introduction : le chercheur et le militant

août 23rd, 2009 by dana_hilliot | Filed under incipit

Je n’avais jamais consacré jusqu’à présent de site internet aux réflexions sur la circulation de la musique, ce qui peut paraître étrange étant donné :

1° que j’ai la manie de fabriquer ce genre de site ou des blogs sur divers sujets depuis des années

2° que les questions liées à la musique d’aujourd’hui et d’hier constituent un de mes dadas intellectuels depuis sans doute autant d’années.

Une des raisons justifiant ce « jamais-jusqu’à-présent », si l’on ne tient pas compte de la paresse et du fait que j’ai toujours d’autres travaux en cours, tient à ce que, jusqu’à présent, je m’exprimais largement au sujet de la musique sur le forum du site dogmazic (autrefois : musique-libre.org), lieu assez unique à vrai dire sur le web que ce forum, ouvert à de nombreux débats, riche d’interlocuteurs compétents et soucieux d’argumenter. À cela s’ajoutent les relations amicales nouées depuis tant d’années avec un certain nombre des militants de la cause – car il y a tout de même en toile de fond une cause, la libre diffusion des oeuvres de l’art et de l’esprit, fondée sur une remise en question de la logique du copyright.

Que ce forum ne me suffise plus, ainsi qu’à d’autres militants et « chercheurs », que je ne me reconnaisse plus tout à fait dans l’association qui le supporte et modère, c’est un fait que je dois bien admettre aujourd’hui, mais je ne m’étendrais pas sur ce point (c’est en partie un sentiment de frustration personnelle, et en partie l’histoire classique d’une association et d’un mouvement qui, le succès et la reconnaissance politique venant poindre le bout de leur nez, et par suite, les tâches à accomplir s’accroissant, en vient à se décrocher de sa base – les militants de base, comme on dit, en même temps qu’un abime semble se creuser entre « ceux qui agissent » et « ceux qui se contentent de causer ».)

J’avais publié un message sur ce forum au début de l’année 2009, pressentant déjà la tournure que les choses prenaient, mais, comme il est habituel quand on prend les choses de manière un peu trop abstraite, il n’avait pas suscité de réactions particulières.

Je le recopie ici, parce qu’au fond, il indique assez bien de quel côté se situe ce blog : non pas du côté de l’action, mais du côté de la réflexion.

Le chercheur et le militant

Premier abord : on devine facilement quelle tension anime celui qui est à la fois chercheur et militant : pour agir, on doit forcément s’abstraire de considérations singulières : on perd en « objectivité », non pas au sens trivial d’une perte de neutralité, mais au sens où on est obligé d’opérer une sélection dans la pluralité des expériences, trancher dans la pluralité des possibles, etc. Agir, c’est toujours trancher, sortir d’une latence, d’une indécision.
Le chercheur, lui, devrait être à l’orée de son investigation « sans mémoire ni désir » pour reprendre les mots de Bion. Il devrait tendre à l’être.
Second abord plus subtil : c’est dans l’usage du savoir théorique que les pratiques diffèrent.
Le chercheur devrait produire des modèles en vue d’éclairer la complexité, voire ce qui pourrait être ressenti comme : « le chaos ». (Nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne lorsqu’il s’agit de tolérer ce chaos. Certains éprouvent devant ce sentiment de chaos une terreur tellement intense qu’ils préfèrent ne jamais s’autoriser cette expérience : ils mettent de l’ordre, revendiquent un ordre, parfois en dépit de la réalité ou de leurs propre expériences, déclamant des certitudes pour se défendre de l’émergence d’un désordre. )
Le militant s’empare de ces modèles, dans le meilleur des cas, afin d’agir : se faisant, il rigidifie et cristallise, ce qui n’était qu’hypothèse de travail, encore une pensée pensante, et, une fois doté de ces représentations stables (et devenue pensée pensée), il s’y arrime pour ne plus y songer et peut enfin agir (politiquement). L’action met un terme à la pensée et au doute. Et de la même manière qu’on peut être terrorisé par ses propres pensées, on peut, devant la nécessité d’agir, entrer dans des états d’hébétude et de paralysies physique et psychique.

