Le patient s‘étonne que, alors qu’il a commencé son analyse, ça produise autant d’ effets sur ses proches, et bouleverse non seulement leurs propres pensées mais aussi, bien au-delà de ce qu’il supposait, les pensées des autres et leurs actes. “J’en ai juste dit un mot à ma soeur”, et :” ma mère s’est mise à pleurer l’autre jour, mon père ne tient plus en place, mon fils fait des choses inhabituelles, ma femme envisage de se mettre au jogging etc.” Il suffit de savoir que quelqu’un a entamé une analyse pour que les choses se mettent en branle, que des ordonnancements qui, en général, désespéraient le patient par leur stabilité (leur caractère supposé inébranlable), se disloquent, et des émotions, des paroles, des passages à l’acte déferlent dans l’environnement proche de l’analyse, voire : dans le lointain. Ça enclenche des choses comme par effet de domino.
Voilà qui semble incroyable. Et qui toutefois ne devrait ni nous étonner ni nous conduire à surestimer l’analyse comme cause « magique », style « l’effet de l’inconscient » – dit comme ça, on ne dit rien du tout, mais on a l’impression d’avoir tout dit (tout en prêchant pour sa chapelle). C’est beaucoup plus prosaïque.
Le patient est venu en analyse parce qu’il y a là une pensée qui le préoccupe, dont il ne sait au juste que faire, qui possède son propre pouvoir et suscite ses propres attentes, une pensée qui demande à être pensée. L’angoisse qu’il apporte signifie l’imminence d’une réalisation (Bion, Transformations, ch.11) On s’est efforcé de fuir cette pensée (fortuite), de s’en détourner, de divertir son attention, mais cette pointe ne cesse de troubler l’ordonnancement habituel des pensées et des choses, et la trace de sa piqûre s‘étale peu à peu, se cristallise, fait symptôme, bref, quoiqu’on fasse pour repousser l‘échéance, s’obstine à déranger. Cette pensée dérangeante est la cause qui suscite ce qu’on appelait autrefois le « conflit intérieur » : ce conflit peut tout à fait être décrit comme une lutte entre la préservation d’un ordre – les manières dont j’avais coutume de penser et de découper le réel jusqu‘à présent, pour dire vite – cet ordre fut-il profondément insatisfaisant (au sens où il donne lieu de se plaindre, et vous entendez parfois les patients vous décrire de véritables enfers sur terre, qu’il ne leur est pas si facile de remettre en perspective, et encore moins de s‘échapper), la préservation d’un ordre donc, et l’appréhension d’un désordre affolant, d’une « crise », le pressentiment qu‘à suivre cette pensée et la traiter autrement que par la fuite, on franchit le pas du sol stable (fut-il marécageux) du connu, pour s‘élancer dans l’inconnu. Or, l’inconnu s’avère parfois absolument terrifiant. Vous pouvez vivre extrêmement mal sous l’emprise de la terreur, mais en même temps reculer de toutes vos forces, au moment de faie ne serait-ce qu’un pas de côté, devant la terreur de l’inconnu. C’est pourquoi, il n’est pas rare que la personne en proie à ce conflit le résolve provisoirement en réaménageant l’ordre, plutôt que de risquer de le bouleverser de manière massive. Par exemple, elle hallucine. Elle fuit comme l’a décrit Bion de manière si impressionnante dans l’hallucinose (qui n’est pas simplement « halluciner », mais on lira Transformations à ce sujet pour en savoir plus). D’autres se réfugient des pratiques de détournement compulsives : vous avez des gens qui se mettent soudainement à pratiquer le sport, et qui le font matin, midi et soir, ou encore qui multiplient les activités extra-professionnelles, au point qu’il ne leur reste plus un seul moment de solitude, plus un seul instant disponible pour que cette sale pensée vienne mettre son grain de sel dans les rouages de la machinerie quotidienne. Jusqu’au jour où, pas de bol, la cheville du coureur lâche, ou une grippe vous cloue au lit (et souvent, c’est bien pire que ça : comme si le corps, les organes, prenaient le relais de cette conscience qui se refuse, et, à leur manière, traitait la pensée insupportable, sculptant parfois de véritables kystes ou tumeurs à partir de l’angoisse et du refusement). Certains patients attendent parfois cette extrémité pour consulter.
