Pourquoi gravir des sommets dangereux ?

La question est vieille comme l’alpinisme : pourquoi se lancer dans des expéditions aussi dangereuses ?

L’actualité a suscité le retour de cette question : il y a quelques jours, 6 alpinistes ont disparu durant l’ascension du Mont Rainier (État de Washington) et on se souvient du décès traumatisant des 16 sherpas sur l’Everest le mois dernier.

Autre fait sujet à débat dans la communauté : une alpiniste chinoise a gravi l’Everest après la mort des sherpas. Non seulement elle a bravé la loi non écrite qui s’est imposé chez les grimpeurs (ne pas grimper cette année par respect pour les sherpas et parce qu’un temps de réflexion est nécessaire pour repenser l’avenir des ascensions himalayennes) mais de plus, elle a utilisé un hélicoptère pour s’élever au-dessus de la zone de pics de glace dans laquelle les sherpas (qui préparaient les passages pour le début de la saison) ont trouvé la mort. Mais elle a donné une somme importante à l’hôpital local.

L’article de Conrad Anker s’achève par une citation de Malory, qui mourut comme on le sait dans l’ascension de l’Everest en 1924 :

« If you cannot understand that there is something in man which responds to the challenge of this mountain and goes out to meet it, that the struggle is the struggle of life itself upward and forever upward, then you won’t see why we go. What we get from this adventure is just sheer joy. And joy is, after all, the end of life.»

SOURCE : Opinion: Why I Climb Dangerous Mountains
by Conrad Anker
for National Geographic
4 juin 2014

Pourquoi les indiens boliviens ne souhaitent pas partager les semences de la Quinoa ?

Interview absolument passionnante de la journaliste Lisa Hamilton qui travaille sur la Bolivie, et qui a notamment publié une étude intitulée : « The Quinoa Quarrel, Who owns the world’s greatest superfood? », dans Harper’s Magazine.

Pourquoi les indiens boliviens qui font pousser la quinoa à très haute altitude refusent de commercialiser ou de donner leurs graines ? Se sont-ils ralliés au mouvement d’appropriation des semences que Monsanto et consorts nourrissent avec entrain ?

La réponse est bien plus complexe :
1. Les indiens de l’Altiplano (Quechua et Aymara) ne se posaient pas ce genre de questions, et faisaient circuler leurs graines jusqu’à la moitié du vingtième siècle, ces graines constituant une sorte de bien commun. L’irruption d’un objet bien moins abstrait qu’on le suppose, la propriété intellectuelle, est venu modifier cette pratique. Les indiens verraient d’un mauvais œil qu’on s’approprie ce qui autrefois appartenait à tout le monde.
2. Comme l’explique ce paysan qu’a rencontré Lisa Hamilton, le volcan au pied duquel poussent les champs de quinoa, le Thunupa, est considéré ici comme un dieu, et son don le plus précieux est précisément la quinoa. Cette sacralité des graines risque fort de se perdre si les multinationales s’en emparent n’est-ce pas ?

 

SOURCE : « Who owns quinoa? »
by Lynne Rossetto Kasper
The Splendid Table

 

L’article original publié dans Harper’s Magazine.
« The Quinoa Quarrel
Who owns the world’s greatest superfood? »
By Lisa M. Hamilton

À lire aussi (l’article ci-dessus en parle) le paradoxe et les drames liés au succès de cette céréale merveilleuse. Les Nations Unies ont eu la malheureuse idée de déclarer l’année 2013, année de la quinoa. Résultat les prix se sont envolés en même temps que la demande à l’export, et, conséquence terrible et absurde (le marché est absurde dans sa logique même), les boliviens n’ont plus les moyens d’acheter la quinoa qu’ils produisent ! Et donc, la Bolivie doit importer du blé etc. etc.. C’est le drame et la stupidité profonde des mécanismes de marché par lesquels toutes les nations deviennent dépendants les unes des autres, et particulièrement les nations pauvres dépendantes des plus riches — quand bien même elles bénéficiaient autrefois d’une certaine autonomie alimentaire. Vendre à des pays pauvres ses surplus agricoles alors qu’ils n’en avaient en aucun cas besoin en achetant leurs productions autochtones, qui donc peut avoir une idée pareille à part les businessmen de Wall Street ?