Le paradoxe est que, pour agir, il faut faire fi d’une certaine complexité
Mais le chercheur a déjà à sa manière tranché dans le réel
Il a choisi des faits, des exemples, noté et observé tel ou tel phénomène, plutôt qu’un autre. Il y a déjà là un premier tri dans le réel (les choses perçues, les expériences).

Ce dont nous manquons je crois, c’est de descriptions plus fines
Nous avançons avec de lourds sabots, creusant des sillons épais, là où nous aurions besoin d’une grille avec un tamis plus fin
Parce que nous souhaitons aller vite, nous nous contentons d’adopter le cadre et la langue et les catégories qui nous viennent de l’Autre (par exemple, les catégories de nos ennemis)
Et du coup nous sommes soumis à sa logique, quand bien même nous essayons d’aller contre (et plus nous essayons d’aller contre, plus nous nous enferrons dans sa logique, et confirmons la pertinence de ses catégories).

Nous ne devrions nous laisser dicter les catégories, la manière dont nous ordonnons le réel (le chaos) par l’Autre, mais prendre le temps d’observer les expériences que nous faisons et en tirer par la contemplation investigante quelques modèles utiles, et qui soient nôtres, pour la compréhension et le futur.

Nous manquons également de complexité.
Une des faiblesses les plus tenaces parmi celles qui pèsent sur l’investigation, c’est de céder trop promptement à la tentation d’une représentation ordonnée des phénomènes
La raison de cette tendance à produire une théorie définitive avant même d’avoir pris le temps d’observer les choses, c’est ce sentiment d’insécurité et d’inconfort intellectuel que produit immanquablement la pluralité complexe. Confronté, au fur et à mesure de ses observations, au sentiment d’un chaos, d’une infinité de singularités, celui qui s’inquiète du désordre a tendance à se doter de catégories toutes faites ou vite faites, quitte à les emprunter à un autre. La qualité première d’un chercheur devrait être de tolérer le chaos plus longtemps que ne le tolère la plupart des gens. Évidemment, il y aura bien un moment où le chercheur devra trancher en choisissant un fait qui lui paraît remarquable, caractéristique, exemplaire. Il y a bien un moment où il devra se donner quelques modèles pour penser malgré tout. Mais ce moment-là n’est pas encore celui de la production d’une théorie générale. Il y a un usage transitoire des modèles, lesquels fonctionnent comme des projecteurs (exemple des idéaux-types wéberiens), et dans certaines disciplines (notamment en sciences humaines), nous devrions sans doute nous accommoder d’en demeurer à ce stade (pour ainsi dire « mythologique » comme dirait Wittgenstein)
Ici, nous sommes décidément bien éloignés de l’action, de la prise de position nécessaire à l’action. Nous faisons des choix certes. Nous considérons par exemple que tel fait mérite d’être relevé plutôt que tel autre. Ce n’est pas là cependant pur arbitraire. Si nous demeurons suffisamment disponible à la diversité des choses, l’intuition par laquelle nous choisissons tel ou tel fait gagne en pertinence. C’est en forgeant qu’on devient forgeron.

De telles considérations méthodologiques risquent fort d’agacer le militant, qui lorsqu’il s’engage dans l’action, a besoin avant tout d’une conviction forte, et on doit ajouter : il persuadera d’autant mieux les destinataires de son message qu’il paraît lui-même convaincu. La croix du militant, c’est le doute. Quand l’éthique du chercheur le conduit à préserver, même lors de la publication des résultats de ses investigations, une sorte d’attention flottante – une disponibilité pour les phénomènes à venir, au risque qu’un de ces phénomènes vienne bouleverser les constructions théoriques laborieusement édifiées sur le chaos, l’éthique du militant l’oblige à se contenter d’un vade mecum praticable dans la cité, parce qu’il lui faut agir dans des conditions précaires et urgentes, parce que le devenir entraîne ses actes dans un flux incessant de conséquences imprévisibles. C’est pourquoi les hypothèses théoriques du chercheur tendent à être utilisées par le militant comme des idéologies. L’idéologie, c’est la théorie dont la possibilité du doute a été abstraite. (ce que les pères de l’église appelle précisément un dogme).