L’analyse offre le soutien qui permet de s’engager dans la pensée de cette pensée. Un contenant si l’on veut, le temps qu’il faudra. Mais, ça ne préjuge pas de ce que les effets d’un tel effort débordent au-delà des limites toute « méthodologiques » du cabinet. Qu’il y ait débordement, cela se voit assez bien si l’on part du principe qu’en traitant cette pensée, c’est tout un monde qui se recompose, une manière de découper le réel, et, pour être très concret, des manières de parler ou d’agir avec les autres, au sein des groupes ou des sociétés auxquelles le patient est lié. J’ai juste dit à ma sœur que j’avais entamé une analyse. Elle m’a répondu d’un ton sec, en soupirant : « enfin ! ». Et ma mère : « Tu lui parles de qui à ton analyste ? » etc. C’est souvent étonnant. Même, et peut-être surtout dans les milieux dans lesquels la psychanalyse suscite en général l’opprobre ou la moquerie (« qu’est-ce que tu vas t’embêter avec ces charlatans ? » ou : « les psys c’est réservé aux fous » ou « on ne se plaint pas ici : on travaille ! »), l’entrée du vilain petit canard de la famille en analyse produit de petits séismes dont les vagues se répercutent jusqu’aux réfractaires de principe. Bon : ce n’est pas systématiquement le cas, mais cela arrive. Parce qu’il y a là un facteur de désordre nouveau (la parole ou les actes du patient), auquel il faut répondre (afin de préserver ce qui peut l‘être de l’ordre établi jusqu’ici).
Bion appelle ce processus « changement catastrophique ». Il ne connaissait pas (et pour cause) les théories de René Thom, qui permet de décrire et prédire les variations soudaines d’un système, mais il a bien une intuition de ce genre (qu’il tire probablement à la fois de ses observations cliniques et des développements qu’il apportent à la théorie kleinienne SP<->D). Par contre il était un lecteur de Poincaré et il ne serait pas étonnant qu’il ait connu la théorie de l’imprédictibilité dans les systèmes chaotiques :
Une cause très petite, qui nous échappe, détermine un effet considérable que nous ne pouvons pas ne pas voir, et alors nous disons que cet effet est dû au hasard. Si nous connaissions exactement les lois de la nature et la situation de l’univers à l’instant initial, nous pourrions prédire exactement la situation de ce même univers à un instant ultérieur. Mais, lors même que les lois naturelles n’auraient plus de secret pour nous, nous ne pourrions connaître la situation qu’approximativement. Si cela nous permet de prévoir la situation ultérieure avec la même approximation, c’est tout ce qu’il nous faut, nous disons que le phénomène a été prévu, qu’il est régi par des lois ; mais il n’en est pas toujours ainsi, il peut arriver que de petites différences dans les conditions initiales en engendrent de très grandes dans les phénomènes finaux ; une petite erreur sur les premières produirait une erreur énorme sur les derniers. La prédiction devient impossible et nous avons le phénomène fortuit. (Poincaré, Calcul des probabilités, Gauthier-Villars (Paris – 2e édition, 1912)
Je crois que nous, c’est-à-dire « nous » les êtres humains, comprenons fort bien, à notre niveau, combien sont imprédictibles les effets de nos actes. Agir, de ce point de vue, c’est plonger, dans une certaine mesure, dans l’inconnu. A fortiori quand agir consiste à quitter sa femme ou son mari, changer de métier, déménager en Islande ou partir avec son sac à dos faire le tour du monde à pied. On croit connaître ce qu’on quitte, mais on est certain d’une chose, si l’on n’a pas la chance (ou le malheur) d‘être la pythie ou le devin Tirésias, c’est que le futur n’est pas encore. Vous pouvez passer un temps considérable à calculer les conséquences probables de vos actes, mais les actes ne sont pas seulement des actions motrices, dont on serait en droit d’espérer une prédiction fiable quant à ces effets calculée à l’aide des lois de la physique (ou de la neurobiologie). Là, dans le champ des interactions humaines, s’il tant est qu’il existe des lois, elles sont soumises à tant de variables et de facteurs qui ne dépendent pas de nous et de nos intentions (ou qui échappent au soin que nous mettrons à accomplir correctement notre acte – par exemple, le mari que l’on veut quitter peut tomber malade, ou pire, l’entreprise qui nous emploie nous propose une augmentation, une crise financière peut anéantir le système économique de l’Islande, la cheville droite du randonneur peut se tordre juste avant le départ), qu‘à vrai dire, notre calcul demeure désespérément un calcul de probabilités, comme dit Poincaré, et chaque décision que nous voulons prendre ouvre une fenêtre sur l’inconnu, potentiellement chargée d’angoisse.
Nous aimerions pouvoir épuiser cette angoisse dans le zèle au travail ou le footing bi-quotidien. Comme si la pensée ou l’acte n‘étaient qu’action motrice ou anomalie neurobiologique. Ça peut se faire, et ça se fait. Mais ça fait aussi de l’effet aux autres (parce que, par exemple, si vous passez toute votre vie éveillée à courir à droite et à gauche, on peut supposer que d’autres finissent par s’en plaindre !). Ce qui ne général finit par revenir par un effet de feed-back sur celui qui s‘épuise ainsi (on peut être pris de la sorte dans un cercle infini, et parfois, devenir fou).
