Il m’est venu deux pensées ce soir en accompagnant Iris pour sa balade du soir (il est déjà 23h40, on dira : sa balade nocturne).

Comme beaucoup d’habitants du village sont en vacances, je me disais, ce serait bien agréable si tous les habitants partaient en vacances en même temps, laissant le village sans personne exceptés nous (qui ne partons jamais en vacances), et comme ce serait agréable si les habitants du village et des villages alentours, disons dans un rayon de dix kilomètres, avaient tous décidés, d’un même élan, de partir pour les vacances, désertant tout à fait le pays, ne serait que pendant deux semaines, ou même un mois entier soyons fous !, Ha comme ce serait agréable vraiment. (Je m’entends plutôt bien avec la plupart de mes voisins, et je compte même de véritables amis dans les rues du village, mais c’est ainsi, c’est la pensée qui m’est venue, qu’y puis-je ?)

Et puis, par une étrange association d’idées, je me suis rappelé, sans aucune amertume en vérité, que je venais d’une cité excentrée d’une petite ville de province, une ville de passage, sans identité, que j’étais né sans identité “culturelle” pourrait-on dire, du genre qui vous supporte dans les coups durs, une nostalgie, un sentiment d’exil, des langues et des intonations, des souvenirs, des coutumes, rien de tout cela pour moi, juste un truc assez morose, assez neutre. Je sais déjà que j’ai remédié à ce manque en me bricolant une culture, un imaginaire, en me donnant des défis, des aventures, à défaut d’un monde antérieur, se fabriquer une biographie, et puis cette curiosité maladive et cette boulimie de savoir. S’ancrer comme on peut, s’enraciner imaginairement.

Mais au fond, le seul territoire qui me rassure, c’est celui que j’arpente avec mes pieds, et c’est la raison pour laquelle ce qui m’importe le plus, ce dont je prends le plus grand soin, c’est de m’assurer d’être bien chaussé. Les chaussures de marche sont mes objets fétiches, et je peux nommer, décrire et raconter toutes les paires que j’ai chaussées depuis que je randonne (et je randonne depuis mon plus jeune âge). Cet été, alors même que tout part à vau-l’eau, que la précarité est devenu mon seul horizon, je peux au moins me reposer sur le fait d’être bien chaussé. Certes, cela fait une bonne dizaine d’années que je n’ai plus de “chaussures de ville” – à quoi bon puisque je ne vais jamais en ville. Mais je possède deux paires merveilleuses : ces fabuleux godillots, des Millet Bouthan tout cuir, de vrais bestiaux, faites pour l’hiver, le froid et l’humide, increvables, qui me rappellent mes Koflach mythiques quand j’étais jeune homme et que je grimpais dans le Alpes – une dame incroyable me les a cédés pour 35 euros l’été dernier, alors qu’elles en valent au bas mot 250 ! Et puis, depuis quelques semaines, j’ai racheté une paire de Salomon X Ultra Goretex, en promotion (j’en avais déjà usé une paire ces trois dernières années), qui sont utilisées en marche d’approche par les alpinistes, des bolides à tige basse, de vrais chaussons, légers comme tout, qui procurent une envie irrésistible de se mettre à courir dès que la pente se fait plus rude, en montée comme en descente (ce que je fais d’ailleurs). Je revendrais sans problème toute ma bibliothèque, ça ne me ferait ni chaud ni froid, du moment qu’il y a ces paires de chaussures qui m’attendent à l’entrée dans la cuisine. Avec elle, je suis partout chez moi en quelque sorte. J’accède à une forme de dignité que nulle vie sociale ne m’a jamais procurée.