En lisant l’excellent livre de Dennis Deletant – Ceaușescu And The Securitate. Coercion And Dissent In Romania, 1965 1989, je découvre cet écrivain Paul Goma, dont le parcours est diablement intéressant. J’avoue n’en avoir jamais lu une ligne, exceptée désormais une “Lettre ouverte au gouvernement roumain” qui sera lue, en 1977, sur Radio Free Europe. Dennis Delentant lui consacre la majeure partie de son chapitre 7 (“Dissent”), les dissidents étant rares sous le régime de Ceaușescu, comme ils étaient (encore plus) rares sous le règne de son terrible prédécesseur, Gheorghiu-Dej. Encouragé par le soutien accordé par Ceaușescu aux réformateurs Tchèques de la charte 77, et, comme il se décrit lui-même, esprit rebelle depuis l’enfance, son œuvre littéraire subit la censure et sera publiée d’abord à l’ouest. Arrêté à plusieurs reprises par la Securitate, torturé, emprisonné, privé de la nationalté Roumaine, il est forcé de s’exiler en France en 1977, où il obtient l’asile politique. Il ne cessera, jusqu’à la chute de la dictature, de dénoncer les exactions du régime néo-Staliniste (un des derniers en place dans les années 80, avec l’Albanie et la Corée du Nord).

L’histoire aurait pu s’arrêter là, et Paul Goma, de retour dans son pays, bénéficier d’une gloire méritée, à l’instar d’autres dissidents (plus tardifs et s’appuyant sur la glasnot entamée par Gorbatchev), comme la militante Doina Cornea ou le poète Mircea Dinescu. Mais il n’en fut rien.

Et il y a de bonnes raisons à cela. Dès les années 80 en effet, Goma commence à développer un discours nationaliste qui entreprend de réviser la période pré-communiste, en réhabilitant notamment la figure de Nae Ionescu, et de l’extrême droite antisémite Roumaine d’avant la seconde guerre mondiale. Mettant les exactions de la Securitate, la terreur rouge, sur le compte des employés juifs ou hongrois, allant jusqu’à tenir des positions négationnistes, ses publications récentes n’ont fait qu’accentuer son isolement.

Le courageux dissident, un des symboles de la résistance au totalitarisme pour certains intellectuels Europe de l’ouest dans les années 70 et 80, ayant sombré dans les marécages glauques du nationalisme radical, et devenu une figure modeste de l’extrême droite, n’a jamais eu les honneurs de la nation qu’il prétendait défendre, et demeurera apatride jusqu’à son décès : il est mort en effet du Covid-19 en mars dernier, à Paris.

J’avoue être fasciné par ces destinées. Et je me dis que nous devrions toujours demeurer humble au moment de faire l’éloge ou de condamner tel ou tel. Il suffit déjà de songer à soi-même (ses propres turpitudes et ses moments de gloire). Une vie humaine est toujours un peu plus compliquée qu’il ne semble au premier abord.