Les articulations — une à une se décoincent : la cheville, le genou, les hanches, les épaules, la nuque — deux trois pensées aussi.
Le stade de foot — herbe sèche et jaunâtre / poussière voletant quand j’y fourre le pied : déclivité surprenante (remonte doucement vers la cage du gardien de but à l’ouest, un creux très prononcé au niveau du rond point central, des cavités suspectes dans les six mètres au sud. Sport de montagne forcément, pour marquer un but faut grimper !).
Nulle âme à l’horizon — proposition erronée si l’on tient les vaches pour des animae : au sens strict, c’est indubitable — doublement erronée même : le chien me rappelle à la raison en aboyant avec prudence contre l’araignée qui entame l’ascension de la face nord ouest des vestiaires en préfabriqué — sûr que mon chien a une âme lui aussi, et certains jours il me semble qu’elle a plus de valeur que la mienne, d’âme (fourbue, sclérosée, sèche comme le gazon cramé par l’été).
Je fais du sport — prendre soin de l’âme motrice ! La végétative, m’en débrouille fort bien : une bonne sieste précédée d’un repas sain et équilibré (ce midi, saucisson du pays et concombres en vinaigrette). La noétique, c’est peu dire que je la nourris, la régale même ! ( cet après midi encore, après la sieste susdite, le Damascius des Primi Principiis : « Mais, dira-t-on, le rien est vide, c’est la chute hors du tout. N’est-ce pas ce que nous concevons au sujet de l’indicible ? Oui mais le rien s’entend en deux sens : celui qui est au-delà, celui qui est en-deça. Car l’un lui-même a deux sens. Il y a le dernier un, celui de la matière, et le premier, celui qui est plus ancien que l’étant ; si bien que le rien s’entendra aussi d’une part comme ce qui n’est même pas le dernier un, d’autre part, comme ce qui n’est même pas le premier. C’est donc de cette manière qu’il faut entendre aussi l’inconnaissable et l’indicible en deux sens : d’un côté, comme ce qui n’est même pas la dernière chose que l’on puisse soupçonner, d’un autre côté, comme ce qui n’est même pas la première. » (trad. Galpérine p.164-5, Ruelle p.13-14). À la foulée suivante, parce que je suis un fieffé moderne, je pose la question, laquelle résonne ad infinitum dans le stade désert : et si ces deux indicibles en définitive ne faisaient qu’un ?). Reste la partie médiane, par laquelle on désire et se meut, appétitive et libidinale, à laquelle je consacre en cette heure indécise — post-caniculaire, pré-crépusculaire —, un laborieux footing.

L’aisance perdue (à jamais !) — ce que c’est que vieillir tout de même ! Y’a vingt-cinq ans de ça, quand j’avais pas deux poils au menton, littéralement je volais sur les pistes en tartan, lévrier filant comme une flèche devant les foules béates — modestes les foules mais quand même ! —, affolait le chronomètre et deux ou trois donzelles à mon goût, j’avais les mollets saillants et les cuisses effilées, toujours élégant malgré les souffrances, le buste droit, puissance puissance ! ha mon corps s’en souvient encore, car le corps aussi se souvient, du meilleur comme du pire du reste, les chaussures à pointes n’effleuraient qu’à peine le tapis rose et granuleux (si, mû par un masochisme suspect, je m’y essayais encore aujourd’hui, ça ferait plutôt dans l’écorchement, le grippage, la retombée massive et sans rebond, la distension des ligaments, la déchirure tendineuse, bref, un atterrissage terrestre, prosaïque, pathétique et grossier). La tête haute, le regard droit, vigilant (surveiller le peloton des impétrants), suivre l’air de rien jusqu’au dernier virage, et, sans prévenir, s’envoler dans une accélération, un défi à la gravité et à l’épuisement, lancer la machine en tirant bien fort sur les bras, laisser libre cours à sa volonté de puissance jusqu’à l’arrivée, les dégouter tous, malgré la douleur qui vous scie les pattes, ce grand froid qui vous remonte jusqu’aux paupières, mais douleur ! : grisante, excitante, pour tout dire orgasmique, douleur ! chère douleur !, quand elle coïncide avec la victoire, pas seulement supportable non, mais d’abord et avant tout désirable, qui mérite le sacrifice d’entraînements de galérien, de forcené, à la fois désirable et redoutée, d’où ceci qu’il y en forcément qui, sentant les picotements annonciateurs de la dite douleur remonter dans les cuisses, finissent par céder, et renoncent : la voie est libre ! — tout cela, inscrit à jamais dans la mémoire du corps, et à jamais enfui, définitivement irrécupérable — vieillir ô vieillir — j’ai faim.

