Propriétés privées

Avant l’arrivée des premières averses, Iris et moi filons prendre l’air (on en a laissé pour d’autres promeneurs humains et non-humains, rassurez-vous – c’est encore, paraît-il, une ressource librement disponible, non privatisée ! Quoique.. Dans les grandes villes, se pourrait bien qu’un jour on la taxe à hauteur de sa “qualité”). N’ayant pas envie d’utiliser l’auto, et les nuages s’assombrissant, on se contente d’une petite balade dans les environs du village, direction le château d’abord, les étangs ensuite.

En m’asseyant près d’un des étangs, à l’abri du vent et à l’écoute des clapotis des eaux sombres, je me suis rendu compte que, sans y penser, j’avais allègrement franchi deux ou trois clôtures marquant les limites de propriétés privées – faisant fi des panneaux d’interdiction au public – public dont nous sommes, Iris et moi (notez que les pauvres (le “grand” public), qui ne possèdent pas grand chose et surtout pas de terres à eux, doivent se contenter des espaces publics – les miettes qu’on leur laisse en quelque sorte : 3% des cours d’eau, 1/4 des forêts, etc – la jouissance de quelques-uns prive tous les autres – on en est réduit à lutter pour défendre le droit à emprunter un bout de sentier de passage). C’est amusant d’ailleurs de voir Iris, après s’être glissé sous le barbelé, filer à toute allure vers son étang favori – le 3ème, il y en a 5 en tout, de taille diverse, qui  appartiennent au même propriétaire, quant au château, une forteresse en ruines, c’est encore une propriété privée – mais ceux qui le possèdent auront beau mettre tous les cadenas du monde au portail d’entrée, il en faudrait plus pour me dissuader d’y faire ma promenade. Bref, Iris fait comme chez elle, et je n’ai pas beaucoup plus de scrupules qu’elle pour arpenter ces endroits merveilleux.

Avant la pluie

 

En vérité, nous ne courrons guère de risque : le propriétaire du château habite fort loin et ne met jamais les pieds dans son domaine – laissant une jungle de ronces, d’orties et de genêts dévorer les remparts et les tours – une honte ! – et celui des étangs, que j’ai déjà croisé sur ses terres, ne m’a pas fait de remontrances quand je suis allé vers lui le mois dernier. Il ne vient d’ailleurs que durant les week-end – le reste de la semaine, je peux donc rêver que je suis un peu chez moi – comme je le suis sur les rives du Miodet, dans les sous-bois du Livradois ou sur les crêtes du Forez.

Avant la pluie

 

Je me souviens toutefois d’un épisode assez désagréable, c’était il y a une bonne vingtaine d’années, où, sans le faire exprès, en arrivant par un marécage peu accueillant de prime abord, mais fort intéressant à explorer, j’avais pénétré sur un terrain militaire, certes marqué sur la carte, mais que j’imaginais plus ou moins délaissé. Un type conduisant un engin forestier m’avait alpagué tandis que je marchais tranquillement, content de m’être extirpé de ce dédale humide, sur un large chemin, et sortant sa carabine, rien que ça, m’avait imposé de le suivre jusqu’au “bureau” où l’on réglerait cette affaire etc. Juché sur le tracteur, je n’en menais pas large, envisageant de filer en courant dès que l’occasion se présenterait. Je n’en fis rien et, debout devant le gardien des lieux de l’autre côté du fameux bureau, une bicoque située à l’entrée du terrain militaire, je l’écoutais déblatérer tous les malheurs qui ne manqueraient pas de me tomber dessus en punition du crime que j’avais commis. N’ayant aucun papier sur moi, j’obtempérai à sa demande en lui fournissant une fausse identité, et l’affaire en resta là : je filais sans demander mon reste et n’entendit plus parler de lui.

Bref.

