Par ma fenêtre : exercice zoopolitique en milieu rural

(Cet article ressemble sous bien des aspects à cet autre texte que j’ai consacré au rat taupier considéré comme “animal politique” – mais il en diffère parce qu’il se veut une illustration/application des perspectives zoopolitiques ouvertes par Sue Donaldson & Will Kymlicka dans leur livre Zoopolis: A Political Theory of Animal Rights (OUP Oxford, 2011)

Par la fenêtre de mon bureau, j’ai la chance de faire l’expérience “en direct” pour ainsi dire des problématiques zoopolitiques. Mon jardin est situé au milieu des prés, qui sont des prairies d’herbage pour les vaches. Quelques fermes modestes longent ces prés au nord, et partout ailleurs, c’est un vaste plateau sans fin strié de ruisseaux et de haies qu’on a replantées voici une décennie – qui commencent à re-former un début de bocage.

Chaque matin au réveil, avant que les chiens aient mis le museau dehors, j’ai la chance d’observer une hermine qui vaque à ses occupations d’hermine : elle se déplace avec souplesse, et, quand j’ouvre la fenêtre, elle s’arrête, se redresse et me regarde avant de filer avec une vivacité sans égal dans un trou dont elle ressort aussitôt cinquante centimètres plus loin. Que fait donc cette hermine dans mon jardin et dans les prairies alentours ? Elle chasse les petits rongeurs et notamment ceux qui font l’actualité ces derniers temps sur notre massif (cantalien) : les campagnols terrestres. L’article qui lui est consacré sur Wikipedia signale qu’elle apprécie les environnement humains : “L’hermine est cependant attirée par les refuges, les chalets d’alpage et de façon générale tous les endroits fréquentés par les hommes car elle sait qu’elle pourra, avec un peu de chance, y trouver quelque nourriture“. La présence des humains ne la dérange pas outre-mesure, ou pas suffisamment pour aller voir ailleurs. Dans le pré qu’elle occupe la plupart du temps, en bordure de mon jardin, quand ce n’est pas mon jardin lui-même, elle n’a pas tant à se soucier des humains proprement dit, ni des vaches qui demeurent indifférentes à sa présence (je l’ai parfois vue filer entre deux Salers) mais plutôt d’autres animaux qui partagent avec elle et avec les vaches ce pré : les chiens et les chats.

Ces chiens et ces chats, et l’hermine donc, partagent un même terrain de chasse : ces prairies, et une même proie: les campagnols terrestres (qu’on appelle ici les “rats taupiers”) qui ont envahi les estives en altitude depuis le printemps de l’année dernière. Quand Iris, l’épagneule qui partage une bonne partie de ma vie (et réciproquement), part en chasse dans le pré bordant mon jardin (car le jardin est ouvert, elle peut sortir et les autres chiens peuvent entrer), elle aperçoit parfois l’hermine, qu’elle poursuit quelques secondes : elle renonce bien vite, car l’hermine file comme le vent. Elle aperçoit aussi parfois un chat : tant qu’il demeure immobile, elle ne le verra pas, et s’il bouge, elle lui filera le train – pas bien longtemps, la chasse aux campagnols ne souffre pas la distraction. Un certain jour j’ai vu dans ce pré trois chiens et deux chats fouillant le sol aux quatre coins du pré – sans se soucier les uns des autres.

Les vaches débarquent aux beaux jours, quand l’herbe a suffisamment poussé. On voit des Salers ou des Aubrac, de belles vaches imposantes, qui ne s’en laissent pas compter : gare au chien qui s’approche de trop près ou vient les déranger. Parfois, elle se coursent entre elles, font mine d’engager un combat se câlinent, se nettoient mutuellement, mugissent, regardent ce qui se passe dans les jardins ou réclament de l’attention des randonneurs qui passent sur le chemin. Quand le paysan ramène le foin, c’est la grande assemblée qui accourt à l’entrée du pré : au début de l’été, elles grimperont à l’étage au-dessus, dans les estives de montagne, et aux premières neiges, elles regagneront les étables.

