[exercices] les mots « libre » et « liberté » dans les expressions « logiciel libre » ou « licence libre »

octobre 14th, 2009 by dana_hilliot | Filed under analyses

L’attrait exercé par le monde des licences libres, la passion et l’enthousiasme qui parfois s’y expriment, reposent en partie sur l’usage du mot « libre ». Le mot « libre » exerce une sorte de fascination (voire dans certains cas pathologiques une « sidération »), et ajoute à celui qui s’en réclame une sorte de plus value morale, éthique, politique, existentielle. La plupart des gens, si on prenait la peine de les  interroger à ce sujet, exprimerait, à l’égard du mot « libre », un sentiment positif, et n’hésiterait pas le revendiquer comme une valeur. Le culte de la liberté s’exprime on ne peut mieux dans ces visions eschatologiques, qui promettent qu’à la fin d’un temps viendrait un règne où tous seraient libres, ou mieux : l’avènement de La Liberté elle-même. On a de la peine à imaginer qu’une telle considération puisse être accordée à des mots comme « licence » ou « propriétaire » (quoique, pour ce dernier, la question se pose dans certains contextes).

Les utilisateurs de licences libres revendiquent un usage particulier du mot « libre » – on parle de culture libre, de , ce qui sous-entend qu’il existe un monde où cette liberté dont il se réclame serait niée, mise en pièce. On pourrait s’attendre à ce que ce monde se soit édifié sur une conception claire et ferme de la liberté, un socle de définitions suffisamment stable à partir duquel les différentres licences, les différentes pratiques, les diverses conceptions, se déploieraient comme autant de variations. On s’attend par exemple à ce que les promoteurs des licences libres soient attachés à une certaine conception philosophique de la liberté – au sens où il existe un certain nombre de définitions disponibles dans l’histoire de la philosophie morale et politique (et, depuis Descartes, on peut ajouter que ces définitions ne manquent pas). C’est peut-être le cas, mais j’avoue ne pas avoir trouvé de références explicites pointant vers telle ou telle conception philosophique.

Je voudrais ici me contenter de prendre l’exemple le plus fameux de « licence libre » afin d’essayer de deviner à quelle conception de la liberté cette licence se réfère (ou quelle conception de la liberté est contenue implicitement dans le texte de la licence).

La Free Software Foundation maintient une définition du logiciel libre basée sur quatre libertés[9] :

  • Liberté 0 : La liberté d’exécuter le programme — pour tous les usages ;
  • Liberté 1 : La liberté d’étudier le fonctionnement du programme — ce qui suppose l’accès au code source ;
  • Liberté 2 : La liberté de redistribuer des copies — ce qui comprend la liberté de vendre des copies ;
  • Liberté 3 : La liberté d’améliorer le programme et de publier ses améliorations — ce qui suppose, là encore, l’accès au code source.

(source : wikipedia)

Deux remarques pour commencer :

a) il est fait mention de plusieurs libertés

b) ces libertés sont des « libertés de ». Autrement dit, il ne s’agit pas ici de La Liberté telle qu’on la trouve dans certains ouvrages de philosophie ou au fronton de certains édifices publiques (l’idée de liberté ou la liberté personnifiée). Et, second point, il ne s’agit pas des libertés en général, mais de libertés « appliquées » si je puis dire, dont la sphère d’extension ou d’usage est restreinte à certains domaines.

Ce dernier point est tout à fait caractéristique. J’ai toujours trouvé suspect la fascination exercée par La Liberté (avec de grands « l »). La grandeur des sentiments exaltés qui expriment cette fascination  me paraît la plupart du temps proportionnelle à la profondeur de l’embarras dans lesquels les mêmes exaltés seraient plongés si on les sommait d’expliciter ce qu’ils entendent par Liberté. À part quelques mystiques (et on en compte dans le monde du libre), chacun de ces exaltés risquent fort de produire au bout du compte une liste de « libertés de » (avec un petit « l »), en guise de réponse, et on ne peut pas s’empêcher de penser que ces listes diffèrent selon qu’on pense par exemple au « libre échange » ou à « la liberté d’expression ».

Les promoteurs des 4 libertés ne font apparemment pas grand cas de La Liberté en général (ce en quoi on serait tenter de les féliciter, parce qu’ils prouvent ainsi qu’ils ne sont pas dupes). Mais les choses sont-elles si simples ?

Rousseau a dit un jour (il l’a même écrit à l’orée du Contrat Social) : « l’homme est né libre et partout il est dans les fers ». C’est bien la raison pour laquelle :

1° toutes les pensées de la liberté humaine ne manquent pas d’abord de repérer les contraintes qui empêchent les libertés de se réaliser, ou en limitent la réalisation – c’est cela les fers qu’il s’agit de décrire.

