Cette collection de textes est fabriquée à partir de notes prises entre les séances de psychanalyse qui ont lieu à mon cabinet, dont je sélectionne une petite partie, les soumets à une réécriture plus ou moins soignée. En général, tout cela est fait à la va vite, quand j’ai un peu de temps.
Ce qui m’importe n’est pas le résultat : le contenu lisible du texte publié. Mais les transformations auxquelles mon appareil à penser (les pensées) est soumis au fur et à mesure que j‘écris (ou que j’essaie d‘écrire ce que je pense). Donc : chacune de ces pages consiste en une éniéme transformation de O – T(T(T(T(T(o))))) etc. – et la finalité de tout cela, c’est de devenir analyste (c’est un cliché de dire de manière affectée “je deviens à chaque séance analyste”, ou “je ne cesse de le devenir” etc.. mais bon, excepté l’affectation, dont on peut se passer, il y a du vrai là dedans sans aucun doute, du moins une description assez juste de ce qui se passe quand on accueille un patient, et même après, ou avant).
De ce point de vue, l’ensemble se rapproche, le génie en moins, d’un bouquin comme Cogitations de Bion. Ce livre est une mine d’or, soit dit en passant. Et peut-être du journal clinique de Ferenczi, avec la même réserve concernant le génie, plus une autre différence, liée à ceci que, pour des raisons de confidentialité (et parce que je ne suis pas encore mort, comme l‘était F. au moment de la publication de son dernier journal), je n’y parle pas – du moins explicitement – des séances telles qu’elles se sont passées. On ne trouvera donc rien qui ressemble à une vignette clinique (d’abord parce que les vignettes cliniques m’insupportent) – cela dit, dans le Journal de Ferenczi non plus ! – mais plutôt des énoncés brutalement extirpés de leur contexte (la séance), introduit par “le patient dit : “ ou “(p) dit :”. Il est probable que n’importe quel patient ayant fait une analyse ait l’impression en lisant tel ou tel énoncé, que c’est précisément ce qu’il a dit l’autre jour en séance. C’est probable en effet. Ce qui m’importe, c’est que l‘énoncé en tous cas ne permette en aucun cas à un lecteur quelconque d’identifier telle ou telle personne qui pourrait être ce patient dont je parle.
D’où le nom d’exercices. Exercices dit que la finalité de ce travail ne tient pas à produire une nouvelle théorie psychanalytique (ou philosophique), ni même une théorie quelconque de plus. Il y en a bien assez comme ça. Mais à améliorer dans la mesure du possible ma capacité analytique (l’intuit), gagner en souplesse conceptuelle, grammaticale, et peut-être mentale, voire neuronale (!), enrichir mes bagages analytiques de modèles et d’images et de manières de penser que je n’ai pas l’habitude de pratiquer. D’où le fait que pour certains lecteurs déjà doués de ces capacités, ces textes puissent sembler comme un assemblage de banalités (je me console en me disant que certains pensent la même chose de Wittgenstein ou des séminaires de Bion).
Exercices, au sens où ce qui compte, c’est de s’exercer, comme une gymnastique, un entraînement – on s’entraîne afin d‘être à même quand la situation pour laquelle on s’entraîne – la réalisation – se présente, être capable d’accomplir le geste le meilleur en rapport aux circonstances. Ou : penser/agir dans le feu de l’action.
Un genre de journal clinique partiel, un fragment qui témoigne d’une manière de travailler – et somme toute, ce genre de témoignage est rare dans la littérature psychanalytique – on a parfois le sentiment que les analystes ne font qu’appliquer des règles, qu’ils sont analystes une bonne fois pour toute – quand l’institution a donné son feu vert – et qu’après ça : on peut éventuellement, au bout de quelques longues années être autorisé à écrire quelque chose au sujet de la psychanalyse. N‘étant pas certain d’avoir autant de temps devant moi (qui peut en être certain ?), je prends le parti de ne pas attendre.
Peut-être de futurs analystes en quête de réassurance pourront en lisant ce blog se ré-assurer, ou bien le contraire. Peut-être un pensée gît là qui pourrait en inspirer un autre (psychanalyste ou pas).
C’est déjà une forme de publication. Néanmoins spéciale. La différence majeure est celle-ci : ces textes ne sont pas passés sous les fourches caudines d’un comité de lecture. Ils ont néanmoins été filtrés par mon propre comité de censure, lequel est assez lâche il faut le dire.
Et encore, un vivant, à la manière du kosmos de Platon (mais alors un tout petit kosmos), qui s’efforce tant bien que mal de s’organiser (de s’auto-ordonner) en prenant bien soin de demeurer suffisamment poreux pour être perforé en permanence par une pluie d‘éléments fortuits et imprédictibles – c’est dire que j’assume le caractère approximatif, conjecturel, vraisemblable de ces mises en forme.
On n’y trouvera que peu de jargon psychanalytique (je dois admettre que je lis de moins en moins de psychanalyse, en bonne et due forme). Quelques repères tout de même. Un psychanalyste lecteur de Bion devrait s’y retrouver sans trop de peine. Je cause dans une langue qui peut sembler assez bizarre, mais cela vient du fait que j’ai appris (j’apprends) à penser (en partie) avec Bion, donc, la philosophie grecque, Wittgenstein, J.L. Austin (et maintenant des gens comme S. Cavell ou P. H. Castel ou Vincent Descombes), et de la philosophie des sciences aussi (notamment Poincaré, Bion oblige, mais aussi la philosophie analytique et après), sans oublier la microsociologie d’Erwing Goffman. Et qu‘à l’arrière plan, il se trouve pas mal de littérature, et surtout, mon panthéon personnel : Arno Schmidt, James Joyce, William Faulkner, Malcolm Lowry et Carlo Emilio Gadda (et B.S. Johnson, Thomas Bernhard, Ingeborg Bachmann, William T. Vollmann et Dan Simmons).
L’autre source essentielle, c’est évidemment ce que les patients disent dans le cabinet où je les reçois. (Je ne vais pas refaire le coup de Winnicott – les “patients qui ont payé pour m’apprendre” -, antienne qui toutefois reste génialement trouvée).
Vincent Séguret
le 3 mars 2010
(me contacter via cette adresse mail : vincent.seguret (arobase) gmail (point) com)

Ces textes sont mis à disposition sous un contrat Creative Commons (en attendant que j’ai trouvé une licence qui me convienne mieux).
