Résistance / conflit des méthodes

Le conflit des méthodes est une thématique que j’emprunte à Bion (Transformations, ch. 10) et dont je tire un modèle généralisable à toute situation psychanalytique. Ce modèle se substitue au modèle freudien classique de la résistance à l’analyse. Je considère ce dernier comme trop restrictif, ou du moins, que l’usage habituel qu’on en fait s’avère trop restrictif : il ne permet pas en effet de considérer sérieusement les résistances de l’analyste (celui qui occupe la place de l’analyste) au processus analytique, tendant à se focaliser exclusivement sur les résistances du patient. Est ainsi postulé une situation analytique idéale, dans laquelle l’analyste et le patient occuperaient des positions toujours distinctes, le premier demeurant en tous cas toujours à la même place, et n‘étant pour ainsi dire jamais distrait par quoi que ce soit qui puisse le détourner de sa tâche.

Je postule au contraire que la possibilité d’entamer et de poursuivre une investigation proprement analytique doit toujours être conquise sur des motions hostiles, et, pour l’exprimer en langage bionien, celui de la grille, que les éléments situés dans la colonne 2 constituent autant d’obstacles à la tâche que l’analyste et le patient se sont fixés (plus ou moins explicitement) en se donnant rendez-vous (ou, pour le dire peut-être plus justement, la tâche que l’analyse exige de l’analyste et du patient).

« le but d’une résistance est de préserver le statut inconscient des pensées, des sentiments et des « faits », parce que cela semble être le meilleur moyen, dans les circonstances, d’affronter le problème posé par ces pensées, ces sentiments et ces faits. » (Tr, p. 168)

Face au problème posé, et la douleur qui l’accompagne, des méthodes différentes peuvent être proposés pour le transformer afin de le rendre tolérable. La méthode analytique est l’une d’elle. D’autres méthodes ne manquent d‘être présentes : on peut supposer que ce n’est pas la première fois que le patient a rencontré un problème de ce genre, et qu’il s’est débrouillé jusque là, avec une autre méthode que l’analyse (la littérature psychanalytique contient de nombreuses théories et descriptions des méthodes adoptées jusque là par le patient, je ne m’y attarde pas ici). On peut s’attendre à ce qu’un conflit éclate tôt ou tard entre ces différentes méthodes (cf. Tr, p.161). Le patient n’est pas prêt à abandonner sans autre forme de procès la méthode qui lui a été utile jusque là, quelle qu’en fusse d’ailleurs les désagréments (« être considéré comme fou », par exemple). Dans la perspective psychanalytique, ces méthodes doivent être considérées comme étant en lutte contre la méthode analytique : et dans les cas les plus extrêmes, il peut arriver que leur promoteur en soit réduit pour asseoir sa victoire à s’efforcer de détruire la capacité analytique de l’analyste lui-même.

1 – La manière caractéristique de traiter ce conflit (et peut-être même un trait caractéristique) dans la névrose, s’entend de la sorte : « je sais bien mais quand même ». « Quand je lave le linge de ma fille, je dois compter le nombre de frottement que je fais, quand je repasse, c’est la même chose, si je ne compte pas correctement, je sens que je vais lui porter poisse, et la rendre malade. Je sais bien que c’est débile. Je sais bien qu’en réalité, je me sens coupable, que je déplace toute ma culpabilité sur ma fille et ses vêtements, et que c’est pas ça le vrai problème. Mais si j’arrêtais de compter.. » Le conflit est intériorisé et constitue l’objet central de l’analyse. La patiente adhère tout à fait à la théorie psychanalytique, et peut ajouter au stock des informations dont elle dispose à son propre sujet une telle théorie. Mais le statut de cette nouvelle approche demeure indécis. Les « … » stigmatisent cette indécision. L’adhésion de la patiente à la méthode analytique paraît tout à fait sincère, contrairement à la modalité n°4 décrite infra, mais la logique du calcul régit encore l‘évaluation des mérites comparés des deux méthodes. Quand bien même sa technique de comptage (obsessionnelle) ne présente pas des caractères de fiabilité très convaincant (au vu de la quantité d’angoisse qui subsiste), le déplacement de l’attention que propose l’analyse (en scandant la séance d’interprétations, en mettant l’accent par exemple sur ce recours au calcul) ne suffit pas à abandonner la méthode qui lui est familière. L’analyse est alors rythmée par une sorte d’oscillation entre les deux méthodes (technique de comptage et investigation analytique).

