[analyses] homodatabase (des auteurs de base de données) (2006)
(un vieux texte de 2006 dont je ne suis pas sûr qu’il ait été publié. J’y ai repensé en lisant le texte de Tumulte publié cette semaine sur son blog et repris ici-même)
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Les notes qui suivent sont directement inspirées de conversations que j’ai eu avec Delphine Dori au sujet des nouvelles manières de pratiquer la communication sur internet. Le thème de cette discussion a toutefois largement débordé son point de départ, comme on le verra.
J’avais été étonné d’abord, en travaillant sur le droit d’auteur, de constater que les créateurs de bases de données étaient considérés par le droit comme des auteurs, et pouvaient donc prétendre grosso modo aux même droits que les écrivains, les compositeurs, et n’importe quel artiste. Puis, la curiosité m’avait conduit à essayer différents services mis en place récemment sur le web, des technologies qu’on range désormais sous l’appellation web. 2.0, et qui font justement un usage systématique des bases de données. Considérant d’une part le succès sidérant de ces applications auprès des internautes, et d’autre part nos propres usages, Delphine et moi avons cherché à décrire ces nouveaux modes de présentations de soi – en gardant à l’esprit d’une part, qu’ils ne sont peut-être pas si nouveaux que cela, et d’autre part, que nous devons nous méfier de l’expression « présentations de soi ».
L’étude comportementale des internautes étant devenus en quelques années une discipline à part entière, je renverrai pour les détails aux descriptions technologiques, philosophiques, psychologiques, sociologiques, culturelles, déjà disponibles. Je suppose que le lecteur a déjà lu des articles sur, ou utilisé pour son propre compte les services accessibles online. Le « concept » ou le « logo » web 2.0. demeurant sujet à discussion, je n’entrerai pas non plus dans les débats à ce sujet, que je réserve aux spécialistes. Disons pour faire bref que les applications entrant sous cette catégorie permettent au moins deux choses : le stockage ordonné de données pour soi-même d’abord, et et le partage de ces données avec d’autres internautes. Les données stockées couvrent à peu près tout ce dont il est possible de faire la liste ou la collection : titres de livres, de disques, de films, morceaux de musique, vidéos, textes divers, citations, pensées et anecdotes, recettes de cuisine, actualités, commentaires divers sur des sujets divers – en réalité tous les objets peuvent faire l’objet d’un traitement par liste, ce qui en soi n’est pas nouveau. Les créateurs des bases de données (appelons les créateurs puisque le droit leur accorde ce titre) couvrent un champ qui s’étend, selon les objets, des érudits aux lolitas. [Il est un autre usage des applications web 2.0. dont je ne parlerai pas ici mais qui concerne la présentation de ses propres oeuvres : les photographes, les musiciens, certains écrivains, certains artistes, les ont adoptées, pour diverses raisons. Ils sont alors avant tout des auteurs, qui s'inscrivent dans des réseaux pour faciliter la circulation de leurs oeuvres. Mais je ne parlerai ici que des sites qui permettent de présenter et d'échanger des listes ou des collections]
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Je relèverai d’abord deux traits généraux, parmi d’autres, dont l’examen semble particulièrement intéressant. Ces sites font appel en effet à deux motifs dont la conformité ne va pas de soi : d’une part, l’utilisateur est invité à mettre en avant ses singularités, à travers des listes de préférences (je reviendrais sur ce terme plus tard) ; d’autre part, il est également convié au partage de ces listes avec d’autres, et s’inscrit ainsi, de manière plus ou moins explicite et donc plus ou moins consciente, au sein d’un réseau d’usagers.
