À chaque fois j’ai buté sur le seuil de la porte du grand salon.

Franchir la clôture : aucun problème, je me glisse par en-dessous, me faufile par les interstices, m’accroche aux grilles et me hissent au-dessus. Resquiller, ça me connaît.

Travers un jardin, c’est mon domaine, je marche d’un pas mal assuré, un peu tremblant, mais tout de même, on y arrive.

Gravir les escaliers qui mènent au perron de la maison – une vaste maison bourgeoise aux allures de manoir, avec des ailes entières réservées à de pléthoriques bibliothèques –, se faire accueillir par le majordome, devant lequel je m’incline comme s’il était le maître de maison – méprise inévitable comme on ignore les us et les coutumes en ces lieux –, déposer mes affaires en s’efforçant de calmer l’angoisse, se montrer plus fébrile qu’il ne faudrait, bafouiller et rougir devant les domestiques qui m’accompagnent le long du vestibule, puis d’un premier couloir, remplir les formulaires adéquats, puis d’autres formulaires, jusqu’ici, bon an mal an, je m’en sors.

Mais toujours, devant la porte d’entrée du salon, de l’autre côté de laquelle j’entends ces voix savantes, et devine leurs bonnes manières et leur à-propos, je suis condamné à faire le planton.

La porte ne s’est jamais ouverte. Elle ne s’ouvre jamais. Parfois, tout de même, elle s’entrouvre, juste assez pour me permettre d’apprécier les réjouissances de l’esprit auxquelles on s’adonne. Mais jamais non jamais elle ne s’ouvre suffisamment pour me laisser entrer.

Et me voilà. Plongé dans l’expectative, désespérant bientôt, me morfondant plutôt, un paquet de manuscrits à la main, jusqu’à ce qu’une ombre se glisse discrètement derrière moi et qu’une main avec tendresse, et non sans pitié, m’invite à la suivre. Après quoi nous voilà, l’ombre, la main et moi, quittant le vestibule et traversant à nouveau le jardin, désormais bercé par l’obscurité du soir, car il se fait tard, et toujours, trop tard, nous enfonçant doucement dans un petit bois de sapin que je n’avais pas remarqué à l’aller, qui ressemble au bois de sapin de mon enfance, coincé entre les immeubles de la cité où j’ai grandi, et la main me guide à travers le petit bois devenu forêt, et nous distinguons maintenant les murs clairs d’une minuscule chaumière, et une voix, qui appartient sans doute à cette main bienveillante, me dit : « Nous sommes arrivés. ».

Je reconnais la dépendance où logent habituellement les domestiques, bâtisse dont ma grand-mère m’avait parlé, car elle était dans sa jeunesse domestique, au service d’un quelconque châtelain.

Mes affaires sont déjà là, posées sur le palier. Mes cartons remplis de carnets noircis d’une écriture grossière, étrangement, m’ont précédé. J’ai cette pensée, tandis que je franchis sans hésitation le seuil de cette maison, que d’une certaine manière ma vie aussi m’a précédé ici, dans la demeure réservée aux domestiques, j’étais attendu, alors que dans la demeure principale, celle des propriétaires, je n’avais pas été réellement invité, mais j’ignorais qu’une invitation fut nécessaire, c’est pourquoi, à cause de cette naïveté, je m’obstinais à m’y faire admettre. Je crois avoir compris désormais, et me jure à moi-même qu’à partir de maintenant, je me tiendrais sagement au seuil de la maison des domestiques, me contentant d’observer le bois de sapin qui ressemble tant à celui de mon enfance, et qui me tiendra lieu de monde.

Mais que de temps perdu ! Que de temps perdu !