2° La liberté du coup ne s’exprime positivement et raisonnablement (c’est-à-dire en tenant compte du principe de réalité, l’aliénation toujours possible et les privations de liberté ou empêchements divers et variés) que sous la forme attributive : « la liberté de (quelque chose) ».

On peut évidemment se dipenser du recours à l’idée philosophique d’une liberté per se, ou « par nature », ou « en droit », faire l’économie d’une métaphysique, et porter directement son attention sur « les libertés de » et « les privations de liberté de », c’est-à-dire adopter d’emblée un point de vue pragmatique et relativiste, se placer dans le champ des usages, des pratiques et des moeurs. Il n’empêche, si vous souhaitez susciter quelqu’adhésion un tant soit peu motivée à votre projet d’émancipation (fut-il : émanciper des choses aussi futiles qu’un morceau de musique ou un auteur), vous ne vous priverez pas d’employer des mots comme « libre » ou « liberté ». En effet, on pourrait imaginer que par souci de rigueur, les créateurs des licences dites libres aient choisi de les nommer autrement : par exemple « contrat d’autorisation », ou de « permission ».

Le texte des 4 libertés que nous avons cité infra s’écrirait ainsi :

La Free Software Foundation maintient une définition du logiciel permissif basée sur quatre autorisations :

  • autorisation 0 : L’ autorisation d’exécuter le programme — pour tous les usages ;
  • autorisation 1 : L’ autorisation d’étudier le fonctionnement du programme — ce qui suppose l’accès au code source ;
  • autorisation 2 : L’ autorisation de redistribuer des copies — ce qui comprend l’ autorisation de vendre des copies ;
  • autorisation 3 : L’autorisation d’améliorer le programme et de publier ses améliorations — ce qui suppose, là encore, l’accès au code source.

Je ne sais pas pour vous, mais je trouve ces formulations extrêmement apaisantes, rassurantes, bien que peu exaltantes, et je le crains, peu susceptible de soulever les foules (dans le but par exemple de les inciter à lutter contre les privations de « libertés de »). Sur le plan juridique, il me semble même que cette terminologie serait plus recevable (excepté l’expression « logiciel permissif », mais c’est là, veuillez m’en excuser, une forme de private joke). Mais voilà, disant cela ainsi, nous perdons ce que le mot liberté contenait de pouvoir séducteur et motivant, nous abandonnons le sentiment et la passion, or, comme disait l’autre, « rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion. » Ce n’est pas forcément bénéfique pour le mouvement, la notoriété risque de décroître, et les utilisateurs des dites licences se tranporter vers un monde meilleur et un avenir plus exaltant.

Et pourtant, on y gagnerait probablement au moins sur ce point : ces formulations me paraissent propres à neutraliser certaines controverses (ou peut-être certains « différends »). À titre personnel je dois admettre que j’ai beaucoup de sympathie pour les controverses, sans lesquelles trop souvent les colloques me plongent dans un abime d’ennui (c’est le cas de la grande majorité des colloques consacrés aux licences dites libres). Mais la controverse qui porte sur le problème du  « légitime » usage du mot « libre » dans l’expression « licence libre » me semble tout à fait infructueuse, stérile et fondée sur une confusion majeure. C’est tout à fait comme si les paryisans du « libre échange » s’opposaient au partisans de la « libre expression » sur le point de savoir lequel des protagonistes du débat emploie convenablement le mot « libre ».  Si vous faites l’effort de remplacer le mot « libertés » ou « libre », par « autorisation » ou « permis », vous vous rendrez bien compte qu’immédiatement le ton change. On est prêt à se battre jusqu’au sang pour la liberté, certainement pas pour une permission ou une autorisation (quoique..).

Évidemment, on pourrait me reprocher (et ça ne va pas manquer car les défenseurs du mot « libre », quel que soit le domaine auquel il s’attache, sont en général d’une susceptibilité à fleur de peau) de couper les cheveux en 4  (libertés), et qu’il y aurait mieux à faire, comme préparer les prochaines réunions du mouvement de la liberté de, ou nettoyer les locaux, la fin de la dernière réunion ayant été malheureusement quelque peu dévastatrice pour les sols et plafond, ou bien encore m’en vouloir de faire de l’humour avec des choses si graves.

Sur ces points, je répondrais 1° qu’il y a un temps pour tout (et que je n’aime pas trop faire le ménage, au contraire, je préfère déranger) 2° qu’il me semble qu’il ya des acceptions des mots libres et libertés qui me semblent autrement plus « graves » que celles afférentes au logiciel ou aux oeuvres d’art.