Singularisation d’abord, partage ensuite. Chaque utilisateur marque sa différence – un ensemble de préférences vis-à-vis d’un type d’objet donné, puis dans un second temps, différents outils permettent la comparaison des listes proposées par les uns et les autres. Un de ses outils, nommé « tag » mériterait à lui seul un article : on peut tracer quelques pistes de réflexion. Le tag est un mot ou un groupe de mot qui fait office d’étiquette accolé à un item quelconque. Il ne s’agit pas là de nommer un objet, mais plutôt de le rapporter à une certaine classe, en vue d’une part de permettre son rangement dans des tiroirs en quelque sorte, et d’autre part, de faciliter sa reconnaissance par les autres utilisateurs. Par exemple, si j’associe à l’item « Dewey, John, Quest for Certainty » l’étiquette « pragmatisme » ou « pragmatism », je m’attends à ce que d’autres livres reconnus par d’autres utilisateurs comme ayant un rapport avec l’idée de pragmatisme soient étiquetés avec un de ces mots. Toutefois, il est bien possible qu’un autre ait proposé également cet item, mais qu’il l’ait étiqueté sous le mot de « philosophy » ou de « Dewey » ou encore « paperback ».
On est donc très loin ici d’une taxinomie régulée par une autorité (une communauté scientifique par exemple), puisque chacun est libre d’associer n’importe quel étiquette à n’importe quel objet.
Les modalités du partage, on le voit à travers l’exemple du tag, sont donc très aléatoires, peu régulées. Au contraire des méthodes employées par les institutions traditionnellement en charge des classements (bibliothèques, centre d’archives, de documentation, etc.), qui vise à produire un système de classement contraignant pour le plus grand nombre possible d’utilisateurs, les modalités du repérage et de la reconnaissance propres au web 2.0. apparaissent au sens propre comme anarchiques : l’individu constitue la source du classement, et non pas le collectif.
Au premier abord, il semblerait donc que la constitution du collectif – ou « réseau » si vous voulez – se donne comme obstacle paradoxal l’affirmation d’une singularité primordiale. Certes, si l’individu choisit de souscrire à tel service plutôt qu’à tel autre, c’est bien parce qu’il est intéressé aux types de collectifs censés être constitués par le biais de ce service, mais c’est là tout autre chose que d’adhérer à un collectif : celui qui adhère à une association, un parti politique, une nation, une communauté régulée, doit mettre aux vestiaires dans un premier temps ses particularités. Sa liberté consiste à sacrifier une partie de son individualité, afin de venir par exemple renforcer un collectif. Il accepte par là d’être représenté par des porte-paroles, et dans sa propre parole, il engagera le collectif auquel il adhère. Les collectifs éventuellement produits par les applications web 2.0. fonctionne d’une manière tout à fait inverse. C’est au contraire en affirmant quelque chose qui n’appartient qu’à soi – nous verrons ce dont il s’agit plus tard -, sa culture pour dire vite, qu’il s’inscrit.
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Pierre Manent, dont je vais largement m’inspirer dans les pages qui suivent, montre que l’art démocratique revient au fond à relier ce qui a été délié, à associer ce qui a été dissocié. La société démocratie naît précisément d’une dis-sociation, par laquelle chacun devient individu à part entière, avant que d’appartenir et obéir à une communauté (comme c’est le cas dans les sociétés pré-démocratiques). Je vous renvoie aux pages lumineuses du Cours familier de Philosophie Politique de Pierre Manent (Fayard 2001), et notamment au chapitre X ( »devenir individu »), traversé par la pensée de Tocqueville.
En ce sens, notre phénomène catalogué sous le terme web 2.0. est tout à fait conforme à la tendance générale de la démocratie : au premier mouvement d’affirmation du singulier succède un effort de reconstitution du collectif. Pour le dire autrement, la satisfaction individuelle d’une présentation ordonnée de quelque chose de soi, constituerait un préalable à la reconnaissance de l’autre et de soi par l’autre : ce qui est une manière de re-lier, sans aucun doute – reste à étudier quelle style de relation est ainsi nouée.