2 – Le destin analytique du conflit des méthodes peut prendre la forme d’une lutte entre rivaux, lutte externalisée dans la séance (ce qu’on appelait autrefois le « transfert négatif »), et se manifester colone 6, ou bien il sera plus ou moins « endopsychique » (pour reprendre Bion, Transformations, p.161). Dans le cas du conflit externalisé, on s’attend à ce que l’analyste et l’analyse incarnent la méthode psychanalytique détestée, contre laquelle le patient s’efforce de lutter en promouvant sa propre méthode. Bion écrit : « Cette forme extériorisée peut même conduire à une complicité entre eux deux (le patient et l’analyste), car le patient la trouve plus tolérable et l’analyste plus facile à traiter. » (Tr, p.161). Cette complicité peut prendre la forme de l’ironie comme lorsque le patient dit : «C’est très agréable de sentir tous ces gens qui me veulent du bien, les médecins, les assistantes sociales, et vous, mon analyste. Mais cette bienveillance ne suffit malheureusement pas à me convaincre d’abandonner ma méthode personnelle (par exemple se découper l’avant-bras). » La seule issue favorable de ce type de conflit ouvert, repose sur la capacité de l’un et l’autre des partenaires à tolérer la différence des méthodes, de manière à éviter de se comporter l’un envers l’autre en tyran dogmatique. La manière dont la patiente traite les problèmes que lui posent ses pensées consiste à les transformer en blessures qu’elle s’inflige, méthode évidemment incompatible avec par exemple une hospitalisation en psychiatrie, ou l’exercice d’un métier qui le conduirait à manier des outils tranchants (par exemple : travailler dans un atelier de couture). L’analyste peut-il tolérer que le patient utilise une telle méthode ? Le doit-il (malgré l’horreur que ça lui inspire) ? Il existe probablement une réponse à la première question, que tout analyste est en mesure de donner (pour lui-même). J’ignore s’il est souhaitable de donner une réponse à la seconde question. Dans une situation telle que celle-ci, il est souvent difficile de garder le cap de l’analyse, ne serait-ce que parce que le patient peut se lever brusquement et fuir littéralement le cabinet, l’analyste et la méthode qui va avec.

3 – Les modalités du conflit des méthodes sont rarement fixées une bonne fois pour toutes. Il semble que le patient puisse passer d’une position à une autre, entre deux séances, et parfois même au sein d’une même séance, ce qui a pour effet de déstabiliser l’analyste, de compliquer sa tâche. Le déplacement des positions (conflit internalisé ou externalisé) prend souvent des allures spectaculaires dans le cas des personnalités psychotiques, où l’identification projective est dominante : par exemple, la patiente attribue à l’analyste non seulement la méthode analytique, mais aussi sa propre méthode (que j’appellerai, par commodité, « mystique »). Elle peut écrire dans une même lettre : « Vous n’auriez pas du vous comporter de la sorte, un analyste ne fait pas cela. Vous n‘êtes pas un si grand analyste que ça. Vous êtes même tout petit petit. » Et, dans une séance : « Vous m’avez déçu en acceptant ma proposition de faire la prochaine séance en face à face au lieu d’utiliser le divan. Vous ne vous êtes pas rendu compte que je n‘étais pas prête pour cela. Mais, d’un autre côté, c’est aussi la preuve que vous me faîtes confiance. » Le conflit semble alors externalisé non pas sous la forme d’un conflit entre deux personnes dotées de deux méthodes rivales, mais les deux parties en conflit sont projetées dans l’analyste de manière à devenir l’objet d’un conflit propre à l’analyste (censé hésiter entre la méthode analytique et la méthode mystique, et dès lors, empêtré dans des contradictions irrésolubles). La tâche qui dès lors incombe à un tel patient consiste à éduquer l’analyste, lui apprendre son métier, et à transformer la méthode analytique : créer une nouvelle forme de psychothérapie, un hybride d’analyse et de mysticisme. À titre personnel, cette situation me paraît poser des problèmes encore plus insurmontables (pour l’analyste) que le conflit ouvert. le patient prétend vous analyser, et, quand bien même il peut sembler pertinent de penser qu’il s’analyse en réalité en analysant son analyste, il arrive évidemment qu’il tombe juste, ou qu‘à force, l’analyste finisse par céder et devenir effectivement ce que le patient voudrait qu’il soit. Il y a là un effet de mise en abîme extrêmement déstabilisant (comme ces films dans le film qu’on voit parfois au cinéma).

