[ref] pour un mode de distribution vraiment alternatif (2005)

septembre 4th, 2009 by dana_hilliot | Filed under Références

texte publié en 2005 à l’époque où j’animais un label indépendant publiant sous licence libre (certains aspects, à le relire m’apparaissent périmés, d’autes non) – il paraît carrément prétentieux de le citer comme référence, mais disons qu’il est assez symptomatique d’un certain état d’esprit de l’époque, d’un certain usage des licences libres. J’aurais pu donner d’autres textes dans le genre (il ne brille pas en effet pas son originalité).

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Un état des lieux
Disséminer la musique, voilà qui constitue un but que la plupart des artistes
poursuive. On trouvera des artistes qui ne divulgue rien à proprement parler
-et je ne doute pas que des chansons résonnent contre les murs de garages
ou dans la chambre à coucher que personne, mis à part leur auteur,
n’entendra jamais. Mais il est patent que de nombreux artistes souhaitent que
leur musique soit écoutée, que de nombreux auditeurs puissent
éventuellement en jouir.
Toute divulgation d’une oeuvre constitue déjà certes une forme de
dissémination. Et la musique, mieux que tout autre forme d’art sans doute, se
prête à cette dissémination. Aujourd’hui mieux qu’ hier – les techniques
d’enregistrement et de diffusion sont désormais accessibles (du moins dans
les pays riches) au plus grand nombre et à moindre frais. A vrai dire, il
devient plus facile de faciliter la diffusion de la musique que de l’en
empêcher.
D’où deux conséquences majeures : l’éclosion, apparemment soudaine, d’une
multitude d’oeuvres et d’artistes, et la fin d’une certaine rareté de l’offre
musicale.
La réalité de la création musicale contemporaine doit d’abord être pensée en
termes de floraison inouïe.
Du coup s’écroulent certaines vérités autrefois admises : l’idée notamment
que nul talent ne saurait échapper au marché du disque, que ce même
marché constituerait en quelque sorte l’élément naturel de la dissémination
de la musique, que seuls les professionnels de l’art mériteraient le titre
d’artistes. Celui qui s’accroche à ces propositions est aveugle et sourd.
Le système de la musique en vigueur depuis le milieu des années 80,
constitué dans la forme que nous lui connaissons aujourd’hui sous l’impulsion
de l’établissement des majors et d’une véritable industrie du disque, ce
système tend à se maintenir et à se perpétuer en dépit des signes qui
préfigurent sa fin prochaine. Sa propagande s’appuie là où elle peut :
l’industrie se dit nécessaire, et à l’en croire, sans elle, ce serait la fin de toute
création musicale ; elle parle au nom des artistes, dont elle est censée
assurer la survie, mais ne défend en réalité qu’elle-même et ceux qui parmi
les artistes lui assurent des revenus substantiels ; elle prétend défendre ses
droits d’auteur, quand en vérité elle défend surtout ses propres droits, dits
joliment « voisins » ; elle s’adresse aux auditeurs, mais en réalité elle se
préoccupe surtout de leur porte monnaie.
L’industrie du disque n’a plus le monopole de la diffusion de la musique. C’est
un fait. C’est dommage pour les actionnaires des majors, c’est dommage pour
les disquaires, les fabriquants de disque, c’est dommage pour tous ceux qui
d’une manière ou d’une autre vivaient aux crochets de l’ancien système. Les
temps changent, voilà tout.
Parce que la musique se dissémine autrement. Autrement que par le biais des
disques vendus dans les magasins. La multitude d’artistes qui divulguent leur
musique n’auraient de toutes façons pas leur place chez les disquaires : le
ticket d’entrée est beaucoup trop élevé, et le marché, tel qu’il est conçu, ne
saurait accueillir cette multitude – il n’est pas fait pour ça, il est fait pour
maintenir l’illusion que la bonne musique est un produit rare. Or, il n’y rien de
tel que de la bonne ou de la mauvaise musique. Il y a des disques qui se
vendent et d’autres qui ne se vendent pas, mais cela n’a pas grand chose à
voir avec la musique.
Le marché a tout intérêt à faire accroire cette idée qu’il est le meilleur juge en
matière de goût musicaux, qu’on peut s’en remettre à son expertise, que le
reste – ce qui n’a pas sa place en magasin – c’est le fait de « musiciens du
dimanche », comme disait l’autre.
Il a tout intérêt à ce que l’auditeur se sente avant tout comme un
consommateur – qu’il consomme donc, et qu’il applaudisse, ou bien qu’il se
taise. Il a tout intérêt à maintenir l’auditeur à distance. A distance
respectueuse : il ne faudrait pas déranger l’artiste et l’industrie dans leurs
occupations.
Les musiciens du dimanche – lesquels constituent une majorité écrasante
dans le monde des créateurs de musique – et les auditeurs ont tout intérêt,
eux, à se détourner de l’ancien système, et à instaurer de nouveaux types de
relations et de nouvelles manières de disséminer la musique : c’est d’ailleurs
ce qu’ils font, déjà.
disséminer autrement
L’ancien système est fondé sur un mode de diffusion de la musique
hiérarchisé et professionnalisé. Entre l’artiste et le disquaire s’établissent une
série d’intermédiaires, et chacun réclame son dû, ce qu’on justifie en
soulignant qu’on accompagne l’oeuvre dans sa pérégrination vers le disquaire
et qu’on contribue ainsi à sa popularité. Dans cette série s’instaure toute la
distance qui sépare l’auditeur de l’artiste. Le moins qu’on puisse dire est que
cette distance a un coût, et que ce coût est elevé.
L’autre système, celui qui s’invente jour après jour actuellement, se fonde sur