Le problème et la tâche de la démocratie (car la démocratie est toujours une tâche à accomplir, sa réalisation n’est jamais définitivement acquise) consistent donc à découvrir les moyens d’établir sur des socles solides le sentiment collectif : ce qu’on risque à en cas d’échec, c’est le repli sur soi généralisé, la transformation de l’individualisme en égoïsme, et la disparition de l’intérêt pour la chose publique, c’est-à-dire le désengagement envers le politique. D’une certaine manière, ce tableau de la dégradation démocratique ressemble fort à ce que vivent aujourd’hui les démocraties européennes. Ce qu’avait prédit Tocqueville, et que souligne Manent à son tour, c’est que la démocratie, par nature, est minée par cette tendance dangereuse. Ce que nous diagnostiquons comme crise du lien social y fait écho. Comment corriger cette tendance ? Comment intéresser l’individu à l’altérité, raviver la curiosité, susciter le désir de s’associer, alors même que nous sommes devenus tous égaux en droit, tous semblables, autant de monades retranchées sur nos intérêts propres ?
On connaît la belle idée de Tocqueville, inspirée de ses observations de la démocratie américaine :
« Les législateurs de l’Amérique n’ont pas cru que pour guérir une maladie si naturelle au corps social dans les temps démocratique et si funeste, il suffisait d’accorder à a nation toute entière une représentation d’elle-même ; ils ont pensé que, de plus, il convenait de donner une vie politique à chaque portion de territoire, afin de multiplier à l’infini, pour les citoyens, les occasions d’agir ensemble, et de leur faire sentir tous les jours qu’ils dépendent des autres (…) C’est donc en chargeant les citoyens de l’administration des petites affaires, bien plus qu’en leur livrant le gouvernement des grandes, qu’on les intéresse au bien public et qu’on leur fait voir le besoin qu’ils ont sans cesse les uns des autres pour le produire. » (De la démocratie en Amérique, II, ch. IV)
Il s’agit donc d’intéresser sinon par la force du moins par une sorte de ruse démocratique, les citoyens à agir ensemble, à se sentir concernés par la chose publique. Ces formes d’association existe certainement, y compris dans les démocraties européennes contemporaines, plus ou moins soutenues par l’Etat, plus ou moins actives et efficaces, plus ou moins audibles et écoutées dans la confusion des discours. Toutefois, adhérer et s’associer représente toujours pour l’homme démocratique un véritable dilemme, le dilemme de la liberté moderne comme le dit Pierre Manent :
« Où j’entre dans une communauté, une association, une appartenance, et je me transforme en partie d’un tout et perds ma liberté, où je n’entre pas dans une telle communauté, association, appartenance, et je n’exerce pas ma liberté. Bref, tel est le dilemme de la liberté moderne : ou je ne suis pas libre, ou je ne suis pas libre. » (Cours familier de philosophie politique, chap. X, p. 198)
Ce qui domine toutefois nos sociétés, toujours selon Manent, c’est la prééminence de la communication. C’est précisément la communication qui peut apparaître comme une solution à ce dilemme, en ce qu’elle « promet » « la participation sans appartenance« , par l’usage des techniques sophistiquées par lesquelles il est possible de se « re-lier » les uns aux autres. L’histoire du mot communication fait entendre cette tendance à l’association : le latin municare signifie cette charge que l’on assume de manière collective, par exemple la fortification d’une village, un devoir, un service « public ». A contrario, le sens contemporain du mot s’exonère de cette charge en commun, et donc de l’engagement et de la responsabilité qu’elle suppose envers le collectif, pour ne retenir que le fait « d’avoir part » à quelque chose, d’y participer sans appartenance.
Nos applications web 2.0. réalisent donc parfaitement cette tendance de la démocratie, amplifiée par le déploiement des techniques de communications, à créer du lien certes, mais sans créer de collectif humain. Pierre Manent le dit plus brutalement : « Les liens techniques rendent superflus les liens humains » (ibid. p. 199)
Si la réalité de la solitude subie dans les sociétés contemporaines n’était pas si souffrante, on pourrait souligner l’ironie d’une société qui excelle, certes, à inventer des artifices toujours plus sophistiqués censés faciliter la communication, mais qui parvient surtout à confiner chacun dans son quant-à-soi : la monade a peut-être finalement des fenêtres, mais ce qu’elles offrent à voir et à sentir ne suffit pas à produire plus de lien social qu’avant l’invention de ces fenêtres.