4 – Une expérience récurrente qu’on trouvera aussi bien sous la plume de Ferenczi, Winnicott ou Bion, est relatée sous la forme : le patient qui tombe toujours d’accord avec son analyste – si bien qu’apparemment nul conflit de méthode n’est à l’œuvre. En réalité, toutes les interprétations produites dans l’analyse sont immédiatement propulsées dans la colonne 2, ce qui prime étant alors de satisfaire le narcissisme supposé de l’analyste, en acquiesçant au bruit qu’il fait quand il parle, mais en accompagnant cette manifestation d’adhésion d’un silencieux : « cause toujours », d’une indifférence envers le contenu de l’interprétation (privilégiant ainsi le sujet de l‘énonciation au contenu de l‘énoncé) : « Je suis d’accord avec vous, vous avez probablement raison, vous avez même sûrement raison (d’ailleurs comment pourrait-il en être autrement ?». De fait, il apparaît, après parfois de longues années de travail, que le travail analytique n’a produit aucun effet mutatif, que les choses restent en l‘état, dans une atmosphère pacifiée, ni désagréable ni enthousiasmante : le patient dit : « Je reviens la semaine prochaine ? », et il revient. Puis un jour il ne revient pas. Il écrit quelques mois plus tard : « J’ai fini par rencontrer une autre femme.» – autrement dit : « Je me suis débrouillé sans vous ! Vous voyez bien que l’analyse ne menait à rien ! » – évidemment, d’un autre point de vue que le sien, du point de vue de la méthode analytique par exemple, il a tort. Peut-être est-il à la recherche d’un changement, mais ne veut pas souffrir la peine de se chercher des raisons. Il aimerait se passer de la transformation verbale – et laisse donc ce travail à l’analyste.

5- Le patient paraît indifférent à l’analyse, ou plutôt laisse la méthode analytique faire son effet dans l’appareil psychique de l’analyste conçu comme un complément de lui-même (aka : le patient) qui lui sert donc à penser ses pensées (qu’il ne sait pas penser). Ce n’est pas un « cause toujours », mais un « je veux juste que vous entendiez ma plainte ». Le patient se plaint, ne fait aucun lien entre cette plainte et les récits suscités par l’analyse et les interprétations laborieuses de l’analyste, laisse ce dernier en charge de produire des liens qui demeurent lettre morte, et chaque séance, c’est la même plainte. L’atmosphère ne ressemble pas à la rivalité ou au conflit. C’est plutôt la désespérante incommunicabilité. Il arrive qu’au bout d’un moment, l’analyste ait “tout compris” (c’est-à-dire, il s’est donné une représentation ou un modèle qui, dans d’autres circonstances, et avec un autre patient, apparaîtrait comme probablement très satisfaisant). Cela fait un belle jambe à ce patient, qui lui se plaint justement de n’avoir “rien compris”. (S’il y a rivalité, elle aurait tendance à se produire en dehors du cabinet : le patient consulte des neurologues, des médecins, des psychologues, des psychothérapeutes avec des noms de spécialité étranges, des voyantes etc etc. Tous sont totalement impuissants.) L’analyste est du coup renvoyé à sa propre obstination (et à son désir) : c’est lui qui internalise le conflit des méthodes, il en devient le lieu privilégié – et c’est cela même qu’il doit interpréter.

remarques en vrac :

Je postule que chacun des collaborateurs engagés dans la séance amène avec lui un stock de savoirs et de pratiques qui doivent être considérées comme autant de préconceptions ou de pensées déjà pensées, plus ou moins saturées, et quelques idées bizarres, des pensées en attente de penseur. Le patient entre en analyse après avoir déjà vécu un certain temps depuis sa naissance. Une question se pose : Comment a-t-il survécu jusqu’ici, jusqu‘à ce moment où il franchit la porte de mon cabinet ?

Le conflit entre la science et l’animisme (P. Descola).

Le postulat selon lequel chacun des collaborateurs engagés dans la séance amène avec lui un stock de savoirs et de pratiques qui doivent être considérées comme autant de préconceptions ou de pensées déjà pensées, plus ou moins saturées, a une autre conséquence tout à fait importante, et à l’examen de laquelle Bion consacre de longues pages des Commentaires aux Second Thoughts. Nous pourrions nous représenter la séance, en dramatisant les choses, comme un champ de bataille où plusieurs méthodes rivales luttent pour conquérir le pouvoir (le contrôle des séances). Il ne suffit pas qu‘à l’entrée du cabinet soit inscrit le mot « psychanalyse » pour que ce qui se passe à l’intérieur satisfasse aux exigences de la psychanalyse. Dire : l’analyste est le garant de la psychanalyste constitue un énoncé performatif (ou un voeu pieux) dans la mesure où s’il doit l‘être c’est précisément que la séance est menacée de ne pas l‘être, par d’autres méthodes qui peuvent être rapportées et utilisées dans la séance aussi bien par le patient que par lui-même. C’est pourquoi on a toujours à devenir psychanalyste, que c’est le genre de qualité qui n’est jamais acquise une fois pour toutes.

Ici : Transformations p.159

L’analyste et le patient sont menacés d‘être saturés par la finitude. Winnicott a formulé quelque chose comme cela en indiquant qu’il s’agissait de produire un espace libre destiné à jouer ou à rêver. Désaturer.


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