Edward Abbey, Désert Solitaire

Edward Abbey, Désert Solitaire

Edward Abbey est considéré comme le H.D. Thoreau de l’Ouest américain. Auteur d’une oeuvre romanesque et d’essais fondés sur sa connaissance et son expérience des espaces naturels, il exerce une influence considérable aux États Unis sur les mouvements écologistes et au-delà.

La maison d’édition Gallmeister a publié plusieurs traductions de ses livres dans son excellente collection Nature Writing, et notamment le classique «Désert Solitaire», qui constitue à la fois un remarquable ouvrage d’observation naturaliste et un pamphlet implacable contre le politique environnementale et touristique américaine.

Edward Abbey - Désert solitaire« L’été prochain, ne sautez pas dans votre voiture pour filer vers
le pays des canyons dans l’espoir de voir par vous-même certaines
des choses que j’ai évoquées dans ces pages. Tout d’abord, vous ne
verrez rien du tout en voiture ; vous devrez sortir de votre foutu
engin et marcher ou, mieux encore, ramper à quatre pattes sur le
grès, à travers les buissons épineux, entre les cactus. Lorsque vous
commencerez à laisser des traces de sang derrière vous, vous verrez
quelque chose. Peut-être. Ou peut-être pas. Ensuite, la plupart des
choses dont je parle ici ont déjà disparu ou sont en train de
disparaître rapidement. Ce livre n’est pas un guide de voyage ; c’est
une élégie. Un tombeau. Ce que vous tenez entre vos mains est
une stèle. Une foutue dalle de roc. Ne vous la faites pas tomber sur
les pieds ; lancez-la contre quelque chose de grand, fait de verre et
d’acier. Qu’avez-vous à perdre ? »

Un site consacré à Abbey et son influence sur les mouvements écologistes aux États Unis (en anglais)

le blaireau, le chien et l’homme qui fait la sieste

Au cours de mes interminables randonnées, je prends toujours un moment pour m’allonger à même le sol. Parfois je dors. Depuis que Capou m’accompagne dans ces balades, il nous arrive de dormir tous les deux sur l’herbe. Un après-midi, en Margeride, nous avons été dérangés par un blaireau. Je dormais à poing fermé quand Capou a commencé à aboyer. C’était un gros gros blaireau, avec la gueule fournie de deux belles rangées de dents acérées. Un blaireau quoi. Capou a entrepris de la courser, mais le blaireau se retournait en ouvrant la gueule de manière menaçante. J’ai couru après le chien, car il m’est venu à l’esprit que le blaireau pouvait fort bien le massacrer d’un coup d’un seul. Les blaireaux sont des animaux courageux. J’en ai croisé un autre sur le Cézallier, un jour de neige, je l’ai suivi, et il se retournait tous les dix mètres pour me grogner dessus. De sacrées bestioles, vaut mieux s’en méfier tout de même.

Un nid de rouge queue juste à l’entrée de la maison

Deuxième couvée de rouge queue cette année (les premiers petits sont nés il y a deux semaines, pendant quelques jours, le nid était inoccupé, puis, récemment, un couple (un nouveau ?) est venu aménager un peu l’endroit, rajouter de la paille, et voilà, c’est reparti pour un tour !)

Je pense au chapitre de Zoopolis sur les animaux liminaux — qui vivent dans nos alentours humains sans pour autant être domestiqués. Ces rouge-queue sont typiquement des animaux liminaux. Comment puis-je les considérer avec justice ? Et bien par exemple en évitant de bouleverser l’environnement autour de leur nid : il s’agit en fait de l’abri-bois qui se trouve juste à côté de la porte d’entrée de la maison. L’entrée de l’abri-bois, un espace assez étroit, est protégé par une planche en bois, qui laisse juste un passage pour qu’un humain puisse transporter une bûche ou deux. Le nid est installé entre cette planche et au sommet d’une étagère où je range quelques outils et du matériel pour les sports d’hiver. Un ami me disait tantôt, tu devrais ôter cette planche pour aérer ton abri, ce serait meilleur pour le bois, ça l’aiderait à sécher. Ce conseil est avisé, mais cet ami ne sait pas qu’un nid de rouge-queue est installé justement contre la planche. Pas question d’ôter la planche donc !

