[analyses] la juridicisation dans les mondes de la musique (2009)
Il y a six ou sept ans, à l’époque où j’avais l’habitude d’exercer une sorte de prosélytisme en faveur des licences libres auprès du premier groupe musical qui avait le malheur de croiser mon chemin, le leader d’un groupe de punk m’avait répondu en substance : « Tu nous emmerdes avec tes machins juridiques, nous on fait de la zique, on n’est pas à la sacem, les mecs ils peuvent télécharger ce qu’ils veulent, on s’en fout, c’est fait pour ça, et même faire des remixes. Par contre, le connard qui se fait du fric avec notre zique on lui casse la tête ça c’est clair ! » – à quoi j’avais répondu : « Je suis entièrement d’accord avec toi. Sauf que moi j’utilise les mots « Yellow Open music licence » (c’était ma licence préférée à l’époque, l’équivallent grosso modo d’une Creative Commons SA- NC, enfin.. grosso modo de mon point de vue. Pour un juriste, c’est notablement différent).
Une des raisons pour lesquels le droit est précieux, et en conséquence de quoi nous devons chérir les juristes, c’est que les contrats que nous passons entre humain ne peuvent supporter l’ambiguïté du langage ordinaire. L’énoncé : « les mecs ils peuvent télécharger notre zique » ne présentent pas les caractéristiques qu’on attend d’un contrat. Il n’est pas assez clair. Le locuteur ne précise pas par exemple ce qu’il faut entendre par « télécharger » ou « zique ». Le langage juridique s’efforce de lever autant qu’il est possible les ambiguïtés du langage ordinaire, d’où son caractère parfois abscons, technique, ésotérique – mais si on cherche, on trouvera toujours la définition quelque part (enfin.. en principe), laquelle mettra « juridiquement » tout le monde d’accord (dans la mesure où les interlocuteurs ont accès à la raison juridique).
Les licences libres avant que d’être des « licences », c’est-à-dire s’incarner sous la forme de contrat rédigé dans une langue juridique, ont été pensées par ce qu’il faut bien appeler des philosophes et des artistes. Il ne va de même au fond de la propriété intellectuelle. C’est là une seconde raison qui devrait nous faire aimer le droit et le langage juridique : sans les juristes, les belles idées de Diderot ou Samudrala seraient restées lettres pieuses, si je puis dire, dans les limbes des débats philosophiques, mais n’auraient jamais pris corps social, et les règles que ces idées supposent n’auraient jamais obligé personne. La philosophie du libre s’est réal-isé (au sens de devenir réelles, ou prendre place dans la réalité symbolique et politique) qu’en se juridicisant.
Je dois préciser tout de suite que la juridicisation n’est pas la judiciarisation, « entendue comme la saisie plus fréquente des tribunaux pour régler des conflits du travail » (cf. parmi cent exemples : Jérôme Pélisse, « Judiciarisation ou juridicisation. Usages et réappropriations du droit dans les conflits du travail », Politix 2009.2). Il est possible que les recours aux tribunaux se soient accrus dans les mondes de la musique ces dernières années, avec l’arrivée d’internet, mais dans le monde des musiques diffusées sous licence libre par exemple, de telles situations demeurent extrêmement rares.
J’entends par juridicisation la manière dont les musiciens ont fini, à quelques exceptions près, par réfléchir en termes juridiques au destin de leurs oeuvres - et du coup, parfois, à leur propres destins d’auteur. Autrefois, avant les années 2000, le problème de la propriété intellectuelle, quand on était musicien et auteur, était vite réglé : la coutume était de s’inscrire au plus vite à la Sacem, et c’était en général, pour le gros des troupes en tous cas, le seul acte explicitement juridique d’une carrière (il arrivait évidemment qu’on ait l’occasion de s’en remettre aux tribunaux en cas de plagiat ou de conflit avec un éditeur, mais c’était alors l’occasion d’une prise de conscience de son statut d’auteur par exemple, de ses droits. On pourrait alors parler d’une judiciarisation dans le domaine de la gestion des oeuvres par les ayants droits).
