"Une grave faiblesse des analystes" (?!)

Les groupes d’analystes présentent une certaine homogénéité, qui tient en partie au fait qu’ils considèrent comme “allant de soi” un ensemble de règles (plus ou moins explicites, et dont on peut trouver éventuellement une trace écrite ici ou là, dans tel ou tel texte produit par telle ou telle institution psychanalytique) relatives à la manière dont l’analyste devrait se comporter avec son patient… Les relations de l’analyste vis-à-vis de l’argent constituent un thème assez courant, qui donne lieu à des préconisations assez différentes d’un groupe à l’autre ou d’une époque à l’autre. Je voudrais ici réfléchir sur certaines de ces préconisations, à partir de choses que j’ai entendu dire, ou lues, de la part de quelques collègues, ou dont on voit se dessiner la logique dans une certaine littérature. J’intitulerai cette description : “le psychanalyste décomplexé” (comme on dit : “la droite décomplexée”) (Il va de soi qu’il existe bien d’autres manières de traiter ce thème, et bien des analystes ne se reconnaîtraient pas dans la présentation qui suit.)

le psychanalyste décomplexé :

Un psychanalyste vertueux doit avoir vis-à-vis de l’argent une relation dénuée de tout scrupule. Proposer un tarif “bas” constitue une preuve que l’analyste “a un problème avec l’argent” – on sous-entend par là bien des choses, qui ont avoir avec LA dette (symbolique ou imaginaire) – notez bien qu’il s’agit rarement d’une dette en particulier, mais de LA dette, dont l’invocation suffit. Suffit à quoi ? À décréter l’analyse de l’analyste insuffisamment poussée à bout. Un analyste correctement formé n’est pas censé éprouver des scrupules au moment de demander telle ou telle somme à son patient. Il ne devrait pas non plus hésiter au moment d’imposer un certain rythme hebdomadaire – par exemple 3 à 4 séances par semaine -, ou d’exiger le paiement des séances auxquelles le patient ne s’est pas présenté. Celui qui hésite peut être soupçonné de faiblesse vis-à-vis de la règle, faiblesse qui ne saurait être imputée encore une fois, qu‘à un défaut dans son analyse personnelle ou bien à un désir coupable de générosité envers son patient – et dès lors, ce désir risque de perturber voire corrompre le cours de la cure, en plaçant le patient dans une situation intenable vis-à-vis de la dette. Les deux critiques se rejoignent ici : c’est parce que l’analyste n’a pas su y faire avec LA dette qu’il se trouve dans l’incapacité d’adopter une position saine vis-à-vis du patient et qu’il entraîne alors ce dernier dans les errements de sa subjectivité mal dégrossie.

On dira que je caricature et c’est vrai. Je caricature dans la mesure où une immense paresse me prend à l’idée de compiler toute la littérature sur le sujet, afin de fournir des preuves que le paragraphe précédent n’est pas si éloigné de ce que certains analystes pensent ou disent ou écrivent.

“l’argent analytique n’est pas l’argent qui s‘échange au-dehors”

Le problème intéressant posé par ce type de règles, c’est qu’il n’a de sens que dans un jeu de langage particulier alors même qu’il semble spontanément, pour un observateur étranger à la forme de vie spécifiquement psychanalytique, relever de ce que Erving Goffmann appelle : “relations de service personnalisées”.