Comme le disait Mac Luhan : « The road is our major architectural form« . Nous excellons à créer des routes. Mais les usages que nous pourrions bien faire de ces routes demeure une question ouverte : les technologies du web 2.0. sont riches de promesses, on n’en peut pas douter. Mais en quoi ces promesses devraient-elles nous intéresser ?
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J’ai parlé depuis le début de ce texte avec une certaine prudence de ce que l’individu offrait de lui-même sur le web 2.0. Il importe d’affiner maintenant nos descriptions, afin de mieux évaluer quel type de lien est susceptible de s’instaurer par ce biais.
Par le biais des listes d’items qu’il met en ligne, l’individu livre une collection d’informations le concernant. Ces informations concernent les objets de ses préférences (ses goûts personnels si vous voulez). Voici des titres de livres que j’ai lu, ou qui m’intéressent, des recettes de cuisine, des disques, des films etc. Voici quelques bribes de mon histoire personnelle, quelques jalons qui ont marqué mon usage du monde, quelques objets signifiants pour moi, voici parmi tous les objets du monde ceux qui font sens pour moi. Mais quelle signification ? Et quel moi ?
Pour tenter d’élaborer une réponse, produisons une liste brève :
Arno Schmidt, Schwarze Spiegel
Malcolm Lowry, Under the volcano
JohnBoorman, Zardoz
Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire
Léonard Cohen, Famous blue raincoat
Quel sens pourrait bien avoir une telle liste ?
Qu’elle ait du sens pour moi, cela va sans dire. Il y a là des livres, un film et une chanson que j’apprécie tout particulièrement, et qui, selon moi, ont joué un rôle important dans ma vie. Mais pourquoi est-ce que j’éprouve le désir de la communiquer ? Ou plutôt qu’est-ce que j’espère de la communication de cette liste ? Ou encore, que puis-je en espérer ?
A supposer une application web 2.0. qui recueillerait ce genre de listes, je peux m’attendre à ce que d’autres participants aient inscrit dans leur liste un des items ci-dessus. Avec les outils de recherche adéquats, par exemple le système des tags décrits plus haut, il est possible que j’identifie la page web sur laquelle un autre aurait affiché un de ces items. Chaque donnée en effet, étant associée à une meta-donnée (par exemple une étiquette), constitue une sorte de pointeur. Chaque donnée permet éventuellement de pointer, de faire lien, vers une autre liste. Et ainsi de suite, selon la popularité de l’item. Les données sont non seulement disponibles, mais sont vouées à se croiser, selon les modalités de l’identité ou de la ressemblance.
Un item pointe donc vers une liste. C’est-à-dire vers cette base de données concernant l’individu qui l’a mise en ligne. Je propose ma liste, et, pour ainsi dire, la machine fait le reste, et ce qu’elle fait, c’est mettre en relation, par le biais de la reconnaissance de l’identique ou du semblable, ma liste et celle d’un autre.