Les paysans et les autres habitants humains sont les autres mammifères qui hantent les alentours du pré. Il est rare finalement qu’ils pénètrent dans les prés : c’est le territoire des vaches et des autres animaux que je viens d’évoquer. De fait, la société animale, ou plutôt, les sociétés animales, qui se déploient dans ce bout de prairie, s’organisent en grande partie sans l’homme, selon des règles qu’on peut essayer de décrire depuis ma fenêtre par exemple, mais leur complexité dépasse certainement mon entendement limité (humain trop humain). Les humains font paître leurs vaches dans ce pré, ils tolèrent la divagation des chiens et des chats du village, la présence de l’hermine ne les dérange en rien : leur responsabilité dans ce qui se trame dans ce pré s’arrête là.

Les personnages centraux finalement de cette histoire sont les fameux campagnols terrestres. Ces petits rongeurs, qui se nourrissent essentiellement de racines et de tubercules, ont dévoré tous les bulbes que j’avais placés en terre à l’entrée de mon jardin l’automne dernier. Et ils dévorent surtout l’herbe des prairies d’estives, détruisant le garde manger des vaches et contribuant à la ruine de paysans déjà mal en point économiquement, forcé d’acheter du fourrage plutôt que de profiter de ce que leurs prés offrent habituellement. La prolifération de ces rongeurs constitue véritablement une calamité pour les éleveurs de nos régions et cette petit boule de poil – pas si petite comparé à d’autres rongeurs : la première fois qu’Iris en a ramené un exemplaire encore vivant dans la chambre à coucher, j’ai pu me rendre compte qu’il griffait et mordait avec beaucoup d’application, désormais, je me méfie ! J’ai déjà plus longuement parlé de ces campagnols, je n’y reviens pas ici.

Dans la perspective offerte par Sue Donaldson & Will Kymlicka dans leur livre Zoopolis, on peut sortir de la dimension anecdotique de cette description des prés autour de mon jardin et tenter une classification ou une typologie animale plus générale. En effet, ces différents animaux se prêtent assez aisément aux catégories politiques proposées par nos auteurs. L’intérêt est qu’ils partagent tous à des titres différents un même territoire.

1. Les citoyens : humains, chiens, chats et vaches :

Notons d’abord que ce pré est un territoire fortement anthropisé – un paysan en est d’ailleurs le propriétaire, il l’a délimité suite au dernier remembrement  avec des clôtures en fil de fer barbelé, en arrange les accès, y conduit ses troupeaux, etc. Physiquement, il est assez peu présent dans ce pré qui est administrativement le sien : on le voit surtout quand les vaches y sont installées, il passe alors matin et soir. Cela fait évidemment de lui, d’un point de vue politique un citoyen à part entière de ce territoire.

Les vaches qui “travaillent” pour reprendre le mot de Jocelyne Porcher, dans cet espace, qui l’occupent une partie de l’année (en hiver, le pré est la plupart du temps couvert de neige et c’est alors la végétation qui “travaille” en sous-sol) devraient également, dans la typologie zoopolitique être considérées comme des citoyennes – elles sont après tout sur le lieu de travail et bénéficient des droits afférents à leur activité. Reste à imaginer quels pourraient être ces droits (positifs). Disposer d’une nourriture de qualité serait un droit parfaitement concevable, et du reste la préoccupation majeure du paysan qui les emploie (et si l’herbe vient à manquer dans le pré suite aux dégâts des campagnols ou d’une période de sécheresse trop longue, il faudra pouvoir les bêtes en fourrage). Bénéficier d’une couverture santé efficace paraît tout aussi légitime – et là aussi, c’est une attention que tout éleveur responsable aura vis-à-vis de ses bêtes. Si les températures s’abaissent durablement, ou qu’il pleut durant des jours et des nuits, les vaches sont en droit d’espérer retrouver un abri (les pratiques varient beaucoup selon les éleveurs : mon voisin m’a expliqué que les vaches ne craignent pas les températures négatives, mais qu’il faut plutôt les protéger de l’humidité, et surtout se méfier des orages qui peuvent entraîner des états de panique). On peut continuer la liste des droits auxquels les vaches pourraient prétendre en tant que citoyennes, et on remarque tout de suite que ces droits, contrairement à ceux qui s’expriment dans la logique antispéciste, sont parfaitement positifs.