Autre soin que j’apporte à cette petit nichée : ne jamais claquer la porte d’entrée, sortir discrètement de la maison, faire attention aux chiens (à commencer ceux qui partagent notre maison) et aux chats du quartier, qui adorent traîner dans les parages. L’année dernière, j’étais présent au moment du tout premier envol de la couvée : et ma chère Voltie, une border coolie malheureusement décédée depuis, attendait la gueule grande ouverte qu’un des petits qui avait de la peine à décoller lui tombe directement entre les dents. J’ai rentré Volt, et j’ai aidé le petit à continuer sa route à travers ciel.

Voilà le type de traitement (qui relève du « care« ) que nous pouvons mettre en place sans trop de difficultés pour ces oiseaux qui nichent à l’entrée de nos maisons.

Le Tibet, c’est ici

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Le 8 avril de l’année dernière, la tourmente hurlait sur les hauteurs, la neige recouvrait tout, des amas de neige soulevés par le vent — je le sais parce que le 8 avril de l’année dernière, j’étais là-haut, perdu dans la tempête, m’efforçant de quitter au plus vite ces hauts-plateaux désolés pour regagner l’abri des bois du Ché, et ce jour-là, j’ai hurlé contre l’hiver et contre la montagne, pris à partie les dieux, brandi le poing à travers le brouillard, parce que, plié en deux contre le vent, les skis tranchant la neige épaisse, j’avais décidé de ne pas céder, et vivre, car c’était là un de ces moments rares et précieux durant lequel il faut lutter pour survivre, et malheur à celui qui s’abandonne aux éléments déchaînés et s’allonge sur la neige, épuisé.

Le 8 avril de cette année, j’ai gravi avec Iris les mêmes hauteurs, mais c’était tout différent : le printemps a jailli entre les genêts, il est tombé littéralement du ciel et a fécondé la terre, les prairies sont couvertes d’anémones pulsatiles, tellement qu’il est difficile de croire que la fleur est devenue rare et qu’on la protège ici et là, quelques pans de neige abrités au nord résistent encore. J’ai remisé mes skis la semaine dernière, et je me sens à la fois heureux et malheureux. Tout en marchant du pas vaillant de celui qui doit arpenter son territoire avec soin, je laisse mon regard se perdre au gré des courses en tous sens d’Iris, je file vers le sommet de mes montagnes, que surplombent de plus hautes montagnes encore, le Plomb du Cantal sur lequel tiendront les neiges jusqu’en juin, je file d’un pas décidé, bien que rien ne presse, Iris prend de l’avance et la voilà qui court sur la ligne de crête, se détachant bien loin à l’horizon. Je suis heureux de me trouver là, chez moi, avec ma chienne, de m’allonger bientôt à ses côtés dans la prairie au milieu des anémones. Et je suis malheureux à cause de l’hiver qui s’en va.

Delphine me parlait tantôt d’une femme qui, à l’âge de vingt-sept ans, a marché durant des années du Vietnam au Tibet. Elle me disait : tu devrais l’écouter. J’ai répondu trop abruptement, d’une manière qui m’a déconcerté, que non, je ne souhaitais pas écouter cette femme, ça me rendait triste d’écouter le récit des gens qui ont vécu ce genre d’expérience, que je les enviais, parce qu’à vingt-sept ans, je me morfondais dans une vie que je n’aimais pas, et que s’il en était ainsi, c’est parce que j’avais fait le mauvais choix, le choix de la sécurité, et que j’aurais mieux fait de partir, tout comme cette femme, prendre la route, et que même si je l’ai fait, je ne l’ai pas vraiment fait, je n’ai pas été assez courageux, assez radical, et que je regrette, je regrette. je regrettais aussi d’avoir été si abrupt avec Delphine, et je regrettais d’avoir des regrets. Il était temps de quitter pour quelques heures la maison et aller marcher, car marcher m’aide à clarifier mes pensées, ou plutôt, marcher m’aide à transformer mes pensées, ou plutôt marcher m’aide à vivre.