Mais quant à la raison pour laquelle cet item est présent dans telle liste, je n’en puis rien savoir. Tout au plus puis-je imaginer, phantasmer, sur les raisons qui ont poussé l’autre que je suppose derrière cette liste à inscrire cet item, et si je suis sociologue, comportementaliste, statisticien, que sais-je, je peux éventuellement prétendre deviner un peu de cet autre, de ce qu’il est en tant qu’individu, sinon comme sujet. Si je ne prétends pas à ce type d’analyse, hé bien ! j’en suis réduit à reconnaître qu’un autre a lu le même livre que moi par exemple. Certes je puis aussi être éventuellement désireux « d’aller plus loin« , écrire à cette personne par exemple, si je dispose des informations nécessaires, et entamer une conversation. mais il faut prendre garde à ceci : le service n’oblige en rien à de telles conversations – il est généralement possible d’aller plus loin, mais rien n’y oblige, rien n’oblige à prolonger le partage au-delà de ces listes, rien n’oblige à expliquer, raconter, parler de quoi que ce soit avec qui que ce soit. Les conversations, si elles se produisent, ne viennent que de surcroît. On devine qu’il en va de même pour la création de collectifs. Je peux certes m’inscrire à un groupe d’internautes qui ont choisi l’item Arno Schmidt, mais si je ne me décide pas à engager une conversation avec un autre membre du groupe, il ne se passera rien de plus que la simple relation pour ainsi dire « tautologique », sorte de degré zéro de la relation : x et y ont choisi Malcom Lowry. Toute la suite demeure à inventer : et ce qui suit n’a pas grand chose à voir avec la technologie web 2.0., mais avec nos capacités à entamer et poursuivre des conversations, ce qui suppose une certaine curiosité pour les formes de vie différentes des miennes.
Ce qui de moi sera perçu, ce n’est qu’une base de données, une série d’informations plus ou moins ordonnée. On peut élargir cette description à une grande partie de la vie sociale : du point de vue de nombreux analystes, nous sommes une collection de bases de données : commerciales, comportementales, administratives, médicales et bientôt génétiques. On peut accumuler ainsi les listes et les collections se rapportant à l’individu. Et l’une des caractéristiques des sociétés démocratiques contemporaines est de multiplier ces listes. dans quel but ? A quelle fin ? Quelle fascination ces listes exercent-elles sur les individus pour que, non contents de voir leurs préférences listées par des institutions administratives ou mercantiles, ils éprouvent le besoin d’en rajouter de leur propre chef ?
J’émettrai là une hypothèse, à mon avis très discutable – mais n’est-ce pas justement la fonction majeure des hypothèses : donner lieu à des discussions ? Je crois que cette manie qui consiste à produire des listes d’objets, de préférences, s’étend d’autant plus que le lien social et humain, celui qui passe par la proximité des corps et la possibilité de la parole, devient plus difficile à mettre en oeuvre.
Le lien social ainsi conçu, en chair et en os si j’ose dire, n’est pas pratique. Il n’est pas pratique car, en conversant, en se sentant, on court toujours le risque d’appartenir, de perdre son indépendance, sa liberté. Le corps de l’autre, la parole de l’autre fait obstacle. On doit, si l’on veut prolonger la relation, s’y frotter, et peut-être même être touché, ému, haï, aimé. Derrière son écran au contraire, l’internaute peut sans crainte « partager », sans cesser de demeurer un individu souverain, un « tout parfait et solitaire » comme l’homme à l’état de nature chez Jean-Jacques Rousseau (je reprends cette analyse encore une fois à Pierre Manent).
« La communication nous permet de devenir ce que nous n’avons jamais pu être jusqu’à présent, c’est-à-dire des individus. Nous n’avons pu être jusqu’à présent des individus parce que nous avions vraiment besoin les uns des autres, besoin de former ensemble de vraies communautés – d’enseignement, de défense, de production, etc. Désormais, semble-t-il, ce que les autres nous donnaient, nous l’obtenons d’eux sans avoir besoin d’avoir rien en commun avec eux, sinon les instruments techniques de la communication. La reproduction biologique elle-même ne nécessite plus la constitution d’un couple, aussi brève que soit leur union. » (idem. p. 198-9)
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Les internautes qui s’inscrivent dans les réseaux du web 2.0. préfigurent en quelque sorte la réalisation d’une tendance démocratique tenace, parce qu’en quelque sorte « naturelle », la tendance à la dissociation radicale.
