Pistes pour une approche anthropologique du confinement

Quelques pistes de réflexion sur le confinement (suites à de longues discussions avec ma chérie) sous un angle plutôt anthropologique. Ce texte complète le précédent, d’une manière aussi moins ironique et plus “sérieuse”.

(comme toujours, pour des raisons de confort, on préférera lire le texte sur mon blog)

Si je devais résumer mon approche, je dirais que le confinement est une solution “culturelle”, qui ne fait sens qu’à ce moment de l’histoire et dans une perspective anthropologique singulière. Cette solution n’a pu émerger que dans une configuration socio-politique, économique et culturelle particulière, qui, bien qu’elle se soit imposée (avec infiniment de variations) à la quasi-totalité des humains (et des non-humains), n’en reste pas moins une réponse contingente et circonstanciée pour ainsi dire. Comme la plupart des nations semblent avoir adopté cette stratégie de “lutte” contre la pandémie de Covid19, le confinement nous semble parfois relever d’une pure rationalité pratique – la moins pire des solutions pour ce que nous en savons, la conclusion évidente d’un calcul rationnel que tout esprit en bon état de fonctionnement devrait être en mesure de produire.

En réalité, il n’en est rien. C’est la solution qui s’impose “ici et maintenant”, dans notre culture et à ce moment de l’histoire. Que ce soit clair : loin de moi l’idée d’en juger la pertinence – la pandémie a surpris littéralement les nations du monde, et, à l’exception de quelques pays déjà durement touchés par des épidémies comparables dans les décennies précédentes, aucune de ces nations ne disposaient d’un système de santé capable d’accueillir un afflux de malades s’ajoutant à tous les malades “habituels”. Mais, ce qui me frappe, c’est qu’une telle “solution”, le confinement d’une très grande partie de l’humanité, ne serait sans doute même pas venue à l’esprit de nos ancêtres (pas si lointain d’ailleurs !), qui pourtant n’ont pas manqué d’être affectés par nombre d’épidémies, autrement plus létales que celle-ci. On a certes mis en quarantaine certaines villes ou certains quartiers durant les épidémies de peste dans l’histoire, mais le confinement n’était pas aussi radical et généralisé qu’il l’est aujourd’hui (et en tous cas, limité aux centres urbains – les campagnes, dans lesquelles vivaient la plus grande partie de la population, étaient relativement préservées). L’évolution de la démographie, l’extension délirante des zones urbaines dans le monde, et le réseau dense des transports, expliquent en partie la “mondialisation” du confinement. En partie seulement.

L’isolement préventif des populations (qui va bien au-delà de l’isolement des seuls malades ou des seuls porteurs du virus), le confinement généralisé, s’inscrit de manière tout à fait logiquement dans la dynamique anthropologique du monde Occidental : l’individu hyper connecté, saturé d’injonctions à l’autonomie, considéré comme une monade indépendante ultra-mobile (d’où l’ironie de l’immobilité à laquelle il est tenu désormais), supposé capable en toutes circonstances d’adaptation et de résilience – un idéal tyrannique assurément (qui ne se réalise en vérité qu’en déployant toute une armada de soutiens artificiels : psychotropes, industrie du divertissement, consolations diverses et variées procurées par l’hyper-consommation et les technologies, et j’en passe). Je songeais à la monadologie de Leibniz – le confinement en déclinerait quelque chose, une infinité d’esprits singuliers séparés les uns des autres, mais un seul corps, un seul immense corps malade (la nature). Des monades sans porte ni fenêtres, mais avec des écrans. L’image est assez parlante. Tous les symboles de l’hyper-modernité sont renversés par la grâce d’une créature invisible à l’œil nu, si “pauvre en mondes” comme aurait dit Heidegger : je songe par exemple aux hubs aéroportuaire, désormais déserts, censés représenter le nec plus ultra de l’humanité nomade hyper-connectée (en vérité, l’apanage d’une poignée d’humains triés sur le volet).

“Faire la guerre”, comme on entend dire ici et là, contre un virus est une formulation qui n’a de sens que dans la perspective moderne d’arraisonnement de la nature, ou pour parler comme les anthropologues (Descola) que dans le cadre d’une ontologie naturaliste. C’est pourquoi de nombreux écologistes n’hésitent pas à voir dans cette pandémie une “vengeance de la nature”. Ils pressentent (vaguement) qu’il y a un lien entre ce projet moderne d’arraisonnement de la nature, de mise au pas radical du non-humain, d’une exploitation sans limite des ressources “naturelles”, et l’irruption de ces épidémies virales. Ils ont tort cependant. La nature ne se venge pas. Dans toutes les sociétés non-naturalistes (animistes, totémistes ou analogistes pour rependre la classification de Descola, ce que je fais par commodité bien que n’étant pas forcément un pur adepte du “tournant ontologique”), cette idée n’aurait aucun sens (dans de nombreuses sociétés, par exemple, une maladie est causée par un esprit ou une divinité mécontent(e) à la suite d’un rituel mal exécuté ou négligé). Ce qui est typique au contraire de notre manière de se rapporter au monde, c’est cette volonté de lutter contre le virus – à défaut de pouvoir l’éradiquer, on espère littéralement le ramener à la raison. De fait, l’époque moderne, depuis disons l’invention de la médecine expérimentale au XIXème siècle et particulièrement de la vaccination, est l’histoire de la lutte contre les maladies contagieuses. Cette histoire est glorieuse, de nombreux agents pathogènes ont été sinon vaincus, du moins contenus, mais cette histoire est sans fin, car au fur et à mesure qu’on pense en avoir fini avec telle maladie, un autre virus apparaît, et d’autres qu’on croyait vaincus réapparaissent (la variole par exemple). La perspective des effets du changement climatique promet une guerre infinie : quand des agents pathogènes inconnus de l’espèce humaine surgiront des profondeurs du pergélisol dégelé, on peut s’attendre à des catastrophes sanitaires autrement plus dramatiques que ce que nous connaissons aujourd’hui. Il y aurait aussi beaucoup à dire sur le rôle de la médecine expérimentale dans la réussite de la conquête idéologique du monde par le capitalisme libéral (c’est parce que le médecin soigne des maladies que le chamane ne soigne pas, ou pas aussi efficacement, que nombre de petites sociétés non-modernes se sont, en partie, converties aux joies de la modernité – en partie seulement dans bien des cas).

