Au bureau comme tous les matins

Plomb du Cantal

Plomb du Cantal

J’emprunte l’expression au guide de montagne Didier, qui vit seul au col de Prat-de-Bouc, que j’ai croisé au buron ce matin, on a bu un café, lu une bière, on revenait d’une virée à skis là-haut. Il est pas mal notre bureau hein ?! — je me suis dit tout à l’heure en faisant la sieste avec les chiens, la montagne, que je pratique presque tous les jours, elle est en train de me changer. La peau de mon visage est noire et creusée par la neige et le soleil. Je sens mes os, mon corps, mes muscles, plus solides, et plus souples à cause du ski. J’ai moins peur aussi. Une forme de savoir, très intuitif, peu explicite, de ce qu’est la neige, la pente, mon propre corps, ce dont je suis capable ou pas. Quelque chose comme une juste mesure : Ramuz disait : la mesure de l’homme, la montagne aide à trouver ce genre de mesure. Évidemment, au fur et à mesure que je ne fais plus qu’un avec la montagne, je me sens extraordinairement éloigné des villes, et pour tout dire, elles me font peur. J’ai aussi pris l’habitude de m’arrêter durant chaque randonnée un moment pour méditer, je quitte les skis, trouve un endroit abrité du vent, m’assois sur l’herbe ou sur la neige, et je demeure immobile, à l’écoute. En redescendant, j’ai pensé à l’avenir et je me suis dit, à quoi ressemblera mon avenir, qu’est-ce que je vais faire maintenant ? À vrai dire, je n’en ai aucune idée. Un ami va publier mon livre, peut-être ça va m’aider à en écrire un autre, peut-être pas, les patients viennent à mon cabinet, mais il se peut qu’un de ces jours, ils ne viennent plus, ou encore moins nombreux, quel genre de travail devrais-je faire plus tard ? J’ai 46 piges et je me retrouve bien plus indécis que je ne l’étais à 20 ans. C’est à la fois angoissant et agréable. Ce sentiment de liberté radicale. Qu’importe, il y a aura d’autres hivers, et ce dont je suis sûr, tant que le corps m’y autorise, il faudra que je sois de la partie, la partie de l’hiver.

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Jean-Marc Moriceau, Histoire du Méchant Loup

Jean-Marc Moriceau, Histoire du Méchant Loup

je cite ci-dessous un extrait de l’excellent compte-rendu que Damien Baldin a fait de cet ouvrage de Jean-Marc Moriceau pour la revue numérique du Centre d’histoire de Sciences Po, Histoire@Politique. Politique, culture, société :

« …l’histoire de Jean-Marc Moriceau est avant tout une histoire rurale, quantitative, bien ancrée dans les structures économiques et sociales mais qui laisse la porte ouverte à des analyses plus sensibles au ressenti des populations et à leur environnement matériel, sensoriel et affectif. On sent néanmoins l’auteur rétif à se lancer dans des analyses qui relèveraient plus de l’anthropologie historique. S’il s’attarde ainsi avec une précision clinique sur les corps mutilés et déchiquetés et insiste souvent sur la peur et sa mémoire, les clés de lecture restent minces et, bizarrement, l’auteur en tire surtout des conclusions plutôt éthologiques, dans une perspective de zoohistoire. Pourtant cet « examen clinique » (p. 370) aurait pu être lu en rappelant combien ces attaques représentent des transgressions anthropologiques et culturelles inouïes : démembrement du corps, consommation de chair humaine parfois même vivante, renversement de la supériorité de l’homme sur les animaux. Une analyse plus anthropologique permettrait ainsi de mieux comprendre comment « en voyant disparaître sous leurs yeux un petit frère, une petite sœur, un petit ami ou un jeune voisin, les témoins qui survivaient à l’événement avaient bien des chances d’en transmettre la mémoire très loin dans le temps et dans l’espace » (p. 87) et d’expliquer un traumatisme dont l’importance dans les sociétés rurales dépasse largement le simple nombre des attaques. Plus loin encore, elle pourrait aussi expliquer pourquoi le discours sur le loup anthropophage est difficilement audible dans nos sociétés contemporaines où les seuils de tolérance à la violence et aux animaux sauvages sont inversement proportionnels.

Enfin, il faut absolument rappeler que l’Histoire du méchant loup est exemplaire d’une histoire encore balbutiante des relations hommes-animaux. Devant un sujet pollué par trop d’anachronismes, d’éthique animale et de dérivés éthologiques, l’historien avance ici avec prudence et délivre un programme qu’il serait sain de suivre : « dresser un bilan des travaux existants », décrire avec la plus grande précision possible les relations entre les hommes et les animaux – et ici une histoire quantitative avec des sources de première main est un grand atout – et enfin montrer et faire comprendre que les animaux sont « un révélateur du fonctionnement des sociétés humaines » (p. 17). »