Une forêt d’yeux
Enfin un peu de fraîcheur ce matin en forêt. L’occasion de sortir le bonnet et les gants et faire de la brume en expirant par la bouche (on se réjouit de peu !). Grand ciel bleu quasiment immaculé cela dit, et un soleil aveuglant en début de journée – normal, nous allions plein sud, Iris de la Loupette et moi, par les bois de Mauchet, donc le soleil, on l’avait bien en face. C’était plus agréable au retour.
En marchant tranquillement, pendant qu’Iris filait dans les sous-bois occupée à la chasse à je ne sais quoi, je méditais cette remarque de Richard K. Nelson, au sujet des Indiens Koyukon, population native de l’ouest de l’Alaska, autour du fleuve Yukon et de la réserve de Kobu :
“[Ils] vivent dans un monde qui regarde, dans une forêt d’yeux. Une personne qui se déplace dans la nature – aussi sauvage, éloigné, voire désolé, que soit le lieu – n’est jamais vraiment seule. L’environnement est conscient, sensible, personnifié.”
(Richard K. Nelson, Make Prayers to the Raven: A Koyukon View of the Northern Forest. Chicago, IL: University of Chicago Press, 1983.)
Quand un animiste se promène en forêt, il sait être vu beaucoup plus qu’il ne voit. Dans le monde de la chasse, la plupart des êtres se cachent aux autres (y compris le chasseur) – et quand un élan se montre, pensent les chasseurs des petits peuples de Sibérie, c’est qu’il est séduit par le chasseur et s’offre à lui (le risque, alors, c’est que la séduction soit mutuelle, et que le chasseur oublie d’abattre la bête et au contraire la suive jusqu’à son “campement” – car les élans aussi ont leur village, leurs huttes et toute une société – de nombreux récits évoquent les cas de ces chasseurs qui ne sont rentrés chez les humains qu’après avoir “disparu” durant de longues semaines – l’hypothèse qu’ils ont fait en réalité un séjour dans la société de leur proie est évidemment la plus probable, et il faudra alors mult rituels pour ré-humaniser le chasseur égaré).
Tout à l’heure, un peu au-dessus de moi, j’ai entrevu une grande ombre cornue traverser le chemin en toute hâte, un corps massif d’une teinte brune, un cerf sans doute. Iris, qui ne l’avait pas vu, en passant à cet endroit, a fait un arrêt, humant l’air, la queue dressée, regardant avec attention la pente boisée en contrebas : elle confirme ainsi que je n’ai pas halluciné. Le cerf, à supposer que ce fut un cerf, m’avait vu avant que je ne le vois, et Iris a senti son passage. On croise pas mal d’animaux quand on passe du temps en forêt ou sur les crêtes, mais il y en a évidemment beaucoup plus qu’on ne saurait en voir. Et toutes ces créatures m’observent sans doute, depuis leur cachette ou sous le couvert des arbres, sans que je les aperçoive. Nous n’avons pas d’ours en Livradois, mais je serais fort étonné qu’il n’y ait pas quelques loups dans les parages, même si pour le moment ils se montrent fort discrets. Nul doute qu’ils ont déjà pris note de ma présence bien avant que je ne tombe sur l’un d’eux (ce qui m’est déjà arrivé dans le Cantal d’ailleurs, mais pas encore ici).