une relation directe entre l’artiste et l’auditeur. Au coeur de leur relation, il y a
la musique, et il n’y a plus que la musique. La hiérarchie des intermédiaires a
disparu. A la place ont poussé comme des champignons, de manière
spontanée, des milliers de micro-structures, souvent tenues par les artistes
eux-mêmes, et toujours par des mélomanes et des passionnés, dont l’objectif
est de disséminer la musique de la manière la plus directe possible. Certains
fabriquent et vendent encore des disques, à des prix bien moins élevés que
ceux pratiqués par l’industrie, mais se passent des magasins des disques et
des circuits de distribution en vigueur dans l’ancien système. Ces objets
s’échangent pour ainsi dire de main à main, ou presque, et bien souvent il n’y
a même plus d’objets – oublie-t-on que la musique existe avant le support qui
accueille son enregistrement – et même avant tout enregistrement ?
Ce qui existe déjà, c’est un monde où l’auditeur – non plus le consommateur,
mais le mélomane – prend lui même en charge la dissémination des musiques
qu’il aime. Avec le succès grandissant des licences dites « libres » – lesquelles
« libèrent » au moins l’oeuvre de certaines restrictions fixées a priori par le
droit d’auteur -, cette dissémination devient licite. Non seulement licite mais
encouragée : car l’artiste, en se détournant des moyens de diffusion proposés
par le marché, se repose entièrement sur la bonne volonté des mélomanes.
Autrement dit, dans ce nouveau système, le mélomane est invité à prendre la
place des experts, et à assumer son propre jugement, sa subjectivité, ses
choix, quand autrefois on prétendait penser et discourir en son nom. Le
mélomane devient aussi, très concrètement, le distributeur : car il peut, et à
vrai dire il doit, s’il aime vraiment la musique, la disséminer à son tour par
tous les moyens en son pouvoir – l’artiste l’encourage à copier, reproduire,
diffuser, partager, à prendre la relève, en quelque sorte, du marché auquel on
renonce.
C’est un système où l’argent n’a plus cours, ou si peu. Ou personne ne tire
des revenus substantiels de son activité, ni l’artiste ni le mélomane. Cet
aspect fait ricaner l’industrie – comme si nulle création n’était possible en
l’absence d’une transaction commerciale : c’est là en vérité faire injure à bien
des artistes, et pas seulement des musiciens, lesquels n’ont eu besoin ni des
institutions ni d’une industrie pour créer. En vérité, ce sont surtout les
intermédiaires qui tremblent : et ces ricanements sont une piètre défense
pour dissimuler leur légitime angoisse – car le nouveau système se passe tout
à fait bien de leurs services coûteux. Et c’est pour leurs propres revenus qu’ils
s’inquiètent, pas pour ceux des artistes.
Les premiers effets des stratégies de défense de l’industrie contre la perte de
son monopole se font déjà sentir. Plus les procès contre le piratage se
multiplient, plus les téléchargements des musiques sous licence libre
augmentent. Plus les majors s’arcboutent à leurs positions, plus elles
s’évertuent à restreindre l’accès aux oeuvres qu’elles sont censées diffuser,
plus elles empêchent et menacent, plus l’auditeur se responsabilise et
s’assume comme étant l’allié de l’artiste, et non plus son admirateur béat.
Respecter l’artiste ! Voilà une formule bien ambiguë dans la bouche des
majors ! On voudrait que le respect de l’artiste se traduise uniquement par un
paiement en monnaie sonnante et trébuchante. Paye pour jouir mon brave et
contente toi de cela.
Donnons je vous prie à cette formule assez niaise un sens tout différent :
disséminer la musique, voilà ce que j’appelle « respecter l’artiste ». Faciliter
et accompagner son cheminement vers d’autres mélomanes, parler de sa
musique, discuter avec lui, organiser des concerts, monter un webzine, un
micro-label, une plate-forme de téléchargement, c’est bien là faire la preuve
qu’on aime ce qu’on aime.
Ce nouveau mode de dissémination de la musique s’invente en ce moment
même. Il s’invente partout, sans concertation véritable, et répond à des
enjeux multiples et variés, aussi multiples et variés que les personnes qui le
mettent en oeuvre. Il est par essence polymorphe. Il ne dépend d’aucune
structure préétablie. Il s’empare d’outils qui sont disponibles : les licences
libres, l’informatique, et toutes les médiations imaginables. Il brouille les
distinctions traditionnelles entre l’ artiste et le mélomane – car on ne sait plus
très bien qui est qui -, entre le professionnel et le musicien du dimanche – et il
se pourrait bien que votre voisin de palier soit un artiste après tout ? Il est à
proprement parler indépendant -rien à voir avec l’indépendance dont se
prévalent ceux qui s’en prétendent mais qui, en réalité, sont pieds et mains
liés aux chaînes de l’ancien système. Il est un monde de sujets qui assument
leurs choix, et non plus de consommateurs dont le goût serait dicté par des
experts. Il est un monde où s’engendrent des relations dont la musique est le
terreau.
Et personne ne saurait , pour le moment, en prendre le contrôle.

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1 Response to “[ref] pour un mode de distribution vraiment alternatif (2005)”.

  1. admin :

    oui, je trouve aussi que dans ce texte, j’étais bien enthousiaste et bien confiant dans l’aveniiiiiiir
    bon
    4 ans plus tard, je suis tout à fait d’accord avec ta description de la situation, et je me dis que je n’écrirais plus un truc pareil :)

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