Aujourd’hui, peu d’artistes, du moins dans les pays industrialisés (au sens très large), échappent aux discussions juridiques. Je crois qu’on peut attribuer la cause de cette expérience nouvelle rencontrée par les artistes contemporains, en partie aux revendications et au prosélytisme des militants appartenant à la mouvance des licences libres. En partie seulement (il faut bien sûr tenir compte des atermoiements des industriels du divertissement, les soubresauts affligeants des ministres de la culture successifs devant la monstruosité d’internet etc..).
C’est difficile pour beaucoup d’artistes de se préoccuper des choses juridiques. Ça ne va pas de soi. Vous pouvez être un génie de la guitare, ou un compositeur hors pair, et n’éprouver aucune espèce d’intérêt pour cette histoire de droits d’auteur. Un certain nombre d’auteurs continuent de s’inscrire à la Sacem, en partie pour cette raison, ou prennent un agent, ou font confiance à une personne à laquelle on délègue ces questions juridiques. D’autres ont peut être rencontré dana hilliot ou un autre zigue qui leur a mis la puce à l’oreille : ça ne va pas de soi de s’inscrire à la Sacem, il existe des alternatives. D’autres ont simplement cherché à « améliorer leur visibilité » et en farfouillant sur la toile web sont tombés sur des archives d’hébergement les invitant à choisir une licence libre. Ça n’oblige pas forcément à devenir un érudit dans le domaine du droit de le propriété littéraire et artistique : on coche dans la case adéquate et on clique au bon endroit, et hop c’est parti. Et d’autres encore se sont vraiment enthousiasmés pour ces licences libres, y voyant non pas un moyen de gagner en notoriété, mais le moyen de contribuer à une modification du monde, certes modeste, mais il faut bien commencer quelque part et montrer l’exemple si on veut faire de ce foutoir qu’est internet un « monde libéré d’échanges et de partages du savoir » etc etc.
Bref. Un des changements notables dans le monde de l’art ces dernières années, c’est la collusion entre des pratiques artistiques et des préoccupations juridiques. Si vous avez, en tant qu’artiste ou agent ou directeur de label, suivi un stage de professionalisation (comme on dit maintenant), le genre de stage qu’organisent certaines institutions en charge de répandre la bonne parole des politiques culturelles (volet : musiques actuelles) auprès des masses créatrices, vous aurez certainement noté qu’une partie essentielle de la formation porte sur des questions juridiques (le reste, généralement, vous explique comment réussir dans ce bisness : faut avoir la gnack, faut savoir se vendre ! et autre niaiserie vaguement inspiré des méthodes marketing à la mode).
Au bout du compte, on voit se déployer dans la sphère des activités liées à la création (et c’est notamment le cas dans les mondes de la musique) tout un pan dédié aux préoccupations juridiques. Bizarrement, sur les forums réunissant des musiciens, on rencontre assez peu de juristes professionnels. J’ai participé durant de longues années à un forum de musiciens militants pour les licences libres, et le seul « juriste professionnel » que j’ai vu débarquer a tenu au mot près ce langage :
« S’il vous plaît, si vous n’êtes pas juristes, entourés de juristes, ou plus simplement que vous ne savez pas, admettez le (on peut ne pas savoir – ces affirmations péremptoires n’étant pour moi que des trolls contreproductifs) »
je crois que ce message est assez significatif des raisons pour lesquels les « véritables » juristes ne prennent pas la peine de venir discuter avec les véritables « artistes ». À chacun son bout de phallus et à chacun son pré carré les vaches seront bien gardés et tutti quanti.
Plus sérieusement : il a bien fallu (!) que les artistes du coup, s’informent par eux-mêmes, et certains, plus doués que d’autres pour les arguties du droit, sont devenus au fil du temps ce qu’on pourrait appeler des hybrides, à la fois créateurs et juristes (certes « amateurs », mais bon, dotés d’une certaine compétence quand même.)
Et dans le milieu du libre, étant donné que la cohérence de ce petit monde repose (certes en partie) sur des textes juridiques (des « licences »), on n’est pas étonné que ces créateurs/juristes aient pris une importance considérable. C’est eux qui, en l’absence des « juristes professionnels »(lesquels ont manifestement d’autres chats à fouetter, peut-être plus rémunérateurs), vont prendre la peine de répondre aux multiples demandes d’éclaircissement des utilisateurs de licences libres, les informer de leurs droits (et aussi : de leurs devoirs !), réfléchir aux problèmes spécieux qui ne manquent pas de se poser (par exemple quand un musicien a du succès et passe sur une grosse radio commerciale).
