Depuis deux jours il avait pénétré dans la zone des montagnes sauvages de Sakund Wind. Si longue avait été la route pour parvenir jusqu’ici ! D’abord la traversée des mers septentrionales, par bateau, jusqu’au port de Mansfelisse, où l’on trouvait encore une poignée d’aventuriers de niveau avancé, explorant au hasard, comme lui, ces terres inconnues. Puis, il avait choisi de filer plein nord, un sentier frayait une voie au milieu des collines de terre ocre. À partir de là, déjà, les rencontres étaient rares : il croisa un marchand, aux abords d’une ancienne mine de bauxite abandonnée, qui vendait des métaux précieux, mais ses moyens demeuraient encore largement insuffisants pour espérer en acquérir, et il n’en avait pas l’usage de toutes façons. Il fit un bout de route, c’était en début de semaine, avec un archer qui dressait un inventaire des créatures peuplant les terres inconnues. Ils se promirent de travailler ensemble à l’avenir. Lui voyageait dans le but d’établir une carte pour les voyageurs à venir, l’autre en indiquerait les richesses et les dangers. C’était grisant, dit l’archer, d’être ainsi le premier, si l’on exclut les concepteurs bien sûr, à découvrir ces paysages. Ils regrettaient tous deux que les montures ne soient pas encore disponibles, la marche était d’une lenteur exaspérante, et plus on s’éloignait des îles du commencement, plus la probabilité de la mort grandissait. Des bêtes féroces et d’autres créatures abominables issues d’improbables mutations hantaient les lieux. Il fallait à tout prix les éviter, sinon, c’était la mort assurée, le retour au point de départ, aux îles du commencement, la plongée dans les gouffres de la résurrection, la perte de points d’expérience, et la lente restauration des fonctions vitales.
Ce matin donc il était tout à fait seul, au pied des montagnes enneigées dont personne avant lui n’avait jamais entamé l’ascension. Il quitta la prairie traversée de ruisseaux sombres, au bord desquels erraient d’inquiétantes bestioles velues et griffues, se méfia des ours immenses aux yeux rouges incandescents qu’il apercevait à l’ouest, au pied d’un amas de rocher, grimpa quelques mètres afin d’adopter une position de surplomb : établir un campement exigeait certaines précautions — trop souvent, des aventuriers se réveillaient au beau milieu des bêtes sauvages et mourraient sans avoir eu le temps de s’emparer d’une arme ou de lancer un sort.
Il détourna la tête de l’écran : le réveil indiquait sept heures trente. Il avait joué toute la nuit. Sa femme n’allait pas tarder à se réveiller. Ses premiers cours ne débutaient qu’à dix heures. Il restait du café mais l’odeur lui procurait la nausée — il souffrait de remontées gastriques acides à force d’en boire. Ceux de l’hémisphère sud, les australiens, les néo-zélandais, se connectaient à leur tour. Il devait être, comme souvent, un des derniers européens encore présents à cette heure-ci. Il salua brièvement son ami G.C. Anderson, un soldat rebelle qui s’était spécialisé dans la ferronnerie et auprès duquel il avait coutume de se fournir en dagues et en couteaux. Anderson l’informa, en anglais, que le bouclier qu’il avait commandé serait prêt demain, et le gratifia, en français, d’un «  bonne nuit » correctement orthographié. À son tour il écrivait dans la petite fenêtre dédiée à la communication « Have a nice day, Cya ! », puis il décrocha. Un bref détour sur le site d’informations en continu avant de se coucher : Que s’est-il passé dans le vol 548 ? (on était le 25 septembre 2001) / Un spécialiste du renseignement assure que la menace terroriste sur la France et l’Europe de l’Ouest doit être prise au sérieux / etc. Il songea qu’il s’était inscrit sur le jeu trois mois auparavant jour pour jour, il souhaita un bon anniversaire à Donlema, son personnage, qui demeurait bien à l’abri sur les premières hauteurs de ces montagnes intrigantes, et pas moins à l’abri dans la mémoire d’un ordinateur situé dans un entrepôt quelque part dans le monde. Une idée stupide lui vînt : il vit un avion se fracasser sur le bâtiment qui abritait les ordinateurs de l’entreprise qui assurait la maintenance du jeu, l’univers était pulvérisé, tous les personnages sombraient dans le néant, Donlema n’existait plus. Il en éprouverait assurément une douleur sans nom.

