le malaise dans la civilisation : encore ?!

Parfois je lis, et là je tombe sur un article de Paulo-Roberto Ceccarelli, psychanalyste brésilien, article traduit et publié dans le numéro 18 des Lettres de la Société de Psychanalyse Freudienne, 2007, et intitulé : « Désintrication des pulsions et processus civilisateur ».

Je ne veux pas étudier ce texte en détail, ni reprendre ses arguments un par un. Je le prends, et c’est assez abrupt, et injuste sans doute, comme l‘énième rejeton d’une littérature qui se diffuse sous le nom de psychanalyse, et dont l’objet n’est pas la séance de psychanalyse et ce que ça fait au psychanalyste de s’y coller, mais : l‘époque, le monde tel qu’il (ne) va (pas), l‘état de l‘économie psychique de l’humanité. Cela dit, il est intéressant, et même, dans le genre, brillant. Je ne lui rendrai donc pas justice, mais me contenterai d’en démonter quelques rouages (roueries involontaires) afin de montrer comment nous pouvons faire un usage « conservateur » de la pensée de Freud ou plutôt, comment, à partir du moment où nous utilisons les théories politiques de Freud, nous sommes forcément conduits à défendre des positions conservatrices (ce qui vaut en tous cas mieux à mon sens que d’en faire un usage « réactionnaire ».) .

Pour le dire sans prendre de gants, ce qui me gène là-dedans, c’est : 1. Qu’aucun psychanalyste n’a eu le bonheur ou le malheur de recevoir l’humanité, ou l‘économie psychique, sur son divan (qu’il s’agit donc alors, quand on prétend tenir un discours psychanalytique sur l‘état psychique de l’humanité, de psychanalyse sauvage). 2. Qu’on ne manque jamais de s’en référer à Freud et à ses opinions à lui sur l‘état du monde et de l‘économie psychique (de son temps, plus quelques prophéties). Or que je sache, Freud a quitté ce bas monde depuis quelques décennies, et même avant la seconde guerre mondiale (ce qui n’est pas rien, d’autant plus que Freud était quand même très peu au courant de ce qui se trafiquait théoriquement, notamment au niveau de la sociologie, de l’ethnologie, à son époque. Bref, si Freud, en tant qu’anthropologue était déjà un ringard, quel sens donner à l’entreprise de tous ceux qui aujourd’hui, « analysent » le monde contemporain en s’appuyant sur ce genre de thèse). Faudrait peut-être voir à actualiser un peu ses modèles. 3. Les “méthodes” qui mènent ce genre de textes n’ont à mon avis rien à voir avec la psychanalyse, encore moins avec la sociologie, ni avec la philosophie ou l’anthropologie. Ça ressemble plutôt dans le meilleur des cas à des essais d’opinion du genre qui encombre les rayons de nos libraires, et au pire, à des dissertations de terminale philo. 4. Ça suppose que la psychanalyse a quelque chose à dire, que son opinion compte, quand il s’agit de porter un diagnostic général sur l‘époque ou sur ce que les gens ont dans la tête (tous les gens, pas seulement les patients de la psychanalyse). On passe allégrement de la solitude de son cabinet à une position de surplomb à la manière des scribes planétaires de Schreber. Sans aucun scrupule intellectuel, comme si ça allait de soi. Évidemment, ça cause beaucoup mieux aux gens que les études cliniques ou métapsychologiques. De la séduction à peu de frais à mon avis. Du charme comme aurait dit Wittgenstein (qui soit dit en passant n‘était pas précisément un révolutionnaire de gauche non plus).

J’en viens à ces aspects du texte de Paulo-Roberto Ceccarelli qui me font bondir (mais j’aurais pu prendre un autre bouc émissaire, un autre texte, ce n’est pas ce qui manque).

  1. le déni de sociologie

L’auteur commence par consacrer quelques pages à « la violence », qui constitue selon lui la manifestation la plus aigüe et la plus signifiante de l‘état du monde contemporain. Pas plus que les limites du « monde » au sujet duquel il s’efforce de produire un diagnostic, les limites de l’usage qu’il fait du terme « violence » ne sont dessinées nulle part. Au lieu de ça, on mélange allègrement è la dégradation de la nature produite par l’activité humaine », « le refus des États Unis de signer le protocole de Kyoto », et « la violence sociale, localement et dans le monde » qui selon l’auteur ne cesse de croître et de se généraliser. Et par violence sociale il entend aussi bien les actes terroristes que le vandalisme dans les écoles et les lieux publics, la guerre que la corruption. Manquent un raton laveur et un gendarme.