Rane Willerslew, dans son excellent livre sur les Yukhagirs de l’est de la Sibérie, a poussé à bout ce jeu complexe de relations entre espèces dans la forêt – y ajoutant évidemment les êtres invisibles et les esprits, ce qui fait beaucoup de monde, si l’on est un chasseur, cueilleur, pêcheur, et éleveur de rennes nomadisant dans la Taïga. Je donne ici un extrait d’un article que je conseille à tous ceux qui, lisant l’anglais, n’ont pas le temps de se lancer dans la lecture de l’ouvrage entier (voir lien ci-après), dans lequel l’anthropologue danois fait la synthèse de son livre majeur. Ce qui m’intéresse énormément dans ces thèses de Willerslev, c’est la question de l’identité : aller en forêt, c’est mettre à l’épreuve son humanité, l’inscrire dans une complexité relationnelle proie/prédateur, fondée sur la séduction (et donc fondamentalement sexuelle), d’où le soin qu’on prend, de retour au campement, à consolider par des rituels (qui sont aussi des ruses) son identité humaine (notamment en allumant un feu, en fumant des cigarettes, en racontant des histoires “avec des mots du langage humain”, en ôtant ses vêtements de chasse fabriqués en peau de rennes ou d’élan etc..). Cette expérience répétée chaque jour de promenade en forêt, au bord des rivières, ou en montagne, contribue dans mon cas à accentuer cette sorte de détachement vis-à-vis du monde qu’on pourrait dire “social”, détachement cependant atténué (pour ne pas risquer de devenir un animal) par la pratique de la photographie (qui affirme un regard humain) et la narration de la balade que je couche sur le papier une fois de retour à la maison (au campement). L’analogie vaut ce qu’elle vaut, mais je suis persuadé qu’on ne passe pas la moitié de sa vie dehors (plutôt que d’aller travailler “dans le monde des hommes”) sans conséquence (disons que si je n’écrivais pas, et si je ne photographiais pas, il y a longtemps que je me serais définitivement établi dans les bois).
Lisons maintenant Rane Willerslew évoquant la forêt des Yukhagirs :
“Lorsqu’ils chassent, les Iukagirs se transforment en proie animale, empruntant son identité et son mode de perception. L’espace du campement est l’inversion symétrique de la vie forestière en ce sens qu’il sert à humaniser les chasseurs et à leur redonner leur identité et leur perspective d’origine. Mais ce qu’il faut retenir, c’est que dans les deux cas, le point de vue du chasseur n’est jamais uniquement le sien, mais est toujours entrecoupé par celui des autres. Dans la forêt, le chasseur voit le monde à travers les yeux de sa proie animale, alors qu’à l’intérieur du campement, il le voit avec les yeux du parent décédé dont il est dit qu’il est une réincarnation. En d’autres termes, pour les Iukagirs, il n’existe pas de vision de ses propres yeux. Les gens voient toujours aussi à travers les yeux des autres. On est loin de la convention de la perspective dans la peinture de paysage européenne, où les yeux du spectateur sont uniquement les siens et où sa vision n’interfère pas avec le monde ou avec les autres. Dans un sens littéral, la peinture de perspective est égocentrique : le monde est centré sur le spectateur, qui est aussi l’essence ou le noyau de l’identité. Pour les Iukagirs, un tel centre d’identité n’existe pas. Pour eux, tous les êtres sont plutôt constitués ” relationnellement ” : il n’y aurait pas de chasseurs sans proie, tout comme il n’y aurait pas de vivants sans les âmes des morts, car une personne n’atteint son identité qu’en vertu de la relation qu’elle a avec son incarnation antérieure ou l’animal chassé. La personne Iukagir est donc essentiellement et intrinsèquement relationnelle, n’ayant aucune existence propre en dehors ou séparée des relations dans lesquelles elle entre. La conséquence de ce type de pensée relationnelle est que la vision est quelque chose que la personne ne peut pas entièrement dominer ou soumettre à ses propres fins, tout comme elle ne pourra jamais se débarrasser du rôle dominant que les autres jouent dans sa constitution. Il y a toujours le risque que d’autres êtres prennent le dessus sur son point de vue et le soumettent à leurs propres fins. Une proie animale, par exemple, peut manipuler le chasseur pour qu’il croie que ce qu’il voit est un autre être humain, ce qui lui fait perdre son adhésion à l’espèce d’origine. Toute rencontre entre chasseur et proie comporte ce risque ontologique d’être absorbé par un point de vue que l’on ne considère pas comme étant soi-même ou “l’autre”. Ainsi, alors que les frontières inter-espèces sont transgressées lors de la chasse, toute transgression de ce type précipite une crise de contrôle des perspectives. Et c’est ce contrôle de la maîtrise existentielle qui est le moteur du besoin du chasseur de retourner de la forêt au campement à la fin de la journée et de restaurer son identité humaine et sa perspective.”
(Rane Willerslev, “Seeing with Others‟ Eyes: Hunting and Idle Talk in the Landscape of the Siberian Iukaghir”, in Jordan, P. (ed.), Landscape and Culture in the Siberian North, pp. 49-70. Left Coast Press, Inc. Walnut Creek, California.)