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du désordre (3) : ranger sa chambre

fév 26, 13:39

l’adulte : “tu as vu ta chambre !?!”
si l’enfant était suffisamment insolent et philosophe, il répondrait peut-être : “justement : je n’ai pas “vu ma chambre”. J‘étais très occupé avec les playmobiles et mon camion de pompier à éteindre un incendie désastreux, et je n’avais pas la disponibilité sensorielle nécessaire pour prendre du recul et voir ma chambre – dans son ensemble”.

Ce qui est remarquable, c’est que, pour, la plupart des lecteurs qui ont vécu dans une chambre, le simple énoncé “Tu as vu ta chambre !?!” est tout à fait intelligible. C’est le genre d‘énoncé pour lequel on peut “réciter” la suite, ou se passer d“introduction. Dans les cas où l’attitude de l’adulte est extrêmement stéréotypée, prévisible, l’enfant devient un excellent anticipateur, et bien souvent un froncement de sourcil suffit, et plus tard, même quand l’enfant devenu adulte est à l’abri du jugement actuel du parent, la situation elle-même (par exemple : une chambre en désordre) suffit (le soupçon demeure, sans personne d’autre que le sujet lui-même pour instruire son procès).

“Cette chambre est en désordre !” peut vouloir dire :
1. “Range-la !” (auquel cas c’est un ordre, un performatif comme dirait J.L. Austin)
2. “Seul un esprit désordonné peut mettre et supporter une chambre dans un tel état”. (on retrouve là ce que je disais sur le critère externe du désordre qu’on attribue à quelqu’esprit . On pourrait associer le désordre à “ce qui n’est pas fait “ (ranger par exemple), mais on peut aussi l’attribuer à une disposition mauvaise, qui inspire l’enfant soupçonné dès lors de produire volontairement du désordre, de s’y complaire. Il est alors désigné comme la cause de la colère de l’adulte. Ce qui est une forme de reconnaissance, et parfois la seule sur laquelle l’enfant puisse tabler : pour ma mère, j‘étais la cause (de tout).
3. “Moi ta mère (ou : ton père ou n’importe qui), je dispose d’une préconception de ce qu’une chambre en ordre veut dire, et cette préconception, j’attends de toi que tu t’y conformes” – “parce que c’est pour ton bien” – ce à quoi le psychanalyste, prompt à démonter la grammaire pourrait répondre : “parce que c’est d’abord pour mon bien” (“ce que je veux, c’est un enfant sage et ordonné qui soit à l’image de..”). De là suivent éventuellement toutes sortes de “justifications”, et parfois des éclats de voix, des hurlements, des coups. Parce que “Cette chambre est en désordre !” ne dit pas tout ce que l’adulte veut dire (mais il est question d’affirmer une autorité, de punir un coupable, de se faire obéir, de dresser un animal, de s’auto-punir etc etc)

bref, l‘énoncé est beaucoup plus qu’un constat – ce qu’il semble être grammatical. Pas une description. Mais déjà une injonction complexe, qui s’adresse à quelqu’un. et ce quelqu’un c’est peut-être l’enfant (pas forcément l’enfant réel, même si c’est un enfant réel qui l’entend ou sur lequel ça fait de l’effet.) ou quelqu’un d’autre qui n’est pas présent.

Plus encore, il suppose l’ordre et donc, l’absence de quelque chose que l’adulte voudrait voir. Il est typiquement structuré dans la grammaire de la préconception et de l’attente (au sens : ce que j’attends de x).

Attendre quelque chose de quelqu’un n’est pas attendre quelque chose ou quelqu’un. Plutôt (si on développe l’armature pronominale de l’expression) : s’attendre à quelque chose de (la part) de quelqu’un – qui déjà entraîne la déception : celui qui s’attendait à est déçu (ou on suppose qu’il est déçu), celui dont on s’attendait à ce qu’il fasse ou dise x, déçoit. L‘éducation consiste peut-être à créer les conditions d’une déception (mutuelle). Mais quand l’attente est infinie, la déception devient le mode quasiment unique de la relation à l’autre (on peut ainsi devenir le tyran de soi-même, en ayant internalisé comme disent certains kleiniens, ou fait sienne l’attente infinie de l’autre).

Ce genre d‘énoncé et la logique que l’examen des circonstances et des associations d’idées met en lumière sont courants dans les cabinets de psychanalyse. Un examen de la grammaire, sans importation de jargon ou de théories des prédécesseurs, suffit déjà à appréhender ce que ça fait d‘être un enfant qui se pense comme la cause du désordre (ce qui est typique du raisonnement métaphysique).

Plus tard : l’enfant devenu plus âgé, aura peut-être la possibilité comme Virginia Woolf d’avoir “une chambre à soi” (A Room of One’s Own) – un contenant pour ses propres affaires, à l’abri du soupçon, qui ne soit pas scruté comme un symptôme, régies par ses propres règles, support d’une autonomisation, dont on puisse fermer la porte à double tour : une privauté. Voyez comment les enfants, quand bien même ils disposent de leur propre chambre – mais non pas d’une privauté – installent au milieu de la pièce ou du jardin une cabane ou une tente de toile, à l’abri des regards, y compris celui de la mère. (et : “qu’est-ce qu’il traffique là dedans ?” Il s’exerce au secret (et la “boîte à secrets” des petites filles, ou le journal intime etc) – et donc à grandir. (D’autres y voient la régression dans un contenant plus primitif, recul devant la peine que procure le travail de socialisation, ce qui n’est pas finalement contradictoire, même si je me méfie des observations concluant à la “régression” – de toutes façons, les circonstances de la séance, ce que dit ou fait le patient, décident).

(mis en ligne par vincent seguret)

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