Puis, tandis que je marchais dans mes montagnes, je me suis dit qu’il ne dépendait que de moi de faire que le Tibet soit ici, sur ces hauts-plateaux, qu’importe après tout que les montagnes culminent à 8000 mètres ou à 2000 mètres, le Tibet pourrait très bien être ici, si je veux, et donc, assis sur les rochers avec Iris, je n’étais plus si malheureux, ni si envieux, et mes regrets ne portaient pas si loin dans le temps, je regrettais juste la fin de l’hiver, et, pour être honnête, j’étais déjà en train d’apprécier l’arrivée du printemps, ou plutôt, le printemps tombant du ciel, poussant entre les rochers et jaillissant des ruisseaux libérés, m’embrassait déjà.

rencontres

rencontres

Des gens que j’ai rencontré hier et aujourd’hui :
Dans mes montagnes, les estives après les bois du Ché, le propriétaire de la montagne (le propriétaire administratif, car le propriétaire poétique, c’est moi) — on s’était déjà croisé l’année dernière à la même époque. Il répand de l’engrais dans la prairie. Des rats, c’est fou ce qu’il y a comme rats, et des taupes aussi, j’essaie, dit-il d’aider un peu l’herbe à pousser, sinon mes vaches n’auront rien à manger cet été. C’est vrai que la prairie cette année est couverte de monticules de terre, il y en a partout — l’hiver a été trop doux, de la neige certes, mais un froid très modéré. Iris lui fait la fête. Il veut monter une association pour le ski nordique, avec Didier, l’homme du col de Prat-de-Bouc. J’en suis !, lui dis-je. Content de rencontrer cet homme, le seul dans la montagne au printemps. Les vaches devraient monter vers le 25 mai — d’ici-là je pourrais promener Iris sans crainte dans les estives, mais après ! Gare aux Salers !
À ce sujet, au sujet des Salers, j’en cause avec un pêcheur à la mouche, le lendemain, sur les rives de la Truyère à Lanau. Il vient d’attraper une truite, mais la seconde s’est enfui avec la mouche — il s’en fiche pas mal dit-il, c’est tellement beau ici — je l’ai vu à l’aller, de l’eau jusqu’aux cuisses au milieu du courant. On parle d’Iris et Capou — qui nous écoutent causer avec intérêt. Je raconte qu’Iris vient de se faire courser par une dizaines d’Aubrac. Elle a filé dare dare sous le barbelé. Raison pour laquelle je la tiens en laisse pour la fin de la promenade (punie mademoiselle l’intrépide !) — il dit, le pêcheur : moi aussi, je me suis fait courser l’année dernière. Je pêchais là, et les vaches étaient en liberté sur la rive, quand il y en a une qui s’est excitée, les autres ont suivi, j’ai réussi à passer de l’autre côté du barbelé, mais la rivière était en crue, j’étais coincé. Bizarrement, c’est le taureau qui m’a sorti d’affaire : un coup de corne sur la meneuse, et toute la tribu s’est réunie aux abordes des bois — j’ai quand même attendu une bonne demi-heure avant d’oser sortir de mon refuge, et je suis reparti tout doucement, sans faire de bruit.

C’est dingue ces vaches quand même — se passe pas un jour dans la Cantal sans qu’un paysan soit blessé par une de ses bêtes. Dans la rubrique Faits Divers de ce matin, un monsieur de 80 printemps s’est fait, dit le journal, «piétiné» — il en a dieu merci réchappé. Une fois je me suis fait courser sur les hauteurs de Prat-de-Bouc — on en menait pas large avec Capou — ce pourquoi je longe toujours les barbelés quand je dois entrer dans un pré — mais parfois, les troupeaux sont de chaque côté des barbelés — reste à prier que les deux troupeaux ne s’énervent pas de concert.

en chantant gaiement

« Bien que l’exclusivité d’une identité particulière soit souvent présupposée -en général de manière implicite-, je soutiens que cette hypothèse est tout à fait absurde. Nous relevons tous individuellement, dans nos vies respectives, de diverses identités liées à des contextes très variés. Un seul individu peut ainsi être à la fois d’origine malaisienne, présenter des caractéristiques raciales chinoises, être citoyen français, résidant aux Etats-Unis, chrétien, socialiste, femme, poète, végétarien, asthmatique, anthropologue, professeur à l’université, opposant à l’avortement, ornithologue, astrologue et profondément convaincu que des créatures extraterrestres visitent régulièrement la Terre dans des véhicules de toutes les couleurs, en chantant gaiement. »

Amartya Sen, L’Économie est une science morale, La Découverte 2004.