Il n’y a là rien de bien nouveau. Cette tendance a été remarquablement décrite, nous l’avons rappelé, par Tocqueville, qui s’en préoccupait intensément. Et la forme qu’elle prend, cette accumulation et ce listage, qui constituent désormais un mode courant de se proposer en tant qu’individu, avait déjà été élaborée par l’art contemporain : qu’on songe aux accumulations, aux répétitions, aux tautologies, à l’usage des citations, des collections et des listes chez les artistes conceptuels. J’ai évoqué au tout début de ce texte, mon étonnement devant le fait que les auteurs de bases de données soient considérés par le droit comme des auteurs. Je cite le Code de la propriété intellectuelle :
Art. L.112-3. Les auteurs de traductions, d’adaptations, transformations ou arrangements des oeuvres de l’esprit jouissent de la protection instituée par le présent code sans préjudice des droits de l’auteur de l’oeuvre originale. Il en est de même des auteurs d’anthologies ou de recueils d’oeuvres ou de données diverses, tels que les bases de données, qui, par le choix ou la disposition des matières, constituent des créations intellectuelles.
On entend par base de données un recueil d’oeuvres, de données ou d’autres éléments indépendants, disposés de manière systématique ou méthodique, et individuellement accessibles par des moyens électroniques ou par tout autre moyen.
Si les bases de données peuvent être considérées comme des créations intellectuelles (et je ne doute pas qu’elles puissent l’être), alors on peut en déduire que tout un chacun devienne, un jour ou l’autre, à son tour un auteur. Et ces listes et ces collections être tenues pour nos oeuvres. A ce titre, le code de la propriété intellectuelle pourrait devenir le livre de chevet de tout un chacun. Et les droits afférents aux créateurs s’appliquer de facto à tous (conformément au fond à la vocation des droits de l’homme). Là encore, comment ne pas pas songer au artistes de Fluxus, et d’autres à leur suite, qui considéraient leur vie-même comme leur oeuvre. Ou bien aux commissaires d’exposition et aux collectionneurs, parfois plus célèbres que les artistes eux-mêmes ? Toutefois, n’assimilons pas trop vite les expériences de l’art contemporain et l’homo database qui s’invente aujourd’hui. Quand Harald Szeeman, un des commissaires d’exposition les plus audacieux du siècle dernier, imaginait ses projets, il ne se contentait certainement pas de lister des items selon des étiquetages plus ou moins subtils. Il inventait une autre manière de découvrir l’art, il créait les conditions d’une expérience nouvelle. De la même manière, les artistes qui »font de leur vie une oeuvre d’art », ne le font pas en général sans arrière-pensée : c’est déjà dire qu’ils pensent, et souvent s’engagent dans un questionnement plus ou moins explicite des collectifs et des individus.
Un des avenirs possibles des démocraties contemporaines, si on pousse au bout la tendance démocratique au repli sur soi et au désinvestissement des collectifs, si on accorde de l’importance aux phénomènes apparus récemment sur internet et que j’ai essayé de décrire, pourrait bien ressembler au tableau que dresse de la société future le roman de Michel Houellebecq, La possibilité d’une île. Les individus auraient réalisé de manière radicale leur indivualité, dégagés de tout rapport physique, entièrement adonné à la jouissance (il faut bien le dire, morose) d’une « liberté sans conséquence » (autre expression empruntée à Houellebecq), c’est-à-dire sans aucune appartenance. Chacun donc, réfugié dans sa tour n’ivoire, n’ayant plus besoin d’aucun autre. A cela près que dans La possibilité d’une île, un nombre indéterminé de « sauvages » peuplent encore l’espace du dehors – un peu comme les « brutals » qui menacent la cité des immortels dans le film de John Boorman, Zardoz (1974), ou les zombies de Land of the dead de Georges A. Romero (2005) – et que parfois les habitants des tours d’ivoire sortent de leur isolement pour les rejoindre.
Bibliographie :
Pierre Manent, Cours familier de philosophie politique, Fayard 2001 (réédition Gallimard, collection Tel 2005)
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome II, (1835).