Du point de vue “ordinaire”, nous avons là une réalité matérielle extrêmement prosaïque : l’analyste exerçant en cabinet privé a besoin d’argent comme la plupart des individus. En France en 2010, s’il veut agir conformément aux lois en vigueur, l’activité d’analyste dans un cabinet privé étant considérée comme une activité professionnelle libérale, et, dans la mesure où on touche en l’exerçant certaines sommes d’argent, il ne saurait s’exempter de payer à différentes caisses et à l‘État des cotisations, des taxes, des impôts etc.. comme n’importe quelle profession libérale. Je me sens obligé de rappeler ce point parce que ça ne semble pas aller de soi pour certains de mes collègues (sans compter qu’on est censé aussi déclarer l’argent qu’on gagne, et même les liquidités.. On sait bien que nombre de professions, et pas seulement les analystes, prennent certaines licences avec ces déclarations légales. La “règle” selon laquelle le patient devrait payer exclusivement en liquide relève de l’hypocrisie la plus totale : on peut ratiociner a posteriori tant qu’on voudra sur les motifs théorico-techniques susceptible de justifier une telle règle, ça ne convaincra que les naïfs.) Ces libertés prises avec loi pourraient très bien se justifier en décrétant la psychanalyse comme un lieu absolument distinct de l’espace social et politique. Ça ne se dit pas avec autant de franchise, et en tous cas pas sur la scène sociale ou politique – sans doute parce que, on a beau tenir le monde extérieur comme un territoire extra-psychanalytique, au nom par exemple de la “neutralité” psychanalytique, il n’empêche, la peur de la police et des tribunaux (et peut-être aussi une vague idée de sa “réputation”), fait tout de même son petit effet. Il est plus facile de se poser là comme instance subversive (les psychanalystes “seuls vrais révolutionnaires”, qu’on a pu entendre dans les années 60, souvent par le truchement d’un pseudonyme – discrétion oblige ?) quand on évite d’attirer l’attention des pouvoirs publics. Disons que la pratique (ne pas déclarer la totalité des sommes perçues) ne se limite pas au métier dont je parle ici, loin de là. Et qu’on trouve quand même un certain nombre qui accepte aussi les chèques. Cela dit il existe des situations tout à fait “scandaleuses” – du point de vue en tous cas de ceux qui tiennent au respect des lois : untel, dont le mari est psychiatre, exerce en toute discrétion à son domicile, sans être déclarée nulle part cette profession discrète, tel autre, professeur d’université enchaîne sur son temps libre les consultations sans déclarer la moindre entrée d’argent du fait de cette activité complémentaire. L’extra-territorialité rêvée des psychanalystes a bon dos (et certains lecteurs auront immédiatement pensé à cette extra-territorialité à laquelle la religion a toujours été tentée de prétendre. Les derniers déboires de l‘Église catholique avec les affaires de pédophilie qui émergent en nombre n’est que l‘énième épisode des relations complexes entre la cité de Dieu et la cité des hommes. De ce point de vue, je ne suis pas certain que toutes les écoles psychanalytiques aient fait leur Vatican II).

Robert Castel a écrit autrefois un livre épais (Le Psychanalysme, Maspéro 1973) sur la question de l’incapacité foncière des psychanalystes (pour des raisons qui selon lui tiennent à la la structure théorico-pratique de la psychanalyse elle-même) à prendre en compte la dimension sociale de leur activité, forcément conçue comme un dehors socialement et techniquement neutralisé, etc. Je considère “l’argent” comme un de ces objets-limite (qui révèlent paradoxalement l’inscription indéracinable de la psychanalyse dans le champ des activités sociales), ou plutôt comme le point de rencontre entre la réalité “sociale” et la situation analytique (j’avoue que je ne suis pas satisfait de ce vocabulaire, mais je l’utilise faute de mieux, en espérant qu’il soit suffisamment suggestif). Ce qui frappe dans le traitement du problème de l’argent par les psychanalystes, c’est cette sorte d’incapacité à l’envisager autrement que sous l’angle de la rationalisation psychanalytique (du moins dans le type de traitement que j’ai décrit) : tout se passe comme si l’argent, une fois mis en jeu dans le cabinet de l’analyste, faisait d’emblée l’objet d’une conversion “psychanalytique”. L’argent qui circule dans le social (ou, pour mieux dire, qui marque certains types de relations dans tel ou tel groupe) n’est pas l’argent qui circule dans le cabinet de l’analyste. Mieux encore : l’argent qui advient dans le cabinet de l’analyste révèle la vérité de toutes les autres formes sous lesquelles l’argent se manifeste.