Cette « violence », qui comprend donc en fait ce qu’on trouve dans la plupart des journaux télévisés à ce chapitre, hé bien elle s’accroît, elle ne cesse d’augmenter. Mais comment le sait-il qu’elle augmente ? Hé bien, premièrement, parce qu’on ne cesse d’en parler et secondement : « il nous suffit de porter un regard autour de nous pour constater que la violence ne cesse d’augmenter, que ce soit dans notre quotidien, dans notre environnement immédiat ou à l‘échelon planétaire. » On dirait du Charles Melman ou du Finkielkraut. « J’ai pris le métro le matin et j’ai vu ce que j’ai vu, c’est bien la preuve s’il en était besoin que.. puis j’ai ouvert mon journal, allumé la télé, et j’ai constaté tel ou tel fait, qui confirme que, s’il en était besoin, etc. ». J’exagère à peine. Voilà en gros ce qui tient lieu de méthode d’observation. De quoi faire hurler (de rire) n’importe quel étudiant en sociologie ou en anthropologie – mais les psychanalystes, non, il y en a un paquet que ça n’a pas l’air de déranger.

Parce que sur la violence voyez-vous, ce ne sont pas les études qui manquent, des études faites avec méthode, des méthodes parfois fort différentes, mais bon, on y tend à l’objectivité, on ne s’abîme pas dans les marécages de l’opinion. Pour s’informer, point n’est besoin de se tartiner des milliers de pages. On peut se contenter d’aller chez son marchand de journaux. Lisez par exemple la synthèse que propose Laurent Mucchielli dans un numéro spécial récent de la revue de vulgarisation Sciences Humaines (“Notre société est-elle plus violente ?”, in Les Grands Dossier de Sciences Humaines, numéro 18, 2010, p. 64-67).

La prospective est un exercice difficile pour un sociologue. Le modèle sociohistorique proposé est complexe, il articule cinq processus de nature différente. Les cinq processus semblent devoir se poursuivre voire même s’amplifier lorsqu’ils correspondent à des évolutions profondes dans nos modes de vie et nos représentations. Pacification, judiciarisation et compétition pour la consommation semblent ainsi devoir continuer à se développer de plus belle dans les années à venir. Le processus de ségrégation continue actuellement à s’enraciner, les évaluations nationales – comme le dernier rapport de l’Observatoire national des zones urbaines sensibles – n’étant guère rassurantes (8). Il relève cependant en bonne partie de l’action (ou de l’inaction) des pouvoirs publics. Reste enfin le processus de criminalisation qui dépend plus directement des évolutions de la gestion politique des questions de sécurité. La stratégie actuelle des pouvoirs publics est de répondre à la « question de la violence » par l’entretien d’un climat d’inquiétude à l’occasion des faits divers (concernant les bandes, les mineurs de moins de 13 ans, les agressions en milieu scolaire, les armes à feu, la récidive, etc.), par un usage frénétique de l’incrimination (c’est-à-dire l’élaboration permanente de nouvelles lois durcissant le code pénal, souvent même avant que l’on dispose d’évaluations des précédentes) et par une prévention qui se réduit quasiment à la vidéosurveillance (dont l’efficacité est critiquée dans le milieu scientifique). On pourrait imaginer une autre gestion politique, mais ce n’est plus de l’ordre de la prospective.

(voir la version développée de ce texte : L. Mucchielli, « Une société plus violente ? Analyse socio­historique des violences interpersonnelles en France, des années 1970 à nos jours », Déviance et société, vol. XXXII, n° 2, 2008)

Chez le sociologue, la complexité, le soin employé à se donner des modèles et des méthodes d’investigation valides et défendables scientifiquement, la prise en compte scrupuleuses des multiples facteurs de déformation, l’ancrage dans la modernité (« la niche écologique »), chez le psychanalyste rien de tout cela. Mais : LA “violence”, comme une évidence. (de la même façon m’insupporte l’antienne à la mode de la “victimisation”, par laquelle on règle leur cas et on fait taire les revendications des citoyens qui estiment juste de faire valoir leurs droits. Quand, me semble-t-il, la question est infiniment plus complexe, et intéressante.)

