Pourquoi la psychanalyse devrait être (forcément) une science ?

Je lis un texte qui tente de démontrer que la psychanalyse est bien une science, contrairement à ce que les détracteurs de la psychanalyse avance - à savoir qu’elle n’est pas une science. L’argumentation de l’auteur risque de ne pas faire beaucoup de tort aux épistémologues professionnels ou aux philosophes des sciences. Il essaie de dégager pour la psychanalyse un espace au royaume des sciences, en la distinguant d’une part des sciences dures, et d’autre part de l’art. Pour finalement admettre que la psychanalyse fait à peu près tout comme les sciences : elle a vocation à s’expliciter dans un discours rationnel, lequel s’appuie sur la recherche de preuves, et, par conséquent, est susceptible de progrès (dans la connaissance ou la vérité). L’argument selon lequel la psychanalyse, au contraire des autres sciences du vivant, prendrait en compte le temps, est pour le moins discutable (il vaudrait mieux dans ce cas parler avec comme les psychanalystes anglo-saxons de développement, croissance ou maturation). Je sais bien que Freud, et tant d’autres après lui, ont plus ou moins ardemment souhaité que leur discipline si particulière accédât au titre de science. Une partie de l’œuvre de Bion, à l’époque de la grande trilogie composée d'Aux sources de l’expérience, des Éléments de psychanalyse et de Transformations, se consacre à la mise en place d'un système hypothético-déductif, qui fournit des symboles et des formules algébriques, système auquel les psychanalystes pourraient se rapporter pour mieux penser ce qu’ils pensent. Mais je ne suis pas sûr que Bion aurait dit tout de go que la psychanalyse devrait être une science — à l'époque qui suit la grande trilogie, et notamment dans les séminaires, il me semble considérer cet aspect de son travail avec une certaine ironie. Il est certes souhaitable que l’analyste dispose de concepts plus abstraits, plus généraux, mieux articulés les uns avec les autres, pour éviter la profusion des théories ad hoc, caractéristique de la littérature analytique — mais, parmi les outils dont l’analyste dispose, on doit aussi prendre tout à fait au sérieux le mythe ou le modèle, et à vrai dire toutes les pensées, quel que soit leur degré d’abstraction ou de concrétude, l’ensemble des choses dont la théorie doit en définitive rendre compte. L’importance des modèles et des mythes dans la pensée de Bion est cruciale, en ce qu’ils constituent le pain quotidien de l’analyste, médiateur entre la théorie et la pratique : or ce modèle, cette esquisse, “raisonnement bâtard” pour reprendre le mot de Platon dans le Timée (52b), qui tient autant du mythe que de la raison, c’est bien lui qui inspire nos interprétations éventuelles. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’à ce niveau, un épistémologue n’y reconnaîtrait qu’à peine l’ébauche de ce qu’on décrit généralement comme une science. Pour rester avec Bion, soulignons ceci que la psychanalyse, parce qu’elle a affaire avec la croissance (et on pourrait dire : tient compte du transfert et du contre-transfert) — qui me semble être quelque chose de plus prégnant que “le temps” —, est toujours gênée aux entournures hypothético-déductives, si je puis dire. On se complique singulièrement la tâche en psychanalyse : alors que dans la plupart des sciences, l’observateur et l’environnement sont précisément évacués de l’expérience — en ce sens qu’on s’efforce de purifier l’observation des facteurs contingents qui ne manquent pas de polluer les phénomènes —, la psychanalyse, au contraire, fait de la croissance, du transfert et du contre-transfert (si l’on tient à séparer les deux), l’élément même de son investigation. C’est là ce qui la distingue de tout autre activité spéculative -—à part peut-être de certains courants contemporains en ethnologie et en anthropologie. Cependant l'idée de la psychanalyse comme science recèle une autre source de problèmes : car enfin, qu’est-ce qui caractérise la psychanalyse ? Est-elle un certain discours ? Un ensemble de théories plus ou moins ordonnées sur l’homme — auquel cas ne faudrait-il pas en faire une fille de l’anthropologie ou de la philosophie ? Ou bien : est-elle un art, un art au sens de l’art médical pré-scientifique, l’art de discerner ou d’amener au jour dans la foule des émotions, des énoncés, des habitants de la psyché, le symptôme, le signifiant, le fait choisi, dans le but de révéler (quoi ?) — ce qui rapprocherait l’analyste de la pythie, dont la sagacité relèverait bien plus d’une disposition personnelle, éventuellement améliorée par l’étude et l’expérience, que d’un savoir théorique explicitable. Ou bien encore : est-elle avant tout l’aménagement sophistiqué d’une écoute à nulle autre pareille, aménagement plus ou moins déterminé par une technique, elle-même modulée selon les modalités du transfert, subtil entrecroisement du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire, qu’on ne saurait à vrai dire épuiser dans une description complète et achevée - à l’image des théories scientifico-déductives pures et sans reste - bref, une expérience irréductible, dont la théorisation, dès lors, aurait ce statut particulier d’être en droit plus libre (vis-à-vis des exigences rationnelles) que la théorie dite scientifique - liberté justifiée par la particularité de son objet (croissance, transfert et contre-transfert). En conclusion : je ne suis pas persuadé que la psychanalyse ait grand chose à gagner à être reconduite au giron des sciences. J’irai même jusqu’à dire que ce que sait la psychanalyse, c’est, au bout du compte, ce que chaque analysant et chaque analyste a appris de l’expérience de l’analyse. Qu’on doive se résoudre à ne jamais en faire le décompte ne me peine pas : il reste peut-être, entre l’art et la science, pour reprendre une topologie traditionnelle, une place pour quelque chose d’autre, quelque chose que nous n’avons pas encore appris à penser.


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vincent.seguret

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