Ça ne va pas de soi : d’un côté, on peut voir là un certain paradoxe interne à la théorie habituelle des psychanalystes : le principe de réalité vaut dans un sens et pas dans l’autre, or l’argent qui circule entre le patient et l’analyste semble être conçu comme une exception au principe de réalité, ou du moins, il ne peut s’inscrire dans la relation analytique qu’une fois neutralisées (pour reprendre les termes de Robert Castel) ou mises entre parenthèses ses significations économiques, sociales etc.. Tout se passe comme si l’argent “en analyse” subissait une conversion (au sens spirituel du terme) psychanalytique. Pour le dire d’une autre manière, la monnaie circule dans la situation analytique toujours sous la menace d’une interprétation en terme d’effet de l’inconscient. Discuter du tarif par exemple, pour l’analysant, avancer des difficultés de paiement, c’est à coup quasiment sûr, s’exposer à une interprétation de ce type. Mais, d’un autre côté, on a pu entendre autrefois, dans les années de l‘âge d’or de la psychanalyse parisienne, disons les années 60-70, des formules du type “le patient devrait consacrer un quart ou un tiers de son budget à son analyse” ou, devant un patient peu fortuné : “prenez un emploi mieux rémunéré” (C‘était à l‘époque où les patients parisiens étaient de toutes manières convertis à l’analyse avant que de s’allonger sur le divan, ainsi disposés à accepter à peu près n’importe quelle lubie de la part du praticien, en général à peu près aussi fortunés qu’eux, et que les circonstances politico-économiques, désolé de rappeler des faits aussi étrangers à la théorie analytique, n’avaient rien à voir avec celles qui aujourd’hui produisent le chomage de masse et l’aggravation de la pauvreté pour une partie importante de la population). Bref : adaptez votre budget aux coût de l’analyse, ce qui est cette fois une manière assez brutale de ramener le patient à la réalité. On peut certes s’y pendre certes avec beaucoup plus de douceur :

“Bien que nos honoraires soient souvent adaptés aux possibilités du patient, il n’en reste pas moins que le budget consacré à une cure comportant deux séances par semaine est parfois lourd. Mais une telle dépense compte relativement peu par rapport aux enjeux vitaux pour lesquels on engage une analyse : séparations déchirantes ; deuils inconsolables ; troubles sexuels et de la fécondité ; crise du couple ; relations dramatiques avec un adolescent en difficulté ; conflits professionnels graves ou encore dépressions avec risque de suicide. Il faut savoir que l’analyse est quelquefois l’ultime recours d’une personne désespérée et que l’issue de la cure est pour elle une question de vie ou de mort. En outre, n’oublions pas que des patients sans ressources peuvent heureusement bénéficier d’un traitement psychanalytique dans le cadre d’un dispensaire ou de diverses institutions spécialisées.” (J. D. Nasio, La Psychanalyse peut-elle guérir ? , intervention au Temple de l’Etoile, mercredi 13 octobre 2004)

Au moins, les choses sont dites clairement : pour les moins fortunés, le dispensaire ou le centre Médico-Psychologique local – mais quid alors de la psychanalyse pour cette population ? Parce qu’au dispensaire, faut pas rêver quand même, la psychanalyse, quand elle s’y fait une place, et il y a tout lieu de penser que sa place est de plus en plus ténue, ne peut au mieux que se manifester sous la forme d’une inspiration psychanalytique plus ou moins floue (un peu comme les étranges “psychothérapies d’inspiration psychanalytique”, dont je me suis toujours demandé ce qui les inspirait exactement).

Notez que c’est à peu près ce que Freud disait déjà en 1913 dans son texte fameux “Le Début du traitement” (traduit dans le volume La Technique psychanalytique, PUF, p. 92) :

Tout en étant fort éloigné de tenir ascétiquement l’argent pour méprisable, on peut cependant regretter que, pour des raisons à la fois extérieures et intérieures [c’est moi qui souligne], le traitement psychanalytique soit presque interdit aux gens pauvres.