SOURCE : « Quinoa’s Global Success Creates Quandary at Home »
by Noah Friedman-Rudovsky for The New York Times (19 mars 2011)

« It has to do with food culture, because if you give the kids toasted quinoa flour, they don’t want it; they want white bread,” said Víctor Hugo Vásquez, vice minister of rural development and agriculture. “If you give them boiled water, sugar and quinoa flour mixed into a drink, they prefer Coca-Cola. »

À lire également :
Now available: « 29 flavors of open source seeds, sans patents », by Nathanael Johnson.

 

 

 

Comment se comporter quand on croise un ours ?

Un article tout à fait passionnant dans lequel nous apprenons qu’autour de la ville d’Anchorage : « there are an estimated 250 to 350 black bears and 65 grizzlies roaming the city. », et qu’il n’est pas toujours souhaitable de suivre les consignes traditionnelle en cas de rencontre avec un ours. (et le cas de Timothy Treadwell est évoqué, ainsi que celui de Jessica Gamboa, dont la rencontre récente avec un grizzli a mal tourné, mais, contrairement à Treadwell, elle a survécu).

La situation ici est très particulière : cette proximité des ours et des hommes — les ours autour d’Anchorage sont tout à fait dans le cas des animaux « liminaux » dont parlent les auteurs de Zoopolis, et non pas des animaux « sauvages » au sens propre. On connaît d’autres cas dans le monde où des prédateurs éventuellement dangereux pour l’homme et les humains donc, vivent à proximité. On évoque souvent la pression humaine qui a restreint l’habitat de ces ours, tigres, lions, crocodiles etc.. et les a conduit à s’approcher des villes et des villages. C’est parfois évident. Parfois moins, comme dans ce cas, en Alaska, où les ours et les humains partagent depuis longtemps le même territoire. Les rencontres sont donc inévitables. Apprendre à se protéger des ours, quand on est humain, fait partie du respect qu’on leur doit — il n’est pas question de supprimer les ours (sauf quand l’un d’eux a « goûté de la chair humaine », dans ce cas, il est préférable de le retirer de ce territoire partagé), et apprendre, quand on est un ours, à éviter les humains, fait partie du vade mecum de ces ours « urbanisés ».

Source : « Alaska bear encounters, could old advice be completely wrong? »
par Craig Medred
Alaska Dispatch, June 4, 2014

L’attaque des vaches tueuses

L’attaque des vaches tueuses

La transformation d’espèces domestiquées, humanisées ou inoffensives, voire de légumes (!), en bêtes féroces est une situation de départ classique qu’on rencontre dans tout une série de fictions cinématographiques – qu’on regarde généralement avec le sourire aux lèvres. Je signale toutefois, parmi le déferlement de lapins tueurs et de rats anthropophages, l’excellent et hilarant film néozélandais de Jonathan King, Black Sheep, dont je copie ci-dessous le résumé proposé par Wikipedia :

Terrifié par les moutons et sortant tout juste d’une thérapie, Henry revient dans la ferme familiale afin de la vendre à son frère aîné. Il ne sait pas encore que ce dernier y mène des expériences génétiques à haut risque. Quand un groupe d’activistes écologistes libère un agneau mutant, des milliers de moutons se transforment peu à peu en sanguinaires prédateurs qui mordent et transmettent leurs infections aux humains qui se transforment à leurs tour en monstrueux moutons.

blacksheep

un des moutons tueurs de Black Sheep (2006)

Dans le même ordre d’idées, je voudrais absolument noter le remarquable incident relaté par les journaux cette semaine et déjà mythifiée sous le titre : « L’attaque des vaches tueuses » (par le Midi Libre par exemple). Il s’agit en fait d’un troupeau appartenant à un éleveur espagnol et qui s’est éparpillé dans les alentours d’un village situé de l’autre côté de la frontière (en France donc). Un témoin raconte comment il a été victime par deux fois d’une attaque d’une de ces vaches dans le Midi Libre. On pourra lire aussi le compte-rendu de France 3.