S’est établi ainsi avec le temps une sorte de nomenklatura parmi les artistes, une élite spéciale, reconnue non pas pour son génie artistique, mais pour ses compétences juridiques, c’est-à-dire non pas pour ce qu’ils créent, mais pour ce qu’ils savent. Or, que savent-ils ? Ils savent ce que le droit d’une part, et les contrats de licences libres d’autre part, disent. D’où parlent-ils ? Ils parlent à la jonction de deux mondes : celui auquel le créateur aspire (car le créateur en tant que tel est porteur d’avenir – pour reprendre le genre de formule débile qu’on lit dans les discours politiques vantant l’entreprise individuelle), et celui avec lequel il doit faire – c’est-à-dire ce que dit le droit, le monde tel qu’il doit être ou devrait être si l’on veut rester dans les limites de la légalité (d’où tout le travail, apparemment harassant, d’adaptation d es licences libres au droit d’auteur en vigueur).
Le problème évidemment, c’est qu’il peut y avoir entre ces aspirations et le monde selon le CPI (code de la propriété intellectuelle) un conflit manifeste. Si je reprends l’exemple du keupon qui me rétorquait :
Tu nous emmerdes avec tes machins juridiques, nous on fait de la zique, on n’est pas à la sacem, les mecs ils peuvent télécharger ce qu’ils veulent, on s’en fout, c’est fait pour ça, et même faire des remixes. Par contre, le connard qui se fait du fric avec notre zique on lui casse la tête ça c’est clair !
le créateur/juriste ne manquerait pas de lui répondre :
« mais si tu ne précises pas que tu souhaites autoriser le téléchargement de tes oeuvres ainsi que les remixes, et que tu n’y ajoutes pas une clause limitant l’usage commerciale, l’usager de ton oeuvre n’a aucun moyen de le savoir, et, en l’absence d’une déclaration explicite de ta part, tes oeuvres relèvent du Code de la propriété littéraire et artistique article 122.4 et ss., autrement dit, l’usager risque fort, quoique tu en penses se retrouver dans l’illégalité. »
L’effet comique de la confrontation de ces deux discours ne relève pas seulement d’ un problème de traduction (du langage ordinaire au langage juridique). Mais bien plutôt de la confrontation de deux jeux de langage, ou même, pour continuer dans le registre wittgensteinien de deux « formes de vie ». Non seulement les deux locuteurs ne disposent pas des mêmes préconceptions, mais la manière même dont ils se rapportent au présent diffère : le juriste est un conservateur – il essaie de traduire le désir de l’artiste conformément au droit, en se situant dans la perspective qu’en philosophie on nomme « le droit positif » – par opposition au « droit naturel » - tandis que l’artiste lance ses revendications comme des flêches vers l’avenir, sans se soucier de ce que dit le droit positif (actuel, tel qu’il est écrit à l’heure d’aujourd’hui).
Peut-être est-ce là au fond ce qui rebute les juristes au moment de se confronter aux artistes sur les forums. L’artiste que j’évoque se fiche du droit (il se fiche aussi probablement de changer le monde car c’est un punk nihiliste), mais il revendique une liberté de sa volonté et des droits en quelque sorte « naturels », et donc se situe (à tort ou à raison) dans une position subversive vis-à-vis des choses telles (qu’il croit) qu’elles sont.
Cette petite faible me paraît en tous cas fort instructive et dessine quelque chose qui me paraît assez frappant dans les changements apparus ces dernières années dans les mondes de la musique. je suis toujours assez sceptique quand j’entends causer de révolution numérique ou d’avénement d’un monde meilleur ou pire. Je m’intéresse plutôt à ces changements plus discrets, qui font que le discours juridique a pris beaucoup d’importance dans les mondes de l’art, et ce effectivement, avec les changements technologiques en matière de copie et de diffusion notamment. C’était d’ailleurs peut-être le cas lors de l’invention du droit d’auteur en Europe, probablement en partie sous l’effet des développements de l’imprimerie.