Une autre étude devrait être consacrée prochainement à la question bien intéressante et qui constitue une sorte de pierre de touche de la grande et noble quoique récente philosophie des licences permissives, celle qui porte que la possibilité de l’implantation des 4 libertés de Richard Stallman dans le monde de la création non logicielle (car figurez-vous chers amis, il existe une créativité dont ne résulte rien de semblable à un logiciel !)

texte sous licence :
IANG

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15 Responses to “[exercices] les mots « libre » et « liberté » dans les expressions « logiciel libre » ou « licence libre »”.

  1. anatole :

    Bon, ce texte me paraît très bien pour une introduction à l’anéantissement du projet Stallmanien. Remplacer un mot comme liberté qui me semble un mot prompt à déchaîner les passions et les fantasmes, ce qui ne facilite pas une conversation dans le sens constructif du terme me semble pertinent. C’est du même niveau que les conversations sur l’existence de Dieu ou du Parti Socialiste. Effectivement, et je n’y avais jamais pensé, remplacer liberté par autorisation simplifie grandement les choses et désormais, je n’emploierai plus le terme liberté dans le cadre des licences dîtes libres. C’est vrai que Stallman emploi le terme freedom dans la GPL. Je subodore que c’est parce qu’il envisage sa licence et le logiciel libre comme un combat social avant tout. Il part du juridique pour aller vers des notions plus humanistes.

  2. Oui
    ce n’est pas pour rien comme tu le rappeles que les militants « historiques » du logiciel libre ont choisi le mot « freedom » ou « free » (pour « free » : malgré ou à cause de son ambiguïté en anglais)
    et que les militants francophones ont utilisé les mots « libre » et « liberté » à leur tour
    loin de moi l’idée de détruire le conept de logiciel libre ! j’y tiens trop et en tant que linuxien depuis des lustres, je me sens profondément attaché à ces valeurs (notamment la combat politique que tu appelles « social »)
    et dans mon texte je ne prétends aucunement apporter une solution : je veux juste faire un test en remplaçant un mot par un autre – et effectivement, on se rend compte que tout ce que nos débats peuvent avoir de passionnés repose en réalité sur les phantasmes et les idéaux attachés à ces mots « libre » et « liberté »

    j’aime bien la compraison avec « l’existence de dieu ou du parti socialiste » : mouarffffff ! délicieux

    je ne suis pas sûr que nous devrions éviter d’utiliser ces mots là et les remplacer par ces mots dénués de passion (autorisation ou permission), mais je crois que ça vaut la peine de se poser la question quand on fight à ce sujet :)

    après, l’autre article qui suivra sans doute quand j’aurais le temps, ce n’est pas de détruire les 4 autorisations/libertés du logiciel libre, c’est de réinterroger leur application aux objets non-logiciels
    quand on attaque une licence en disant qu’elle n’est pas libre au sens de.. est-ce que ça aurait le même effet que de dire : « elle n’autorise pas vraiment au sens de » ?
    je me demande :)

  3. Nomys Tempar aka D.E.C.A.Y. :

    bah déjà on peut s’estimer heureux qu’en français il y a deux mots pour libre et gratuit, pasque en anglais il y en a qu’un (free) et que dans les années 90 les mésententes à ce sujet on du être assez énorme.

    Oui autorisation c’est pas mal mais dans « Libre » il y a un coté « recherche de l’idéal » qui du coup passerait à la trappe. C’est à double tranchant mais c’est aussi parce qu’il y a des élants pour le Libre motivés par la Liberté que les licences ne sont qu’un outil juridique de plus. Que les licences sont porteuse de mode de pensée de la Liberté propre et caractéristique.

    « Autorisation », c’est ta vision pragmatique qui prend le relait Dana ;o)

  4. non mon cher decay je ne me suis pas bien fait comprendre et c’est pourquoi en réponse à Anatole, j’ai cru bon d’apporter la précision ci-dessus :)
    je repécise alors (et c’est chouette, ça me permet grâce à vous d’aller un peu plus loin)

    tu as tout à fait saisi et tu le redis avec clarté comment l’emploi du mot libre a un effet pour ainsi dire « mutatif », c’est-à-dire que ça peut servir à « soulever les masses », ou « susciter une aspiration vers un idéal ». Je voulais juste tenter l’expérience de remplacer ce mot par le mot « autorisation » en mesurer justement l’effet
    (dans la philosophie du langage ordinaire de J. L. Austin, on trouverait quelques outils pour analyser ça, en distingant l’illocutoire du perlocutoire.. c’est à travailler..)

