Après que dans un grand élan quasiment consensuel, les nations se soient lancées dans un vaste mouvement mondial de confinement général (envoyant par dessus bord momentanément quelques principes qu’on croyait sacrés des politiques ultralibérales) , l’heure est aujourd’hui, deux mois plus tard, à un tout aussi “consensuel” déconfinement général, au nom de la reprise économique – d’une part rendu possible par la réussite (très relative dans certaines régions du monde) des stratégies de limitation des dégâts sanitaires de la pandémie et d’autre part, du fait que dans le cadre de la compétition économique absolue, le pays qui rechignerait à lever les obstacles au redémarrage économique prendrait un retard rédhibitoire sur ses concurrents.
 
Au nom du supposé “sauvetage” de l’économie mondiale (en réalité le sauvetage des économies nationales avant tout et de la place de chacun sur les places financières, qui détermine la capacité à emprunter, les fameuses notes de crédit – nos voisins allemands l’ont bien compris, avisés qu’ils sont en toute matière comme chacun semble le penser désormais), nombre de voix appellent d’ores et déjà à la nécessité de produire des “efforts supplémentaires” – entendez par là qu’il n’est pas question de taxer les plus riches, non, bien entendu, mais d’inciter les travailleurs, ou de les contraindre le cas échéant, à travailler plus pour gagner moins – le moyen classique pour augmenter les profits et assurer ainsi la production de dividendes.
 
L’exemple le plus spectaculaire nous vient de l’Inde ces derniers jours. “Près de la moitié des États fédérés ont décidé de suspendre une grande partie du droit du travail en vigueur, dans l’espoir que cela attirera davantage d’investissements, entre autres de Chine” (citation tirée de France-Culture). Il s’agit de suspendre ni plus ni moins durant 3 ans (!) le salaire minimum, les congés payés et le fonctionnement des syndicats. Pas moins. Ces décisions n’ont cependant pas encore été entérinées par le gouvernement Morsi. Soyons clairs : le droit du travail n’est que rarement respecté dans sa totalité en Inde (et chez ses voisins du subcontinent). Le travail des enfants par exemple n’a pas disparu loin s’en faut, et les ONG ne manquent pas de rappeler régulièrement aux consommateurs des pays riches que leurs textiles à bas prix sont possiblement fabriqués par des gamins. Mais évidemment, sans droit du travail, rien ne protège le travailleur de l’esclavage (on notera que l’esclave autrefois était au moins logé et nourri, c’est pourquoi je dis souvent que le travail des petites mains du capitalisme n’est qu’une forme d’esclavage rendu acceptable par le versement d’un salaire – acceptable dans la mesure où l’on oublie que ce salaire est reversé ensuite aux propriétaires des moyens de production quand il faut payer pour se loger et se nourrir : ce qu’on gagne sert ni plus ni moins à rembourser la dette qu’on doit aux puissants en échange du droit qu’ils nous accordent à vivre).
 
L’autre variable sur laquelle les entrepreneurs d’ici et d’ailleurs comptent bien jouer pour rétablir leurs profits, c’est évidemment la variable environnementale, c’est-à-dire l’ensemble des mesures et des contraintes si difficilement mises en place ces dernières décennies, visant à limiter les dégâts de la production industrielle et de l’extraction de matières premières sur l’environnement. Le spectre du changement climatique (qui est déjà beaucoup plus réel qu’un spectre) semble, à entendre certains, déjà relégué au rang d’un “mal pour un bien”, d’un dégât collatéral inévitable. Le cas du Brésil est évidemment flagrant : l’été dernier, l’opinion publique s’émouvait en masse de la déforestation en Amazonie, quelques gouvernants de ce monde, à commencer par le nôtre, faisaient part de leur indignation et menaçaient Bolsonaro de je ne sais quelles mesures de représailles. Mais le Brésil n’est pas l’Iran et, depuis le mois de janvier de cette année, la déforestation au Brésil continue de battre son plein, battant même des records. Le virus accompagnant les entreprises d’extraction et de déforestation dans ses bagages, on en vient même à penser que nombre de tribus amazoniennes disparaîtront non pas tant du fait de la réduction de leur territoire, mais bien plutôt des effets du Covid-19.
 
Rappelons tout de même à quel point nous dépendons de la déforestation en Amazonie : les bovins de nos usines à viande sont nourris aux tourteaux de soja produits sur les terres déforestées et nombre de matières premières extraites du sol sont indispensables à la fabrication de technologies grâce auxquelles nous pouvons jouir du confort de notre si enviable mode de vie à l’Européenne. Comme nous aimons faire du shopping afin de renouveler nos gardes-robes en évitant de nous demander dans quelles conditions vivent les ouvriers qui ont produit ces vêtements à bas prix. Mais après tout qu’est-ce que la mondialisation sinon que ces ouvriers Indiens et ces forêts Amazoniennes sont “nos” ouvriers, “nos” forêts, tout comme nous sommes pour les entrepreneurs Indiens ou Brésiliens leurs clients.
 
La seule consolation dans cette histoire de “redémarrage économique”, c’est qu’à persévérer dans cette voie, l’économie mondiale ne devrait pas tarder à s’effondrer tout à fait sous l’effet conjoint de la colère des peuples exploités et des effets du changement climatique (Jean-Marc Jancovici, spécialiste des énergies, ajoute que le processus qui “nous” (qui ça nous ?) contraindra à changer de modèle économique sera la prochaine crise pétrolière. Tant mieux. Tout est bon à pendre !)