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social (1762)
Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, Fayard 2005.
Filmographie :
John Boorman, Zardoz (1974)
Georges A. Romero, Land of the dead (2005)
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4 Responses to “[analyses] homodatabase (des auteurs de base de données) (2006)”.
Jolie texte, dana.
Je reprend une partie de l’article que tu cites parce qu’il éclaire un point que je n’avais pas pris jusqu’à présent la peine de vérifier :
« Il en est de même des auteurs d’anthologies ou de recueils d’oeuvres ou de données diverses, tels que les bases de données, qui, par le choix ou la disposition des matières, constituent des créations intellectuelles. »
Quand j’entendais parler d’auteur de base de données, y’avais cette question que je me posais: parle t’on de celui qui propose la structure, ou de celui qui la rempli ? manifestment les deux:
« par le choix ou la disposition des matières »
Donc la personne qui met en place une base de données et qui la propose comme « structure à remplir » est aussi un auteur. Enfin si on veut. Disons pour imager, un charpentier qui créé une étagère va proposer une façon d’organiser ce qui va s’y trouver. libre à chacun ensuite d’y mettre ce qu’il veut comme il veut.
Mais ce qui m’intrigue, dans cette affaire, c’est pas vraiment de savoir si on peut ou doit attribuer le titre d’auteur au charpentier et/ou à celui qui va remplir son étagère. Mais plutôt de voir jusqu’où ces deux activités sont dissociables.
Prenons par exemple Facebook. Ce site a été conçu pour la publicité. C’est sa raison d’être. L’idée, c’est de disposer d’une base de données de profils bien renseignés pour la proposer aux annonceurs. Donc la base de données, enfin sa structure, a été pensée dans ce sens. Le discours de Facebook, c’est : Vous êtes annonceur et vous voulez cibler vos campagnes sur l’age, la géographie, la religion, les loisirs (etc) ? Alors c’est ici que ça se passe.
Mais y’a un double discours. Parce qu’une base de données de profils, aussi pratique qu’elle puisse être, si elle est vide, n’a aucun intérêt. Donc l’autre discours, c’est : inscrivez-vous sur Facebook. Mais là, l’objectif, la raison de l’inscription, est d’un coup beaucoup moins précise. C’est fun. C’est cool. Partagez avec vos amis, tout ça.
Là où je veux en venir, c’est que j’ai tendance à penser qu’une structure qui appelle un contenu lui donne un sens lorsqu’il s’y inscrit. Et on pourra toujours s’efforcer de trouver des nouveaux termes pour Fun ou Cool, ça n’en restera pas moins de la publicité. Là où je veux en venir, c’est que de part la structure de la base de données et la façon dont elle a été pensée, ce qui s’y trouve ne sera jamais rien d’autre que des informations de profls pour annonceurs. Chacun est bien sûr libre d’y mettre ce qu’il veut, de « disigner » son espace comme sur myspace où chaque page a un fond d’écran différent, des styles différents… c’est toujours la pub, au final, qui donnera un sens à tout ce qui se trouve sur ce genre de site.
Pour illustrer un peu mon propos…
On pourrait par exemple reprendre la liste de dana, et y coller un titre:
Informations susceptibles d’orienter un annonceur pour cibler une campagne :
« Arno Schmidt, Schwarze Spiegel
Malcolm Lowry, Under the volcano
JohnBoorman, Zardoz
Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire
Léonard Cohen, Famous blue raincoat »
… Et ainsi de suite, pour chaque liste élaborée par chaque membre de la « communauté »:
Informations susceptibles d’orienter un annonceur pour cibler une campagne :
OM
PSG
Manchester United
Informations susceptibles d’orienter un annonceur pour cibler une campagne :
Bac S
Deug Mias
Licence Informatique
Informations susceptibles d’orienter un annonceur pour cibler une campagne :
Blade Runner, Ridley Scott
The Thing, John Carpenter
Orange Mécanique, Stanley Kubrick
Etc…
On peut effectivement voir ça comme un endroit où chacun raconte ses listes du haut de sa tour d’ivoire. Parce que c’est bien l’effet que ça fait. Mais le principal problème, là, c’est que chacune de ces listes, au final, n’a tout simplement aucun intérêt… à moins d’être un annonceur.
