas les moyens d’écouter une heure durant). Un homme de 70 ans, qui fréquente les hôpitaux psychiatriques depuis plus de quarante ans, me disait l’autre jour à la fin d’une séance : “Je n’ai jamais parlé aussi longtemps à quelqu’un de toute ma vie.”

2° Parce que je les écoute en silence si je puis dire (ce qui ne signifie pas que je ne dise rien). Une certaine qualité de silence. Et surtout avec rien, ou rien d’autre en tous cas que le transfert (ce qui n’est pas rien, ce qui est même tout ce dont le psychanalyste dispose, et ce qu’il dispose meux que personne). Rien, c’est-à-dire : pas de questionnaire, pas de médicaments, pas de promesses, pas de manipulations magiques. Nous sommes deux et cela suffit à produire un univers foisonnant de personnages et d’objets dont l’exploration vaut bien d’autres aventures.

3° Je suis parfois le sujet supposé savoir, certes (on m’appelle parfois, non sans malice, docteur), et parfois, au contraire, celui qui n’y comprendra jamais rien, mais pas besoin d’ordonnances ou de questionnaires ou de formules magiques pour s’en convaincre.

Ce qui m’étonne le plus peut-être : qu’en l’absence de ces autorités objectales, ces signes tangibles de pouvoir, la plupart des patients, au lieu de me considérer comme un charlatan, y trouve leur compte. Mais à vrai dire, je ne suis pas un charlatan : un charlatan dupe sa clientèle parce qu’il leur promet quelque chose qu’il n’est pas en mesure de faire advenir : alors comment celui qui ne promet rien pourrait se rendre coupable de charlatanisme ? Peut-être sommes-nous, de manière très générale, fatigués de croire aux promesses. Moins crédules vis-à-vis de ces objets, de ces signes, par lesquels la promesse semble prendre corps : je vois défiler ces ordonnances interminables rédigés par les médecins, j’entends les conseils prodigués par tel ou tel guérisseur, ces hygiènes de vie, ces régimes, ces stratégies — bah ! vaudrait mieux d’abord prendre au sérieux les stratégies qu’a mises en place la personne avant de consulter, plutôt que de se précipiter sur son DSM, sa boule de cristal ou sa dianoétique.

L’acharnement à guérir - déjà suspect du fait qu’on n’est pas au clair sur ce qu’est être malade ou bien portant, et encore moins à quoi pourrait ressembler guérir — c’est mettre la charrue avant les bœufs. Peut-être la psychanalyse, dans sa position si spéciale dans la foire aux thérapies, vaut surtout de ne rien promettre - ce qui veut dire entre autre de donner du sens à la souffrance, de faire émerger l’enseignement dont la souffrance est grosse, et au bout du compte, éventuellement, de s’en arranger —de s’en arranger mieux. Peut-être vaut-elle de s’intéresser pleinement aux personnes qui la rencontre, ce dont ces personnes lui sont gré. Comme écrivait la princesse Elisabeth — laquelle, malgré sa jeunesse, avait déjà enduré bien des peines, et atteint une maturité exceptionnelle - au vieux Descartes : “Il vaut mieux connaître des vérités à notre désavantage, que se tromper agréablement” (28 octobre 1645)

Pourquoi la psychanalyse devrait être (forcément) une science ?

