3. Du conservatisme culturel

3.1. les pratiques amateurs : une aberration économique ?

En vérité, les pratiques artistiques non rémunérées ne font pas toujours l’objet d’attentions aussi paternalistes.

Dans le milieu professionnel, et notamment au sein du marché de l’art, on ne leur accorde habituellement que peu d’intérêt. A vrai dire, rares sont les occasions de rencontre entre les artistes non rémunérés et les professionnels, les uns et les autres ne jouent en général pas dans la même cour : ceci explique cela. A contrario, s’il arrive à l’amateur de jouer dans la cour des professionnels – et cela arrive parfois – la situation peut dégénérer en conflit, ce qui nous voudrions expliciter maintenant.

3.1.1. un exemple : la scène des musiques actuelles

Il y a quelques années, j’avais organisé dans un bar une programmation sur 6 mois, avec des musiques assez pointues, difficiles d’accès. Les musiciens que j’invitais à cette occasion pouvaient être considérés comme des praticiens amateurs, bien qu’ils aient déjà pour la plupart publié un ou plusieurs disques, et bénéficiaient d’une certaine notoriété dans les milieux spécialisés. J’avais mis à contribution mon propre matériel de sonorisation, complété par celui de mes amis. La salle de concert était assez petite, ne pouvait accueillir au plus qu’une cinquantaine de personnes : en conséquence, les recettes des soirées demeuraient modestes (on comptait quelques entrées payantes et un prélèvement sur les consommations). Les musiciens n’étaient donc pas rémunérés (leur statut ne les autorisait de toutes façons pas à percevoir un cachet), et nous nous contentions de rembourser leurs frais de déplacement, et de leur offrir le gîte et le couvert (chez moi ou chez des amis).

Un soir, un duo vient à se présenter au bar afin de proposer leur spectacle pour une programmation future. Je commence à leur décrire les conditions financières du concert, mais ils m’interrompent :

« Nous sommes intermittents du spectacle. Nous ne pouvons pas jouer sans cachet. »

(Le montant de ce cachet devait représenter environ dix fois ce que nous versions en moyenne aux artistes invités jusqu’à présent)

Et d’ajouter :

« Ce que vous faîtes (ne pas rémunérer les artistes) est irresponsable : vous cassez le marché. »

J’essayais alors de leur expliquer que de toutes manières, le bar et moi-même n’avions pas les moyens de rémunérer des artistes à ce tarif et que j’avais pour ma part l’habitude de jouer gratuitement (pour peu qu’on rembourse mes frais de route et qu’on m’offre le gîte et le couvert)

« Gratuitement ! »

Quel mot avais-je prononcé là ! Et mes interlocuteurs de se draper fièrement dans les habits solennels des professionnels, qui ne pouvaient pas se permettre de jouer gratuitement, qui, eux, prenaient la musique au sérieux, etc.

Ce à quoi je dus répondre quelque chose comme :

« Si vous êtes aussi bons que vous le dîtes : alors pourquoi n’iriez vous pas proposer vos services dans une grande salle subventionnée, plutôt que de venir vous plaindre dans notre petit bar ? »

Il n’avaient pourtant pas tort sur un point : il arrive que les praticiens dits amateurs cassent le marché. Tel n’est évidemment pas leur objectif. Pour la plupart des musiciens, la scène représente une voie privilégiée pour se faire connaître :  il ne leur vient pas à l’idée qu’ils pourraient marcher sur les plates-bandes d’autres musiciens.

Pour qu’il y ait une situation concurrentielle, il faut toutefois que certaines conditions soient réunies. Dans le cas des musiques actuelles, on peut repérer quelques uns de ces facteurs :

– la diminution du nombre de lieux susceptibles d’organiser des concerts : le durcissement de la législation sur le bruit et les nuisances sonores en milieu urbain a entraîné l’abandon par de nombreux tenanciers de bars de leur activité dédiée aux concerts laquelle est de toutes façons rarement rentable en tant que telle12. La multiplication des contrôles de l’URSAFF joue également un rôle dissuasif pour ces bars-concerts, qui constituent souvent les seuls lieux scéniques susceptibles d’accueillir les groupes amateurs13.

les programmations des salles subventionnées n’accueillent plus que rarement les spectacles amateurs, lesquels ne permettent pas de remplir la salle, et mettent en péril le budget de la structure (les salles, soumises à des contrôles de gestion plus sévères depuis le début des années 90, ne peuvent plus se permettre de prendre trop de risques dans leur programmation)

le nombre d’artistes inscrits en tant que professionnels a explosé en quelques générations, de même que le nombre de pratiquants dits « amateurs ».

le public n’est sans doute plus aussi curieux qu’auparavant : si les têtes d’affiche attirent encore un large public, les artistes moins connus ne suscitent l’intérêt que d’une poignée de mélomanes, souvent les mêmes d’un concert à l’autre. Les populations les plus jeunes, autrefois friandes de concerts, ont modifié leurs pratiques culturelles : leur profil est plus casanier que dans les années 8014.

Trouver des opportunités de concerts, pour des musiciens, qu’ils soient professionnels ou amateurs, voilà qui est devenu un véritable chemin de croix. Les programmateurs croulent sous les disques qu’on leur envoie, et, coincés par les nécessités financières, tendent à ne prendre aucun risque, en privilégiant des artistes renommés. Le marché est saturé et, à l’arrivée, comme me le confiait un responsable de label indépendant avec dépit : « Ce sont toujours les mêmes qui jouent ».

Pour les musiciens qui ont fait le choix de la professionnalisation, la situation est évidemment bien plus critique. Les sources de revenus diminuent ainsi que le montant des cachets. Pour beaucoup d’intermittents du spectacle, l’arrivée sur le marché de milliers d’artistes amateurs, qui jouent sans exiger de cachet, constitue, certes, un élément à prendre en compte. Surtout, d’une part, quand certains de ces amateurs sont plébiscités par le public, et d’autre part, quand ces professionnels ne bénéficient pas d’une notoriété suffisante pour entrer dans la programmation des salles subventionnées. La conjugaison de ces facteurs accentue la difficulté pour un certain nombre d’intermittents du spectacle de se produire sur scène.

Certains musiciens professionnels subissent donc ce que d’autres professions ont subi, à la suite d’une avancée technologique ou d’une modification des règles du marché. Il n’a certes jamais été facile de réussir professionnellement dans la musique. Aujourd’hui, on peut se demander si c’est encore tout simplement possible. A l’évidence, seuls ceux qui bénéficient d’un soutien massif de la part de maisons de disques puissantes et des institutions peuvent espérer toucher un revenu équivalent à un salaire en pratiquant la musique.

Nous reviendrons sur ce sujet en examinant plus loin dans ce texte le projet d’aménagement du décret de 1953 portant sur les pratiques amateurs. Nous verrons comment les institutions prennent dans ce conflit latent le parti des professionnels au détriment des amateurs.