Pourquoi faudrait-il faire quelque chose de la Patagonie ?

Un cas extrêmement intéressant : l’avenir de la Patagonie chilienne (mais du côté argentin, c’est aussi tendu).

Depuis des décennies, l’État chilien et les industriels rêvent de transformer certaines zones glacière d’eau douce immense en usine hydro-électrique gigantesque. Comme toujours quand on veut produire de l’énergie à partir de l’eau, il faut des barrages, et qui dit barrage dit modification massive des paysages et disparition des habitants humains et non-humains — on noie des villages, des fermes, des territoires entiers, on recouvre le pays de routes, de réseaux de lignes à haute tension, de toute une infrastructure qui quadrille le paysage, coupe les corridors naturels et les passages empruntés par les vivants (humains et non-humains) — j’ajoute en guise de parenthèses que mon refus absolu de l’extraction du gaz de schistes repose avant tout sur ce constat : que l’extraction soit polluante ou pas, toxique ou pas, et quand bien même on découvrirait une technique pour extraire proprement, il n’empêche : c’est à coup sûr découper le paysage avec des routes, un réseau de transport d’énergie, lesquelles, une fois que le gisement sera épuisé, demeureront durant des décennies comme des plaies dans le paysage et feront des paysages un gruyère, instaurant des espaces privés, entourés de grilles hautes de plusieurs mètres, inscrivant sur le territoire des scories de la puissance industrielle : on peut traverser un pré ou une prairie, pas une zone d’extraction minière, encore moins un lac créé par un barrage etc.
Le reportage du Nouvel Observateur ne dit pas qu’au-delà de l’enjeu énergétique, la question de la raréfaction de l’eau douce dans les décennies à venir suscite également des convoitises envers ce réservoir, ces glaciers gigantesques. Comme disait le directeur de Goldmann Sachs, une pointure dans le domaine de la finance saine et sans danger, l’eau, c’est le futur pétrole.

Et d’un autre côté, on nous présente le projet des Tompkins, fondateurs de la marque “The North Face” (une des meilleures marque de fringues d’alpinisme et pas que), qui ont fait leur fortune grâce aux terres d’aventure si on peut dire, grâce aux espaces “sauvages” : créer un parc naturel en Patagonie (et le rétrocéder aux États chiliens et argentins). Tout à fait dans l’esprit de la wilderness américain. Ils rachètent donc des milliers d’hectares de terre, en espérant constituer un jour ce parc. L’idée d’une sanctuarisation de la nature dite sauvage est fort louable apparemment, sauf si vous êtes un investisseur potentiel. On ouvrira le parc aux touristes fortunés et aux sportifs —c’est déjà le cas des visiteurs en Patagonie. Les autochtones se reconvertissent déjà en guides touristiques — c’est le futur Népal en somme. Pourquoi pas.

Toujours est-il que cet avenir programmé des espaces non urbanisés et dont la densité de population humaine est faible est à quelque détail près un des avenirs programmés pour nos campagnes et nos montagnes en voie de “désertification”. On entend de plus en plus un discours décomplexé si l’on peut dire qui imagine fort bien qu’à l’avenir, nos campagnes, dont l’entretien coûte si cher, cher proportionnellement au faible nombre d’habitants qui y survivent, devraient être transformées d’une part en réserves énergétiques et de productions agro-industriels (fournissant ainsi les villes), et d’autre part, en sanctuaires de nature protégés. Autant dire qu’on n’y habiterait plus du tout.

SOURCE : ” La Patagonie face à la guerre de l’eau”
Par Jean-Paul Mari,
Le Nouvel Observateur 25 mai 2014.