histoires psychanalytiques

Les psychanalystes ont souvent entretenu, quant à la relation à la vérité des récits qui constituent la matière et le but de l’analyse, une certaine ambiguïté. Les formules abondent, qui fleurent ou bien le positivisme ou bien une certaine forme de platonisme (”le plan de la vérité”), formules qui sont à réentendre dans leur contexte, souvent conflictuel : volonté de situer la psychanalyse auprès des sciences, de la philosophie, des psychologies comportementales ou de la neuropsychologie.Dans l’opinion publique plus ou moins naïve, on admet que la psychanalyse a affaire à la vérité d’un certain passé, c’est-à-dire qu’on y déterre des événements qu’on avait oublié ou mis de côté, bien qu’ils se soient “réellement” passés.

En pratique, quiconque a suivi une analyse, sait fort bien qu’on y raconte surtout des histoires. Le dispositif analytique suscite en effet une mutitude de paroles, parmi lesquelles certaines s’articulent explicitement selon la trame d’un récit, qu’il soit produit par l’analysant lui-même, ou bien par l’analyste.

Prenez ici récit au sens large : préférez le mot histoire si vous voulez. Le mot histoire est intéressant parce qu’il fait référence à la fois au texte produit par les historiens et à nos petites histoires - celles qui n’intéressent pas , a priori, les historiens. Ces petites histoires cependant intéressent les analystes et les analysants : pourrait-on alors considérer ces derniers comme des historiens à leur manière, des historiens du Sujet par exemple ?

Peut-être. Mais là où l’histoire des historiens visent une vérité au sens classique, au sens où son objectif est de constituer, voire d’instituer des faits pour les collectifs, le récit analytique ne peut pas prétendre à l’établissement de tels faits. Le “fait” n’a de sens qu’à suivre les méthodes qui l’engendrent, méthodes soigneusement décrites par les épistémologues de l’histoire, et dont la psychanalyse ne dispose pas. Ce n’est donc que par facilité qu’on présenterait l’analyse comme analogue au travail de l’historien (l’une ayant pour objet le sujet, l’autre les collectifs). Pour parodier Georges Clémenceau, cité par Hannah Arendt dans cet essai cinglant intitulé “Vérité et Politique” (texte qu’on devrait relire par ces temps confus) : la psychanalyse ne saurait établir un fait tel que “Ce n’est pas la Belgique qui a envahi l’Allemagne en 1914.” Quand Freud, décrivant l’analyse entreprise avec l’Homme aux loups, s’attarde sur le récit d’une scène originaire, une copulation ad tergo, dont le nourisson en son berceau aurait été spectateur, il ne s’agit certainement pas d’un fait au sens où les historiens emploient ce mot. Ce genre de texte a fourni, comme on pouvait s’y attendre, de nombreuses critiques portant sur cette prétendue prétention de la psychanalyse à établir des faits : les psychanalystes sont depuis lors beaucoup moins ambigüs à ce sujet.

C’est qu’en psychanalyse, pour reprendre le mot de Richard Rorty (dans son article intitulé “Freud et la conscience morale”), il s’agit plus de création de soi que de connaissance de soi. Les récits et les histoires suscitées par le dispositif analytique valent au bout du compte par leurs effets - bien qu’on ne puisse nier que l’excitation au gnôthi séauton constitue un des moteurs de l’analyse, au même titre que le transfert. Si les récits de la psychanalyse ont un certain rapport à la vérité, ce ne peut être qu’en nous référant à la conception pragmatique de la vérité - c’est-à-dire que nous cessions d’être dupes quant à cette définition de la vérité comme “correspondance” avec la réalité, en reconnaissant que, derrière les artifices rhétoriques, les arrangements lexicaux et les auto-justifications, coule le fleuve de nos désirs, de nos croyances, de nos peurs et de nos espoirs, dont nos récits ne sont que les méandres visibles.

