Remarques en passant sur le projet d'une « évaluation » de « la » psychanalyse

Le cabinet de psychanalyse n’est pas un laboratoire expérimental. Il existe tellement de raisons évidentes pour s’en persuader que je ne m‘étendrais pas à ce sujet.

Le psychanalyste s’implique physiquement, affectivement et intellectuellement (mais pas moralement) dans la séance – sa personnalité n’est donc en aucun cas un facteur de trouble qu’on devrait exclure de l’analyse. Je dis « physiquement », parce qu’il ne fait pas semblant de ne pas être assis là sur ce fauteuil – c’est là au contraire un fait extrêmement important, de même qu’il ne passe pas sous silence la relation affective qui se déploie dans la séance, et qu’il considère le travail analytique comme une collaboration intellectuelle entre deux collaborateurs (souvent rivaux, mais parfois unis dans une communauté d’intuition, at-one-ment, écrivait Bion) . Nous appelons cette dimension de la relation (psychique, affective, intellectuelle) : le transfert, lequel est la plupart du temps cavalièrement passé sous silence dans les descriptions d’expériences en sciences cognitives, ou considéré comme ce qu’il faudrait à tout prix exclure – du moins, il semble qu’on espère pouvoir en réduire totalement les effets en aménageant les conditions de l’expérience. Ce faisant, on se prive de bien des manifestations significatives, lesquelles font le miel des psychanalystes, mais tendent à obscurcir le compte-rendu clinique (ou le condamne à l’incomplétude). C’est là une croix pour ceux qui n’ont pas renoncé à produire un compte-rendu verbal d’une expérience psychanalytique authentique, et bien évidemment, c’est une croix également pour qui voudrait évaluer quoi que ce soit en lisant ce compte-rendu. Pour autant, ce n’est pas de la littérature, au sens où une nouvelle, un roman, une pièce de théâtre sont de littérature.

Le paradigme psychanalytique repose sur l’hypothèse du primat du langage, en tant qu’il est porteur de désirs et d’attentes. Les paradigmes scientifiques classiques, que partagent par exemple les sciences cognitives et les neurosciences, considèrent que les récits circonstanciés que les sujets font de leur vécu, relèvent de la pure subjectivité, c’est-à-dire, dans une acception scientifique de la subjectivité, qu’on ne peut rien apprendre scientifiquement de ces récits, parce qu’ils ne sont pas des comportements mesurables, ils ne sont que des pensées après-coup (la véritable cause est neuro-physico-chimique, ce qu’on se raconte par la suite n’a qu’une fonction ré-adaptative, vouée à l‘échec d’un certain point de vue, qui n’est pas forcément celui du psychanalyste – il existe des comportements et des pensées qui ne sont pas si inappropriés, qui ne sont pas si fous, qu’ils en ont l’air). Je ferais toutefois remarquer, non sans perfidie, qu’en dernière analyse (la mienne en tous cas), les descriptions d’expériences, fussent-elles de laboratoire, et, plus en amont, la détermination des entités qui feront l’objet de la recherche (surtout quand ces entités sont empruntées à la nosographie psychiatrique comme c’est encore malheureusement le cas dans la majorité des programmes de recherche des neurosciences), dépendent de ce fameux langage, de verbalisations et de récits (par exemple celui du psychiatre) et donc des attentes fébriles sociopolitiques, voire morales. D’où cette impression qu’on ne manque pas d‘éprouver en lisant bien des travaux (pas tous évidemment, mais bon nombre) en sciences cognitives, qu’on n’y fait que trouver des confirmations de ce que la plupart des gens savent d’expérience, qu’on finit toujours par « prouver » ce que le bon sens, qui ne constitue pas précisément le gage ultime de la scientificité, énonçait depuis longtemps.