    mais loin de moi l’idée de militer pour un tel remplacement !!
    ce n’est d’ailleurs pas pragmatique de m’en référer à « autorisation » ou « permission », c’est question de gagner en précision (ces termes me paraissent beacoup plus précis que le terme « libre » et surtout, ils ne portent pas avec eux ces nuages d’associations d’idées – pour reprendre les mots de W. R. Bion – qui obscurcissent leur intellection, et les rendent impropre à un usage véritablement scientifique ou juridique : bref, ils sont trop chargés d’émotions, comme certaines particules sont difficilement observables et isolables parce qu’elles sont chargées d’impureté :)

    je n’invite donc absolument pas à renoncer à l’usage du mot liberté
    je dis simplement que nombre de prise de tête pourraient être évitées si nous faisions l’effort de mettre à jour les émotions qui sont liées pour chacun d’entre nous à l’évocation de la « liberté.

    donc en fait, on s’est bien compris je crois :)

  5. anatole :

    Je pense qu’il est intéressant dans le contexte actuel de remplacer liberté (s) par autorisation car il s’agit d’appeler un chat un chat et de parler, enfin, tous, le même langage. La tendance depuis quelques années qui s’est fortement accentuées ces derniers mois, c’est surtout de prouver la viabilité d’une culture dîte libre par le biais d’une économie dont elle serait porteuse. Tous les débats récents parlent de la réttribution de l’artiste. Donc les débats parlent surtout du juridique, donc d’autorisations.

    Je n’ai que faire des préocupations pécuniaires de ces artistes qui voient là une opportunité de gagner de l’argent. A mon avis, ils vont débattre longtemps pour finalement réinventer ce qui existe déja, mais bon…

    Néanmoins, si ces gens parlaient d’autorisations et non de libertés, nous parlerions le même langage, voir même, nous éviterions de perdre notre temps mutuellement à parler de deux choses différentes dans des prises de tête sans fin.

    Stallman dit que si le libre ne libère que du code ( comme l’Open source ) alors ça n’a aucun intérêt. Son objectif est donc tout autre que de simplement donner des autorisations, d’où l’emploi d’un mot porteur d’idéal et de concepts qui dépassent la condition humaine.

    Mais puisque nous sommes dans l’ère du pragmacynisme à tous les étages où même ceux qui parlent de libertés parlent surtout d’autonomie financière, le mot autorisation mettra tout le monde d’accord.

    Le mot liberté(s) pour les licences dîtes libres devra être réservé pour commenter un article comme celui sur la biopiraterie : http://outsiderland.com/dissemination/?p=183

    Car ce que nous défendons, c’est du moins l’impression que j’ai, sur Electron Libres, c’est le mot liberté et non la notion d’autorisations.

    Il est à noter que dans nos sociétés occidentales américanisées, tout ce qui nous reste à défendre reste cet erzats d’art que nous confondons avec les produits culturels, nos traditions et nos savoirs ancestraux ayant été dilapidés, brevetés, interdits dans l’indifférence générale depuis belle lurette.

  6. Oui oui oui
    et donc tu as raison : il faut libérer le mot « liberté » des usages appauvrissants qui dominent actuellement (style la liberté à toutes les sauces)
    en réserver l’usage quand ça le mérite

    et utiliser le mot autorisation quand ça paraît pertinent et afin d’éviter des débats stériles (et inutilement passionnés)

  7. Al_z :

    Mais la passion c’est bien aussi. Pourquoi vouloir dépassionner le débat ?

    Dans une société libérale (désolé Dana) la liberté, forcément c’est le mot que tout le monde a à la bouche. On parlerait de licence égale, égalitaire ou fraternelle déjà beaucoup pointeraient la menace du totalitarisme, de l’utopie ou le ridicule de la niaiserie. On parlerait peut-être de licence équitable, c’est plus conforme.

    Voilà mais bon pour moi, mais c’est vraiment un point de vue personnel certainement sans rapport avec les fondations du libre, la liberté des licences libres ne se conçoit que par rapport à autrui donc dans une certaine forme d’égalité dans le contrat. La conception proudhonienne de la liberté se confond avec celle de l’égalité. En ce sens que l’homme étant sociable par nature, sa liberté ne se construit que par rapport à autrui dans une relation égalitaire. La définition libérale de la liberté : celle qui ne nuit pas à autrui ou celle qui s’arrête là où commence celle de l’autre peut rentrer dans le cadre des licences libres et de leurs « autorisations ». Sauf que, qui détermine ce qui ne nuit pas à l’autre si ce n’est au final le marché ou l’État ?