Contenir une épidémie et confiner les populations ne va donc pas de soi.

Considéré d’un point de vue politique, ce projet répond à la réalité sanitaire de la plupart des nations du monde, incapables de faire face par manque de moyens à l’irruption brutale d’une nouvelle pathologie, et donc, si l’on remonte des effets aux causes, aux politiques de santé publiques, à la place étriquée que les gouvernements, tous acquis (ou presque) aux injonctions du capitalisme ultra-libéral, accordent à la santé. Il relève d’un calcul, typique de la théorie économique dominante : minimiser le nombre de victimes “directes” du Covid19. Mais quid des morts “collatéraux”, indirects, de tous ceux qui, suite aux mesures de confinement et à la précarisation de la vie quotidienne, se verront menacés par d’autres maladies, les pénuries, la famine, sans compter d’inévitables conflits, émeutes et répressions – c’est déjà le quotidien de nombre d’habitants du monde cela dit, et s’il y a bien un aspect révoltant (pour une conscience morale) de la manière dont le monde capitaliste voit les choses, c’est bien cela : on s’accommode fort bien que des centaines de millions de personnes souffrent et meurent de la faim dans le monde, mais il est insupportable d’imaginer que quelques millions succombent à la suite d’une pandémie. Dans le second cas règne comme une atmosphère de “fin du monde” – c’est oublier que pour un milliard d’habitants sur la terre (et certainement beaucoup plus), vivre consiste à survivre à la perte de mondes ou, disons, avec la précarité la plus absolue comme seul horizon.

Considéré d’un point de vue philosophique, il interroge le monopole que les sciences naturalistes, et notamment la médecine, ont acquis dans le savoir contemporain, la production (hautement concurrentielle) d’experts au chevet des responsables politiques, et la foi souvent aveugle que nous accordons aux scientifiques (alors même qu’une infime partie de la population, politiques compris, dispose d’une culture scientifique qui leur permettrait d’en évaluer la scientificité et que les productions scientifiques elles-mêmes font l’objet d’une marchandisation qui opère au détriment de la qualité des publications). Plus profondément peut-être, il constitue une déclinaison assez frappante de ce que différents auteurs, à la suite d’Ulrich Beck, ont décrit comme la société du risque – corrélée au principe de précaution. Mais je laisse de côté ces analyses pour le moment. On voit en tous cas qu’il y a de quoi penser avec ce confinement !

Considéré d’un point de vue moral, il constitue une injonction éminemment paradoxale : le confinement ne peut émerger que dans une société hyper-individualiste, et pourtant, on invite les populations à s’y plier au nom de valeurs citoyennes. Chacun est séparé très localement et très réellement de tous les autres, au nom d’un “nous”, d’une “communauté” qui a tout d’une abstraction. Rien d’étonnant à ce qu’on voit resurgir ici et là les spectres de la délation ou de l’égoïsme le plus radical. J’en avais déjà peint certains tableaux dans un ouvrage littéraire, publié en 2016, Sauver sa peau. Malgré les appels à la responsabilité pour autrui, et bientôt au sacrifice en vue de la restauration du pays, il n’y a qu’un pas du confinement au survivalisme. (c’est absolument inimaginable dans une société tribale : chez les Nayaka étudiés par Nurit Bird-Davis, dans un livre dont je ne cesse ici de vanter les mérites, Us, Relatives. Scaling and Plural Life in a Forager World, c’est bien plutôt l’isolement qui est considéré comme une maladie – et je crois qu’on pourrait tout à fait élargir ce point de vue : l’isolement n’est-elle pas une maladie typique des “Western Cultures” ?)

Considéré d’un point de vue anthropologique, il soulève la question du rapport que nos cultures modernes entretiennent avec la mort et le non-humain. Le projet moderne promeut le discours bio-médical sur la mort, le seul discours de vérité sur la mort est produit par la science, les autres discours ne sont que des produits de l’imaginaire ou du délire (ou des formations exotiques étudiées par les anthropologues). L’esprit n’est plus qu’un cerveau souffrant d’anomalies fonctionnelles. Les écrans des laboratoires révèlent la vérité des corps. Rien d’étonnant que, dans ce monde-là, quand un drame survient menaçant d’emporter nombre de vies, seul le discours médical soit audible concernant la mort. Or, ce discours est vide de sens : il ne donne aucun sens à la mort. Sa plus pure expression, finalement, c’est une série de statistiques dont nous sommes littéralement gavés. Ce qui me donne envie de parler du délicieux livre que Vinciane Despret avait publié il y a quelques années, Le Bonheur des morts, ou de la manière dont certains, qu’on tiendra pour excentriques (sinon “malades”), font leur deuil en recomposant le réel avec l’imaginaire. Cette réflexion sur la manière dont nous pensons la mort, et la grande illusion de l’immortalité, consubstantielle à mon sens à l’anthropologie des modernes, particulièrement dans cette course effrénée à l’accumulation des richesses qui décrit le capitalisme ultralibéral, occupera je l’espère le devant de la scène quand les évènements laisseront un peu de temps pour prendre un peu de hauteur.