Perturbations

Perturbations

Hier dimanche, je me suis levé dans un état assez fébrile. Pour au moins deux raisons. Premièrement parce que j’étais absolument persuadé que le premier tour des élections avait lieu ce jour-là. Secondement parce que j’avais rêvé une bonne partie de la nuit d’un livre que j’ai commencé à écrire ces derniers jours, qui porte précisément sur les rêves. Si bien que je rêvais un rêve portant sur les rêves de mes personnages. En réalité, ce n’était pas du tout le jour des élections, mais par contre, mon nouveau livre ne m’a pas laissé en paix de la journée. Sinon, je suis allé me promener en forêt du Ché avec les chiens, et j’ai regardé l’arrivée de l’Amstel Gold Race. Je n’ai pas posé les fesses sur une selle de vélo depuis environ 35 ans, mais je ne rate quasiment jamais la diffusion d’une course si j’en ai l’occasion. Le lendemain, même topo : j’ai découvert peu après le réveil, après une nuit de rêves littéraires à nouveau agitée, que ce lundi était férié, que c’était le lundi de Pâques et que je n’avais pour me sustenter qu’un paquet de pâtes et des céréales au chocolat. J’ai reçu un jeune patient harcelé par des gamins plus âgés, on a beaucoup ri durant la séance, puis je suis monté au cirque de Chamalières avec les chiens, deux heures de marche sous un beau soleil frais, et j’ai fait la sieste à cet endroit, au pied des sommets, sur un coin d’herbe entre deux névés ayant survécu au printemps précoce, le plus bel endroit du monde à mon avis, après quoi, j’ai cuisiné mes pâtes avec un reste de sauce tomate et j’ai regardé successivement l’arrivée de la première étape du tour des Alpes et les derniers kilomètres du Trop Bro Leon. Après quelques heures d’écriture, un peu de jardinage, un repas semblable à celui de midi, puis j’ai visionné Seoul Station, un film d’animation du cinéaste coréen Sang-Ho Yeon, l’auteur du dernier Train pour Busan, un véritable pamphlet dénonçant les dégâts sociaux du capitalisme sud-coréen, un film très engagé, et j’ai beaucoup aimé.

 

Bref. Il y a des perturbations. J’ai un livre sur les bras dont je ne sais que faire, et un nouveau livre en chantier. Je fume trop et je bois de la Ricoré toute la journée pour éviter le café et parce que le thé me ruine les dents, lesquelles sont déjà mal en point (des dents de prolétaires, sans conteste). J’ai passé la moitié d’une heure sur le net pour prendre la température de ces foutues élections de merde. Et j’en ai assez vu et entendu pour confirmer mon diagnostic (de foutues élections de merde). Je suis notamment resté scotché devant un extrait d’un meeting de l’autre empaffé de jeune cadre dynamique de mes deux, et mon avis est qu’il est devenu complètement fou : ses ouailles se comportent comme des fans devant une star de la pop, tous de gentils jeunes gens issus de la bonne bourgeoisie citadine, prompts à s’enflammer pour n’importe quel guss qui leur sert un sermon vide et creux mais avec une musique très forte et des effets de scène – on se croirait aux Journées Mondiales de la Jeunesse catho, on dirait le pape. L’autre empaffé de FF de son côté drague sans aucune réserve la frange la plus allumée de la catholicité française. Merde, on est où là ? Et ces deux mecs sont censés représenter les intérêts du Capital. Debord avait raison : le spectacle est le moyen central de la propagande capitaliste (et les jeux du cirque ont toujours été prisés du pouvoir, c’est une façon fort efficace de garder les masses sous contrôle).

 

 

 

Le printemps de l’anarchie

Le printemps de l’anarchie

Avril 2017. J’ai imprimé pour relecture mon dernier pavé (500 pages bien tassées) et comme la littérature ne remplira certainement pas mon réfrigérateur, ni ne paiera les factures qui reviennent inlassablement hanter les jours et les nuits, j’ai du me résoudre à accepter un peu de travail supplémentaire. Quelques piges au journal local, de vacations à l’agence postale du village. Il y a pire, mais ça déprime quand même un peu. Un demi-siècle d’affairement (très relatif) au compteur, une bonne dizaine de milliers de pages noircies durant tout ce temps, dès lors que j’ai su aligner trois mots, et la reconnaissance dont je bénéficie en tant qu’écrivain avoisine le néant. Ce qui ne m’empêche en rien qu’émergent avec insistance une foultitude de nouveaux projets, et, l’été approchant, j’imagine qu’à l’instar des étés précédents, celui-là aussi sera propice à l’écriture.

 

En attendant que d’éventuels clients se présentent devant le guichet, je potasse quelques textes d’auteurs anarchistes. C’est légèrement subversif dans le contexte où je me trouve, et je suppose qu’il est possible que la seule mention du mot libertaire suffit à éveiller l’attention d’invisibles contrôleurs du web : le pouvoir, quel qu’il soit, a toujours réservé aux anarchistes un sort privilégié, arrestations pour un oui ou pour un non, purge, expulsions et, bien souvent, exécutions plus ou moins sommaires – suffit de lui en fournir l’occasion. C’est on ne peut plus logique dans la mesure où l’anarchiste est d’abord et avant tout l’adversaire du pouvoir. Non pas qu’il considère les tenants actuels  du pouvoir comme illégitimes, non, ça c’est ce que l’opinion publique pense en ce moment par exemple, ce pourquoi elle se précipite avec plus ou moins d’entrain aux urnes pour abandonner à nouveau le pouvoir à un autre, et même, ce pourquoi en général on s’abstient, pour la mauvaise raison qu’on ne juge personne assez digne pour occuper la place de chef. L’anarchiste, lui, refuse tout bonnement de déléguer de manière absolue son propre pouvoir à un autre quel qu’il fut, pas plus au dirigeant de l’état qu’au chefaillon qui le presse d’exécuter ses ordres à son travail. Si, au sein d’un groupe, les nécessités de l’organisation requiert un certain partage des tâches, il n’est question que de déléguer provisoirement une part de sa liberté et si quelques personnalités charismatiques ou quelques auteurs intéressants font l’objet d’une reconnaissance affirmée, et constituent des références pour la pensée ou l’action, cette reconnaissance est ou devrait toujours, en toute logique, se manifester de manière suffisamment réservée pour éviter l’écueil du dogmatisme ou de l’adulation aveuglée.