Un dernier mot tout de même pour dire ce que j’en pense. J’ai moi-même été durant des années un de ces hybrides, créateur/juriste (amateur et je dois dire, plutôt mauvais). Mais il demeurait fortement ancré quelque part dans mon cerveau un goût si je puis dire « philosophique » et « politique » pour ce que représentaient les licences libres. Et même si mon premier intérêt pour ces licences est probablement né de préoccupations juridiques à l’époque où j’ai créé un label indépendant, bien vite, la commodité juridique a fait place à un réel enthousiasme philo-politique. J’en suis revenu en partie, je dois l’admettre. Mais, mais.. j’ai le sentiment parfois que les considérations juridiques, et cette sorte de fatalisme (le droit positif, le droit tel qu’il est), tend à saturer parfois les paroles au sujet du libre, et que, devant la fermeté et l’assurance, et cette sorte d’autorité que donne la maîtrise des règles du langage juridique, pas mal d’artistes sont amenés à se taire et laisser aux experts (fussent-ils « amateurs ») le dernier mot.
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14 Responses to “[analyses] la juridicisation dans les mondes de la musique (2009)”.
Pas mal, pas mal…
Je suis encore le cul entre la chaise keupon nihiliste et celle du musicien-juriste (pas forcément très bon).
Entre les deux mes fesses oscillent.
Une chose est sûr, c’est que je déteste que l’on me représente (mal et avec intérêt).
Les licences ouvertes sont une belle idée, mais si facile à récupérer politiquement ou commercialement, comme la musique punk d’ailleurs.
Aujourd’hui, je ne sais plus où je suis.
A suivre…
@patrick
oui, c’est ce que je dis à ma manière, et c’est particulièrement vrai dans le « libre » où les idées, les actes et la bonne volonté ne mèneraient sans doute pas bien loin (du moins au niveau « politique ») sans le support du droit (véritable filtre de traduction dans la réalité, de « socialisation »)
mais bon
ce que j’avais envie de pointer, c’est que cette instanciation juridique produit en feed back non seulement un certain malaise (ou un malaise pour certains) mais aussi l’émergence de catégories hybrides type artiste/militant/juriste, qui me semblent-ils occupent des positions d’autorité qui doivent être en permanence discutées (et qui ne le sont pas toujours) pour maintenir un espace de débat possible.
Trop souvent, le débat démarre, et dès que le juriste se pointe, ça cloue le bec à tous les débatteurs pas suffisamment au fait des choses juridiques (dès lors taxés d’idéalisme ou de stupidité). Je trouve ça pénible à titre personnel.
@Mankind
ben moi pareil, j’oscille
il y a un punk nihiliste qui subsiste en chacun de nous
A mon sens, le juriste a aussi beau jeu de se cacher derrière son langage et ses dogmes (notamment de droit positif). Parce que, finalement, le simple fait qu’il maîtrise ce langage et les concepts qui y sont associés fait qu’il EST en mesure de le vulgariser (d’une part), et en corollaire de conceptualiser des idées « philosopĥiques » ou « punk nihilistes » dans son langage. Aussi, il a tout à fait les moyens de comprendre ce que le punk nihiliste, ou moi-même concernant le juriste que tu cites, Dana, dit, et quand bien même il y aurait quelques aberrations d’expression ( »les puristes corrigeront dans leur tête » copytruc Sttellla), il est à même de saisir le fond du discours.
Il faut bien voir au final, que lorsque le juriste sort ce genre d’armada d’arguments effectivement phallique, c’est qu’il n’est pas d’accord sur le fond, mais est probablement à cours d’argument. Un peu à la manière d’un prof qui m’avait sorti alors que j’étais en bac + 2 « oui, mais moi j’ai une thèse ».
Un juriste qui s’autorise pareille déviance, c’est comme un prof qui est content d’être « meilleur » que ses élèves dans sa discipline (que ça soit vrai ou non).
C’est idiot.
