Poutine (et les autres) se raconte-t-il des histoires ?

La discussion entre Poutine et Macron hier. Très intrigante. Poutine ressort son laïus sur les nazis ukrainiens, et Macron lui dit, très justement : « Tu te racontes des histoires ». Au-delà du fait de savoir ce que croit réellement Poutine, ce fragment de discussion renvoie à un problème beaucoup plus vaste. Les grands récits nationaux qui scandent l’histoire des nations, qui fournissent souvent la toile de fond de la propagande des leaders politiques ont immanquablement pour caractéristique d’être faux. On dira : « plus ou moins faux », « partiellement vrais » sans doute – mais, du point de vue de l’histoire, ou d’une analyse rigoureuse de la complexité du réel, “partiellement” signifie “faux”.

Le Grand Récit National est une fiction, et comme toute fiction, il sélectionne certains faits et passe sous silence les faits qui ne l’arrangent guère (pour dire vite), il simplifie l’inévitable complexité du réel (sa multiplicité irrévocable). Tout leader politique a recours à ce genre de fiction, aussi honnête soit-il, parce qu’il lui faut convaincre pour accéder au pouvoir. Le discours politique n’informe guère, il est avant tout performatif, il vise d’abord à produire un effet (d’adhésion, de soumission, ou de répulsion), son “contenu” est la plupart du temps pauvre, il ne nous apprend pas grand-chose de la complexité du monde.

Les leaders nationalistes et leurs troupes qui n’ont aucun égard à la vérité, et sont des manipulateurs grossiers de l’histoire et de la géographie, compensent leur ignorance assumée par une geste furieuse, des postures, des rictus, des grimaces. Bref : ils n’ont d’autre choix que de recourir à la violence − j’ai toujours considéré les techniques para-discursives comme des formes de violence (d’où mon horreur du management). Le politique est un homme d’action, pas un chercheur (ou un diseur) de vérité. J’en avais déjà dit un mot ici, concernant la fabrication du Grand Récit National de Zemmour (en me référant brièvement à M. Weber et H. Arendt) :

http://outsiderland.com/danahilliot/histoire-et-verite/

Reste une question somme toute étrange : le grand leader, quand il raconte de telles énormités, des “histoires” comme le dit Macron, quand il fabrique des mythes, est-il en train de mentir pour embobiner les masses crédules ? Ou bien se peut-il qu’il croie lui-même à ce qu’il raconte ? Est-il assez stupide (aussi stupide que ses auditeurs conquis) pour avaler ses propres inepties ? On a tendance à en douter. Peut-être à tort. Mais s’il y croit, c’est-à-dire, s’il n’est pas cynique, ou s’il « finit par croire à ses propres mensonges » comme on le voit chez certains grands mythomanes, alors n’est-il pas devenu fou ?

Ce genre de question se pose à chaque fois qu’on entend un de ces leaders balancer ce genre de récit simpliste et faux : Poutine, Zemmour, et une bonne partie des leaders de ce monde, mais aussi pour prendre des exemples récents, les complotistes anti-vax, les Qanon, et l’interminable liste de gourous qui n’ont jamais cessé de s’insinuer dans les interstices des débats publics, avec plus ou moins de succès. Sont-ils fous ? Sont-ils seulement cyniques, machiavéliques, manipulateurs ? Mentent-ils délibérément ? Ou, et c’est probablement ce que je crois (en tant que psychanalyste pour en avoir fait le constat bien souvent) ne se sont-ils pas laissés bercer par leurs propres discours, finissant, à force de les répéter, par y croire eux-mêmes, d’une certaine manière, devenant dès lors des êtres en partie fictionnels ?

Le bénéfice psychologique de la fiction, c’est qu’elle est toujours plus simple que le réel, elle procure des satisfactions quand le réel déçoit (ou surprend, ce qui, pour des intelligences limitées, revient à décevoir). Devenir soi-même un être en partie fictionnel, un dieu vivant, voilà une ambition qui n’est somme toute pas rare dans l’histoire politique de l’humanité – et force est de constater que ces délires ont souvent engendré les pires épisodes de cette histoire.