Évidemment, songeant à tout cela, toujours aimablement assis sur un banc de pierre au bord du plus grand des 5 étangs privés tandis qu’Iris croquait dans les ossements d’une bête qui gisait sur le sable, je me rappelais ces extraits du Journal de Thoreau se rapportant à la propriété privée, et pris conscience que l’homme de Concord (1817-1862) était le contemporain de Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865)  – un océan toutefois les séparait, et, plus encore, une histoire politique. Qu’est-ce que la propriété ? est publié en 1840, et, dans son journal, sur la fin de sa vie, Thoreau n’a de cesse de fustiger la privatisation des terres et des ressources naturelles. Là où le premier aborde la question du point de vue politique et philosophique, le second l’envisage avant tout d’un point de vue moral, et, de manière juste esquissée, en vue de la défense et la préservation de l’environnement – on sait que cette dernière vue aura bien des conséquences, notamment chez un John Muir, et aboutira à la création du parc naturel du Yosémite au États-Unis quelques décennies plus tard (et là je ne peux m’empêcher de rêvasser sur la randonnée et la nuit en montagne que le président Roosevelt fit avec le génial montagnard – c’est évidemment une autre histoire, et, à moins de le traîner de force, je n’imagine pas Donald Trump grimper au sommet ne serait-ce que de la colline en face de chez lui).

Bref, voici quelques textes de Thoreau concernant la propriété (la traduction est de Brice Matthieussent dans l’édition proposée par Le Mot et le Reste)

Des jours funeste qui viendront où le territoire sera entièrement privatisé :

À l’heure actuelle, dans ce voisinage, la meilleure partie du territoire n’est pas propriété privée. Personne ne possède le paysage, et le marcheur jouit d’une relative liberté. Le jour viendra sans doute où cette contrée sera morcelée en soi-disant terrains de loisirs, où seuls certains trouveront une source assez réduite et exclusive d’agrément ; les clôtures alors se multiplieront ainsi que les pièges à braconniers et autres machines inventées pour confiner les hommes sur la voie publique ; marcher sur la surface de la terre de Dieu signifiera empiéter sans autorisation sur le domaine de quelque personnage important. Jouir d’une chose en exclusivité revient communément à s’exclure de sa véritable jouissance. Profitons donc des occasions qui nous sont offertes avant l’arrivée de ces jours malheureux.

 

Restaurons des communaux dédiés à l’éducation et la récréation pour chaque village

15 octobre. Chaque village devrait avoir un parc, ou plutôt une forêt primitive, de cinq cents ou mille arpents, où l’on ne devrait jamais couper la moindre branche pour en faire du bois de chauffe, un bien éternellement commun, pour l’instruction et la récréation. Nous connaissons les terrains communaux pour les vaches et les parcelles pour les pasteurs, mais nous avons besoin de communaux pour les hommes et de parcelles laïques, à jamais inaliénables. Gardons le Nouveau Monde nouveau, conservons tous les avantages de la vie à la campagne. Il y a le pré, la pâture et la parcelle boisée pour les pauvres du village. Pourquoi pas une forêt et un champ de myrtilles pour les riches du village ? On aurait pu conserver à jamais le Bois de Walden pour en faire notre parc, avec Walden en son milieu, et le pays d’Easterbrooks, une zone inoccupée de quelque quatre miles carrés, aurait pu devenir notre champ de myrtilles. Si n’importe quel propriétaire de ces terres est sur le point de quitter ce monde sans avoir d’héritier naturel qui mérite ou ait besoin qu’on se souvienne particulièrement de lui, il aura la sagesse de renoncer à la possession de son bien et de ne pas le léguer à quelque individu qui peut-être en possède déjà suffisamment. De même que certains font un don à l’université Harvard ou à une autre institution, pourquoi un autre homme ne donnerait-il pas à Concord une forêt ou un champ de myrtilles ? Un village est une institution qui mérite qu’on se souvienne d’elle. Nous nous vantons de notre système éducatif, mais pourquoi s’arrêter aux maîtres d’école et aux écoles ? Nous sommes tous des maîtres d’école, et notre école est l’univers. Il est absurde de nous intéresser seulement au bureau ou à l’école tandis que nous négligeons le paysage où ils se trouvent. Si nous n’y prenons garde, nous finirons par découvrir que notre belle école se dresse dans une cour de ferme destinée aux vaches.