 

De cette méfiance spontanée envers toute instance de pouvoir découlent la suite des tous les thèmes qui préoccupent l’anarchiste, à commencer par les inégalités économiques. La plupart des mouvements de gauche se soucient avec plus ou moins de sincérité des inégalités économiques, mais se contentent le plus souvent d’y opposer des mesures de rééquilibrage ad hoc. Les socio-démocrates non seulement de remettent jamais en question la distribution actuelle du pouvoir et de la propriété, mais s’efforcent de rendre l’iniquité plus ou moins supportable en accordant aux plus défavorisés une aumône (qu’ils conditionnent à des devoirs qualifiés de civiques et donc à une soumission au pouvoir infiniment plus radicale que ce qui, dans le même temps, est demandée aux plus riches). Les socialistes et les communistes ont bien pour objectif de réduire ces inégalités, mais c’est au prix d’un renforcement du pouvoir de l’état et des hiérarchies bureaucratiques. Les anarchistes ne sont pas d’illusion concernant l’état et certains d’entre eux avaient prévu qu’ à une dictature du prolétariat ne manquerait pas de succéder une nouvelle classe avide de pouvoir et jouissant de nouveaux privilèges. La différence essentielle entre les mouvements de gauche, y compris révolutionnaires, et l’anarchie, demeure encore cette question du pouvoir.

 

Voici pourquoi les possédants, bourgeois et grands bourgeois, obtenant toujours et immanquablement le soutien de l’état, qu’il soit républicain ou fasciste, craignent par dessus-tout le mouvement anarchiste, et n’hésitent pas à faire donner les troupes quand les idées anarchistes commencent à gagner les esprits des masses. Ils ne craignent pas autant les terroristes islamistes par exemple, et encore moins les organisations fascistes ou inspirées du fascisme. Si l’histoire des siècles précédents a bien montré une chose, c’est la parfaite adéquation du capitalisme et des régimes fascistes. La raison de cette adéquation est au cœur de la critique anarchiste du capitalisme : le capitalisme repose en définitive sur l’accaparement, l’expropriation, le vol, l’esclavage, le meurtre de masse, la guerre, la manipulation des masses et l’entretien de la misère : c’est vrai historiquement, et la plupart des grandes fortunes et des groupes capitalistes, aussi bien que la richesse des états, se sont bâtis sur ces exactions répétées et perpétrées de manière massive, et c’est toujours aussi vrai de nos jours, et la course au profit, aggravé de l’avidité irrépressible du néo-capitalisme financier, sévit partout dans le monde sous ses formes classiques rappelées plus haut. La violence d’état, portée à son paroxysme dans le fascisme, n’est donc en rien contraire au déploiement du capitalisme, au contraire : un pouvoir absolu constitue le terreau le plus fertile pour imposer aux peuples et aux êtres non-humains une forme d’esclavage qui demeure le meilleur moyen, sans meilleur que la spoliation brute, pour accroître sa fortune. La social-démocratie, tout en tolérant une opposition qui lui ressemble et une certaine liberté d’opinion, tout en concédant quelques symboles de liberté, n’en promeut pas moins, en diffusant une propagande sans réserve pour le travail salarié ou la libre entreprise, en vantant les vertus de l’obéissance sous le couvert de la citoyenneté, en offrant au peuple des flux continus de plaisirs diffus et de divertissements débilitants, flux dans lequel elle espère que la contestation finira par se noyer, la social-démocratie donc, n’en continue pas moins d’entretenir avec zèle un système profondément inégalitaire, et même de renforcer les positions acquises par quelques-uns tout en freinant la possibilité des autres à accéder au pouvoir ou à améliorer leurs conditions. Bref, la social-démocratie est typiquement un jeu de dupes, dont les nantis sont les joueurs et la masse fournit les pions. Ce pourquoi un anarchiste ne vote pas en général, peu disposé à participer à cette mascarade qui tient à l’abandon de sa souveraineté propre (le contrat social étant donc un jeu de dupes), sauf cas exceptionnels : l’arrivée possible d’un mouvement révolutionnaire hostile au capitalisme (par exemple le Front Populaire en Espagne, ne coalition de gauche, fut porté au pouvoir en grande partie grâce aux partisans anarchistes, il est vrai fort influent à l’époque – le retour de bâton fut rude, notamment les purges au sein de la République opérées par les staliniens contre les anarchistes, avant même que s’exerce la tyrannie de Franco) ou la menace d’une accession fasciste au pouvoir.

 

Faudra s’y faire

Faudra s’y faire

Quatre jours condamné à errer entre la cuisine et le bureau, et les averses de neige par la fenêtre, et la silhouette gracile des chiens qui furètent dans le pré d’à-côté. N’y tenant plus, l’attelle fermement glissée autour de ma jambe gauche – faudrait pas que le genou plie -, je vais dehors, sur le chemin derrière chez nous. Il a neigé, un peu, pas grand chose, le vent est retombé, et me voilà boitant avec résolution, Iris, l’épagneule, me précédant – ravie, même si nous n’irons pas bien loin (la forêt lui manque-t-elle ? Et les montagnes ? Autant qu’à moi ou pas ? Les chiens voient le monde différemment, ils n’ont pas besoin de grands paysages, il suffit que ça bouge quelque part, dans les fourrés, à l’entrée des terriers ou dans les airs, pour que ça devienne intéressant.).