Grizzly Man, la fabuleuse et paradoxale histoire de Timothy Treadwell

Grizzly Man, la fabuleuse et paradoxale histoire de Timothy Treadwell

Le documentaire de Werner Herzog retrace la vie de Timothy Treadwell, qui  vécût plusieurs étés successifs dans une vallée du Katmai National Park and Preserve en Alaska, au milieu des Grizzlys, les filmant d’extrêmement près. Voici des liens intéressants concernant ce film et son malheureux héros :

Sur le film de Werner Herzog proprement dit :

la page d’IMDb (la grande base de données du cinéma international)

On trouve beaucoup de critiques sur le net, et des avis partagés : en gros, les opinions concernant le cas Treadwell et le film s’étalant entre deux pôles extrêmes, ceux qui considèrent que Treadwell est fou, et incarne l’exemple d’une position écologique naïve et désastreuse, et ceux qui, à l’opposé défendent son radicalisme, son refus des valeurs de la société « civilisée ».

Ces derniers sont évidemment à l’initiative du site qui prétend prolonger l’oeuvre de Tradwell, grizzly people (sur lequel on trouve de nombreuses photographies et vidéos, et qui met en place des conférences, des interventions militantes etc)

De nombreuses pages web ont été mise en ligne concernant ce qu’il convient aujourd’hui d’appeler The Timothy Treadwell Incident, c’est-à-dire l’accident dont il fut victime avec son amie Amie Huguenard, dont cette étude tout à fait passionnante (mais en anglais) qu’il faut absolument lire (publié sur le site d’un véritable passionné des ours) :

http://www.yellowstone-bearman.com/Tim_Treadwell.html

Le cinéaste Werner Herzog est un de mes préférés, et n’a cessé de s’intéresser aux destins singuliers de ces hommes qui défient la nature ou l’infini. je vous conseille tout particulièrement les deux films qu’il a tournés dans la forêt amazionienne, Aguirre, la colère de Dieu et Fitzcarraldo, avec le génial acteur Klaus Kinksy.

Je signale au passage que la musique du film est due à l’excellent Richard Thompson, qui fit partie des Fairport Convention, un très grand folk singer et compositeur.