 

Sur l’Interdiction de cueillir des myrtilles :

6 août 1858. J’entends parler de cueilleurs chassés des champs de myrtilles et je vois des pancartes portant l’interdiction écrite d’en ramasser là. Certains laissent leur champ ouvert, ou permettent une cueillette limitée. Sic transit gloria ruris. Nous ne sommes pas assez reconnaissants d’avoir vécu une partie de notre existence avant l’arrivée de ces jours sombres. Que devient la vraie valeur de la vie à la campagne ? Et si désormais il faut aller au marché pour en trouver ? Les choses dégénéreront-elles au point que le boucher rapportera des myrtilles dans sa carriole ? C’est comme si le bourreau devait accomplir la cérémonie du mariage, ou présider à la sainte table. Telle est la tendance inévitable de notre civilisation – mettre les myrtilles au même niveau que le bifteck. On peut maintenant lire sur la porte du boucher : « Tête de veau et myrtilles. » Je soupçonne que les habitants de l’Angleterre et du continent européen ont ainsi perdu leurs droits naturels à cause de l’augmentation de la population et des monopoles. Les fruits sauvages de la terre disparaissent devant la civilisation, ou sont seulement disponibles dans de grands marchés. Tout le pays devient, pour ainsi dire, un village ou un terrain communal grouillant de monde, et les seuls fruits qui restent sont le cynorrhodon et la cenelle.

 

22 août 1861 – Il est vrai, comme il est dit, que nous avons autant le droit de classer les baies parmi les biens privés, que l’herbe ou les arbres ; mais ce que je regrette surtout c’est l’attitude semblable à celle du chien du jardinier, car en même temps que nous interdisons à l’humanité de cueillir les baies dans notre champ, nous lui interdisons d’y trouver santé, bonheur, inspiration ainsi qu’une centaine d’autres fruits meilleurs et plus nobles que les baies, que néanmoins nous-mêmes ne cueillerons pas là et que nous ne transporterons pas au marché. Nous assénons seulement un coup supplémentaire à un rapport simple et sain à la nature. Tant que les baies sont librement accessibles à tous ceux qui les veulent, elles sont belles, même petites et rares, mais parlez-moi d’un marécage à myrtilles que quelqu’un a loué, et je n’aurai même pas envie de le regarder. En revendiquant pour la première fois les fruits qui poussent spontanément dans nos pâtures, nous prenons inévitablement conscience d’une légère mesquinerie, et le joyeux groupe de cueilleurs de baies que nous chassons nous regarde bien sûr de haut et nous méprise. Si nous laissions aux baies le choix de déclarer qui devrait les avoir, n’est-il pas évident qu’elles préféreraient être cueillies par cette bande de gamins dans la charrette à foin, qui sont simplement venus là passer un bon moment ?

Je ne vois pas clairement que ces pertes successives auraient pour nous la moindre compensation. C’est un des impôts que nous payons à cause du chemin de fer. Presque toutes nos prétendues améliorations ont tendance à transformer la campagne en village.

 

Ébauche d’un droit au paysage :

3 janvier 1860. Pourquoi l’Ornamental Tree Society devrait-elle limiter ses œuvres à la seule grand-route ? Un Anglais aménageant son territoire ne considère pas seulement les avenues et les promenades. Le paysage ne mérite-t-il pas attention ?

Quels sont les traits naturels qui font la beauté d’une commune ? Une rivière, avec ses cascades et ses prés, un lac, une colline, une falaise ou des rochers épars, une forêt, de vieux arbres solitaires. De telles choses sont belles ; elles ont une utilité élevée, qu’on ne saurait estimer en dollars et cents. Si les habitants d’un village étaient sages, ils chercheraient à conserver ces choses, même à un prix considérable ; car pareilles choses éduquent bien mieux que n’importe quel professeur ou pasteur appointé, ou n’importe quel système scolaire à présent reconnu. Je ne le crois pas apte à fonder un État ni même une ville, celui qui ne prévoit pas l’usage de ces choses, mais d’une certaine manière il légifère surtout pour les bœufs.

La chose de loin la plus belle que j’aie vue à Boxboro était son noble bois de chênes. Je doute qu’il y en ait une plus admirable dans le Massachusetts. Que ce village le garde encore un siècle, et de toutes parts les hommes s’y rendront en pèlerinage ; et pourtant, si jamais Boxboro avait honte de cette parcelle boisée, ce serait comme dans le reste de la Nouvelle-Angleterre.