La méthode psychanalytique, en tant que dispositif théorico-pratique (le cabinet du psychanalyste, la relative régularité des rendez-vous, l’association d’idées et l’attention également flottante, les coups de sonde interprétatifs, etc.) vise à l‘émergence d’une forme inconnue, et donc accroît, provisoirement du moins, l’incertitude plutôt qu’elle n’en diminue l’extension – et bien souvent, l’incertitude se résout en acte, parfois sur une tout autre scène que la scène analytique. Les deux partenaires du couple analytique ne se rencontrent pas en vue de confirmer telle ou telle théorie (une théorie parentale, ou celle émise par un autre analyste, fut-il Freud). Leurs préconceptions respectives constituent la matière qu’il s’agit de mettre à l‘épreuve, d’amender, voire de ruiner entièrement. La langue de leur travail analytique ne se trouve dans aucun dictionnaire : il leur faut bien plutôt inventer ensemble de nouveaux concepts, de nouvelles grammaires, de nouveaux modèles. Ces modèles peuvent s’accorder plus ou moins aux méta-modèles classiques de la psychanalyse ou d’une autre théorie. Leur valeur n’en reste pas moins d’abord attachée à cette cure en particulier.

Le recours aux modèles, les montées en généralité, sont tout entier au service de la singularité, dans laquelle au final, en quelque sorte, ils s’abîment. Pour dire vite : la psychanalyse n’est pas une science des facultés de l‘âme, ou du fonctionnement du psychisme humain en général, quand bien même certains de ses modèles ou méta-modèles présentent des qualités qui pourraient mettre en lumière certaines dispositions humaines.

Le savoir du psychanalyste est voué à s’abîmer dans la transformation, dans la singularité. Évaluer la scientificité de ce savoir n’aurait de sens, à la limite, que si on admet que la prétendue objectivité absolue ou l’obsession de la preuve dans les démarches naturalistes, n’est qu’un idéal, et que dès lors, la psychanalyse produit effectivement un certain savoir, relatif à la spécificité de son dispositif, en rien réductible aux dispositifs des sciences cognitives par exemple.

Les résultats de la psychanalyse ne peuvent s‘évaluer qu’au cas par cas, et peut-être même, séance par séance, et au sens strict, dans les conditions et les circonstances de la séance. Le malentendu, souvent largement renforcé par les psychanalystes eux-mêmes, consiste à croire que les théories psychanalytiques sont la contribution la plus valeureuse et la finalité même de l’exercice de la profession. Ce qui est aussi stupide que de considérer que la guérison serait la finalité même des séances de psychanalyse. Que dans le cours d’un travail psychanalytique, on soit amené à penser qu’on guérisse, ou qu’on se connaisse mieux, ou qu’on connaisse mieux l’humanité, cela arrive. Je reste néanmoins persuadé que, des résultats d’une psychanalyse, ce sont encore les patients qui en parlent le mieux – mais il est probable que la plupart ait des choses plus intéressantes à faire que d’en parler.

Les objets jetés en pâture à la psychanalyse, et qui fournissent l’occasion de son évaluation thérapeutique, ne résistent pas bien longtemps au travail de l’analyse : l’entité nosographique proposée à l’examen de l’analyste et du patient, ne manquera jamais d‘être débordée, transformée, voire tout simplement oubliée, dans le cours de leur collaboration. Le psychanalyste n’est en rien un médecin, voué à l’identification d’une maladie objectivable (disease), le diagnostic constituerait plutôt un obstacle au déroulement de la cure, pour ce qu’il charrie de préconceptions, d‘éclairages aveuglants, d’attentes sociales. Le savoir psychopathologique est sans doute utile quand le psychanalyste sort de son cabinet et entreprend de discuter avec ses collègues ou d’autres savants, mais je ne lui vois pas beaucoup d’utilité dans le cours des séances, excepté de rassurer des analystes peu habitué à évoluer dans cette atmosphère d’incertitude que procure l’expérience psychanalytique.

Si l‘évaluation doit être une compétition entre descriptions fondées sur des paradigmes aussi différents que ceux de la psychanalyse ou des neurosciences par exemple, il est évident qu’on n’avancera pas d’un millimètre. Il vaudrait mieux partir du principe qu’il existe plusieurs descriptions possibles – mais de quoi au juste ? This is the problem ! – et qu’il est malgré tout possible d’accorder sa préférence, en produisant des arguments de qualité, à l’une ou l’autre de ces descriptions, plutôt que de chercher à ruiner l’une de ces descriptions au profit de l’autre. Cela suppose qu’on prenne conscience de nos différences spécifiques, après quoi une discussion éventuellement fructueuse serait possible.


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vincent.seguret

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