Au hasard de mes recherches sur la tolérance religieuse dans l’antiquité tardive et les relations intellectuelles entre les cultures helléniques et le christianisme, je découvre l’œuvre de Synesios de Cyrène, personnage fascinant que je ne connaissais jusqu’alors que de nom (sans doute parce que, jusqu’à présent, je me suis intéressé surtout aux écoles Athéniennes et du Proche Orient, et un peu moins aux écoles d’Alexandrie).
 
Synesios constitue l’exemple frappant (à l’instar d’un Grégoire de Nysse par exemple) d’un homme de culture grecque, ayant suivi un enseignement païen de premier ordre (il fut notamment l’élève et le contemporain de la fameuse Hypatie à Alexandrie, et mourut quelques années avant qu’elle soit assassinée), féru de philosophie et de littérature grecques, converti au christianisme, devenant même évêque de Ptolémaïs (ville située dans la province de Cyrénaïque, en Lybie), et particulièrement attaché à l’harmonisation de sa foi chrétienne et de la philosophie (notamment platonicienne). Il est aussi un brillant rhéteur, comme en témoignent ses opuscules et sa correspondance foisonnante, doué d’ironie et de finesse, vertus indispensables à qui voulait survivre dans ces temps troublés où les empereurs chrétiens ne se montraient pas toujours tolérants envers les philosophes païens (même si les édits de 391 de Théodose ne sont sans doute pas aussi féroces qu’on a pu le penser – les progroms anti-païens sont surtout le fait de moines ou d’évêques fanatiques localisés).
 
Bref. Me voilà parcourant les lettres de Synésios (et jetant un œil sur les travaux de Denis Roques (notamment son Synésios de Cyrène et la Cyrénaïque du Bas-Empire, coll. « Études d’antiquités africaines », Paris, Presses du CNRS, 1988, 496 p.) et quelques articles récupérés ici et là).
 
Rien que la lettre 148 mériterait qu’on s’y penche durant quelques journées (et j’y ai déjà passé la matinée). Synesios, qui vient de s’installer à Ptolemaïs, bourgade éloignée de la mer d’une vingtaine de kilomètres, en “montagne” précise-t-il (lesquelles culminent à un presque 900 m d’altitude), évoque la vie des paysans du coin, de ce qui ressemble, à l’en croire, à un “bled paumé” (pas si paumé que ça en vérité, et même plutôt dynamique et assez peuplé, certes “provincial”). On songe un instant à ce “pauvre” Ovide assigné à résidence dans la lointaine Scythe, en proie à la mélancolie la plus grande, Tomis devenant un des “bleds paumés” les plus fameux de l’antiquité sous sa plume. Mais il y a bien plus de respect que cela chez Synesios envers les populations locales, dont il vante aussi l’autonomie – on trouve ici de quoi assurer sa pitance, des céréales, de l’huile, et surtout, du gibier à profusion (et Synesios, en bon aristocrate, adore la chasse !). S’est même établie à Ptolémais une communauté d’artistes privée : on lira l’article de François Chevrollier, “Les ἁγεμαχηταί de la Lettre 148 de Synésios de Cyrène. Monde pastoral et associations d’artistes dans les campagnes de la Pentapole libyenne durant l’Antiquité tardive”, Revue des Études Grecques Année 2014 127-2 pp. 295-329, dont je cite un extrait :
 
“L’hypothèse de considérer les Ἁγεμαχηταί de la Lettre 148 de Synésios comme une association d’artistes musicaux aux thèmes buco-liques qui se constitua autour de la figure d’Hagémakhos, poète lyrique local probablement très connu et ancien, et qui intervenait dans les campagnes de la Pentapole, peut-être même uniquement sur les domaines de Synésios, est étayée par l’existence de quelques organisa-tions comparables qui évoluaient dans l’espace égéen et en Asie Mineure aux époques hellénistique et impériale”
Le texte de Synesios intéressera probablement les ethnomusicologues !