Il vaudrait la peine que dans chaque village on nomme un comité pour veiller à ce que la beauté de la commune ne subisse aucun outrage. Si nous avons le plus gros rocher du comté, alors il ne devrait pas appartenir à un individu ni être débité en seuils de portes.

Comme dans de nombreux pays les métaux précieux appartiennent à la couronne, de même ici des objets naturels plus précieux et d’une beauté rare devraient appartenir au public.

Non seulement la rivière, mais une berge ou les deux berges de chaque rivière devraient être une voie publique. L’usage d’une rivière n’est pas de flotter dessus.

Imaginez un sommet de montagne dans la commune, – même pour l’esprit des Indiens un lieu sacré –, seulement accessible par des terrains privés ! Un temple, pour ainsi dire, où l’on ne peut pénétrer sauf en violant la propriété privée et au risque de laisser sortir ou entrer le bétail de quelqu’un ! En fait, dans le cas présent, le temple lui-même propriété privée et se dressant dans une cour de ferme, – car tel est souvent le cas !

Les tribunaux du New Hampshire ont récemment décidé – comme si c’était à eux d’en décider – si le sommet du Mont Washington appartenait à A ou à B ; et la décision ayant été en faveur de B, d’après ce que j’entends, il monta là-haut un hiver en compagnie du fonctionnaire adéquat et en prit formellement possession. Mais d’après moi, le sommet du Mont Washington ne devrait pas être une propriété privée ; on devrait le laisser sans propriétaire, pour manifester modestie et respect, ou du moins pour suggérer que la terre a des usages plus élevés que ceux que nous lui assignons. Parler de temples est aujourd’hui, je le sais, une simple figure de rhétorique, quand les hommes n’en reconnaissent aucun et, de fait, associent ce mot au paganisme.

Il est vrai que nous continuons de prendre des libertés, de traverser les parcelles, et de voler, ou « chaparder » un grand nombre de choses, mais tout naturellement nous prenons chaque année de moins en moins de libertés, à mesure que nous nous heurtons à davantage de résistance. Dans les vieux pays, comme l’Angleterre, il est hors de question de traverser des parcelles privées. Il faut suivre un sentier battu ou un autre, même s’il est étroit. Nous nous dirigeons ici vers le même état de choses, quand en pratique quelques-uns auront des terres à eux, et la majorité aucune où marcher en dehors de ce que cette minorité leur autorisera.

Nous nous comportons donc comme des bœufs dans un jardin fleuri. L’authentique fruit de la Nature peut seulement être cueilli par une main délicate que ne soudoie aucune récompense terrestre, et par un cœur palpitant. Aucun domestique ne peut nous aider à faire cette récolte.

Qu’il y a peu de gens, en ce monde, qui ne se contentent pas de se nourrir, se vêtir, s’abriter et se chauffer, et commencent à se traiter en êtres humains – en êtres intellectuels et moraux ! La plupart ne semblent pas voir plus loin, – ne pas voir au-dessus de la poutre faîtière de leur grange –, ou alors être épuisés et n’accomplir rien de plus qu’une grange bien pleine, même si l’on peut la remplir en gardant la tête vide. Ils s’aventurent un peu, prennent quelques risques, quand il est question d’une récolte plus abondante de maïs ou de pommes de terre ; mais d’habitude ils sont timides et comptent leurs pièces jaunes dès qu’il s’agit de savoir si leurs enfants vont faire des études. Celui qui a la réputation d’être le paysan le plus économe et de faire les meilleures affaires est en fait le plus imprévoyant et il fait les pires affaires qui soient. Mais investir dans le savoir est très sûr, car selon toute probabilité vous l’emporterez avec vous où que vous alliez.

Pourtant, la plupart des hommes, me semble-t-il, ne s’intéressent pas à la Nature, et vendraient volontiers la part de sa beauté qui est la leur, pourvu qu’ils puissent continuer de vivre, pour une somme donnée – et beaucoup pour un verre de rhum. Dieu merci, les hommes ne savent pas encore voler, sinon ils dévasteraient le ciel aussi bien que la terre ! Pour l’instant, nous n’avons aucun souci de ce côté-là. C’est pour cette raison précise, à savoir que certains ne se soucient pas de ces choses, qu’il nous faut continuer à les protéger toutes contre le vandalisme de quelques-uns.