Iris et Babybel

Iris et Babybel au jardin

Qu’en est-il maintenant des chiens et des chats ? Les chiens qui viennent folâtrer dans le pré, je les ai appelés des chiens “libres de village” dans un autre texte. Ils sont liés à une maison humaine (en droit, certains humains sont considérés comme leur “propriétaire” – notion qui fait hurler les partisans de Gary Fancione – ce qui signifie que ces chiens, aussi libres soient-ils, sont sous la responsabilité juridique d’un propriétaire, en cas d’incident), mais, contrairement à la plupart des chiens du village, ne sont pas confinés entre les clôtures d’un jardin. J’ai compté dans mon village de 200 âmes environ une vingtaine de chiens “libres” – libres de divaguer en quelque sorte, ce que le droit français leur interdit soit dit en passant. Le droit français ne s’applique pas dans mon village en tous cas, et c’est tant mieux de mon point de vue et du point de vue de ces chiens. Les chats ont bien le droit de divaguer pour leur part ! (s’indigne Iris, qui est très au courant du droit). je les considère comme je l’ai expliqué dans ce texte, comme des “free citizens” pour reprendre la typologie des auteurs de Zoopolis. On peut facilement inventer des droits positifs les concernant (ils sont de facto pris en compte par la plupart des habitants humains) : ces droits affèrent à la relative libre circulation, à la bonne santé, et donc à la qualité de l’alimentation, à la qualité de l’habitat (on ne laisse pas dormir un chien dehors par des températures extrêmes ou sous une pluie battante), et, on l’oublie souvent, à une sociabilité riche et variée – ce dernier point est pleinement réalisé dans le cas de ces chiens “libres” de village : leurs interactions entre chiens et avec les humains et d’autres espèces animales sont nombreuses, étonnamment nombreuses quand on les étudie de près – ces chiens sont impliqués dans de multiples sociétés, pas seulement canines ou anthropo-canines d’ailleurs.

2. Les résidents (temporaires ou habituels) : hermine, campagnols, renards et rapaces, etc..

Notre hermine n’est pas un animal domestique. À l’instar d’autres animaux qui passent dans ce pré, le renard qui le traverse, les rapaces en grand nombre qui le survolent et scrutent les campagnols depuis les hauteurs, notamment le milan royal, grand habitué des lieux, l’hermine est typiquement une “résidente” (resident en anglais, pour rependre le mot des auteurs de Zoopolis, ce qui renvoie à la notion d’habitants ou de résidents “invités”). Elle habite de fait ce territoire, et, dans la mesure où le modèle zoopolitique est fondé sur le droit du sol (comment pourrait-il en être autrement ?), on pourrait lui offrir si elle en éprouvait le besoin une carte de séjour. Le renard aussi pourrait tout à fait avoir droit à cette carte, dans la mesure où ses activités ne viennent pas interférer avec celles des habitants habituels, des citoyens des lieux, notamment l’élevage de poules –  je reprends ici les propositions des auteurs de Zoopolis. L’hermine, le renard, le milan royal et notre campagnol terrestre devraient stricto sensu bénéficier du même statut : ils sont des résidents, et jusqu’à preuve du contraire, les citoyens à par entière devraient apprendre à vivre sinon avec eux. La prolifération récente de l’un d’eux, le campagnol, crée une situation spéciale (mais pas “exceptionnelle”, vu qu’elle est récurrente si l’on regarde l’évolution des populations à l’échelle de plusieurs décennies) : c’est parce que le campagnol envahit les estives que les hermines, les milans et les renards sont présents en nombre dans ce pré (sinon, ils iraient probablement chasser dans les prés plus éloignés). C’est une situation pénible pour les vaches et les paysans (et aussi pour tous les habitant(e)s du village que la rencontre avec un “rat” traumatise). Certains paysans appellent à leur éradication, quitte à utiliser des moyens chimiques – mais la plupart des éleveurs sont conscients que l’usage de tels moyens, qui a eu cours autrefois d’ailleurs, n’est ni efficace, ni souhaitable pour les vaches et les citoyens humains : empoisonner les “rats taupiers” a des conséquences sur la qualité de l’herbe, des sols, et risque de polluer les zones humides, les sources, les ruisseaux, les nappes phréatiques. Piéger ces satanées bestioles n’est pas envisageable sur ces hectares et ces hectares de prairies – il faudrait une armée de piégeurs ! On ne peut pas non plus envisager de déplacer les populations de campagnols dans d’autres contrées ou fermer les frontières (comme on n’hésite pas à le faire pour les migrants humains). La meilleure défense ou le meilleur moyen de régulation, paradoxalement, est de leur accorder, à ces envahisseurs et à ceux qui les chassent, des droits supplémentaires ! À commencer par un droit à un habitat plus adapté à leur condition (j’allais écrire : leur culture) : c’est-à-dire la haie bocagère. Créer des haies bocagères avantage en réalité tout le monde : les campagnols pourront s’y installer et s’éparpiller plutôt que de se concentrer dans les estives ; les vaches trouveront de l’ombre en bordure des prés ou pourront mieux se protéger du vent, leur confort sera amélioré ; les prairies et les chemins seront également protégées du vent et des intempéries ; les zones humides, qui fournissent de l’eau aussi bien aux animaux qu’aux humains, et on sait combien la présence d’eau constitue un enjeu pour le futur à l’heure où les sécheresses sont de plus en plus fréquentes, ces zones seront mieux protégées et se développeront ; Les prédateurs du rat taupier y trouveront également leur compte (car les haies fournissent des endroits pour se protéger, nicher, creuser un terrier), etc etc..