Et puis, de toute façon, je pisse plus loin qu’eux, alors je m’en fous !
disons que « le juriste que je cite » et que les lecteurs d’un certain forum auront peut-être reconnu (<>) n’est pas pour rien dans l’origine du texte que j’ai pondu là
mais bon
plus sérieusement
ça m’intéressait juste de noter ce truc qui à mon sens ne va pas de soi, que les artistes de tous poils soient aujourd’hui confrontés (un jour ou l’autre, et plus ou moins) à des questions juridiques.. Du coup, émergent de nouvelles catégories dans ces mondes, de nouvelles manières de penser, de causer, d’agir, de militer etc. Si internet a vraiment changé quelque chose dans les monde de l’art (et notamment dans les mondes de la musique), c’est probablement ça..
NB : ma brève expérience du monde m’a appris qu’on est toujours le peine-à-jouir de quelqu’un
Tes considérations, Dana, rejoignent un truc qui me titille depuis longtemps déjà. Je me suis fait plusieurs fois cette réflexion en argumentant notamment sur certain forum de notre connaissance au sujet des licences ouvertes : « putain, mais je suis en train de défendre la loi, moi, qu’est-ce qui m’arrive ? ». Et de m’étonner de m’être converti si vite à un tel légalisme. Le punk en moi en était tout contrit.
Pas le temps de développer, mais je pense que dans le cadre d’une certaine vision éthique/politique de la musique libre, les aspects juridiques, sujet éminemment important, ne doivent pourtant pas être le coeur de notre démarche : le droit (tel qu’il est formalisé en occident) est tout de même l’arme de « l’ennemi » (celui-là même qui se plait à légiférer sur tout), qu’on peut s’employer à retourner contre lui, mais à laquelle nous ne devons pas accorder de caractère sacré. S’il nous arrive de nous faire juristes amateurs, qu’il ne s’agisse pas pour nous d’adhérer à la Loi, ni même d’occuper une position de spécialistes de la Loi (l’argument : « la musique libre c’est bien parce que c’est à la fois gratuit et légal » m’a toujours gonflé). Nous avons avant tout des pratiques à faire exister et à défendre, par des voies légales ou non. Le langage juridique peut éventuellement obliger des gens qui ne peuvent de toutes façons pas comprendre ce que nous faisons à admettre notre existence. Je ne pense pas qu’il puisse nous servir à beaucoup plus que cela.
Quand je pense à la Loi, je pense au Procès de Kafka, qui, il me semble, avait fait des études de droit. La science juridique n’est pas accessible à tous quoiqu’on en dise. Bien que légifrance et autres sites officiels permettent un accès relativement simple aux textes, ces sites présentent peu de jurisprudences. Celles-ci sont souvent stockées dans des BDD payantes quand il ne faut pas carrément demander directement au tribunal concerné (payant aussi). En outre, il ne suffit pas d’avoir les textes encore faut-il appréhender le monstrueux langage juridique. C’est le travail de tout en ensemble de commentateurs qui écrivent dans un certains nombres de revues juridiques très spécialisées également payantes. Et au final de toute façon si on veut vraiment se battre sur le terrain juridique, il faut un avocat, un bon si possible et ça coûte cher.
Le droit peut-être un outil, une technique qui permette une certaine émancipation, une certaine forme de justice. Mais les droits qui ont été acquis pour les gens ordinaires l’ont été par le biais du rapport de force que ceux-ci ont su imposer à un moment donné. Quand on voit, dans le cadre des licenciements chez Continental, qu’au final des trois procès intentés seuls les ouvriers se sont vus condamnés pour deux ordis cassés dans une Préfecture et que les patrons a priori responsables de la situation sont intouchables, on peut se demander où est la justice. Ou plus exactement si celle-ci ne reste pas tout simplement de classe.
Il y a, dit-on, une inflation législative depuis un certain nombre d’années, en sorte que dès qu’un problème surgit, il faut une loi. Qu’importe que les décrets d’application ne sortent jamais, il faut donner l’impression d’agir par la loi. Hadopi est un exemple. Le droit au logement opposable en est un autre. Mais à quoi bon permettre à des gens se porter en justice pour obtenir un logement si politiquement rien n’est fait pour favoriser un urbanisme social ? On voit bien vers quoi tout cela nous mène ; une société où tout se règle par tribunaux interposés, une civilisation où le simple bon sens des règles de vies communes sont oubliées au profit d’un affrontement sur le terrain du droit.
