Les tribus Okédoque, Nodoquee et Placebooque, habitants des territoires contigus dans la Taïga, sont affectées par une maladie qui plonge la victime dans une fièvre délirante aiguë et s’avère d’une contagiosité certaine. Chacun de ces petits groupes de chasseurs-cueilleurs compte une trentaine de personnes et la maladie touche invariablement dix des membres de chaque tribu.
 
Les Nodokes, qui sont d’un naturel fataliste, ont pour habitude de ne rien faire de particulier quand apparaissent les premiers signes de l’épidémie. Ils n’ont pas en effet de chamane attitré, tout le monde chamanise peu ou prou, à la mesure de son talent. Mais, au bout d’une semaine, neuf malades guérissent sans qu’on ait particulièrement pris soin d’eux. Un seul en vérité succombe à la fièvre, et, dans leur grande sagesse, les Nodoques considèrent ce décès comme la part qui revient aux esprits, sans en faire plus de cas.
 
Chez les Okédoques, l’attitude est toute opposée : comme la tribu compte en son sein un puissant chamane, on n’hésite pas à faire appel à ses services, avant d’aller à la chasse ou à la pêche, afin d’attirer sur soi la chance, et, bien entendu, en cas de maladie. Dès que les premiers symptômes surviennent chez un membre de la tribu, ce brillant chamane se lance immédiatement dans une série de rituels sous la tente sombre, frappe sur son tambour, danse et chante, menant de périlleux périples dans les mondes des esprits, dont il revient fourbu mais rassurant : l’esprit responsable de ce mal est identifié et ramené à de meilleurs sentiments, la maladie sera vaincue. Effectivement, au bout d’une semaine, neuf des malades voient leur fièvre disparaître et guérissent dans la foulée. On déplore le décès d’un seul, lequel, d’ailleurs, n’était déjà pas bien vaillant.
 
Dans la tribu Placeboque, on ne croit plus depuis longtemps aux chamanes, on les tient pour des charlatans, des escrocs, et le dernier d’entre eux, auquel on ne fait donc plus appel, s’est installé dans la ville voisine où il s’est empressé de monter un commerce à destination des touristes, auxquels il vend fort cher des objets traditionnels Placebo
que fabriqués en Corée. Mais la maladie se déclare dans la tribu, et, comme elle ne dispose d’aucune médecine, l’inquiétude monte et bientôt la panique. On finit par se résoudre à faire appel à l’ancien chamane qu’on avait répudié. Un jeune chasseur vigoureux va jusqu’à la ville au pas de course pour sortir l’exilé de sa boutique, et, dès le lendemain, alors que le nombre de malade va croissant, le rituel débute. Une semaine se passe, neuf des malades guérissent et un vieillard succombe, la tribu se dit qu’elle a bien fait, malgré ses réticences, de faire appel aux anciennes médecines et le jeune chasseur vigoureux file à la ville pour verser sa rémunération au fameux chamane, déjà retourné à son business. En arrivant sur la grand place, il fait une pause, car il a très soif, dans un estaminet, et, alors qu’il s’installe discrètement à une table dans la pénombre, car il est évidemment fort timide, il entend soudain une voix familière et des rires gras comme la cuisse d’un ours fraîchement tué. C’est le chamane-commerçant qui raconte une histoire à quelques compagnons de beuveries, et ils rient et ils ricanent, il raconte comment il s’est fait passer pour un chamane auprès d’une tribu de retardés, naïfs et crédules, comment il les a soi-disant guéris d’une maladie en se contentant d’agiter son tambour, pousser de grands cris et sautiller tout autour de la yourte. Le jeune homme n’en mène pas large : cet homme n’est qu’un imposteur, un escroc, et s’en retourne illico dans son village dans un état de vexation qu’il n’est pas difficile d’imaginer.