    Il me semble beaucoup plus intéressant de percevoir la liberté des licences libres comme quelque chose qui se construit avec l’autre. Pour ne prendre que l’« autorisation » minimum du libre, l’auteur qui autorise à autrui la copie et la libre diffusion de son œuvre étend sa puissance. Le public qui est autorisé à copier et partager son œuvre augmente sa propre liberté dans des conditions égales. La liberté se construit avec l’autre, elle s’étend avec lui. L’auteur n’impose pas sa propriété. Il ne demande que le simple respect de sa paternité sur la création. Celui qui reçoit l’œuvre aura pour charge d’assurer ce respect et pourra le faire en donnant à son tour. Il y a une condition d’égalité, non pas au sens du nivellement mais de la singularité.

  8. Me voici convaincu par la pertinence de l’emploi du mot « autorisation » à la place du mot « liberté ». En lisant ainsi les « libertés » accordées par les licences « libres » (ou licences « permissives » : j’ai écarquillé les yeux puis j’ai souri, en lisant ça), on se rend compte a posteriori que le mot « libre » avait précisément ce sens-là : permission, autorisation.

    D’ailleurs, on reçoit une autorisation de quelqu’un qui la donne, donc qui a le pouvoir de la donner (ou de la refuser). C’est finalement ce qui me trouble dans ce remplacement de mots : l’emploi du mot « autorisation » nous montre que c’est bien l’auteur tout-puissant (par la grâce du saint Code de la Propriété Intellectuelle, notamment) qui exerce sa liberté en choisissant d’autoriser (ou pas) certains usages de son oeuvre. Il ouvre ainsi (ou pas) certains droits au public. Lequel public se voit ainsi accorder une permission dont il avait au demeurant l’habitude de se passer.

    Peut-être devrait-on distinguer en fait « liberté de » et « droit de », même si l’on confond facilement les deux. Sous l’Ancien Régime, les libertés étaient des privilèges accordés par le roi (lui-même roi de droit divin). La révolution a voulu remplacer ces libertés par l’égalité des droits, au nom de LA liberté.
    J’ai l’intuition (pas le temps de creuser de ce côté-là : peut-être ai-je en fond d’écran d’autres révolutions et d’autres conquêtes sociales) qu’on gagnerait à redéfinir ces termes de façon pragmatique, comme suit : le droit (l’ensemble des droits de) résulte de la loi (elle-même expression d’un pouvoir) qui autorise et interdit ; la liberté (l’ensemble des libertés de) ne s’octroie ni ne se reçoit : elle se prend, bien souvent en dépit des interdictions ou des rapports de force défavorables. Ainsi, on peut parfaitement prendre la liberté de faire quelque chose qu’on n’a pas le droit de faire (comme télécharger illégalement de la musique sous copyright, par exemple). Cela n’empêche pas, au demeurant, « liberté de » et « droit de » de coïncider, mais s’il semble évident que la liberté est entravée voire tuée par l’interdit et la répression, ne peut-on dire aussi qu’en tant qu’action et mouvement, elle s’épuise en fait au final dans le droit statique qu’elle a éventuellement conquis ? La liberté ne s’exprime-t-elle pas en fait que dans la conquête de nouveaux droits ou dans la subversion des interdits plutôt que dans la jouissance de droits déjà acquis ?

    Mais revenons à nos licences : en temps que « permissions de », résultant d’une autorisation de l’auteur, elles relèvent effectivement dans ce cas du « droit de » et non d’une prise de liberté (le public ne prend plus la liberté de télécharger : il reçoit le droit de le faire). C’est bien le moins puisqu’elles se situent sur le terrain légal, en conformité avec le CPI qui institue l’auteur dans son pouvoir d’autoriser ou d’interdire (en vertu du droit moral, notamment) telle diffusion ou telle utilisation de ses oeuvres. L’emploi du mot « autorisation » plutôt que « liberté » reflèterait ainsi plus justement un état de fait.
    Mais il a l’inconvénient d’ignorer l’historique de la lutte, de la prise de libertés, qui sous-tendent l’émergence du « libre » ou en sont à l’origine : liberté prise par des informaticiens bidouilleurs de trifouiller dans les codes source, de cracker ou contourner les protections, liberté prise par les utilisateurs de se procurer et de s’échanger des logiciels en vertu de leurs besoins et non de leurs moyens, liberté prise par les musiciens indépendants de se produire et se diffuser en dehors de l’industrie du disque, liberté prise par les internautes de télécharger et partager la musique (ce que les mélomanes faisaient déjà autrefois, mais à moindre échelle, en se prêtant les disques, en les copiant sur cassettes, en les gravant)… toutes libertés prises en fin de compte en l’absence d’autorisation expresse voire malgré les interdits. Effectivement, le terme de licence libre correspond bien, dans mon esprit du moins, à une phase de conquête d’un espace de liberté. La réalité crue de la permissivité légale est moins passionnée et nettement moins passionnante.

