De la mixité dans les communautés (néo-)platoniciennes :

Les écoles et communautés (néo-)platoniciennes de l’antiquité tardive, qui sous bien des points ressemblent, notamment à partir du IVè siècle, avec Syrianus, Proclus et leurs successeurs, à des communautés monastiques, vouées aux pratiques ascétiques, à l’étude de la tradition philosophique et des textes sacrés, aux pratiques théurgiques et à la revivification des hauts-lieux de l’hellénisme (dans un contexte de tensions, voire de persécutions, de la part du monde christianisé), ces écoles donc étaient parfaitement mixtes, ce qui, me semble-t-il est extrêmement rare dans ce type de communauté. (Notez que l’école de Plotin à Rome est plutôt une sorte d’ “université libre, qui accueille un public qui n’a pas forcément embrassé la vie philosophique et ne se plie pas toujours à des règles ascétiques – on trouve déjà des femmes autour de Plotin, et cétait déjà le cas dans l’Académie de Platon – mais avec les néoplatoniciens tardifs, il s’agit vraiment de communautés religieuses réglées par un type de vie rigoureux – entrer dans l’école, c’est souvent abandonner sa vie antérieure, ce qui n’était pas le cas chez les auditeurs de Plotin).

La plupart des femmes qui se vouent à la vie philosophique sont des proches, souvent attachées aux membres de la communauté par des liens familiaux. La tradition se transmet des adultes aux enfants – c’est l’image de la chaîne d’or qui lie ces différentes générations sinon élues du moins favorisées par les dieux – mais il y a évidemment aussi des conversions, des jeunes gens qui embrassent la vie philosophique sans être “de la famille” (à commencer par Proclus, lequel d’ailleurs refusa de se marier et n’eut pas de descendance “biologique”).

De ces femmes nous ne savons que peu de choses, même si quelques noms nous sont restés. Par exemple, Asclépigenia, fille de Plutarque d’Athènes (le fondateur vers l’an 400 ap. JC de l’école néoplatonicienne d’Athènes), qui a marqué quelques générations d’étudiant par sa connaissance des Oracles chaldaïques et rompue aux subtilités de la métaphysique, initia Proclus à la théurgie, le sommet de la vie philosophique depuis Jamblique. On connaît le destin tragique d’Hypathie, la brillante mathématicienne et astronome d’Alexandrie. Plusieurs lettres importantes pour notre connaissance du mouvement furent adressées à des femmes (ainsi Marcela à laquelle s’adresse Porphyre, qui lui avoue apprécier avant tout son compagnonnage intellectuel), des œuvres leur sont dédicacées, telle Théodora, versée dans la philosophie et fervente religieuse païenne, qui incita Damascius à composer son Histoire Philosophique et à laquelle le grand métaphysicien dédia l’ouvrage.

J’aime beaucoup cette fameuse Sosipatra, dont Eunape nous raconte l’histoire quasiment légendaire, qui fut confiée dans son enfance à “des prêtres chaldéens”, et devint une des esprits les plus lumineux de son temps : “Arrivée à l’âge adulte, et n’ayant pas encore rencontré d’autres maîtres, elle avait à la bouche aussi bien les œuvres des poètes que celles des philosophes ou des orateurs. Tous ces écrits, péniblement et vaguement compris par ceux qui les travaillent à en perdre haleine, elle les expliquait paisiblement et sans effort particulier, et les rendait facilement intelligibles.” et plus tard, après qu’elle se fut mariée au philosophe Eusthate : “À la mort d’Eustathe (son époux) , Sosipatra retourna dans son domaine et séjourna en Asie, dans l’antique Pergame. Le grand Aidesios prit soin d’elle, lui témoigna beaucoup d’affection et éduqua ses fils. Dans sa propre maison elle établit pour lui une école de philosophie en face de la sienne et nombreux furent les élèves qui, entre chaque conférence donnée par le maître, passaient chez elle. Et si tous aimaient et admiraient la précision de l’enseignement d’Aidesios, aucun ne manquait de vénérer et de se prosterner devant la divine inspiration de Sosipatra.” (on lira cette histoire fascinante chez Eunape de Sardes, Vie des philosophes et des sophistes, 4.3. (466-471) (trad. Oliver d’Jeranian, éditions Manucius – il existe une édition et traduction dans la collection Budé mais je n’y ai pas accès).

D’autres femmes ne nous sont connues qu’au travers d’anecdotes, dont celle-ci que j’aime beaucoup, racontée par Damascius, concernant un certain Theosebios, philosophe du Vè siècle dont il ne nous reste aucune ligne (il aurait commenté Hiéroclès et le Gorgias, probablement versé dans le pythagorisme), et son épouse :

“Et Théosébius, le plus tempérant des hommes, l’avait l’épousée uniquement pour avoir des enfants. Comme aucun enfant n’était né de cette union, il fit une bague de chasteté : Femme, dit-il, je vous fis présent autrefois d’un anneau pour nous procurer de nombreux enfants; mais je vous donne aujourd’hui un anneau de continence qui vous aidera toujours à vous comporter chastement: demeurez avec moi, si vous voulez, ou si vous pouvez vous contenir; que si cette condition ne vous accommode pas, je consens de tout cœur que vous épousiez un autre homme comme le fait un ami envers son amie.. Mais l’épouse accepta sa proposition avec joie et vécut le reste de sa vie avec son époux sans avoir de relations sexuelles.”

(Damascius, Histoire Philosophique (ou Vie d’isidore) (Photius. 56-59 and fr. 109-110 Zintzen = 45 A, B; 46 B, D, E Athanassiadi)