 

Lenteur et peine : je n’irai même pas jusqu’au bout du chemin. Il se met à neiger au retour. Je m’efforce de remettre en route quelques pensées. Mais c’est l’état de mon genou qui me vient à l’esprit et j’ai bien peur que ma voiture, une petite voiture qui passe partout, mais qui fait bien ses 23 ans d’âge, soit en fin de parcours : n’ai-je pas calé quatre fois cet après-midi en vérifiant si j’étais capable de la conduire avec ce membre récalcitrant. Non décidément, tout part en vrille, c’est la panne générale.

 

De retour, on va faire des crêpes. Suis maigre comme un clou (rouillé). Mon compte en banque demeure plongé dans les profondeurs d’un découvert dont il me paraît impossible d’émerger. J’ai cherché certains livres dans ma bibliothèque tout à l’heure : en vain, je les ai prêtés sans doute, on aura oublié de me les rendre.

 

Cet après-midi, ne sachant que faire, j’étais à sec, incapable d’écrire une ligne, j’ai regardé la course cycliste les Strade Bianche (les chemins blancs, parce que l’itinéraire emprunte quelques collines pentues sur les hauteurs de Sienne, en Italie, striées d’étroites pistes de poussière blanche). Puis j’ai lu un peu. Ce retour d’hiver, moi qui d’habitude aime tellement la neige, lui vouerait presque un culte, me plombe, me paralyse. À cause de ce genou. La voiture qui ne veut plus. Le compte en banque à sec. Je me sens diminué comme ces chiens qu’on voit parfois aux abords des fermes, qui ont perdu une patte et vous regardent passer, désormais placides, puis s’en vont en clopinant, tête basse. Bon. Ça ne durera pas. Mais avec l’âge, faut pas s’attendre à des miracles pour l’avenir : j’en ai trop fait sans doute, ça se paye, on brûle et brûle et on se consume, ça peut pas durer éternellement. Faudra s’y faire.

 

 

Avant la tourmente (l’immobilité)

Avant la tourmente (l’immobilité)

Le vent se lève. Il balaye les hauts-plateaux et caresse l’herbe rase intimidée par l’hiver passé et à venir, frappe les tuiles des toits éprouvant la qualité de leur amarrage, fait valser les plus hautes branches des frênes en bordure des chemins, repousse les animaux en lisière des forêts : tout ce petit monde se prépare à la tempête du week-end : une de plus, et nous sommes déjà au mois de mars, l’hiver ondule, trois jours dans la douceur succèdent à trois jours de tempête qui laissent au sol une couche de neige fragile, mais épaissit le manteau blanc des montagnes. À ce rythme, on pourra dire que l’hiver s’est manifesté surtout au printemps, lequel avait d’abord surgi au cœur de février. Ce sont des choses qui arrivent, plus souvent qu’on le croit.

Ma jambe gauche est enserré dans une attelle faite dans un tissu solide et bleu, si bien qu’il m’est impossible de plier le genou – c’est le but. Suis donc condamné pour quelques jours encore à demeurer quasiment immobile, boitant bas du bureau à la chambre et de la chambre à la cuisine. J’assisterai donc au spectacle de la tourmente de neige par la fenêtre de mon bureau.

Semaine étrange. J’étais le week-end dernier plein d’élan, et ce genou récalcitrant l’a brisé. En descendant à skis un étroit sentier rempli d’une belle neige poudreuse, j’ai négligé un instant et mon âge et la déclivité de la pente, l’affaire s’est conclue par une mauvaise envolée, un soleil comme on dit, et c’est le genou qui a pris. Me voilà donc avec une jambe raide, forcé de ralentir, de me tenir tranquille. Prenant le bon parti de l’épisode, je me disais, très bien, tu pourras donc consacrer tout ce temps libre à écrire. Mais j’oubliai que je suis de ceux qui puisent leur énergie spirituelle dans la dépense d’énergie motrice, et que l’immobilité du corps ne favorise en rien chez moi la concentration, au contraire, elle n’induit qu’une immobilité de l’esprit.

Il existe un bref ensemble de remarques à ce sujet de Sandor Ferenczi, dans un texte intitulé «Pensée et innervation musculaire», sur lequel j’avais écrit quelques commentaires autrefois (mais où diable ai-je rangé ces commentaires ?)

Petit bois

Petit bois

Sur le chemin derrière chez nous, je m’en vais ramasser du petit bois sec. Preuve incontestable qu’il fera plus frais et qu’on peut s’attendre à de la neige dans les jours à venir. Deux chiens m’accompagnent, Iris, ma chère épagneule, et une chienne dont j’ignore le nom, une border colie qui passe un jour sur deux au jardin, et se comporte comme si elle souhaitait prendre gîte et couvert à la maison. Une chienne de ferme sans doute, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à ma chère Voltie, disparue voici deux ans, et qui entretient avec Iris des rapports très amicaux, voire plus si affinité. Je reviens de cette escapade avec un sac rempli à ras bord de branches de frênes et d’aubépines, de quoi lancer une flambée dans le poêle pour quelques jours.

Ce matin, balade avec ma chère Delphine, Iris et Capou au col de la Griffoul. Nous marchons dans la solitude la plus absolue, pas un être humain à l’horizon, les hauts-plateaux, ponctués de névés, semblent parfaitement déserts. C’est évidemment faux, et des nuées d’oiseaux surgissent des genêts quand Iris s’en approche : après quoi elle les course dans la prairie, et n’est bientôt plus qu’une silhouette lointaine sur la crête de la montagne. Un coup de sifflet pour lui signifier où nous sommes, et la voilà qui revient après un nouveau sprint effréné. J’aimerais être un chien, posséder sa vigueur, sa grâce et sa souplesse, mais je dois maintenant faire le deuil de mon corps de jeune homme, et limiter la difficulté de mes escapades : me méfier notamment des pentes trop prononcées, surtout quand je m’y aventure à skis. J’aurais eu mon compte d’aventures après tout, et je suppose qu’il me reste suffisamment d’années pour explorer des territoires plus intérieurs et arpenter le monde autour avec plus de lenteur.