Bon ça, c’est pour Facebook, Myspace and Co.
Maintenant
Soyons clairs. S’il n’y avait aucun besoin de la part des internautes de se retrouver sur ces sites, ces sites n’existeraient pas.
Et donc
Qu’est-ce que les bases de données nous apprennent ? j’veux dire, hormis la température de fusion du verre, hormis le fait que Raoul est passionné de films de SF et que la propriété CSS 3 « border-radius » permet d’avoir des bords ronds sans images
Peut-être un besoin de récapituler tout ce qui nous arrive, tout ce que nous vivons et de l’offrir en témoignagne, au monde… Mais surtout, que ce besoin de témoigner se fout completement, la plupart du temps, de savoir où il ira.
J’ai déjà suffisement à faire à savoir de quoi je suis témoin. Alors quant à savoir pourquoi…
Salut koko
« Tu n’as pas le sentiment que l’Internet est devenu le seul médium d’expression où tout un chacun peut encore dire qu’il existe ?
Et bien… tu parles ensuite du lien social, et à vrai dire, je sais pas s’il est détruit, mais saturé, certainement. Saturé par la pub, par les discours de tout bord, par cet état d’urgence permanent. oui. Et comment communiquer pleinement avec un interlocuteur dont les sujets de discution et les répliques sont tracés d’avance ? Et donc Internet se pose un peu comme celui qui vous écoutera, quoi que vous ayez à dire. A dire vraiment.
Je rejoins aussi dana sur cette histoire de « liberté sans conséquence ». Car non seulement Internet nous permet de dire ce que nous voulons, mais nous offre en plus un coté tour d’ivoire, pour du vrai. nous sommes protégés par la distance.
Mais si ce sont vraiment là les motivations des internautes, alors se sont des motivations aveugles. Aveugles en ce qui concerne l’expression de son existance. Car la plupart des internautes se contentent de s’inscrire sur des sites soit-disant communautaires où le dialogue est tout autant saturé (en commençant par la base, donc, où la stucture des informations sert en général des vues commerciales).
Et ces motivations seraient aussi aveugles en ce qui concerne l’absence de conséquences. Les conséquences sont différentes, ça ne fait aucun doute. On se prend par exemple plus difficilement un point dans la gueule au travers du réseau. Mais on découvre depuis peu les joies de la vie étalée au grand jour. Ce qui est public sur un site qu’on ne maitrise pas a tendance à le rester… Par exemple ici, sur ce blog, je pèse mes mots en me disant que ce que je raconte, là, est écrit noir sur blanc et le restera peut-être encore jusqu’à la fin de ma vie (sans compter les repiquages RSS, etc). C’est pas sans conséquence.
Disons, c’est bien comme « une liberté sans conséquence » que nous apparait Internet aux premiers abords. Et c’est sans doute ce qui motive beaucoup d’internautes. Mais je fini par me dire que cette liberté n’est pas sans limites, ni sans conséquences.
… Et c’est peut-être pour ça, d’ailleurs, que certains, des fois, finissent par aller taper la tchatche aux sauvages de l’espace du dehors
merci pour cette discussion vraiment intéressante
je n’ai pas trop le temps de commenter à mon tour en ce moment. C’est marrant que ce texte ait été composé en 2006 (à l’époque où des trucs comme facebook ou twitter n’existaient pas ou presque pas : manifestement, certains internautes ont su s’emparer de ces technologies, quelle que soit au fond l’intention des créateurs de ces sites (par exemple gagner de l’argent par la publicité), et se les approprier pour répondre à un besoin.
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