Le troupeau dans le lotissement

23h30 : Je sors fumer la cigarette du soir sur la terrasse, et je tombe nez à mufle, pour ainsi dire, avec un taureau. Une dizaine de vaches laitières s’ébattent dans les jardins du lotissement, se régalent gentiment des fleurs et autres jeunes pousses des potagers voisins. Illico, j’appelle untel puis untel, les paysans que je connais. Monsieur et ses dames n’hésitent pas à pénétrer dans les propriétés privées (y’a pas beaucoup de portails chez nous) et s’en vont mugir et meugler sous les fenêtres des gamins endormis — forcément ça fait du grabuge : les papas sortent. J’appelle madame C. parce que les bêtes se prélassent dans leur potager. Damien, qui revient du tennis de table à bicyclette, se fraye un chemin entre les animaux. On fait pas nos fiers mais on parvient à déplacer le troupeau, une dizaine de bêtes avec le taureau, hors de nos jardins — et les voilà parties sur le chemin derrière chez nous, direction le village. Cécile et Sandrine, deux paysannes, arrivent en voiture : elles sont par là-bas je dis. On en a déjà trouvé trois, mais le problème, c’est qu’il y en a 22. Ô putain, 22 vaches en liberté dans le village ? Ben oui, on n’est pas couché ! — tout cela avec le sourire, pas inquiète pour deux sous, juste embêtées à cause des éventuels dégâts dans les jardins

Sandrine : elles ont du sauter par dessus les barbelés en suivant le taureau — faut s’en méfier, il plane un peu ce taureau qu’elles disent — ha, fais-je en songeant à ma rencontre inopinée de tout à l’heure (pour un peu, il aurait sonné à notre porte le taureau : planant, oui !)

En même temps, c’est la deuxième fois que ça arrive, seulement, en un an. Et j’ose pas imaginer si ça avait été le chouette troupeau d’Aubrac et Salers du pré d’à côté.. Parce que bon, les laitières, hein, z’ont l’habitude qu’on les conduise ici et là, mais les allaitantes, c’est parfois plus sportif — en tous cas, on a eu vite fait de rentrer les chiens !

Ce qui me fascine c’est la tranquillité des gens, tous d’origine paysanne, des habitués des grosses bêtes — avec Delphine, on fait pas nos fiers dans ces moments-là. Par exemple, Madame C. ou encore Brice, nos voisins les plus proches, ils savent les mots qu’on dit aux vaches, quelque chose comme EK EK, BEÏ BEÏ, c’est là qu’on voit les habitués. En tous cas, j’ai adoré discuter avec mes voisins et les paysans qui sont venus, le village qui sort du lit à 23h30, c’est chouette.

 

Pourquoi faudrait-il faire quelque chose de la Patagonie ?

Un cas extrêmement intéressant : l’avenir de la Patagonie chilienne (mais du côté argentin, c’est aussi tendu).