Mon amie travaille avec un musicien anglais, qui vit sur une des îles Hébrides au large de l’Écosse : cet homme admirable, qui exerçait la profession d’infirmier tout en construisant avec persévérance une œuvre pléthorique, de poète, peintre et musicien, a décidé d’arrêter son activité professionnelle et cultive désormais son jardin, élève des bêtes, et se tient plus que jamais à l’écart de la mondanité. Voilà une perspective qui me pend au nez : un de ces jours, acquérir un bout de terre supplémentaire, y cultiver ce qui se cultive, et faire un pas de plus vers le retrait du monde. Quand j’étais étudiant, c’était il y a un quart de siècle, j’avais étudié et publié quelques articles écrit sur la vie monastique, et sans nul doute, les formes de vie ascétiques m’ont toujours paru plus adaptées à ma condition que les formes de vie mondaines. Et, tant qu’à être pauvre, autant se dire que c’est l’effet d’un choix, une affirmation de la liberté. Certes, c’est là se raconter une belle histoire, et confondre en partie liberté et nécessité, mais qu’avons-nous de mieux à faire, au bout du compte que de se donner un récit à peu près cohérent, qui ait un tant soit peu de sens ?

No Future

No Future

Non jamais je n’ai supporté de me projeter dans l’avenir, disons, au-delà d’un certain nombre de jours, de semaines quand le temps n’est pas trop incertain, à de rares occasions, je me suis laissé aller à imaginer à quoi pourrait ressembler les mois suivants, mais jamais plus, non, d’aussi loin que je me souvienne, je ne suis gardé d’envisager mon propre avenir, et c’est là je crois un grand motif d’incompréhension avec nombre de mes connaissances, lesquels en général se préoccupent et se préparent, et la plupart possèdent dans le tiroir d’une commode les documents qui leur permettront de prétendre le moment venu à la retraite, alors que moi, qui ai accumulé pas moins d’une vingtaine de jobs, pas toujours déclarés, parfois non déclarables, durant cette vie ici-bas, je n’ai jamais pris la peine de conserver quoi que ce soit, et quand, au gré de mes déménagements, j’entassais dans le coffre de l’automobile la totalité de mes biens, je perdais toute trace de la vie que je laissais ainsi derrière moi, si bien qu’aujourd’hui, je n’ai que mes souvenirs, mais aucune trace officielle de mes vies d’avant, et, d’une certaine manière, ce n’est pas plus mal, c’est préférable, dans certains cas, cela vaut mieux, et si j’avais pu refaire à chaque départ de nouveaux papiers d’identité, avec un nouveau nom, un nouveau visage, je ne me serais pas gêné, non, rien ne m’est plus étranger que cette histoire d’identité à laquelle tout le monde fait mine de s’accrocher – j’ai toujours su qu’il n’était en réalité question que de naufragés s’accrochant aux planches d’un radeau disloqué, le savoir ne m’a aidé en rien, mais je l’ai su, comment, je l’ignore, mais je l’ai su, bien assez tôt.

Il devrait neiger au sommet des montagnes qui veillent sur notre maison, toute la semaine prochaine. Voilà tout ce qu’il y a à savoir d’important, et cela suffit. Dans le magnifique livre de Jim Harrison, La Route du retour, Nelse, le fils de Dalva, déclare («presque comme un crétin», dit Naomi) : «Quand la nuit est froide, j’aime le froid ; quand elle est chaude, j’aime la chaleur.» Ce genre de tautologie fait penser aux poèmes du berger de Pessoa, publié sous le pseudonyme d’Alvaro de Campos. Dans mes périodes les plus incertaines, les plus inquiètes, je me convertis à cette sagesse tautologique, qui vise avant tout à briser toute velléité d’attendre quoi que ce soit, car ainsi, n’attendant rien de personne nulle part, on évite et l’angoisse et la déception. C’est de la sorte que survivent et tolèrent l’intolérable condition de pauvreté et de précarité ceux qui y sont plongés.

Une autre raison me rend l’appréhension du futur insupportable. Non, je me fiche de la fin du monde et de l’apocalypse, vraiment, et même à la limite, ça m’irait tout à fait, non, ce qui me frappe de terreur, c’est qu’à un moment ou un autre, un de ces jours comme on dit, mes chiens vont mourir. Là, je caresse Capou, installé sur le bureau, entre le clavier et l’écran, et j’entends Iris aboyer dans la jardin après les chats. Ils sont bien en vie mais chaque jour les rapproche irrésistiblement de la fin. Cette fin me laissera inconsolable. Je me pose des questions existentielles terrifiantes : est-il préférable qu’ils meurent avant moi ? Ne dois-je pas faire tout mon possible pour leur survivre, ne serait-ce que quelques jours ? Pour avoir construit avec eux un lien aussi vital, ne suis-je pas responsable de le mener à terme, car, une fois mort, comment supporteront-ils mon absence ? J’avais eu ce genre de discussion avec une dame fort âgée qui venait de perdre son chien. Elle préférait ne pas se lier avec un nouveau chien, parce qu’elle savait qu’elle partirait avant lui, et que cette idée, l’abandonner, le chien, lui était intolérable. Elle n’a pas fait long feu après ça, quelques mois, je crois qu’elle n’avait plus goût à pousser les choses plus loin, ni de motifs suffisants.

J’ai pensé cet après-midi écrire un essai sur les chiens d’écrivain. Je suppose que ce genre d’ouvrage un peu putassier existe déjà. Harrison donc, a toujours vécu avec des chiens, et on trouvera difficilement un livre de lui dont les chiens seraient absents. Je suis persuadé que Pynchon partage son existence avec des chiens, et je ne serais pas étonné qu’ils lui suggèrent des personnages à l’oreille. Les chiens chez Pynchon sont souvent doués de parole et d’une intelligence redoutablement plus affûtée que celle des bipèdes causants. William Gass, si j’en crois la page magnifique qu’il leur a consacré dans la nouvelle In the heart of the heart of this country, doit préférer les chats. La chienne de Donna Haraway lui a inspiré un texte jouissif, son Manifeste des animaux de compagnie. Et ainsi de suite.