    Lors que j’ai découvert les licences libres, je me suis amusé de ce que nous, auteurs, pouvions ainsi autoriser pour nos oeuvres ce que nous faisions illégalement en tant que mélomanes : nous transformions ainsi en droit une liberté prise illégalement. Nous les punks sans loi, qui répétions dans des squatts, volions au besoin sans remord, bidouillions de la musique avec du matos emprunté, des logiciels crackés, des samples piratés… nous nous amusions tout d’un coup à dire le droit. En gros, nos pratiques « alternatives », « marginales », « amateures », peu respectueuses du professionnalisme réglementé et des convenances, pouvaient ruser avec les entraves légales pour les transformer ironiquement en instruments de liberté.

    Et puis l’usage des licences libres, de plaisant pied de nez à l’ordre établi, s’est mué bien souvent en exercice pointilleux et légaliste du droit d’auteur. Il nous faut à présent être pédagogues, gentiment prosélytes mais pas trop pour ne pas faire peur, respectables et érudits pour ne pas passer pour des rigolos, mais pas trop intellos non plus parce que sinon ça fait mal à la tête, économiquement viables parce qu’aujourd’hui, si t’as pas un modèle économique, t’existes pas… Bref, il s’agit d’être assez pointu, voire spécialiste de ce que l’on a le droit de faire, mais j’ai l’impression que s’est perdue en chemin la morgue effrontée qui nous avait conduits à jouer librement avec les licences libres. Je dis « nous » mais je devrais peut-être dire « je », au fait. Car je me suis rendu compte peu à peu que ce cheminement qui est le mien n’était pas forcément celui suivi par l’ensemble de la « communauté » du libre. Mais il en est de même lorsqu’on joue en groupe : au début, on se croit dans le même trip pour parfois découvrir en cour de route qu’on a des goûts, des aspirations, des motivations qui diffèrent trop (ou qui ont évolué de façon trop différente) pour que l’harmonie se fasse. Cela peut occasionner des changements de style, des splits, des départs, des arrivées… Il me semble qu’il est temps, aujourd’hui, pour les utilisateurs des licences libres de faire le point sur leur histoire personnelle, leurs envies, dans le contexte actuel, afin de mieux préciser sur quelles bases les regroupements sont possibles. Les mots « libre » et « liberté » ont été fédérateurs dans une dynamique de prise de libertés, mais l’enthousiasme des débuts a peut-être masqué certaines divergences inconciliables (que j’entrevois sans parvenir à les formuler dès à présent) ou au contraire suscité des oppositions factices (j’en arrive à penser aujourd’hui que l’opposition « gestion individuelle » vs « gestion collective » est factice, par exemple) au sein des cultures libres (dont j’exclus radicalement les escrocs 2.0 qui en ont pourtant fait leur fond de commerce).

  9. dana,

    Cette question, est me semble-t-il aussi abordée par un de mes textes, quoiqu’ancien maintenant (2007) et ne s’appuyant pas seulement sur la FSF, mais aussi sur le texte de Florent Verschelde.
    http://aisyk.blogspot.com/2007/10/de-la-libre-diffusion-louverture.html

    Néanmoins il pose des questions similaires, la « liberté », le « libre », sont des termes galvaudés car prenant des sens qui peuvent s’avérer même parfois contraires selon les milieux où les personnes.
    Rien que cet article, plus récent, soulève à mon sens toute la dimension de la question :
    http://aisyk.blogspot.com/2009/06/libres.html

    À mon avis, vouloir persister dans cette direction, vouloir faire du libre en le disant, l’énonçant, me semble tout au plus de la perte de temps, au pire une dévalorisation des initiatives œuvrant pour une libération des mœurs et une responsabilisation des acteurs.

  10. @Aizyk :
    justement : je t’inscris dans cette petite histoire du mot libre ici :
    http://outsiderland.com/dissemination/?p=133

    @al-z :
    juste une brève remarque (je reviendrais sur le reste quand j’aurais le temps) :
    « Mais la passion c’est bien aussi. Pourquoi vouloir dépassionner le débat ? »
    mais heu.. je me suis vraiment mal exprimé.. lis mes commentaires ci-dessus, dans lesquels j’espère avoir été plus clair – je n’ai absolument aucune envie de dépasssioner « le » débat. ou plutôt je crois que ce serait bien de se passionner pour de bonnes choses (et pas forcément sur la question de savoir si une licence est plus « libre » qu’une autre : à ce sujet je trouverais plus apaisant de se contenter de dire : certaines licences accordent plus d’autorisations que d’autres).. pour le reste, si on sort des discussions internes , et si on fight avec les véritables adversaires du « libre », là effectivement, ça vaut la peine de se battre sur l’usage que nous défendons de certaines libertés etc.