Je lis un texte qui tente de démontrer que la psychanalyse est bien une science, contrairement à ce que les détracteurs de la psychanalyse avance - à savoir qu’elle n’est pas une science. L’argumentation de l’auteur risque de ne pas faire beaucoup de tort aux épistémologues professionnels ou aux philosophes des sciences. Il essaie de dégager pour la psychanalyse un espace au royaume des sciences, en la distinguant d’une part des sciences dures, et d’autre part de l’art. Pour finalement admettre que la psychanalyse fait à peu près tout comme les sciences : elle a vocation à s’expliciter dans un discours rationnel, lequel s’appuie sur la recherche de preuves, et, par conséquent, est susceptible de progrès (dans la connaissance ou la vérité). L’argument selon lequel la psychanalyse, au contraire des autres sciences du vivant, prendrait en compte le temps, est pour le moins discutable (il vaudrait mieux dans ce cas parler avec comme les psychanalystes anglo-saxons de développement, croissance ou maturation). Je sais bien que Freud, et tant d’autres après lui, ont plus ou moins ardemment souhaité que leur discipline si particulière accédât au titre de science. Une partie de l’œuvre de Bion, à l’époque de la grande trilogie composée d'Aux sources de l’expérience, des Éléments de psychanalyse et de Transformations, se consacre à la mise en place d'un système hypothético-déductif, qui fournit des symboles et des formules algébriques, système auquel les psychanalystes pourraient se rapporter pour mieux penser ce qu’ils pensent. Mais je ne suis pas sûr que Bion aurait dit tout de go que la psychanalyse devrait être une science — à l'époque qui suit la grande trilogie, et notamment dans les séminaires, il me semble considérer cet aspect de son travail avec une certaine ironie. Il est certes souhaitable que l’analyste dispose de concepts plus abstraits, plus généraux, mieux articulés les uns avec les autres, pour éviter la profusion des théories ad hoc, caractéristique de la littérature analytique — mais, parmi les outils dont l’analyste dispose, on doit aussi prendre tout à fait au sérieux le mythe ou le modèle, et à vrai dire toutes les pensées, quel que soit leur degré d’abstraction ou de concrétude, l’ensemble des choses dont la théorie doit en définitive rendre compte. L’importance des modèles et des mythes dans la pensée de Bion est cruciale, en ce qu’ils constituent le pain quotidien de l’analyste, médiateur entre la théorie et la pratique : or ce modèle, cette esquisse, “raisonnement bâtard” pour reprendre le mot de Platon dans le Timée (52b), qui tient autant du mythe que de la raison, c’est bien lui qui inspire nos interprétations éventuelles. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’à ce niveau, un épistémologue n’y reconnaîtrait qu’à peine l’ébauche de ce qu’on décrit généralement comme une science. Pour rester avec Bion, soulignons ceci que la psychanalyse, parce qu’elle a affaire avec la croissance (et on pourrait dire : tient compte du transfert et du contre-transfert) — qui me semble être quelque chose de plus prégnant que “le temps” —, est toujours gênée aux entournures hypothético-déductives, si je puis dire. On se complique singulièrement la tâche en psychanalyse : alors que dans la plupart des sciences, l’observateur et l’environnement sont précisément évacués de l’expérience — en ce sens qu’on s’efforce de purifier l’observation des facteurs contingents qui ne manquent pas de polluer les phénomènes —, la psychanalyse, au contraire, fait de la croissance, du transfert et du contre-transfert (si l’on tient à séparer les deux), l’élément même de son investigation. C’est là ce qui la distingue de tout autre activité spéculative -—à part peut-être de certains courants contemporains en ethnologie et en anthropologie. Cependant l'idée de la psychanalyse comme science recèle une autre source de problèmes : car enfin, qu’est-ce qui caractérise la psychanalyse ? Est-elle un certain discours ? Un ensemble de théories plus ou moins ordonnées sur l’homme — auquel cas ne faudrait-il pas en faire une fille de l’anthropologie ou de la philosophie ? Ou bien : est-elle un art, un art au sens de l’art médical pré-scientifique, l’art de discerner ou d’amener au jour dans la foule des émotions, des énoncés, des habitants de la psyché, le symptôme, le signifiant, le fait choisi, dans le but de révéler (quoi ?) — ce qui rapprocherait l’analyste de la pythie, dont la sagacité relèverait bien plus d’une disposition personnelle, éventuellement améliorée par l’étude et l’expérience, que d’un savoir théorique explicitable. Ou bien encore : est-elle avant tout l’aménagement sophistiqué d’une écoute à nulle autre pareille, aménagement plus ou moins déterminé par une technique, elle-même modulée selon les modalités du transfert, subtil entrecroisement du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire, qu’on ne saurait à vrai dire épuiser dans une description complète et achevée - à l’image des théories scientifico-déductives pures et sans reste - bref, une expérience irréductible, dont la théorisation, dès lors, aurait ce statut particulier d’être en droit plus libre (vis-à-vis des exigences rationnelles) que la théorie dite scientifique - liberté justifiée par la particularité de son objet (croissance, transfert et contre-transfert). En conclusion : je ne suis pas persuadé que la psychanalyse ait grand chose à gagner à être reconduite au giron des sciences. J’irai même jusqu’à dire que ce que sait la psychanalyse, c’est, au bout du compte, ce que chaque analysant et chaque analyste a appris de l’expérience de l’analyse. Qu’on doive se résoudre à ne jamais en faire le décompte ne me peine pas : il reste peut-être, entre l’art et la science, pour reprendre une topologie traditionnelle, une place pour quelque chose d’autre, quelque chose que nous n’avons pas encore appris à penser.