Or à ce jeu là, les gens ordinaires perdront toujours parce que justement le droit est une science très pointue qui nécessite des moyens que seuls les plus puissants peuvent se procurer. Des syndicalistes qui ne connaissaient rien a priori au droit sont contraints d’éplucher des textes abscons rédigés dans le langage de leurs ennemis. Mais au fond ce qui fait peur et ce qui fait reculer un DRH ce n’est pas tellement que le syndicaliste ait trouvé le bon texte, la bonne jurisprudence susceptible de défendre un-e salarié-e. C’est plus que derrière le syndicaliste se trouve une force, un nombre, un collectif qui participe à la production et qui est à même d’utiliser des moyens pour créer un affrontement.
De plus il y a un réel danger, comme le souligne Dana, à ce que certains dans un ensemble de militants s’emparent du droit comme arme. Par ce que ces personnes acquièrent un savoir et donc assez naturellement un pouvoir. Mais celui-ci par ce que ce savoir est complexe ne peut être partagé par tous. C’est exactement la dérive technocratique du syndicalisme ouvrier depuis le milieu des années 70. Un syndicat comme la CFDT qui fut le chantre de l’autogestion dans les années 60-70 est devenu une centrale totalement technocratique par ce si on veut gérer une entreprise, il faut posséder les données du patron mais alors le risque est grand d’acquérir une mentalité de patron soi-même si l’on conserve les mêmes schémas hiérarchiques.
Bref pour revenir au libre, je n’ai pas envie d’acquérir une mentalité de juristes, de ceux qui – pardon pour le cliché – ont été les meilleurs élèves de ces universités dont certaines – en tout cas dans ma ville – sont notoirement connues pour leurs accointances avec l’extrême droite. Il serait con de nier que les licences libres sont avant tout des contrats qui ont une forme juridique. Mais ce sont des règles que l’on se choisit et non qu’on nous imposent. Le droit tout comme la technique informatique sont à l’origine de ce mouvement. Mais les LL ne font que juridiciser des pratiques qui pré-existaient avant l’explosion de l’informatique en réseau grand public. La contestation ou les tentatives de changement dans le droit de la propriété intellectuelle existant n’ont rien de nouveau. Mais au-delà du juridique, c’est les problèmes de la séparation qui existe entre l’art et le peuple, de l’éducation, de la marchandise, de la consommation, de l’utilitarisme, du bien commun, du service public (etc.) qui se posent. Or tout ceci n’est pas qu’une simple question juridique mais bien philosophique. On ne peut pas se limiter à vouloir changer ou utiliser le droit. La neutralité juridique est une illusion, le droit arbitre presque toujours en faveur du marché. Dès lors une plus grande ouverture de la loi au libre ne transformera en rien les conditions d’exploitation et de récupération. Il faut nécessairement une orientation d’idées et non pas simplement de règles ou de procédures pour ancrer le libre le plus loin possible de l’industrie, de la consommation et de l’autorité.
géniale cette causerie chers amis !
c’est vrai qu’il y a eu (?) une chouette faculté de droit là bas
(tu es de Lyon Al-z j’imagine
si je comprends bien les différents messages, et si je peux me permettre de résumer les choses de manière probablement de manière caricaturale (mais bon, faut bien résumer)
on aurait deux positions vis-à-vis de la « juridicisation » du monde (de la musique mais pas que) :
a) le fait que les artistes soient amenés à prendre conscience de la dimension juridique de leurs pratiques, et de s’emparer de ce savoir qui auparavant leur demeurait insu, c’est une preuve de progrès dans l’autonomie (on voit derrière le modèle selon lequel connaître le fonctionnement des outils qu’on utilise favorise l’émancipation)
mais :
b) cette maîtrise est en réalité une illusion : la juridicisation n’est pas émancipatoire, mais ne fait en réalité que reproduire les mêmes inégalités sociales vis-à-vis du savoir. Le juridique ne fait au fond que confirmer les rapports de force. Celui qui possède la maîtrise du droit est bien souvent celui qui peut se payer les experts capables de cette maîtrise.