Dans un de mes prochains récits, il sera question d’un chien qui parle. Et d’une sorte de fin du monde. Ça va dépoter.

Kill the poors

Kill the poors

On attend d’ici quelques jours un dernier soubresaut d’hiver, un retour neigeux, mais rien n’est sûr, alors d’ici là, on se promène avec les chiens dans la prairie sèche, l’herbe est rase, et bien qu’on soit en février, la douceur enveloppe les corps et les esprits. Quand on vit à la campagne, au milieu des prés, on se trouve assurément plus proche de son métabolisme animal, et c’est tout à fait déstabilisant de sentir une telle douceur alors que le corps s’était préparé à subir les assauts du froid. De secrets processus internes se sont mis en route, des fonctions organiques sophistiquées, des circuits qui s’activent – je suis toujours étonné de la manière dont on s’habitue, en quelques jours, aux grandes froidures de novembre – tout cela finalement pour rien, et tout est chamboulé. Les frênes en bordure du jardin s’apprêtent à bourgeonner, les chevrettes à mettre bas, les vaches dans le pré d’à côté sont déjà dehors, alors qu’elles attendent souvent la fin du mois de mai pour monter à l’estive, et je regarde mes skis posés dans le vestibule d’entrée de la maison avec circonspection.

Tout est marqué au sceau de l’incertitude. ça s’agite dans le grand monde, à cause des échéances électorales, et là aussi, l’incertitude règne, grevée d’angoisse, d’espérance, de dépit. Ce barnum inepte noie les velléités de révolte, sans parler de révolution – reportée comme toujours aux calendes grecques, pour ne pas dire jamais. Des flots diluviens d’informations s’abattent sur le peu d’esprit qui reste, la propagande bat son plein, qu’orchestrent avec zèle les mass-medias, au service sans faille du pouvoir et de la bourgeoisie, accaparant comme ils l’ont toujours fait le domaine du raisonnable, qui leur semble réservé, alors même qu’ils excellent à tricher, voler, truander leur prochain, particulièrement le peuple, trop accablé pour s’en rendre compte.

Le pire paraît plus assuré que le meilleur – ce dernier demeurant fort relatif. La majorité des programmes ne menacent en rien les «propriétaires des moyens de production», ni les «propriétaires terriens», ni les actionnaires et tous ceux dont la fortune est assurée par la misère, la précarité et le sacrifice de la majorité. Quel que soit le vainqueur de la présidentielle, ils couleront de toutes façons encore de beaux jours et personne n’envisage de les laisser tomber, eux. Les candidats qui leur sont les plus favorables leur promettent même des jours encore meilleurs : on resserrera d’un cran supplémentaire le nœud qui serre la corde autour du cou des plus précaires, on mettra définitivement au pas les fonctionnaires en les pliant à des tâches impossibles, et on réduira les charges sur les entreprises, manière supposée élégante d’alimenter les dividendes des actionnaires avec de l’argent public. Tout cela est connu, l’élan en faveur des classes dominantes ne date pas d’aujourd’hui ni d’hier, non, ce qui est réellement désespérant, ce n’est pas que les nantis continuent de faire ce qu’ils ont toujours fait, ce pour quoi d’ailleurs ils sont précisément des nantis, détourner toute la puissance publique et la force sociale à leur profit, défendre leurs intérêts avec ardeur, non.

 

Ce qui est terrifiant, et accablant, c’est la manière dont la propagande qui accompagne et redécore cet effort pour accumuler de la fortune et du pouvoir se voit reprise et assumée par une partie du peuple, les classes moyennes et même, aussi paradoxale que ça puisse paraître, une partie des pauvres. Je suis tombé sur un sondage concernant le projet de Revenu Minimum Universel (pour lequel j’ai milité autrefois, dans les années 90) : une large majorité de la population le rejette. Que les bourgeois, qui de toutes façons expérimentent pour le plupart d’entre eux cette rente à vie depuis leur naissance, ce pourquoi d’ailleurs ils sont des bourgeois, n’ayant jamais connu le souci d’un toit et d’un repas, cette histoire de Revenu déconnecté du travail va tout à fait contre leur intérêt, et c’est normal qu’il s’en méfie : après tout, à supposer que ce Revenu soit assez élevé pour entrer en rivalité avec le revenu salarié, il pourrait bien être utilisé par les salariés pour modifier les rapports de force avec les patrons – si toi, le patron, tu n’accèdes pas à ma demande, j’irai voir ailleurs, puisque j’ai de toutes façons un revenu assuré. Un vrai cauchemar pour les exploitants ! Mais que parmi les exploités, ils s’en trouve pour refuser ce Revenu Minimum Universel au prétexte comme on le lit dans nombre de commentaires, ou qu’on entend dans les conversations, qu’il favorisera la paresse et la luxure, ça me donne envie de tirer dans le tas. Les exploitants doivent se fendre la poire en constatant la manière dont les masses ne sont même pas capables de calculer leur propre intérêt et continuent de confirmer, quoiqu’elles en disent, le privilège des élites, du patronat et de leurs bourreaux. Je me demande parfois ce que répondraient les gens à la question : à votre avis, les inégalités sont-elles « naturelles » ? Les élites répondraient oui, probablement, en ajoutant quelques phrases roboratives concernant la valeur de la peine prise au travail – les enquêtes de Monique et Michel Pinçon-Charlot n’ont cessé de montrer que là-haut, on ne doute pas de la naturalité de sa position : les élites sont les élites parce qu’elles possèdent un capital génétique supérieur, qu’importe qu’ils soient en réalité confondu avec un capital économique supérieur. Mais j’ai bien peur que parmi les gens du peuple, on en trouve bon nombre qui le croit aussi : si les élites sont telles, c’est qu’elles le méritent d’une manière ou d’une autre, etc.