Tout le développement qui suit est à lire de près (et celui sur le sort fait aux “classes moyennes” sonne très “actuel” – je crois en effet que les problèmes qui agitent aujourd’hui le Landerneau psychanalytique français quant aux supposées “nouvelles cliniques” répondent, à sa manière spéciale, à un afflux inhabituels de patients appartenant aux dites classes moyennes – lesquelles sont de moins en moins moyennes et flirtent avec la classe d’en dessous). Je me contenterai de relever ici la mention de causes aussi bien extérieures (le “social” pour dire vite) qu’intérieures (à la théorico-pratique analytique). Et la remarque par laquelle je caricaturai tout à l’heure la position “décomplexée” dont un certain courant se réclame : “je ne tiens pas l’argent pour méprisable.” (soit : mais pour quelles raisons (internes ou externes ?) ? et de quel argent parlez-vous ?)

Et : cette page mémorable (à laquelle le texte de Nasio cité infra fait écho) tirée de la conférence de 1918, “Les voies de la thérapie psychanalytique” (Œuvres Complètes, PUF, volume XV, p. 107) :

En outre, nous sommes restreints, par les conditions de notre existence aux couches supérieures aisées de la société, qui ont coutume de choisir elle-mêmes leur médecin et qui, lors de ce choix, sont détournées de la psychanalyse par tous les préjugés possibles. Pour les larges couches populaires, qui souffrent énormément des névroses, nous ne pouvons pour l’instant rien faire.

C’est là reconnaître pour l’analyste la contrainte du “principe de réalité” (pour le dire moins pompeusement : le fait qu’il existe d’autres logiques que la logique analytique, que l’argent peut avoir d’autres significations que celles qui occurrent dans le feu du transfert ou dans la théorie psychanalytique). Sauf que, dans cette manière de se frotter à la “réalité extra-analytique”, on ne voit plus du tout le patient : on l’envoie se faire voir ailleurs. Bref : la psychanalyse semble parfois traiter de la “réalité extra-analytique” à son aise, c’est-à-dire y renvoie le patient quand ça l’arrange, lui, l’analyste, et prive au contraire le même patient de s’y référer, quand ça l’arrange encore, lui, l’analyste.

Qu’on me comprenne bien : je ne préconise rien du tout et surtout pas de considérer la transaction financière dans l’analyse comme un acte qui relèverait exclusivement ou “par nature” du social ou de l‘économie, et qui ne mériterait pas qu’on l’envisage dans un autre jeu de langage, par exemple psychanalytique. Une patiente à laquelle j’accordais un tarif assez bas me confiait au moment du paiement que ça risquait d‘être difficile pour elle de payer cette séance et les suivantes, parce qu’elle “avait fait les soldes” et claqué plusieurs centaines d’euros dans ce grand élan d’enthousiasme dont on entend souvent parler chez les patients diagnostiqués “maniaco-dépressifs”. Cela mérite à tout le moins une interprétation dans le style analytique (laquelle je passe sous silence ici, pour des raisons de confidentialité, mais qui portait en partie sur ce que j’appelle “la rivalité des méthodes” – préférer l’acte à la pensée voir Bion, Transformations, chapitre 11, p. ). Ce genre de fait s’avère souvent pertinent pour la cure. Mais l’interprétation du type “c’est de la résistance” me semble par contre d’une pauvreté accablante, surtout quand elle devient une interprétation “automatique”, réflexe, purement verbale (l’analyste dit “résistance” uniquement parce que c’est ce qu’il suppose qu’un analyste soit amené à dire dans ces moments là).

“Résistance” et “responsabilité”

(p) fait part de difficultés de paiement : l’analyste n’en veut rien savoir et dit : “il y a (de la) résistance” (comme si la résistance était une chose et non pas un certain rapport – “Il n’y a dans l’analyse d’autre résistance que celle de l’analyste” (Lacan, Écrits, “Introduction au commentaire de Jean Hyppolite sur la Verneinung de Freud”, 1954)). Mais, à quoi résiste-t-il sinon précisément à la théorie psychanalytique qui voudrait placer d’emblée la valeur et le sens de ce dire (les difficultés de paiement) dans une grille d’interprétation purement psychanalytique ?