(j’ajouterai le caractère insupportable et à mon avis profondément hypocrite de la formule : « nul n’est censé ignorer la loi ».. j’ai bossé avec des illettrés il y a quelques années.. je ne vois pas ce que pourrait bien signifier cette proposition dans leur cas. Et pour être tout à fait honnête, j’ai beau avoir un bac + 8 et exercer des activités intellectuelles depuis deux décennies, je suis parfaitement nul en droit, y compris en droit d’auteur. J’ai beau relire dix fois les textes, il y a toujours un juriste pour me dire : dana t’as rien compris.. )
(j’ajouterai aussi qu’il existe des juristes assez géniaux, clairs et pédagogiques, engagés, capables de se confronter au « langages ordinaires », y compris quand il s’agit de thèmes relatifs au droit. Qui ne songent pas tant à défendre leur pré carré et hermétiser leur savoir afin de conserver leur position de maître.. J’en ai rencontré. mais pas dans le domaine du droit des auteurs bizarrement.. Ça me ferait plaisir qu’il y en ait un qui vienne causer ici..)
Oui Dana, c’est vrai qu’à Lyon, la fac de Droit c’était pas terrible politiquement. Enfin je ne sais pas où ça en est maintenant vu que je ne fréquente plus guère les universités.
Bon après je veux pas tomber dans la caricature totalement ridicule juriste = facho. C’était un cliché, je le précisais et je m’en excusais bien.
Dans le domaine du droit des « sciences de l’information », il y a ce blog tenu par un conservateur de la BNF, je crois, qui est assez pédago, clair et semble-t-il ouvert sur le libre (les CC notamment) :
http://scinfolex.wordpress.com/
bon pis y’a un truc quand même dont on doit tenir compte (et qui explique pourquoi les juristes professionnels prennent rarement la peine de venir taper la causette avec les artistes réels, sauf quand les dits artistes sont en bisbille avec la justice) :
c’est que le droit c’est aussi un bisness
ce savoir là, quand on le possède, ben on peut gagner pas mal de thunes avec
le juriste c’est pas forcément un romantique ou mère thérésa quoi
on peut comprendre qu’il ait intérêt à faie de la rétention d’information.. on peut comprendre pourquoi le caractère hérmétique de la langue juridique n’est pas seulement dû à une recherche méticuleuse et obsessionnelle de précision
NB note perso : mais je n’arrive toujours pas à compendre comment ça se fait qu’en 8 années de militance dans le libre, après avoir mis en ligne des centaines de pages sur le sujet, et avoir défendu (arff) les creative commons par exemple, comment ça se fait donc, que je n’ai jamais eu le moindre contact avec un membre des creative commons France, ni sur le forum de dogma, ni en privé, ni nulle part.
tu as tout à fait raison
[à virer]
[mode 'emergency call'] koko t’es passé où ? tu n’as plus d’email ! donne signe de vie pour le 26 ! [/mode 'emergency call']
[/à virer]
Nan mais des juristes y’en a des biens…
Bon mais après faut quand même certaines prédispositions, être capable d’adopter un certain schéma de pensée, une façon de voir. Enfin c’est mon humble avis, plein de méchants préjugés. Le rapport des gens à la loi est toujours profondément ambiguë comme plein de choses.
Par contre un penseur, c’est quoi ? Tout le monde pense. Bon c’est pas toujours très original, neuf, personnel, brillant ou hautement philosophique mais bon au moins c’est à la portée de tout le monde de penser. Ce n’est pas du droit. C’est toujours un peu factice de vouloir séparer les soi-disant « intellectuels » du restant… Cette séparation ne devrait pas au fond exister car c’est la meilleure manière d’instaurer effectivement un pouvoir.
[mode ???]koko n’a plus d’email, plus de site, koko n’est pas venu à la journée des cultures libres, koko a disparu !!! [/mode ???]
oui, ça m’inquiète un peu aussi.. je vais essayer de le joindre.
ça s’est bien passé alors les journées de Pessac ? J’ai lu ton message sur le forum de dogma. En tous cas, ça me paraît beaucoup plus clair qu’un certain festival bordelais qui se prépare
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