 

Bref. et selon toute vraisemblance, on aura surtout de la flotte, plutôt que de la neige. Hiver pourri.

Une atmosphère de lynchage

Une atmosphère de lynchage

Règne une atmosphère de lynchage, de progrom, de bastonnade, d’épuration sauvage. Parce que la Planèze est noyée dans le brouillard, je me tiens au courant des affaires du monde, ça me passera d’ici la fin de la matinée, mais j’aurais eu mon quota d’informations, après quoi, je pourrais aller me recoucher. Je tombe sur une série d’interview de fanatiques de François Fillon réalisées à l’occasion de meetings électoraux. Immanquablement, des bourgeois et bourgeoises en robes et costumes, la vieille bourgeoisie française qui ressort de sa discrétion coutumière et vient délivrer au microphone ses pensées les plus profondes. J’ai fréquenté pas mal de milieux sociaux divers et variés et haut-en-couleur dans ma vie, mais la grande bourgeoisie hyper-conservatrice, crypto-catholique, je n’ai pas eu l’heur de la côtoyer, ou alors de manière fugace, et ça n’a pas duré longtemps : dans les salons des notables, je me sens comme un chien dans un jeu de quille et je suis pris d’une envie de dégueuler illico sur les photos de famille ou la vaisselle en argent.

Les interviews donc. Dans mon dernier livre, Sauver sa Peau, j’avais imaginé le désespoir du bureau du Front National constatant l’état déplorable des militants de base, et même, des militants tout court, mais j’aurais pu émettre la même supposition concernant le quotient intellectuel des aficionados de François Fillon. Mais qu’est-ce qu’ils sont cons. On en avait déjà eu d’accablants aperçus à l’époque où les mêmes s’égayaient dans les rues pour défendre la famille bourgeoise-et-catholique contre la banalisation de la sodomie, on en reprend ici une couche – et je ne n’arrive pas à croire que des prolétaires puissent réellement se sentir motivés par ces abrutis, et en viennent à voter pour François Fillon : c’est se tirer une balle dans le pied, vu le programme du candidat, sacrifier son intérêt propre au profit de la grande bourgeoisie et de la notabilité, pour un pauvre, voter Fillon, c’est pousser le goût du sacrifice et l’adulation des élites à son comble. Absurde. Quoique : la haine de l’ «assistanat», encouragée par les dites élites, pourrait expliquer que, contre toute logique, certains parmi les classes moyennes s’en aillent soutenir, encore une fois, la classe qui les opprime, les spolie et les exploite depuis des lustres.

Avez-vous remarqué à quel point la bourgeoisie hyper-conservatrice crypto-catholique se trouve obsédée par la sodomie ? Dès qu’il en est question, elle monte au créneau. La France est menacée par les sodomites, certes, mais il faut nuancer un peu : si un keuf fait joujou avec sa matraque dans l’anus d’un «jeune de couleur», ben quelque part, c’est un tout petit peu bien fait pour lui non ? Je n’ose imaginer le pourcentage d’homosexuels refoulés dans l’univers corseté et névrosé de la grande bourgeoisie crypto-catho. Faut pas s’étonner que certains prêtres, icônes indétrônables de ce petit monde, y aillent de leur petit passage à l’acte de temps à autres. Ça n’a pas l’air de déranger outre mesure les contempteurs de la sodomie soit-dit en passant. Il doit s’en jouer de bien bonnes dans les chambres à coucher tirées à quatre épingles des grandes maisons bourgeoises. Mélanie Klein parlait à ce sujet de défense maniaque, qui vient lutter contre l’angoisse dépressive et s’attaque à l’objet externe pour mieux éviter d’aller explorer ses propres contradictions internes : on déploie contre l’objet toute l’énergie dépressive qui menace de ruiner la stabilité du moi. Contrôle, triomphe et mépris constituent les modalités du rapport à cet objet haï/désiré, et ainsi se voient cloués au pilori les sodomites (parce que cette affaire obsède celui qui les voue aux gémonies, on sait très bien que les homophobes bandent plus spontanément que les autres devant l’évocation de scènes érotiques homosexuelles), les assistés (parce qu’on sait bien qu’en définitive on doit sa fortune non pas tant à son travail qu’à la faveur d’être bien né), les étrangers (parce qu’ils pourraient bien prendre votre place un de ces jours), etc etc.

On peut aussi voir les choses sous un angle plus basique. Les nantis sont précisément des nantis parce qu’ils ont pris et continuent de prendre un soin tout particulier à la conservation de leur position sociale : ils triomphent dans la lutte des classes, et n’ont jamais cessé de lutter, tandis que les intellectuels qui leur sont affiliés ont fait passer le message auprès du peuple comme quoi la dite lutte des classes étaient de l’histoire ancienne depuis la chute du mur de Berlin – c’est totalement faux évidemment, mais ça a marché : prenez les trente dernières années de nos social-démocraties occidentales et convenez que les plus riches se sont encore plus enrichies, tandis que les pauvres demeuraient dans la fange et que les classes moyennes, comme toujours bernées dans l’histoire, glissent irrésistiblement vers la pauvreté. Si on considère les revenus de la population de ce pays, en toute logique, les représentants de la bourgeoisie et de la finance, que servent généreusement les programmes de Fillon ou Macron par exemple, ne devraient avoir aucune chance d’être élus. Sauf qu’on a tellement embrouillé l’esprit du peuple, lequel esprit a sombré dans les délices de la consolation divertissante dont l’industrie les abreuve, qu’effectivement, il y a tout lieu de redouter que cette minorité se maintienne tout de même, au final, au pouvoir.