  1. le recours obligé à Freud du Malaise dans la civilisation et à la pulsion de mort

Que tout analyste doive quelque chose à Freud, que dans un certain sens on puisse revendiquer “une fidélité” à Freud (même s’il serait souhaitable qu’on précise alors jusqu‘à quel point et à quels aspects de sa pensée on est fidèle — sinon la fidélité peut augurer aussi du pire), soit. Qu’on soit voué à devenir son obligé, son apologète en tous points parce qu’on exerce ce métier, voilà ce à quoi je ne saurais me résoudre (et pour qui que ce soit). Pour le dire crûment, dès que Freud se mêle de politique, que ce soit à l’interne (dans la manière dont il ordonne l’institution psychanalytique) ou à l’externe (quand il se lance dans cette sorte d’anthropologie sociale), je ne le suis plus. Le Freud qui me fascine, c’est celui qui se montre à penser sous l’effet de ses patients, et plus encore celui des lettres à Fliess ou de l’Interprétation des rêves, perplexe, scrupuleux, oscillant entre la sincérité et la fourberie, explorateur dans le feu de l’action s’efforçant de garder toute sa tête (alors même que sa tête il la prend comme objet d’investigation, à ses risques et périls, et qui peut en dire autant aujourd’hui ?).

Le recours à Freud dans le texte de Paulo-Roberto Ceccarelli repose tout entier sur l’analogie, à mon avis catastrophique, d’un point de vue intellectuel, entre disons le psychisme et « la » société (passons ici sur le point de savoir ce qu’on veut dire par le mot « société » — les sociologues en débattent en tous cas). Qu’une analogie puisse contribuer à nourrir ou constituer un modèle pour la pensée, je veux bien (on peut à profit tirer partie d’un modèle qui présenterait l’analyse comme un groupe à deux par exemple), mais on confond trop souvent le modèle avec une théorie scientifique, on confond leur statut. À la limite, je peux considérer le malaise dans la civilisation comme un cauchemar paradoxal de conservateur bourgeois, intéressant et « curieux » en ce sens. Le postulat « l’ontogenèse récapitule la phylogenèse », s’il a pu donner un texte aussi délirant, attachant et suggestif (donc nourrissant pour l’invention de modèles psychanalytiques) que le Thalassa de Ferenczi, peut aussi servir au pire (La pensée de Haeckel appliquée au social donne des thèses franchement eugénistes par exemple). Cette analogie et cette formule sont au coeur du Malaise, et, malheureusement, sont reprises par Paulo-Roberto Ceccarelli, sans aucune réserve :

« Je m’apercevais de plus en plus clairement que les événements de l’historie de l’humanité, les interactions entre la nature humaine, l’évolution culturelle et les retombées de ces expériences originaires dont la religion se pose comme le représentant privilégié, ne sont que le reflet des conflits dynamiques entre moi, ça et surmoi, que la psychanalyse étudie chez l’individu, qu’ils ne sont que les mêmes processus, repris sur une scène plus vaste. » (Freud, Autoprésentation, 1935)

Dans ces textes, Freud propose que la genèse du « Je » (l’ontogenèse) répète les processus inhérents au développement de la civilisation (la phylogenèse): de même que le « Je » doit dominer les excitations internes et externes de sa propre organisation, la civilisation doit dominer les tensions internes – surtout narcissiques – entre ses membres ainsi que les forces de la nature. (Ceccarelli, art.cité, p. 101)

S’ensuivent les conclusions bien connues que l’auteur de l’article expose sans rechigner : Le Sujet et la civilisation sont liés par un contrat (ou un pacte) par lequel, en échange du renoncement aux satisfactions pulsionnelles, on gagne en lot de consolation l’intégration à la culture, par le travail et les processi de sublimation, et surtout, résume Ceccarelli « un nom et une filiation ». Ce qui demeure néanmoins, c’est une blessure à jamais ouverte, que les satisfactions sublimatoires ne réussiront pas à combler, laquelle est le fameux malaise et la source de l’agressivité : « Bref, on est agressif parce qu’on est castré. »