Poincaré lie cette imprédictibilité à notre méconnaissance, ou plutôt à l’impossibilité humaine de connaître la situation initiale de l’univers (avant que nous intervenions intentionnellement). Quand j‘évoque « l’ordre établi » (qu’il s’agit de défendre), il va de soi que cet ordre n’est qu’une vue partielle sur l‘état initial dans lequel se trouve les choses. Le réactionnaire, dans son obstination à défendre l’ordre établi et à refuser d’attribuer la moindre valeur à la nouveauté, fait comme si cet ordre constituait une assise métaphysique objectivable. Il confond son propre besoin d’ordre et sa propre hantise du désordre, avec la « situation initiale de l’univers ». Il prédit que le monde court à sa perte, quand il s’agit bien plutôt d’une perte qui le concerne, ou concerne ses propres pensées (on retrouve là, dans cette projection de soi-même sur le monde, une logique typiquement paranoïaque, que le monde en question ne manque pas de renforcer, car, si vous cherchez des signes de décadence et de désordre, vous ne manquerez pas de les trouver dans les articles de presse, et, symétriquement, si au contraire vous cherchez des preuves de l’emprise croissant qu’un despote exerce sur les individus, vous les trouverez aussi.)
Cette appréhension d’un désordre à venir, d’autant plus embarrassant qu’on en serait la cause, ou que, rien qu’en y pensant, on s’imagine être la cause ultime (se punissant déjà de sa culpabilité future, à l’idée même de commencer à y penser), cette appréhension donc, ouvre une perspective sur l’inconnu, sur le non-savoir. Il y a ce que nous savons ou que nous croyons savoir, ou nos croyances, et s’ouvre là devant nous, malgré tout, l’ombre d’un abime. L’idée qui se dessine alors, c’est peut-être qu’une existence humaine ne saurait se satisfaire au bout du compte de ce que nous savons ou croyons savoir, ou de ce que nous percevons comme ordonné. Qu’en vérité, l’expérience la plus commune est celle d’une oscillation plus ou moins manifeste entre des états ordonnées ou désordonnés, et il me semble que cette oscillation est justement constitutive de la grammaire de l’ordre/désordre. La perspective qui s’ouvre là, appelons là avec Platon (et quelques grecs) et Bion : le devenir. Elle suppose pour être tolérable (or, l’expérience humaine n’est pas toujours tolérable) qu’on en accepte le caractère approximatif, oscillatoire, par exemple, le fait que les choses ne soient jamais tout à la fait à la place où elles sont censées être, ou on les attend, etc. Un talent de marin, qui sait naviguer avec souplesse aussi bien sur une mer calme qu’un océan déchaîné, capable de tolérer l’incertitude, l’approximation, la conjecture, et de conduire son embarcation dans “les” circonstances (et s’il le faut, de ne plus la faire avancer du tout).
=***=
(qu’on mesure au passage la pauvreté de certains textes psychanalytiques qui semblent faire de l’acceptation de la réalité – quoiqu’on veuille dire par là – le critère de l’analyse réussie et, partant de là, terminée. Ce n’est évidemment pas du tout ce dont je parle ici – cette sorte de “retour à l’obéissance” auquel semble aspirer les plus réactionnaires, regrettant le temps – en vérité fantasmatique – où chacun se tenait à sa place, place qui limitait correctement le désir et les vélléités, etc.. bref : des individus soigneusement castrés – cf. parmi d’autres exemples, ce texte d’un qui écrit “en tant que psychanalyste” : “Il y a une montée de la violence sociale pour régler les problèmes catégorie contre catégorie si bien qu’on n’a plus tout à fait le sentiment d’avoir affaire à une société dans laquelle les gens sont liés par la reconnaissance mutuelle de leur place, quelle qu’elle soit. Dans les sociétés anciennes et jusqu’au siècle dernier, le patron et l’ouvrier se reconnaissaient comme patron et ouvrier. Aujourd’hui, plus personne n’ose se dire patron et plus personne ne peut se dire ouvrier avec la fierté que ça comportait.“ (http://www.marianne2.fr/La-crise-a-marque-le-triomphe-du-chacun-pour-soi_a183461.html) – Je ne fais pas non plus a contrario l‘éloge d’une psychanalyse émancipatoire, à la W. Reich, ou d’autres. Et, pour être encore plus précis, si je ne vante ni la voie “réalistique conservatrice”, ni la voie “développementale émancipatrice”, je ne m’abstiens pas pour autant (au nom d’une règle de neutralité qui n’a rien à faire ici)).