Cependant. Il règne une atmosphère de lynchage. Et ça pourrait d’ici là tourner au déferlement de violence, je vois bien d’ici peu de temps des milices hanter les rues des cités, j’entends déjà, à l’avance, le bruit des bottes et le claquement des manteaux en cuir noir. (et un temps où je courrais probablement un grand risque en publiant un texte pareil)

 

 

Jour pluvieux, hiver raté, l’année va être longue

Jour pluvieux, hiver raté, l’année va être longue

32918407085_aa2b15fbb3_zJ’ai attendu l’hiver, depuis cet été, et même, je crois bien qu’en juin dernier, je m’en languissais déjà, et l’hiver est venu, mais n’a pas duré plus de quelques jours, c’est un hiver des plus brefs, un hiver «pourri» comme on en voit parfois, j’ai passé des jours entiers à étudier les modèles météorologiques les plus obscurs, guettant le moindre signe favorable au froid et à la neige, et n’ai été récompensé dans le réel que très parcimonieusement, et tandis que les années précédentes, je me vantais d’aller plus souvent à ski qu’à pied, force est d’admettre qu’il n’en a rien été cette année.

Avec ça mon compte en banque est comme d’habitude en berne, je ne sais pas comment ma banquière tolère le fait qu’il n’est pas passé au-dessus de zéro depuis plus d’un an et demi, que je vis à découvert la plupart du temps, depuis que j’ai ouvert un compte bancaire, il y a plus de trente ans.

D’un autre côté, vivre à découvert, je le crains, me va bien. Un emploi salarié durable m’est intolérable, ce pourquoi je n’ai jamais fait carrière, carrière est un mot qui ne me va pas, et comme je n’ai jamais été doué pour le commerce, et, pour le dire tout de go, que je déteste le commerce, qui constitue la plaie majeure de ce bas monde, j’ai toujours été plus ou moins pauvre, j’ai toujours flirté avec la limite de la pauvreté, et c’est amusant finalement : je me plains des températures qui demeurent ostensiblement au-dessus de zéro alors que mon compte bancaire demeure obstinément au-dessous de zéro, et que la limite pluie-neige dépasse largement les sommets de mes montagnes chéries, tandis que je flirte avec le seuil de pauvreté depuis toujours : les choses sont mal faites et je préférerais qu’elles s’inversent.

En marchant sous la pluie avec les chiens au bois des Fraux, sous une température affolante de 9°C en plein mois de février, qui achève de mettre à mal les dernières épaisseurs de neige, déjà !, j’ai pensé à ce livre de William Gaddis, que je tiens pour le livre le plus important de la seconde moitié du siècle dernier, et encore du début du siècle suivant, livre intitulé sobrement J.R. Je marchais et rêvais d’un monde où beaucoup auraient lu J.R., et je me disais que si tel était le cas, en prenant appui sur ce livre, il aurait été possible de renverser le capitalisme, l’économie de marché, de détruire le commerce, le marketing, les agences de publicité, les marchandises et les marchands. Au lieu de ça, peu de gens ont lu J.R., et je soupçonne que parmi ceux qui ont acquis le livre, un grand nombre ne l’a pas lu. Au lieu de ça, les gens s’affolent parce qu’un candidat à la présidentielle est pris la main dans le sac, on s’indigne de la corruption des élus, on espère la probité, l’humilité, la justice, et pendant ce temps, le commerce prospère et les hordes de salariés vont à leur travail de misère, s’appauvrissant gentiment et s’ennuyant atrocement, se consolant en s’abreuvant de divertissements de bas étage, et s’abîmant devant le vide insondable des écrans de smartphone. Pendant ce temps, les élites, elles, n’ont jamais cessé de s’enrichir, même au cœur de la soi-disant crise, tandis que tous les autres non seulement s’appauvrissaient mais contribuaient avec zèle à renflouer les banques et les actionnaires en alimentant les dividendes des nantis. Mais bon, l’autre abruti n’a pas été sage, c’est mal, et on s’en tiendra là – que son programme consacre sans vergogne le triomphe des élites et constitue un bras d’honneur et un doigt dressé envers le peuple, que mille autres nantis s’en mettent plein les fouilles en profitant de notre aveuglement, ça ne traverse pas l’esprit de la plupart des gens, et vogue la galère et vive le capitalisme.

Bref, j’allais sous la pluie. Je marchais dans les dernières neiges. Dans une atmosphère d’automne et de fin du monde et je songeais à J.R. et à mon prochain livre. Les chiens courraient dans les fourrés, ha, sans les chiens je serais déjà crevé pour sûr ! Je dis que la littérature me tient en vie, mais c’est faux, ce qui tient en vie, c’est la vie tout autour, ma compagne et mes chers quadrupèdes. Et la forêt, les chemins, la broussaille, ces burons en ruines, ces traces de chevreuils et ce renard aperçu tout à l’heure. L’année va être longue.

 

Obscures raisons

Obscures raisons

Pour une obscure raison, j’ai repensé à cette soirée passée quelques mois avant le début du millénaire au festival de Santander, en Espagne, ville chère à mon cœur, et je me suis revu, parfaitement libre et parfaitement ivre, dans le hall d’entrée, naviguant entre le bar et les portes d’entrée du théâtre, après le concert de Mark Eitzel, échangeant des regards avec Aparecida, qui devait ce soir-là et les soirs d’après devenir ma compagne, pour un temps, un temps seulement, quelques semaines, quelques semaines épiques, et j’avais croisé le grand Mark, coiffé d’une bonnet, qui dominait la foule, dont le visage sombre n’incitait pas à la discussion, j’avais pris sur la gueule ses postillons pendant tout le concert, parce que je m’étais assis au premier rang, presque religieusement, même si j’avais déjà beaucoup bu, et c’était que le début, qu’est-ce que je buvais à l’époque, et pas de la bière, non, du whisky, en Espagne, c’était essentiellement du whisky, et j’en buvais beaucoup, je me sentais tellement bien, Mark Eitzel avait décidé pour une obscure raison de chanter tout son concert a capela, la salle était comble, une salle de théâtre, bizarrement bourgeoise, c’était une belle soirée d’automne, on a fini dans un bar où jouait une chanteuse de jazz, une black, on se serait cru à New York, je devais être le seul français en ville, Aparecida, pour d’obscures raisons, avait entrepris de me guider dans les ruelles de la ville, je me disais, non, je me dis aujourd’hui, mon dieu, j’étais enfin libre, ma vie d’avant partait en lambeaux, tout partait en lambeaux, plus rien ni personne nulle part ne m’attendait, j’aurais pu mourir, ça n’aurait fait à personne ni chaud ni froid, je garde pour Santander une affection féroce, c’est toujours, pour cette partie de moi que j’ai laissée là-bas, une des plus belles villes du monde, ce pourquoi j’y reviens toujours en pensée, exalté par la mélancolie.