“Nous avons aussi une musique qui n’appartient qu’à nous. Nos Anchémachites se servent d’une petite lyre, rude, agreste et sans art, mais qui n’est point cependant sans charme; elle a un caractère mâle, tel que le demande Platon pour l’éducation des enfants; elle est un peu monotone et ne se prête pas à toute espèce d’airs; mais avec un petit nombre de cordes elle suffit à nos chanteurs. Ce ne sont point des sujets tendres et langoureux que nous choisissons : l’éloge du bélier vigoureux, du chien hardi qui ne craint point l’hyène et qui étrangle le loup, du chasseur qui assure la sécurité de nos campagnes et couvre nos tables de mets, voilà souvent l’objet de nos chants. Nous n’oublions pas la brebis féconde qui deux fois par an a des agneaux; nous célébrons aussi nos figuiers et nos vignes bien alignées. Mais surtout nous chantons pour prier le ciel, pour lui demander de répandre ses faveurs sur les hommes, sur les troupeaux et sur les plantes. Voilà à chaque saison nos fêtes, telles que nous les tenons de nos pères, et qui charment notre pauvreté.”

Le portrait de ces paysans de l’Afrique antique est haut en couleurs. Bien qu’ils ne soient éloignés des rivages de la Méditerranée que d’une vingtaine de kilomètres, ils sont tout à fait ignares concernant les cultures maritimes :

S’ils admettent à la rigueur, quoique non sans peine, ce qu’on leur dit des navires, ils se refusent obstinément à croire que la mer puisse donner des aliments: c’est un privilège qui, d’après eux, n’appartient qu’à la terre, cette mère nourrice. Comme ils se montraient incrédules sur l’article des poissons, je pris un vase que j’avais apporté d’Égypte et qui contenait des poissons salés; je le brisai contre une pierre : mes gens, s’imaginant que c’étaient de dangereux reptiles, s’enfuirent par crainte des arêtes, qu’ils se figuraient venimeuses comme le dard empoisonné d’un serpent.

Bef, ils sont largués ! Ils pensent qu’Ulysse a crevé l’œil du Cyclope avant hier, et qu’Agamemnon est encore le souverain en exercice ! Le tableau est en tout point délicieux, et devrait ravir tous les amateurs d’études rurales. Je cite la vieille traduction de la fin de l’épître :

Qu’il y ait un Empereur, sans doute on le sait bien, car chaque année le collecteur d’impôts prend soin de nous le rappeler; mais quel il est au juste, personne ne le sait. Il en est chez nous qui s’imaginent que le prince régnant est Agamemnon, fils d’Atrée, un grand, un excellent roi qui a fait le voyage de Troie. Dès l’enfance on n’entend désigner le souverain que par ce nom. Il a pour ami, disent nos braves bouviers, un certain Ulysse, homme chauve, fort habile à se tirer des pas les plus difficiles. Et ils racontent en riant l’histoire du cyclope, dont il a crevé l’œil l’année précédente; comment le vieillard s’est accroché sous le ventre du bélier pour sortir de la caverne, tandis que le brigand se tenait posté à la porte, ne se doutant pas de la charge qu’à l’arrière-garde emportait le bélier, chargé seulement, pensait-il, de douleur ainsi que son maître.
Ma lettre vous a fait passer en esprit quelque temps avec nous; vous avez contemplé nos campagnes, et vu la simplicité de nos habitudes et de notre vie; et sans doute vous vous serez dit : « C’est ainsi qu’on vivait sous Noé, avant que le genre humain trouvât dans la servitude le châtiment de ses fautes ».
Parfois j’aimerais enseigner le grec juste pour le plaisir de commenter un texte pareil avec mes étudiants ! (j’ai enseigné cette matière durant quelques semaines il y a bien longtemps et ma foi, c’est à coup sûr mon meilleur souvenir d’enseignant, et de très loin !). Cette conjonction finale, typique de Synésios, d’Homère et Noé me comble de joie en tous cas.
Je ne peux m’empêcher de penser à ce que mes chers Cantalous disaient parfois pour se moquer d’eux mêmes : “Tu verras Vincent, il y a des anciens ici, ils croient encore que Pompidou est Président” (J’espère que personne n’a eu l’idée malheureuse d’effacer un graffiti “Votez René Coty !” qu’on voyait encore dans la rue où j’habitais à Saint Flour il y a une dizaine d’années !).