Soyons clair. C’est une chose de dire : l’hypothèse de Freud est géniale et vaut la peine d‘être posée. C’en est une autre de s’appuyer là dessus pour produire une théorie générale de la violence contemporaine (voire : universelle), et de ne s’appuyer que là dessus, et quelques « constats » d’opinion en guise de preuves ou confirmations. La suite, alors, est beaucoup plus discutable, dès lors qu’on tente de rendre compte de la « réalité » (c’est peut-être beaucoup dire) à l’aide d’une telle théorie. Tout le raisonnement de l’auteur repose sur le postulat selon lequel le pacte civilisateur est rompu, sur l’idée que le sujet du monde contemporain ne trouve plus en face de lui une culture capable de lui donner des raisons suffisantes de continuer à renoncer à ses satisfactions pulsionnelles. D’où :

La frustration qui en résulte peut donner lieu à des mouvements de révolte antisociale : crises des banlieues ; « guerres civiles » ou guérilla dans certains pays d’Amérique Latine.

Là je bondis (à nouveau). Comment peut-on tranquillement affirmer que la crise des banlieues, les guerres civiles en Amérique latine, et les guérillas sur ce même continent, sont assimilables et relèvent d’un même « mouvement de révolte antisociale » ? Que la « frustration » en est la source unique ? C’est passer sous silence d’un coup de baguette magique freudienne des rayons entiers de bibliothèque sur ces questions. D’où peut-on écrire une chose pareille ?

Mais il y a pire, et c’est là où nous voyons comment ce genre d’usage du Malaise conduit à adopter des positions radicalement conservatrices : citant un de ses textes antérieurs, l’auteur en conclut :

Quand l’organisation sociale n’arrive pas à garantir le pacte civilisateur, le risque de dérapage vers la perversion sociale est à craindre. Dans ce cas, l’univers psychique du sujet, ne recevant rien en échange de son renoncement n’a plus aucune raison de maintenir le refoulement pulsionnel, et il s’effondre.

Aucune issue n’est possible: se révolter contre la culture, contre la loi, la percevoir comme hostile et castratrice, c’est se révolter justement contre tout ce qui nous constitue et qui nous différencie en tant qu’être humain. Se révolter ne peut qu’augmenter la frustration et l’angoisse. (art.cité, p. 103, je souligne).

On retrouve le thème qui devient malheureusement un lieu commun dans une certaine littérature, de la perversion ici « sociale ». Et surtout, en quelques lignes, voilà dégoupillées toutes les révoltes, devenues indistinctement des représentants de « la » violence universelle. Pire elles sont révélées dans leur inanité, leur absurdité : le révolté ne sait pas ce qu’il fait et ce qu’il dit. On perd de vue, ou plutôt on se rend aveugle et sourd à la pluralité des motivation conscientes et inconscientes, les raisons et les motifs — tout est aplani sous le joug d’une seule machinerie inconsciente généralisée. C’est là prendre son cauchemar pour la réalité. La théorie centrale du Malaise sert d’outil à niveler, à simplifier, ce qu’elle est à mon avis. C’est impressionnant de constater à quel point ce genre de textes dits psychanalytiques se montrent absolument imperméables par exemple à la question de la justice sociale. C’est comme si toute la philosophie politique n’avait jamais été écrite, comme si John Rawls, Amartya Sen ou Charles Taylor (et j’en passe) s‘étaient agités en vain (et ce n’est pas sans conséquence sur la manière dont on traite par suite nos patients).

On n’est pas loin de cette fameuse tournure que j’avais déjà relevée chez Michel Schneider :

Il faudrait que les gens se sentent plus responsables de ce qu’il leur arrive. Je ne dis pas qu’on est responsable de ce qui nous arrive quand on est licencié pour raison économique, il y a des choses évidemment dont on n’est pas responsable. Mais dans ce qui nous arrive, il ne faut jamais perdre de vue qu’en tant que sujet, on demeure en partie responsable de la situation dans laquelle on se trouve. (Michel Schneider, interview dans Marianne2, “regards sur la crise”, 16 janvier 2010)

Là aussi, dans le texte qui nous occupe :