Huppe fasciée (source : Wikipedia)

3. Les migrants et migrateurs

Pour finir, j’aimerai évoquer la visite cet après-midi d’un étrange oiseau (mon appareil photographique étant en panne, j’emprunte cette photo à Chausino, qui l’a postée sur flickr en 2008 sous licence ouverte) : une Huppe fasciée (Upupa epops), venue picorer avec deux de ses comparses à l’entrée du jardin. Je ne me souviens pas avoir vu cet oiseau en Planèze, mais un ami m’indique qu’il séjourne assez fréquemment depuis la fin de l’hiver jusqu’au mois d’août près des narses (lacs volcaniques) non loin du village. Figurez-vous que cet oiseau, quand il vient en France en tous cas, à la belle saison, bénéficie d’un droit de protection, car il est fait partie de la liste des oiseaux protégés (Arrêté du 29 octobre 2009 fixant la liste des oiseaux protégés sur l’ensemble du territoire et les modalités de leur protection). Le statut politique des animaux migrateurs est un point passionnant des analyses zoopolitiques : on ne peut pas, contrairement aux pratiques qui ont cours concernant la circulation des humains, fermer les frontières aux oiseaux migrateurs – il est déjà difficile d’empêcher des populations d’animaux terrestres de migrer sous d’autres cieux – cf. le cas des loups et des ours aux États-Unis, lesquels n’ont manifestement pas toujours conscience des limites des parcs naturels dans lesquels on souhaiterait les confiner – ils n’ont pas forcément conscience du fait que leur souveraineté s’attache à un territoire dont les limites sont fixées par la volonté humaine). La manière de réserver un meilleur accueil à nos huppes fasciées, et à la plupart des oiseaux migrateurs, c’est de protéger les zones humides et créer des haies bocagères (encore une fois !), ce qui se fait en Europe la plupart du temps grâce au dispositif Natura 2000. La Planèze où je réside est parsemée de telles zones – concrètement, une zone natura 2000 impose des règles aux habitants humains (paysans ou touristes). C’est un outil passionnant, et parfaitement “zoopolitique”, qui fixe aux habitants des droits et des devoirs et améliore grandement les règles du vivre ensemble sur ces territoires spécifiques – on dira même qu’elles créent des débats démocratiques, parfois houleux quand les paysans se plaignent des règlements souvent drastiques qui leur sont imposés, mais c’est du débat et donc le signe d’une vitalité politique !