Puis j’ai pensé à cette phrase que Mark Eitzel avait dite dans une interview, comme quoi s’il n’avait pas composé de la musique, il serait devenir une sorte de tueur, un serial killer je crois, je n’ai pas écouté sa musique depuis plus d’une décennie, mais je me souviens très bien de cette phrase, et tout à l’heure, il m’est venu une idée semblable, comme quoi si je n’avais pas toujours voulu écrire, depuis tout gosse déjà, je serais devenu un serial killer ou un terroriste, et, bien qu’ayant beaucoup écrit, je me suis toujours vu en rêve tuant des gens, pas n’importe lesquels, des bourgeois de préférence, j’aurais pu être par exemple un anarchiste russe ou un membre d’Action directe, mais, tant mieux pour mes éventuelles victimes, les textes théoriques des mouvements terroristes, même ceux des anarchistes pour lesquels je garde une affection vivante, ne m’ont jamais suffisamment convaincu pour abandonner la voie de l’écriture, car une fois mort, c’en est fini de la littérature, raison pour laquelle je tiens à la vie pour autant que j’y songe.

Parmi les innombrables victimes qui ont péri dans mes rêves depuis ma plus tendre enfance, depuis que je rêve sans doute, j’ai songé récemment à ajouter quelques connaissances d’autrefois, des gens que j’ai admirés quand, ayant quitté la cité de mon enfance, j’entrais, intimidé et terrifié, dans ces mondes dont j’ignorais tout, les mondes de la culture, de la création, de l’art, de l’intelligence, côtoyant des jeunes gens d’une maturité impressionnante, qui avaient déjà, semblait-il, tout vécu, tout lu, tout écouté, tout vu, qui, partout, manifestaient une aisance imparable, jamais mis en défaut, qui connaissaient untel et untel, et surtout les codes, les us et les coutumes, tous les alcools, toutes les drogues, de jeunes gens promis à un bel avenir, issus de belles familles de la gauche caviar, des médecins, des psychanalystes, des écrivains, des diplomates, tous, ayant déjà malgré leur jeune âge parfaitement réussi, des 19 de moyenne au baccalauréat, excellant quoiqu’il fasse, tous évidemment militant à gauche, à l’extrême gauche, voire chez les anarchistes, navigant sans encombre de la scène punk aux underground arty, et moi je débarquais dans ce paradis, naïf et inculte, vraiment inculte, et je les admirais, et je leur en voulais, et j’en voulais surtout de n’être pas aussi bien né, et en grandissant, en faisant mon chemin, bientôt loin d’eux, mon chemin tout seul, le sac à dos aux épaules, les chaussures de marche aux pieds, je me suis rendu compte que je leur en voulais surtout de m’avoir volé ma révolte, et celle de mes semblables, les pauvres et mal-nés, de nous avoir dicté à nous, les pauvres, les vraiment pauvres, les mal-nés, le discours de nos révoltes, de s’être approprié l’injustice de notre condition pour se donner belle allure, alors que tout leur était promis, et que pour eux la vie était facile, qu’il ne leur aurait rien manqué de toutes façons, qu’ils savaient déjà tout en arrivant dans le monde, alors que je ne savais rien, et je leur en veux toujours, trente ans après, ce pourquoi j’ai envisagé de rêver de les tuer tous, un par un, trente ans après, puisqu’il n’est pas encore interdit de tuer des gens dans les rêves, n’est-ce pas, et j’ai repensé alors à cette soirée à Santander, quinze après mon entrée dans ce monde, c’était il y a quinze ans, mon dieu comme j’ai vieilli, et je me suis dit, là, à Santander, ce soir-là, je me suis senti parfaitement libre, parfaitement enfin libre, je me suis dit, cette expérience-là ne leur doit rien, j’ai réussi à tracer mon chemin tout seul finalement, et ce soir, en pensant à toutes ces choses, pour d’obscures raisons, j’ai écouté de vieilles chansons punk, les Buzzcoks, les Ramones, Joy Division, les Dead Kennedys, tous ces jeunes gens en colère, si énergiques, quand j’avais dix-huit ans, je chantais dans un groupe de punk industriel, A Very Sad Experiment, on avait enregistré trois K7 tirées à une poignée d’exemplaires, on était vraiment dingue, j’écrivais des textes radicalement nihilistes, je crois que je pourrais aller en prison aujourd’hui avec des textes pareils, mon frère jouait de la guitare sur deux cordes, notre pote Alex jouait de la batterie, et d’autres amis venaient se greffer au projet de temps à autres, les gens admirables nous ignoraient, mais on se fendait vraiment la poire, sur scène, on se sentait vraiment bien, je hurlais des trucs, des appels au meurtre le plus souvent, ou des slogans nihilistes, en anglais, sur scène j’étais en transe, quelques fans nous suivaient partout, on buvait et on fumait beaucoup trop pour apprendre la musique sérieusement, et le groupe n’a pas duré bien longtemps.