Quelques éléments pour mieux s’indigner au sujet des incendies en Amazonie

Je vois que les incendies de forêt en Amazonie font le buzz, associés à la figure de Bolsonaro. Je voulais rappeler certaines choses concernant cette vaste forêt pluviale (d’une superficie supérieure à l’Union Européenne) de manière à permettre à ceux qui le souhaitent une “indignation” mieux informée (mon intérêt pour la région Amazonienne date d’il y a fort longtemps, notamment depuis que je lis des compte-rendu ethnographiques). Je proposerai ensuite quelques liens pour ceux qui désirent s’engager dans la découverte de ces mondes fascinants et d’une extraordinaire complexité. (Inutile de dire que je ne fais ici qu’effleurer un sujet d’une complexité immense, mais au vu de la nullité profonde de la plupart des papiers dans les mass medias, ça peut être utile pour débuter de rappeler ces quelques élements)
 
1. La forêt Amazonienne n’a rien d’une forêt “vierge” – d’où l’homme serait absent. Elle compte entre 18 et 25 millions d’habitants (selon la prise en compte de certaines zones ou pas), très majoritairement urbanisés, mais avec des différences de densité majeures selon les zones.
 
2. Les activités humaines en forêt ne datent pas d’aujourd’hui. Les peuples premiers (900 000 habitants répartis en 305 tribus, sur le territoire brésilien entier d’après Survival International) pratiquaient et pratiquent encore quand leur territoire n’a pas été détruit, la pêche, la chasse, la cueillette et l’horticulture sur brûlis : évidemment, l’impact environnemental de ces activités traditionnelles est minime, mais il est important de souligner que la forêt est “anthropisée” depuis fort longtemps.
 
3. Avec la création de Manaus en 1669, sur les rives du Rio Negro, était inaugurée l’urbanisation de certaines zones et le défrichement en vue de la migration de populations vers l’intérieur des terres. La région métropolitaine de Manaus compte aujourd’hui plus de 2 millions d’habitants en 2018, mais d’autres cités se sont développés, telle Bélem, capitale de l’État du Pará (1,4 millions d’hab), Rio Branco, à la frontière Bolivienne, autrefois enrichie par le commerce du caoutchouc (300 000 hab), et au sud dans le Mato Grosso, la conurbation formée par Cuiabá et Várzea Grande qui dépasse 860 000 hab. La géographe Bertha Becker (en 2004) pouvait ainsi décrire l’Amazonie comme « une forêt urbanisée ». Ces vastes ensembles urbains ont grandi avec l’industrie, l’exploitation des ressources minières et pétrolières, la création de barrages hydro-électriques, mais aussi l’orpaillage plus ou moins organisé. Les habitants sont issus principalement d’une immigration intérieure (de l’est vers l’ouest pour dire vite).
 
4. D’importantes opérations de déforestation sont liées aux politiques de relocalisation des activités paysannes (On a la même problématique dans les pays limitrophes, en Bolivie et au Paraguay par exemple, avec les mêmes conséquences en terme de déforestation et d”incendies). La réforme agraire visant à accorder des terres aux paysans, menée notamment par le Président Lula, dans le but de lutter contre la pauvreté, s’est traduite par une déforestation accrue en Amazonie : pour ménager les très grands propriétaires des terres arables dans le reste du Brésil et l’agrobusiness, on préférait rogner sur la forêt. Une population rurale “traditionnelle” peuple donc les régions défrichées de l’Amazonie – qui subissent d’ailleurs la pression des très grands propriétaires.
 
5. La déforestation à des fins de prospection minière et pétrolifère ne date pas d’hier non plus ! Mais elle était limitée “plus ou moins” par la prise en compte : a) des territoires réservés aux populations autochtones b) d’un souci de préservation du patrimoine environnemental. Il n’empêche, dans les années 70/80 notamment, le Brésil était déjà réputé pour détruire sa forêt ! La première ministre de l’environnement de Lula, Marina Silva, au tournant du millénaire, s’était engagée dans un vaste programme de reforestation, qui était alors assez unique au monde. Mais dès le gouvernement de Dilma Rousseff, sous la pression de l’agrobusiness et des ruralistes, le pays devait faire machine arrière. Toutefois à la la COP 21, le Brésil avait annoncé l’objectif chiffré de la restauration de 12 millions d’hectares de végétation d’ici à 2030. Inutile de dire que cet engagement n’est plus qu’un lointain souvenir.
 
6. Aujourd’hui, avec Bolsonaro, les barrières qui permettaient encore de limiter la déforestation tombent une à une (on déqualifie des réserves naturelles, les territoires autochtones sont démantelés, le réseau routier se déploie dans la forêt etc.). Dès lors, les compagnies extractivistes et les multinationales de l’agrobusiness (qui rêvent de transformer l’Amazonie en vastes champs de soja pour l’alimentation animale), qui piaffaient d’impatience aux portes de la forêt, peuvent désormais s’engouffrer en Amazonie et opérer des destructions encore plus impressionnantes que dans les années 70/80.
 
7. J’aimerais enfin rappeler (voir lien ci-dessous) que ces compagnies et multinationales ne viennent pas de nulle part. Dans une écrasante majorité, leur siège social se situe en Europe, aux États-Unis, au Canada (et chez nous en France également) et de manière générale dans les pays riches. Si Bolsonaro agit de la sorte, c’est parce que toutes ces compagnies le pressent de faire ainsi (et pas seulement parce que, à l’instar d’un Trump, il se fout de l’environnement et des indiens). Je vous laisse admirer la belle liste de salopards dans un des liens ci-dessous, salopards dont vous retrouverez certainement quelques-unes des productions dans votre réfrigérateur ou votre maison.
 
On lira mes autres synthèses et remarques sur mon blog :
http://outsiderland.com/danahilliot/
 
Pour la photo : une usine d’aluminium dans l’État brésilien du Pará.