Depuis des décennies, l’État chilien et les industriels rêvent de transformer certaines zones glacière d’eau douce immense en usine hydro-électrique gigantesque. Comme toujours quand on veut produire de l’énergie à partir de l’eau, il faut des barrages, et qui dit barrage dit modification massive des paysages et disparition des habitants humains et non-humains — on noie des villages, des fermes, des territoires entiers, on recouvre le pays de routes, de réseaux de lignes à haute tension, de toute une infrastructure qui quadrille le paysage, coupe les corridors naturels et les passages empruntés par les vivants (humains et non-humains) — j’ajoute en guise de parenthèses que mon refus absolu de l’extraction du gaz de schistes repose avant tout sur ce constat : que l’extraction soit polluante ou pas, toxique ou pas, et quand bien même on découvrirait une technique pour extraire proprement, il n’empêche : c’est à coup sûr découper le paysage avec des routes, un réseau de transport d’énergie, lesquelles, une fois que le gisement sera épuisé, demeureront durant des décennies comme des plaies dans le paysage et feront des paysages un gruyère, instaurant des espaces privés, entourés de grilles hautes de plusieurs mètres, inscrivant sur le territoire des scories de la puissance industrielle : on peut traverser un pré ou une prairie, pas une zone d’extraction minière, encore moins un lac créé par un barrage etc.
Le reportage du Nouvel Observateur ne dit pas qu’au-delà de l’enjeu énergétique, la question de la raréfaction de l’eau douce dans les décennies à venir suscite également des convoitises envers ce réservoir, ces glaciers gigantesques. Comme disait le directeur de Goldmann Sachs, une pointure dans le domaine de la finance saine et sans danger, l’eau, c’est le futur pétrole.

Et d’un autre côté, on nous présente le projet des Tompkins, fondateurs de la marque « The North Face » (une des meilleures marque de fringues d’alpinisme et pas que), qui ont fait leur fortune grâce aux terres d’aventure si on peut dire, grâce aux espaces « sauvages » : créer un parc naturel en Patagonie (et le rétrocéder aux États chiliens et argentins). Tout à fait dans l’esprit de la wilderness américain. Ils rachètent donc des milliers d’hectares de terre, en espérant constituer un jour ce parc. L’idée d’une sanctuarisation de la nature dite sauvage est fort louable apparemment, sauf si vous êtes un investisseur potentiel. On ouvrira le parc aux touristes fortunés et aux sportifs —c’est déjà le cas des visiteurs en Patagonie. Les autochtones se reconvertissent déjà en guides touristiques — c’est le futur Népal en somme. Pourquoi pas.

Toujours est-il que cet avenir programmé des espaces non urbanisés et dont la densité de population humaine est faible est à quelque détail près un des avenirs programmés pour nos campagnes et nos montagnes en voie de « désertification ». On entend de plus en plus un discours décomplexé si l’on peut dire qui imagine fort bien qu’à l’avenir, nos campagnes, dont l’entretien coûte si cher, cher proportionnellement au faible nombre d’habitants qui y survivent, devraient être transformées d’une part en réserves énergétiques et de productions agro-industriels (fournissant ainsi les villes), et d’autre part, en sanctuaires de nature protégés. Autant dire qu’on n’y habiterait plus du tout.

SOURCE :  » La Patagonie face à la guerre de l’eau »
Par Jean-Paul Mari,
Le Nouvel Observateur 25 mai 2014.

Edward Abbey, Désert Solitaire

Edward Abbey, Désert Solitaire

Edward Abbey est considéré comme le H.D. Thoreau de l’Ouest américain. Auteur d’une oeuvre romanesque et d’essais fondés sur sa connaissance et son expérience des espaces naturels, il exerce une influence considérable aux États Unis sur les mouvements écologistes et au-delà.

La maison d’édition Gallmeister a publié plusieurs traductions de ses livres dans son excellente collection Nature Writing, et notamment le classique «Désert Solitaire», qui constitue à la fois un remarquable ouvrage d’observation naturaliste et un pamphlet implacable contre le politique environnementale et touristique américaine.