Également, considérer l‘économie de marché, la mondialisation, le capitalisme sauvage, et j’en passe, comme les grands responsables pour la situation où l’on se trouve, c’est oublier que d’autres formes d’organisations économiques tout au long de l’histoire n’ont pas, elles non plus, pu contenir la violence. Il ne s’agit pas, évidemment, d‘être pour ou contre un modèle économique donné. Et encore moins de nier les ravages faites par ces modèles, en particulier par le capitalisme. Le débat, dans ce texte, ne se situe pas là. (art.cité, p. 107)

Effectivement. Et comment d’ailleurs pourrait-il se situer là ou à n’importe quel endroit si on considère d’emblée que les transformations socio-économiques « donnent la fausse impression de forces tendant au changement et au progrès, alors qu’en réalité elles ne cherchent qu‘à réaliser une fin ancienne en suivant des voies aussi bien nouvelles qu’anciennes » (Freud, Au delà du principe du plaisir, PUF, p.313, passage cité à deux reprises par Ceccarelli, p. 106-7). Comment pourrait-il même y avoir débat (on reconnaît là un trait commun des grandes théories psychanalytiques : la propension aux raisonnements circulaires, au sein desquelles il n’existe nulle issue.)

Dans un second temps, l’auteur complète en quelque sorte son analyse en se référant à la pulsion de mort de l’au-delà du principe de plaisir (il enfonce le clou et aggrave son cas si je puis dire). Là aussi, nous avons un génial moment spéculatif freudien, mais à prendre pour ce qu’il est. Or là, on en remet une couche spéculative si je puis dire : passe encore qu’on en déduise que l’origine la plus profonde de la violence (assimilée sans autre forme de procès à la « destructivité », après qu’on l’ait pensé comme « révolte », « agressivité »), mais qu’on en arrive à conclure :

Comme pour l’être vivant, la culture, elle aussi, suit le même scénario. Comme pour le sujet, la culture est condamnée, par ses propres moyens internes, à disparaître, à retourner à l’état inorganique. Et, sans aucun doute, est-ce le chemin que nous sommes en train de parcourir : dans le conflit engagé entre Éros et Thanatos, la mort semble jouer la dernière carte.

Soyons clairs encore : la formule est magnifique. Encore une fois elle charme, et si elle charme, c’est probablement parce qu’elle fait écho au sentiment du tragique familier aux psychanalystes et à d’autres. Mais une telle prophétie, et le soi-disant constat qui la précède ne sont fondés que sur de vagues opinions qu’on a rendues présentables et « psychanalytiques » en les enveloppant des spéculations freudiennes. (Notez toutefois cet étrange mélange d’assurance — « sans aucun doute » — et de léger scrupule « il semble ».)

Je passe brièvement sur une étonnante solution proposée par l’auteur à l‘énigme des grandes civilisations disparues, disparition qui suggère « l’empreinte de la pulsion de mort dans la culture » ! Bon : ça ne mange pas de pain de le dire (et quid alors des archéologues et des historiens et de la pluralité de leurs hypothèses au sujet de telle ou telle culture disparue, non pas « les » civilisations disparues, toutes dans le même sac, mais chacune prise une par une. Je me passionne pour ce sujet et je dois admettre que ça me peine de lire des « explications » aussi pauvres que « la pulsion de mort dans la culture »).

Je me référais tout à l’heure au Thalassa de Ferenczi. Je crois que ce dernier était extrêmement conscient du caractère spéculatif de son ouvrage, et si on relit soigneusement ses premières pages, on verra qu’il prend grand soin de préciser en quoi ses élucubrations relèvent autant de la science que de la rêverie et l’association d’idées (sans doute de ce moment où le scientifique rêve en somme). Peut-être au fond ce qui me dérange dans ce genre de littérature, au-delà de l’ignorance (ou du mépris) des sciences sociales, de la philosophie politique, au-delà de ses conclusions fatalement conservatrices, de l’appui qu’il donne, sans doute involontairement, au partisan du retour à l’ordre et de ce qu’il milite pour une forme d’inertie politique, c’est le ton, un ton trop assuré, du genre : tout cela va de soi. On aimerait que ceux qui se prennent à rendre public leurs rêves et leurs cauchemars au sujet du monde qui semble les entourer (ou dont ils croient qu’il les entoure), fassent preuve d’autant de scrupule et de prévention aux lecteurs que Ferenczi.


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