Que signifie un tel forçage des faits si on essaie de s’extirper un petit peu de cette grille ? Peut-être que l’analyste veut dire quelque chose comme : “on a toujours le choix”. Si vous dites que vous ne pouvez pas payer, c’est en réalité que vous ne voulez pas payer, ou que “votre inconscient” choisit de traduire un problème rencontré dans l’analyse dans ce registre financier, bref : “quand vous parlez de vos problèmes d’argent, vous ne savez pas ce que vous dîtes, et si vous le saviez, vous auriez sans nul doute trouvé une solution, sacrifié une dépense pour une autre”, etc.

Au fond, il s’agit bien de briser et dénier la relation entre ce que le patient dit, et les faits dont il parle. “Vous croyez parler de problèmes rencontrés dans la réalité, moi, l’analyste, je préfère entendre que c’est votre inconscient qui parle.” Il y a là une manifestation de ce que j’appellerai la métaphysique de l’illusion : l’analyse au bout du compte finira par relever (voire “lever”), sinon toutes les illusions (car l’absolument non-dupe ne se réalise sans doute pas plus ici-bas que le sage stoïcien), du moins celles qui gouvernent le symptôme. On sent là poindre l‘ébauche d’une pratique généralisée du soupçon, ancrée au cœur même d’une conception “métaphysique” de l’inconscient. La majeure partie des psychanalystes rejetteraient, si on leur présentait les choses de manière aussi brutale, cette conception : mais est-ce que cela suffit vraiment à s’en prévenir ? Le nœud du problème se manifeste ici : car si dans l’analyse, on doit supposer, postuler, qu’il y a toujours de l’inconscient qui parle, et dès lors en saisir l‘émergence dans les plis et replis des énoncés, comment se donner la possibilité d’entendre quand même que “le patient n’a plus un sou, qu’il a perdu son emploi, etc ?” Ne serait-il pas envisageable d’entendre les deux à la fois ? Plutôt que de se faire sourd à l’un pour entendre l’autre ? (Je songe là à la souplesse préconisée par Bion, qui se traduit par la capacité de passer d’un vertex à l’autre – version pluralisée en quelque sorte ou complément de la “vision binoculaire”, qui permet de percevoir mentalement les éléments en volume (multidimensionnels). Les bioniens verront où je veux en venir).

Plane ici le spectre de l’intention normative de l’analyste. Certes, elle n’est pas explicite, elle est si l’on peut dire, “de conséquence”. Si le patient se plaint de problèmes d’argent, alors il doit faire les mauvais choix, sous-entendu il gère mal son budget, il n’est pas un bon gestionnaire. La psychanalyse s’adresse d’abord à de bons gestionnaires (et si tel n’est pas le cas, alors la cure fera d’eux de bons gestionnaires). On a une version éclatante et accablante de ce genre de logique en lisant par exemple ce genre de texte (de la part d’un psychanalyste, par ailleurs délicieux écrivain) :

Il faudrait que les gens se sentent plus responsables de ce qu’il leur arrive. Je ne dis pas qu’on est responsable de ce qui nous arrive quand on est licencié pour raison économique, il y a des choses évidemment dont on n’est pas responsable. Mais dans ce qui nous arrive, il ne faut jamais perdre de vue qu’en tant que sujet, on demeure en partie responsable de la situation dans laquelle on se trouve. (Michel Schneider, interview dans Marianne2, “regards sur la crise”, 16 janvier 2010)