Edward Abbey - Désert solitaire« L’été prochain, ne sautez pas dans votre voiture pour filer vers
le pays des canyons dans l’espoir de voir par vous-même certaines
des choses que j’ai évoquées dans ces pages. Tout d’abord, vous ne
verrez rien du tout en voiture ; vous devrez sortir de votre foutu
engin et marcher ou, mieux encore, ramper à quatre pattes sur le
grès, à travers les buissons épineux, entre les cactus. Lorsque vous
commencerez à laisser des traces de sang derrière vous, vous verrez
quelque chose. Peut-être. Ou peut-être pas. Ensuite, la plupart des
choses dont je parle ici ont déjà disparu ou sont en train de
disparaître rapidement. Ce livre n’est pas un guide de voyage ; c’est
une élégie. Un tombeau. Ce que vous tenez entre vos mains est
une stèle. Une foutue dalle de roc. Ne vous la faites pas tomber sur
les pieds ; lancez-la contre quelque chose de grand, fait de verre et
d’acier. Qu’avez-vous à perdre ? »

Un site consacré à Abbey et son influence sur les mouvements écologistes aux États Unis (en anglais)

le blaireau, le chien et l’homme qui fait la sieste

Au cours de mes interminables randonnées, je prends toujours un moment pour m’allonger à même le sol. Parfois je dors. Depuis que Capou m’accompagne dans ces balades, il nous arrive de dormir tous les deux sur l’herbe. Un après-midi, en Margeride, nous avons été dérangés par un blaireau. Je dormais à poing fermé quand Capou a commencé à aboyer. C’était un gros gros blaireau, avec la gueule fournie de deux belles rangées de dents acérées. Un blaireau quoi. Capou a entrepris de la courser, mais le blaireau se retournait en ouvrant la gueule de manière menaçante. J’ai couru après le chien, car il m’est venu à l’esprit que le blaireau pouvait fort bien le massacrer d’un coup d’un seul. Les blaireaux sont des animaux courageux. J’en ai croisé un autre sur le Cézallier, un jour de neige, je l’ai suivi, et il se retournait tous les dix mètres pour me grogner dessus. De sacrées bestioles, vaut mieux s’en méfier tout de même.

Un nid de rouge queue juste à l’entrée de la maison

Deuxième couvée de rouge queue cette année (les premiers petits sont nés il y a deux semaines, pendant quelques jours, le nid était inoccupé, puis, récemment, un couple (un nouveau ?) est venu aménager un peu l’endroit, rajouter de la paille, et voilà, c’est reparti pour un tour !)

Je pense au chapitre de Zoopolis sur les animaux liminaux — qui vivent dans nos alentours humains sans pour autant être domestiqués. Ces rouge-queue sont typiquement des animaux liminaux. Comment puis-je les considérer avec justice ? Et bien par exemple en évitant de bouleverser l’environnement autour de leur nid : il s’agit en fait de l’abri-bois qui se trouve juste à côté de la porte d’entrée de la maison. L’entrée de l’abri-bois, un espace assez étroit, est protégé par une planche en bois, qui laisse juste un passage pour qu’un humain puisse transporter une bûche ou deux. Le nid est installé entre cette planche et au sommet d’une étagère où je range quelques outils et du matériel pour les sports d’hiver. Un ami me disait tantôt, tu devrais ôter cette planche pour aérer ton abri, ce serait meilleur pour le bois, ça l’aiderait à sécher. Ce conseil est avisé, mais cet ami ne sait pas qu’un nid de rouge-queue est installé justement contre la planche. Pas question d’ôter la planche donc !

Autre soin que j’apporte à cette petit nichée : ne jamais claquer la porte d’entrée, sortir discrètement de la maison, faire attention aux chiens (à commencer ceux qui partagent notre maison) et aux chats du quartier, qui adorent traîner dans les parages. L’année dernière, j’étais présent au moment du tout premier envol de la couvée : et ma chère Voltie, une border coolie malheureusement décédée depuis, attendait la gueule grande ouverte qu’un des petits qui avait de la peine à décoller lui tombe directement entre les dents. J’ai rentré Volt, et j’ai aidé le petit à continuer sa route à travers ciel.

Voilà le type de traitement (qui relève du « care« ) que nous pouvons mettre en place sans trop de difficultés pour ces oiseaux qui nichent à l’entrée de nos maisons.