Si nous ne voulons toutefois pas abandonner l’espoir de lier les récits analytiques à la vérité, on pourrait malgré tout se reporter à nouveau au travail des historiens : en effet, il faut remarquer que les récits des historiens, pas plus que ceux des analystes et des analysants ne peuvent prétendre être “définitifs” (nonobstant le fait qu’il n’est sans doute au sens strict aucun discours qui puisse à bon droit prétendre l’être, pas même dans les sciences de laboratoire). Parce que les documents dont la collection méthodique constitue une partie du métier d’historien ne sont pas les faits : les récits, les monuments, les vestiges, sont autant de points de vue sur le monde, et autant d’effets du monde sur le sujet ou le collectif qui les a produits. Si dans la vie naïve, quotidienne, il nous arrive bien souvent de tenir les récits pour les faits, ou du moins d’agir en se contentant de récits, le travail de l’historien prend justement son impulsion dans la dénonciation même de cette confusion (et c’est pourquoi l’histoire occupe vis-à-vis du politique une position forcément subversive, comme Hannah Arendt l’a montré). Par conséquent, tout historien devrait être révisionniste (ce qui est l’opposé même du négationisme, avec lequel on se complait à le confondre dans les cercles négationistes justement). Un récit historique, aussi méticuleux et conscienceux soit-il, n’en demeure pas moins récit, et devient à son tour un document pour les historiens futurs, et source de réflexions et d’enrichissements pour chacun de nous et la cité. Il n’en reste pas moins qu’il établit des faits que nous devons prendre en compte et à partir desquels nous devons désormais essayer de penser, c’est-à-dire nous engager sur la voie d’autres descriptions, plus riches et plus intéressantes.

Tout comme l’histoire des historiens, la psychanalyse ne part pas de rien : elle prend au sérieux les paroles et les discours d’un sujet, qui souvent sont comparables à des vestiges, des bribes, des champs de ruine. De cela, on en tire un récit, ou plusieurs, plus ou moins ordonnés, dont il manque parfois, comme dans la psychose, des articulations majeures, et, parce que ce récit, avec lequel l’analysant s’est plus ou moins débrouillé jusqu’à présent, ne le satisfait plus, ne “fonctionne” plus, s’impose la tâche de constituer un autre récit, plus intéressant, plus enrichissant, et surtout plus viable, moins souffrant. Il s’agit bien là d’une révision d’un récit antérieur, qui n’est pas pleinement satisfaisant pour le sujet, voire complètement insupportable, qui, de toutes façons, ne tient plus la route.

On remplace donc un récit par un autre - et voire même, d’une certaine manière, un délire par un autre - on révise et on crée, à partir des effets de l’inconscient. Les lecteurs qui aiment les divisions conceptuelles radicales, et qui surtout sont nostalgiques de la conception d’une vérité par “correspondance avec la réalité”, ou qui y croient encore, nous reprocheront notre relativisme. Ils préfereront s’appuyer sur les récits aux allures scientifiques produits dans les ateliers de psychologie cognitive ou les laboratoire des neurosciences. Avec ceux-là, il est inutile d’argumenter (sinon à préciser que les récits auxquels ils s’attachent ne sont pas moins dignes d’intérêts à nos yeux que les récits de leurs patients ou de leurs cobayes, mais que contrairement à eux, nous nous intéressons justement aussi à ces récits). Pour les autres, ceux qui craignent le relativisme (lequel, comme le dit Bruno Latour, n’est au fond qu’un art de considérer les choses - humaines et non-humaines - en relation), on dira que nous (ce nous désignant l’analyste et l’analysant) nous contentons certes de remplacer une description par une autre, mais que, ce faisant, nous nous efforçons de produire une description non seulement nouvelle mais meilleure, c’est-à-dire, pour parler la langue des philosophes pragmatiques, préférable du point de vue du sujet (et c’est ainsi que dans le cas de certaines psychoses graves, il vaut mieux parfois se contenter de remplacer un délire destructeur par un délire créatif. Ce à quoi visaient par exemple, souvent avec succès, les ateliers d’art brut, que, faute de moyens, et parce qu’on ne jure aujourd’hui que par la médicamentation, on a quasiment éliminé de la psychiatrie contemporaine en France). Ce préférable n’est absolument pas à entendre dans un sens moral, mais dans un sens pragmatique : il ne s’agit pas de produire un récit conforme à des normes morales, mais un récit qui permette au sujet de se tenir à peu près debout, autant qu’il est possible, d’élaborer à nouveau des formes de vie possible, intéressantes et moins souffrantes. Il n’est pas non plus lié à la restauration d’un récit antérieur qui serait vrai, au sens où on aurait établi des faits indubitables. Le récit auquel tend la psychanalyse ne se situe pas en amont de l’histoire du sujet, mais en aval : il doit s’efforcer vaille que vaille d’être gros d’un avenir possible, et pour reprendre un mot qu’aime Richard Rorty : d’un espoir.


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