Le chien — jeune fougueux et déjanté — surgit depuis l’autre bout du terrain et fonce comme un dératé jusqu’à moi, me double la gueule ouverte, rasant les herbes brûlées, puis, comme c’est pas assez, et pour bien enfoncer le clou, fait demi-tour sur la ligne de touche, et sans même reprendre son souffle, pulvérise le record de la traversée du terrain sans un regard pour moi, pauvre bipède clopin-clopant, la clope je l’avais au bec y’a pas vingt minutes, faut la cracher d’abord ! salaud de chien ! Que j’lui dis en m’agenouillant et lui caressant doucement le dessus du crâne juste entre les oreilles : t’es génial mon pote, que j’ajoute pour me faire pardonner l’insulte.

Mal au mollet droit — Ça fait quinze ans que j’ai mal au mollet droit : devient dur comme du granit, et laisse planer la menace d’une blessure atroce (un claquage peut-être ?). Signe d’une ancienne blessure mal soignée paraît-il. Faut s’étirer ! C’est-à-dire, s’allonger un peu, de préférence à côté du sac sous l’épicéa, faire mine d’assouplir un peu l’attirail : le squelette craque, ça vous tire de partout, pfffouarf. Fin des étirements. Faudrait pas se blesser quand même.

Du coup — il fait plus frais, la lune a fait son apparition au dessus de la montagne qui veille sur le stade, la voletaille chantonne tout autour et des insectes sautillent en toute impunité — pour la plus grande joie du chien qui leur sautille autour. Tant qu’à faire, pourquoi pas, maintenant qu’on est allongé là, conserver cette position stratégique. Scrupule : au mieux ce soir, couru trois tours de terrain, ce qui doit pas pousser au-delà de dix minutes, et quelques étirements poussifs et craintifs : pas de quoi s’accorder un repos. Tant pis. Me l’accorde quand même. Personne qu’attend rien de moi après tout (ici pas plus qu’ailleurs pour être honnête).

Le chien — a besoin de repos lui aussi. Je lui verse de l’eau dans sa gamelle. Un biscuit ? Bon : va pour un biscuit. Puis il s’installe à vingt centimètres, le museau délicatement posé sur un tas d’aiguilles de pin. On est plutôt bien mon ptit pote hein ? Le stade s’enfonce dans la nuit sans se presser. Je vois par delà les branches un ciel immense, et, quand je penche la tête un peu sur la gauche, la crête des montagnes de la Margeride (sur la droite, j’évite : c’est le vestiaire en préfabriqué). Bon, certes, je vieillis, c’est indubitable. Mais, allongé comme ça dehors, mes âmes s’abandonnent à l’infini, et coïncident avec la course des planètes — les astres errants comme on sait. Ça me va fort bien aussi. Et je maintiens à ce moment là, m’adressant à Damascius le Syrien, puisqu’à coup sûr, il peut m’entendre — n’est-ce pas le lieu favorable et le moment opportun pour lui adresser mes observations ? —, que ce qui est au-delà de l’étant et ce qui est en-deça de l’étant, au-delà et en-deça au point qu’on ne saurait même plus dire qu’il est, ni même dire qu’il est indicible car ce serait encore trop dire, sont une seule et même chose. Le dernier mot de la philosophie grecque, celui qui n’a pas été articulé, l’ultime aporie, le point aveugle, l’impensé sans doute impensable, après quoi les glorieux anciens disparurent dans les sables d’Egypte.

Le chien du coup, s’est endormi — et ronfle doucement.