L’un tente de mettre de l’ordre dans ses pensées, l’autre de transformer le réel. Au premier, il est demandé d’éviter autant que possible, s’il veut être un chercheur honnête et crédible, de ne pas forcer les choses, l’autre est en devoir de les forcer, de les transformer.

La collaboration entre le chercheur et le militant reconduit donc la tension, non pas tant entre la neutralité et l’engagement, mais entre la contemplation (theoria) et l’action (pragma). Une collaboration satisfaisante pour les deux parties (qui peuvent être les deux parties d’un seul homme) pourrait se traduire de la sorte : le chercheur fournit au militant des modèles, qui sont autant d’outils, à partir desquels le militant produit une représentation suffisamment simplifiée de ses propres pensées (ou, si l’on veut, de la réalité), et se donne un cadre pour agir de manière pertinente et cohérente.

Évidemment, cette collaboration satisfaisante ainsi décrite n’est elle-même qu’un modèle à partir duquel, éventuellement, on pourrait réfléchir (par exemple aux conflits qui émergent parfois sur ce forum).

La tension entre d’une part, l’activité visant à produire des pré-conceptions, des modèles, des concepts, voire des théories, et, d’autre part, l’organisation d’actions, l’implication politique, s’exacerbe dans les moments de crise : une élection qui approche est un moment de crise bien connu – et on voit les dégâts que cela fait sur les chercheurs (lesquels voient les idées qu’ils ont mis tant de temps à fourbir subir un sort funeste, simplifiée et caricaturée qu’elles deviennent forcément, une fois transformées sous le joug des nécesités de l’agir « vite et efficacement »).

L’âge venant, je me sens de moins en moins préoccupé par l’action (transformer la réalité) et de plus en plus par la contemplation (pour reprendre la distinction des anciens). Les visions idéales disponibles, par exemple : internet comme espace de liberté, « libres comme l’air, libres comme l’eau, libres comme la connaissance » (pour reprendre l’incipit du site « historique » : libres enfants du savoir numérique), ne suscitent plus en moi aucune vélléité d’action, mais plutôt une montée de scepticisme irrépressible. Je rechigne à prendre au sérieux le leitmotiv dont tant de discours se réclament d’une supposée « révolution numérique ».

Évidemment, je garde bien plus de sympathie pour ces « visions » idéalistes que pour les squelettiques et irrationnels discours dont les institutions culturelles et les buisnessmen nous abreuvent chaque jour que Dieu fait. N’empêche.. Il me semble que trop souvent, les « gentils » tendent à se laisser dicter les règles de leur pensée par les « méchants », et qu’à l’arrivée, le plus intéressant dans ces débats se situe quelque part entre les deux ou ailleurs. C’est à l’examen de ces positions là que j’aimerais que ce blog se consacre.

Je m’intéresse donc beaucoup plus à la manière dont les signifiants se déplacent, sont accaparés par tel ou tel parti, à la pluralité des intérêts, des désirs et des aspirations, et la finesse des différences entre ces positions. Ainsi qu’à la façon dont des discours potentiellement intéressants et riches en viennent à se rigidifier dans des cristallisations idéologiques, et s’appauvrir, faute de réflexions et de confrontations au réel. Et enfin, et surtout, à la diversité des revendications des acteurs réels, y compris ceux qui ne se sentent pas représentés par les porte paroles (souvent autoproclamés) de l’art ou de la libre culture ou de la culture moins libre, enfin bref, qui se reconnaissent pas dans les déclarations de ceux qui prétendent penser et imaginer à leur place.

Du coup je dois préciser que je n’ai aucunement prétention à devenir le porte parole de quoi que ce soit. D’où une autre volonté à l’origine de ce blog : ouvrir la rédaction à d’autres, qui auront des visées différentes des miennes, et, je l’espère, suffisamment différentes pour qu’on puisse débattre et se remettre en question.

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