    @siegfried
    tes remarques sont passionnantes.. dès que j’ai le temps j’essaierai de les lire sérieusement – mais déjà ce passage m’intéresse beaucoup :
    « Peut-être devrait-on distinguer en fait « liberté de » et « droit de », même si l’on confond facilement les deux. Sous l’Ancien Régime, les libertés étaient des privilèges accordés par le roi (lui-même roi de droit divin). La révolution a voulu remplacer ces libertés par l’égalité des droits, au nom de LA liberté »

    je me demande s’il n’y a pas une articulation possible entre un pragmatisme (qui serait aussi une forme de réalisme raisonnable – c’est-à-dire qui permette de répondre à la question « qu’est-ce qu’on fait maintenant ? ») et une philosophie politique ou une éthique
    dans ce que je lis chez les uns et les autres, je pressens un point d’accord possible
    à creuser

  11. taro :

    Rapidement, car je n’ai pas trop le temps hélas :

    À mon sens, on ne peut pas employer le terme autorisation à la place de liberté pour la simple raison que les quatre libertés 0, 1, 2, 3 sont des libertés de l’utilisateur et non des libertés du créateur. C’est donc un contresens.

    Ces quatre libertés sont des contraintes que le créateur du programme est tenu de respecter. Le créateur doit se _soumettre_ à ces quatre impératifs (et bien sûr à toutes les autres qui en découlent : irrévocabilité, viralité etc.).

    Les quatre libertés de stallman sont le résultat d’une *conceptualisation* formulées du point de vue de l’utilisateur.

    Du point de vue du créateur, la reformulation se ferait plutôt en ces termes :

    Devoir 0 : le créateur du programme doit garantir que l’utilisateur pourra utiliser le programme, n’importe qui, pour n’importe quel usage
    Devoir 1 : le créateur du programme doit garantir que l’utilisateur pourra étudier le code
    Devoir 2 : le créateur du programme doit garantir que l’utilisateur pourra modifier le programme
    Devoir 3 : le créateur du programme doit garantir que l’utilisateur pourra dupliquer, redistribuer le programme ou ses dérivés.

    (désolé pas le temps de développer!)

  12. ok taro
    merci de cette précision fondamentale
    et merci surtout de ta reformulation : d’autant plus que ça ne change rien à ma démonstration
    « le créateur du programme doit garantir que l’utilisateur pourra utiliser le programme, n’importe qui, pour n’importe quel usage »
    ça fait pas bander et ça risque pas de soulever les foules :)

  13. >À mon sens, on ne peut pas employer le terme autorisation à la place de liberté pour la simple raison que les quatre libertés 0, 1, 2, 3 sont des libertés de l’utilisateur et non des libertés du créateur. C’est donc un contresens.

    Mais ces « libertés » (que l’utilisateur peut très bien prendre lui-même, quoiqu’illégalement) lui sont ici octroyées par le créateur sous forme de droits légaux. Ce dernier a seul la liberté d’octroyer ou pas ces droits : il donne donc bien des autorisations. L’utilisateur, lui, a juste la liberté de ne pas utiliser cette autorisation qu’on lui a donnée.

    > Ces quatre libertés sont des contraintes que le créateur du programme est tenu de respecter. Le créateur doit se _soumettre_ à ces quatre impératifs (et bien sûr à toutes les autres qui en découlent : irrévocabilité, viralité etc.).