Alors ? Qu’est-ce à dire sinon que l’individu n’est pas responsable, tandis que le sujet, lui, l’est (en partie) ! Du côté du social et de l‘économique, ça vous tombe dessus, “on” n’y peut pas grand chose, faut faire avec – et si par exemple, suite à ce qui vous tombe dessus, vos revenus diminuent, on n’en est “évidemment” pas responsable. Du côté, par contre, de la rationalité psychanalytique, “en tant que sujet”, on doit bien être responsable quelque part – et ça, l’analyse saura le “montrer” – pas difficile de remonter aussi loin qu’il faudra ou de relever les indices saillants, afin de prouver qu’en dernière analyse (la plus “profonde”, donc la plus “vraie”), si vos revenus diminuent et que c’est la galère, vous devez bien y être pour quelque chose (en conséquence de quoi, la question de la diminution du prix des séances ou de leur fréquence ne se pose pas).

“Évidemment” n’a le statut dans ce genre de texte que de concession à “la réalité extra-psychanalytique”. Ce qui importe dans l’analyse se joue sur une autre scène, qui n’est pas une scène parmi d’autres, mais la scène ultime (laquelle repose sur le “réel”, de préférence avec un grand “R”). L’analyse socio-économique et l’analyse psychanalytique (les effets de l’inconscient) ne sont pas dans un rapport de rivalité (même pas, ce qui augurerait au moins d’une problématisation possible), mais au contraire, la seconde neutralise la première (au sens où on n’est pas tenu d’en tenir compte), et si le patient révolté tente de présenter les choses en terme de rivalité (les faits contre l’analyse), on lui rétorque : “résistance”.

Et je passe sous silence (ce que Robert Castel a largement développé) les conséquences politiques de cette prétention à l’apolitisme (“je sais bien que vous n’avez pas d’argent, mais la question n’est pas là, nous parlons ici de l’argent au sens psychanalytique” etc etc). On en a dans la suite de l’entretien de Michel Schneider un bon aperçu, gentiment réactionnaire :

Il y a une montée de la violence sociale pour régler les problèmes catégorie contre catégorie si bien qu’on n’a plus tout à fait le sentiment d’avoir affaire à une société dans laquelle les gens sont liés par la reconnaissance mutuelle de leur place, quelle qu’elle soit. Dans les sociétés anciennes et jusqu’au siècle dernier, le patron et l’ouvrier se reconnaissaient comme patron et ouvrier. Aujourd’hui, plus personne n’ose se dire patron et plus personne ne peut se dire ouvrier avec la fierté que ça comportait. (Michel Schneider, locus cit.)

(remarque entre parenthèse : on sent aujourd’hui comment certains psychanalystes – ceux dont je parle dans ce texte – occupent vis-à-vis du thème de la “souffrance au travail” une position alambiquée. Un analyste me disait : “‘malaise”, “frustration”, ça renvoie à des causes dans la réalité, l’analyste doit se méfier de cela, ne pas entrer dans ce jeu-là, qui le conduirait du coup à chercher des issues dans la réalité, à devenir “conseiller” en environnement, plutôt qu‘à faire le travail d’interprétation qui le spécifie.” Soit. Mais si la plainte du patient porte justement (et c’est ce qui ne manque pas de se produire) sur ces aspects de l’environnement auquel il est confronté et dont il affirme qu’ils le rendent “malade”, on n’est pas obligé de se poser comme conseiller environnemental, ce n’est pas forcé. On peut faire son travail d’analyste en reconnaissant qu’effectivement, il existe des environnements pathogènes, au moins pour lui, le patient, et sans doute pour beaucoup d’autres, et entreprendre d’explorer quel genre d’effets ça lui fait, à lui ce genre de situation, et comment il s’y prend pour tenir quand même, ou comment il craque, bref ce qui fait qu’il est à la fois un objet pris dans une machinerie aliénante, et un sujet, dans les manières singulières qu’il a d’en parler, d’en pâtir, de s’en plaindre etc.. Ce n’est en rien faire du conseil environnemental. Les psychanalystes ne devraient pas avoir si peur du monde extérieur. Il ne me semble pas que cet “engagement” (prendre au sérieux le fait qu’il existe effectivement des organisations du travail capables de rendre l’autre fou) constitue en rien un obstacle au travail normal de la cure. Le risque, en tous cas, de la neutralisation disons “radicale” des faits sociaux et leur reconduction systématique et a priori dans une matrice de conversion psychanalytique, c’est en définitive de poser un acte politique tout à fait sans équivoque. Quel meilleur atout pour les organisations patronales qu’un discours qui renverrait systématiquement et par principe le salarié “souffrant” à sa propre responsabilité. Viendra le temps bientôt où certains psychanalystes ne manqueront pas de se faire une place dans les entreprises pour entendre les salariés inadaptés, après qu’on les ait aimablement signalés à leur intention.)