Il éteignit l’ordinateur et sa dernière cigarette, puis s’installa sur la banquette pour dormir, bientôt rejoint par son chat. Il souffrait du dos, chacun de ses doigts semblaient déjà atteint d’arthrose, bien qu’il eût à peine trente ans, et son œsophage le brûlait. C’était ainsi chaque fois qu’il quittait le jeu, peut-être parce qu’il quittait le jeu, à moins que le jeu fut la cause de ces maux. Il entendit le réveil qui sonnait dans la chambre à coucher, et, quelques minutes plus tard, de l’eau couler dans la salle de bain. Il ne dormait pas quand elle pénétra dans la cuisine, mais il fit semblant de dormir. L’année dernière, à la fin de l’année scolaire, il avait trompé sa femme, avec une des étudiantes de son cours de littérature. Bien qu’il ait aimé cette fille, qu’il l’ait aimé avec passion, qu’il ait envisagé de tout quitter pour elle, il se souvenait à peine de son visage aujourd’hui. Sa femme l’avait appris, la situation avait dégénéré en un drame parfaitement prévisible, l’un menaçant l’autre, avec les chantages habituels en pareil cas, durant six mois, il s’était installé dans une chambre en ville, mais la jeune fille avait quitté la faculté, et vivait désormais dans une autre ville, la réaction de sa femme l’avait effrayée, ou bien elle avait deviné bien avant lui que leur relation n’avait que peu d’avenir, qu’il était trop lâche et trop idéaliste pour en assurer la réalité, si bien qu’en janvier de cette année il avait rendu les clés de sa garçonnière et piteusement, défait, déprimé, s’en était retourné chez sa femme, c’est-à-dire, chez eux. Elle avait gagné, du moins en apparence.
Il l’entendit descendre l’escalier et, bientôt, provenant du garage, le grondement du moteur fit miauler le chat. « Ça va durer combien de temps à ton avis ? » demanda-t-il à son chat, qui ne répondit pas. Après sa démission, il demeura à la maison, plongé dans la procrastination la plus radicale, s’installant dans la banquette, devant la télévision, limitant son univers à quelques mètres carrés, de la cuisine au salon, et refusant d’en sortir. Sa femme finit par reconnaître le goût amer de sa victoire : « Je vois bien à quoi tu joues, lui dit-elle — ils ne se parlaient plus que rarement —, tu fais la grève c’est ça, la grève de la vie, tu veux me montrer à quel point tu es malheureux, tu veux m’obliger à contempler ta souffrance, à quel point tu t’es sacrifié dans cette histoire. » Oui, c’était quelque chose comme ça oui. « Mais ça ne durera pas. Je te connais. Je suis patiente. Tu te lasseras avant moi. »
Au mois de juin, il avait par hasard découvert le jeu. C’était un jeu d’un genre nouveau. Chaque joueur choisissait un personnage et avait pour mission de le faire évoluer dans un univers partagé entre tous ces joueurs et ces personnages. L’univers proposé par les concepteurs du jeu était immense : il faudrait, disaient-ils, des semaines de marche pour en faire le tour. Il s’était inscrit parmi les tous premiers, alors que le jeu était encore en version d’essai. C’est pourquoi, à l’instar des quelques joueurs qui testaient les règles et la fiabilité du jeu, il se sentait comme un pionnier. À l’exception de quelques chaînes de montagnes dans la Cordillères des Andes, et de sombres gorges inaccessibles dissimulées dans les bas fond de certaines forêts vierges, le monde réel avait été entièrement exploré. Là, dans cet univers dont les merveilles se dessinaient sur l’écran à chaque connexion, tout restait à découvrir.
Donlema était une chasseresse, experte dans toutes les choses qui touchaient à la nature, les bêtes et les plantes, capable de se mouvoir avec vivacité et discrétion dans les milieux les plus inhospitaliers. Il avait créé et développé son personnage avec passion, lui accordant plus de soin qu’il n’en avait jamais accordé à quiconque. Quand il dormait, en général jusqu’au milieu de l’après midi, il rêvait la plupart du temps d’elle, et de ses aventures passées et à venir. Quand il ne dormait pas, il jouait, croisant des joueurs venus de nombreux pays, au gré des fuseaux horaires : comme il passait le plus clair de son temps devant son écran, Donlema était devenue en quelques mois un personnage populaire, connue pour ainsi dire de personnes vivants aux quatre coins du monde. Bien entendu, rien de ce qu’il avait vécu jusqu’ici ne l’avait préparé à une telle popularité. Il n’en disait rien à sa femme. Elle continuait peut-être de croire qu’il agissait ainsi en guise de représailles, qu’il s’acharnait à lui faisait payer le prix de son renoncement à lui, mais au fil du temps, il n’y pensait plus du tout. Il ne se sentait ni triste ni déprimé. Au contraire, il avait tout d’un homme qui venait de trouver une raison de vivre, de se nourrir, de se lever l’après-midi, le monde était magnifique, sans cesse renouvelé, et lui semblait inépuisable. Les règles du jeu étaient simples, on avait tout le loisir de disposer du temps qu’on voulait sans se sentir contraint par la nécessité. Aucune histoire passée n’entravait son désir, il était comme tombé du ciel, vierge, sans culpabilité, sans responsabilité. Dans ce monde là, il était une femme, courageuse et respectée. Dans l’autre monde, dont la réalité s’atténuait au profit du jeu, il n’était qu’un pauvre type fatigué, déçu, brisé, vaincu, sans avenir.

Sa femme s’était mise, au cours de l’été, à sortir le soir, ce qu’elle n’avait jamais fait auparavant. Au cours du mois d’août, il devina qu’elle avait prit un amant, et, quand elle le lui avoua un mois plus tard, l’annonce le laissa tout à fait indifférent. Il était ailleurs. L’hiver suivant, elle déclara qu’elle le quittait, son ton était sec, tout comme ses yeux. Il se contenta de sourire intérieurement, sans manifester aucune émotion de peur de la blesser. Mais, à ce jeu là aussi, finalement, il avait gagné.