    Intéressant. Cela signifierait que le respect de ces « contraintes » est une sorte de préalable à la création, d’une certaine manière. Bon, pour un programme, je veux bien, mais en ce qui me concerne, mon « programme » à moi, quand je le crée, c’est avec les sons qui viennent, selon l’instrument, et sans aucune mais alors aucune conscience de contraintes futures ni même d’utilité ou de but. C’est a posteriori que je vais me poser la question de la diffusion et des autorisations que je vais accorder ou pas au public.
    La mention de l’irrévocabilité m’interpelle : est-ce à dire que le choix d’une licence de diffusion est irrévocable ? Je sais bien que l’on rabâche aux néophytes que le choix de la libre diffusion doit être murement réfléchi, je sais aussi qu’il est communément admis qu’il est incohérent de diffuser un morceau déjà soumis à une licence permissive sous une licence plus restrictive (moins permissive). Mais doit-on parler pour autant d’irrévocabilité ? L’auteur perd-t-il la liberté de changer de licence ou de revenir sur certaines « libertés » accordées ? D’une certaine manière, je comprends que oui (ex : le compositeur qui passe à la SACEM ne peut empêcher ses oeuvres précédemment mises en libre diffusion de continuer à se disséminer, et il ne devrait peut-être même pas avoir le droit d’adhérer à la SACEM), mais il me semble qu’on oublie ici la réalité des rapports de force : les licences libres sont des ruses juridiques compatibles avec le CPI qui, seul, a force de loi, or le CPI considère l’auteur comme ayant tout pouvoir sur son oeuvre (ne serait-ce que par le droit moral, incessible) ; ensuite, imaginons qu’un auteur un peu en difficulté financièrement se voie proposer un deal intéressant mais qui implique l’exclusivité, au détriment d’une libre diffusion antérieure, quel poids aura la licence libre ? Celle-ci a-t-elle été contractée par écrit avec signature de l’ayant-droit ? Y a-t-il une preuve que l’ayant-droit est bien celui qui a mis l’oeuvre en circulation sous licence libre ? A l’inverse, la toute-puissance de l’auteur est inscrite, elle, dans la loi.

    Bref, d’un point de vue pragmatique, je pense qu’il est pertinent de considérer ces « libertés » accordées par les licences libres comme des autorisations octroyées par l’auteur, lequel, en vertu de la loi, est seul apte à autoriser ou refuser.

    Il existe pourtant bien un organisme institutionnellement reconnu, qui est apte à battre en brèche cette toute-puissance de l’auteur : la SACEM. Elle seule peut en effet restreindre la maîtrise de ses adhérents sur leurs oeuvres, en leur interdisant par exemple d’aller en vendre librement à des tarifs de diffusion inférieurs à ceux appliqués par la SACEM. Et il se trouve que cette restriction à la liberté des auteurs opérée par la SACEM a constitué à mon avis un progrès social, et conserve aujourd’hui tout son intérêt. Il y a quelque provocation de ma part à faire l’apologie d’une pratique de la SACEM en commentaire d’un texte traitant des licences libres. Mais il est peut-être temps de comprendre que tout ce qui est affublé du mot « libre » ou du mot « individuel » n’est pas bon en soi, et il faudrait peut-être même qu’on s’interroge sur le « capital de sympathie » généré par ces mots, qui me semble, au fur et à mesure que j’y réfléchis, reposer sur des bases vraiment viciées.

  14. anatole :

    Pour ce qui est de l’irrévocabilité de la licence, on peut l’expliquer comme suit : Lorsque l’on met une oeuvre sous un format numérique sous une licence quelconque, on met en fait une copie de cette oeuvre sous cette licence, pas l’oeuvre au sens unique du terme. Donc la licence qui est rattachée à cette copie de l’oeuvre l’est de façon permanente. Rien n’empêche de mettre une autre copie de l’oeuvre sous une autre licence même restrictive. L’auteur étant tout puissant, il peut faire tout ce qu’il veut jusqu’à l’absurde sauf reprendre ce qu’il a déja donné. De toute façon tout ce qui est sous un format numérique échappe à tout contrôle.

  15. anatole :

    siegfried :
    « Y a-t-il une preuve que l’ayant-droit est bien celui qui a mis l’oeuvre en circulation sous licence libre ? A l’inverse, la toute-puissance de l’auteur est inscrite, elle, dans la loi. »

    J’irais plus loin. Je doute que beaucoup d’auteurs publiant sur Internet aient prit le soin de s’envoyer l’oeuvre publiée en recommandé à leur nom avant publication. La toute puissance de l’auteur n’est effective que si ce dernier peut prouver l’antériorité de son acte de création à la publication sur le medium.

    « Mais il est peut-être temps de comprendre que tout ce qui est affublé du mot « libre » ou du mot « individuel » n’est pas bon en soi, et il faudrait peut-être même qu’on s’interroge sur le « capital de sympathie » généré par ces mots, qui me semble, au fur et à mesure que j’y réfléchis, reposer sur des bases vraiment viciées. »

    Tout dépend de qui l’utilise et pour quoi. C’est toujours pareil, les mots ont un sens qui varie en fonction du contexte et des personnes. C’est pourquoi faire de Libre un terme générique c’est finir par se promener sur des sentiers peu fréquentables.

    D’où la nécessité de réfléchir, de discuter avant de se jeter à corps perdu dans des actions sans fondements.

    Mais comme je l’ai lu récemment dans le titre d’un article : Sarkozy partout, réflexion nulle part.

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