nota bene : Or, comme souvent (voir par exemple les interminables ratiocinations au sujet du divan et du fauteuil), la question de l’argent, historiquement, du paiement et de la valeur de l’analyse (qu’on considère devant être traduite en coût monétaire), n’est en réalité que la rationalisation a posteriori d’une pratique établie en tâtonnant dans l’expérience, et devenue habituelle. Comme il est de bon ton d’en revenir à Freud, relisons les textes que j’ai cités ci-dessus. Bien souvent, on en revient à Freud quand ça arrange, à titre d’autorité, et on se garde bien de le citer quand ça dérange – mais on trouvera toujours une autre autorité pour s’avancer dans les oripeaux de la certitude.

Il est frappant de constater comment les règles concernant la fréquence des séances ont changé depuis Freud (et connaissaient sans doute déjà à l‘époque de Freud de grandes variations, d’un analyste à l’autre). On entend dire des choses, de nos jours, dans certains groupes analytiques – et tous d’acquiescer d’un air grave et d‘évidence – : une vraie analyse, une psychanalyse à proprement parler, c’est tant de séances par semaine. Freud dit (dans ce texte) : tous les jours sauf le dimanche. Une collègue m’avouait : au delà d’une séance par semaine, je m’ennuie. Un patient : “Je viendrais une fois par mois ? Comme avec le psychiatre ?” L’ennui, c’est qu’il est très difficile de fixer là une règle a priori, c’est-à-dire avant d’avoir rencontré le patient. Un de mes patients venant de fort loin (trois heures de route aller-retour), nous avons convenu d’un rendez-vous toutes les deux semaines. J’entends déjà ceux qui sursautent : ça ne saurait être une psychanalyse ! Mais : Quel sens cela aurait-il de proposer 3 rendez vous par semaine ? Et qu’est-ce qui permet de décréter, alors même qu’on n’a pas entendu un mot de ce que le patient a à dire, qu’il ne peut s’agir au sens plein et entier d’une psychanalyse ? Sur quelle définition de la psychanalyse se fonde-t-on alors ? Les patients de Freud, qui venaient de toute l’Europe, voire au-delà, prenaient leurs quartiers à Vienne durant le temps de leur cure (laquelle durait quelques semaines ou quelques mois en général). Quel genre de patients peuvent financer un tel séjour (ceux des “couches supérieures aisées de la société”, admet Freud) ?

J’entends par ouïe dire : “Mon tarif est non négociable.” Peut-être est-ce une formule destinée à ce patient seulement, et donc une forme de provocation, qui, après tout, ferait sens (dans la mesure où on prend la peine d’y penser et d’en évaluer les effets) ? Ou bien est-ce là une règle que l’analyste s’est donnée ? “Dans tous les cas, quel que soit le patient, mes tarifs et le nombre de séances ne sont pas négociables !” C’est dire : “Hors d’ici patient sans le sou !” – sélectionner sa patientèle sur des critères purement économiques. “Pas de prolos dans mon cabinet !” Pourquoi pas ? L’analyste analyse avec ce qu’il est, en l’occurrence : “décomplexé”. Mais qu’on n’aille pas ensuite faire la leçon à ceux qui, ni complexés, ni décomplexés, préfèrent entendre ce que le patient va dire, plutôt que d’appliquer a priori des règles tirées de je ne sais quelle théorie.


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