Le Tibet, c’est ici

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Le 8 avril de l’année dernière, la tourmente hurlait sur les hauteurs, la neige recouvrait tout, des amas de neige soulevés par le vent — je le sais parce que le 8 avril de l’année dernière, j’étais là-haut, perdu dans la tempête, m’efforçant de quitter au plus vite ces hauts-plateaux désolés pour regagner l’abri des bois du Ché, et ce jour-là, j’ai hurlé contre l’hiver et contre la montagne, pris à partie les dieux, brandi le poing à travers le brouillard, parce que, plié en deux contre le vent, les skis tranchant la neige épaisse, j’avais décidé de ne pas céder, et vivre, car c’était là un de ces moments rares et précieux durant lequel il faut lutter pour survivre, et malheur à celui qui s’abandonne aux éléments déchaînés et s’allonge sur la neige, épuisé.

Le 8 avril de cette année, j’ai gravi avec Iris les mêmes hauteurs, mais c’était tout différent : le printemps a jailli entre les genêts, il est tombé littéralement du ciel et a fécondé la terre, les prairies sont couvertes d’anémones pulsatiles, tellement qu’il est difficile de croire que la fleur est devenue rare et qu’on la protège ici et là, quelques pans de neige abrités au nord résistent encore. J’ai remisé mes skis la semaine dernière, et je me sens à la fois heureux et malheureux. Tout en marchant du pas vaillant de celui qui doit arpenter son territoire avec soin, je laisse mon regard se perdre au gré des courses en tous sens d’Iris, je file vers le sommet de mes montagnes, que surplombent de plus hautes montagnes encore, le Plomb du Cantal sur lequel tiendront les neiges jusqu’en juin, je file d’un pas décidé, bien que rien ne presse, Iris prend de l’avance et la voilà qui court sur la ligne de crête, se détachant bien loin à l’horizon. Je suis heureux de me trouver là, chez moi, avec ma chienne, de m’allonger bientôt à ses côtés dans la prairie au milieu des anémones. Et je suis malheureux à cause de l’hiver qui s’en va.

Delphine me parlait tantôt d’une femme qui, à l’âge de vingt-sept ans, a marché durant des années du Vietnam au Tibet. Elle me disait : tu devrais l’écouter. J’ai répondu trop abruptement, d’une manière qui m’a déconcerté, que non, je ne souhaitais pas écouter cette femme, ça me rendait triste d’écouter le récit des gens qui ont vécu ce genre d’expérience, que je les enviais, parce qu’à vingt-sept ans, je me morfondais dans une vie que je n’aimais pas, et que s’il en était ainsi, c’est parce que j’avais fait le mauvais choix, le choix de la sécurité, et que j’aurais mieux fait de partir, tout comme cette femme, prendre la route, et que même si je l’ai fait, je ne l’ai pas vraiment fait, je n’ai pas été assez courageux, assez radical, et que je regrette, je regrette. je regrettais aussi d’avoir été si abrupt avec Delphine, et je regrettais d’avoir des regrets. Il était temps de quitter pour quelques heures la maison et aller marcher, car marcher m’aide à clarifier mes pensées, ou plutôt, marcher m’aide à transformer mes pensées, ou plutôt marcher m’aide à vivre.

Puis, tandis que je marchais dans mes montagnes, je me suis dit qu’il ne dépendait que de moi de faire que le Tibet soit ici, sur ces hauts-plateaux, qu’importe après tout que les montagnes culminent à 8000 mètres ou à 2000 mètres, le Tibet pourrait très bien être ici, si je veux, et donc, assis sur les rochers avec Iris, je n’étais plus si malheureux, ni si envieux, et mes regrets ne portaient pas si loin dans le temps, je regrettais juste la fin de l’hiver, et, pour être honnête, j’étais déjà en train d’apprécier l’arrivée du printemps, ou plutôt, le printemps tombant du ciel, poussant entre les rochers et jaillissant des ruisseaux libérés, m’embrassait déjà.