Treadwell-8Pour finir je copie une partie d’un texte que j’ai publié sur un autre blog et dans lequel je mentionne le cas Treadwell et le film de Herzog (le texte en entier est lisible ici) :
« Timothy Treadwell vécut au milieu des ours sauvages d’Alaska chaque été durant treize ans. Au milieu de toute une littérature le concernant, comprenant les textes et les vidéos qu’il a laissés, surnage un film exceptionnel de Werner Herzog, Grizzly Man . Timothy se présentait comme investi d’une mission écologique (genre : sauvegarde des ours), ce qui l’amenait non seulement à planter sa tente durant de longs mois au cœur même du territoire des ours, mais à nouer avec eux des relations de proximité, dont témoignent ses nombreuses vidéos, dans lesquelles il se filme à quelques mètres à peine de ses protégés. Il prend des risques considérables. Ce dont il a conscience, et il le répète à longueur de pellicule. Ces documents sont très étranges. Timothy semble avoir vraiment la trouille, il n’est pas inconscient, il ne cesse de rappeler que l’animal peut lui arracher la tête d’un coup de patte et le dévorer, qu’il n’aurait aucune chance de lui échapper, il fait preuve paradoxalement d’extrêmes précautions dans l’approche des bêtes, fait montre d’un savoir, d’une technique qu’il est sans doute un des rares êtres humains à avoir poussé aussi loin, et dans le même temps, il se comporte de manière complètement déraisonnable, dans la mesure où nous paraît raisonnable le désir de rester en vie et de ne pas finir dépecé entre les pattes et dans la gueule d’un ours. L’ambiguïté, à bien y penser, vient probablement que ce qui « nous » paraît raisonnable dans ce genre de situation, n‘était pas ce qui paraissait raisonnable à Timothy (et se fonde aussi sans doute sur « ce que les ours font à l’homme », c’est-à-dire à la fois et dans le désordre, qu’ils peuvent inspirer une immense terreur, une tendresse de peluche et de douceurs infantiles, et un sentiment de puissance et de virilité infinies). Tout le documentaire de Herzog fait resplendir l‘énigme que constitue le désir de cet homme. C’est à ce genre d‘énigme que je m’intéresse ici. Pas plus qu’Herzog, je ne souhaite expliquer le cas Treadwell, mais plutôt : donner matière à penser. Je note aussi cette dimension tragique : on sait, on sent, on ne peut pas ne pas savoir comment ça va finir. Mal. (comme œdipe diront certains de mes collègues qui ne manquent jamais une occasion de le placer) À la fin du film, dans un passage particulièrement troublant, Herzog prend position : l’amie de Treadwell est au premier plan (c’est la seule fois où elle apparaîtra sur la pellicule, juste avant d‘être dévorée), l’ours juste derrière, à quelques mètres. Timothy déclame tout l’amour qui lui paraît exister entre la bête et lui, la relation de confiance, le rêve d’une société anthropo-ursine (je fais référence ici au concept si fécond de « société anthropo-canine » développé par Dominique Guillo ). Herzog fait alors ce commentaire en voix off :

ce qui m’obsède c’est que sur tous les visages de tous les ours que Treadwell a filmés, je ne trouve aucune affinité, aucune compréhension, aucune pitié. Je vois seulement une colossale indifférence de la nature. Pour moi il n’existe pas de monde secret des ours. Et ce regard vide n’exprime qu’un vague intérêt pour la nourriture. Mais pour Thimothy Treadwell, cet ours était un ami, un sauveur.

Qu’est-ce qui pousse Timothy à dépasser les limites que la plupart des êtres vivants se fixent quand ils sont amenés à rencontrer des ours ? Une nostalgie des ours en peluche ? Si tel était le cas, on en verrait plus souvent des Timothy Treadwell. Ce qui me frappe, c’est l’alternance systématique d’un côté, de la peur, de la conscience du danger, la manière dont il explique les précautions qu’il faudrait prendre en de telles circonstances, et, de l’autre côté, de ce ton exalté, revendiquant, et parfois même hurlant toute la haine qu’il éprouve pour les rares humains qui s’aventurent dans ces parages, les chasseurs, les touristes, les rangers en charge du parc. J’ai l’impression qu’il combat sa propre peur, qu’il en évacue au moins une part, en déployant toute cette fureur sur l’humanité. Cela va bien au-delà, je crois, de ce que nous appelons la phobie. Mais, si on veut essayer ce modèle un peu étroit pour éclairer le cas Treadwel, on pourrait presque dire qu’il y aurait là un objet « contra-phobique » extrêmement singulier, au sens où l’objet contra-phobique est ici le même objet qui suscite la plus grande peur, la peur panique. Comme si le moyen trouvé par le sujet pour transformer sa peur en quelque chose de viable, c‘était précisément de la dominer en « apprivoisant » l’objet terrifiant. On peut imaginer qu’au départ de tout cela, une ambivalence, un clivage particulièrement irréductible avait marqué l’objet, ne laissant pas d’autre choix au sujet que de s’y confronter jusqu‘à la mort, d’y consacrer l’entièreté de sa vie. »

Au bureau comme tous les matins

Plomb du Cantal

Plomb du Cantal

J’emprunte l’expression au guide de montagne Didier, qui vit seul au col de Prat-de-Bouc, que j’ai croisé au buron ce matin, on a bu un café, lu une bière, on revenait d’une virée à skis là-haut. Il est pas mal notre bureau hein ?! — je me suis dit tout à l’heure en faisant la sieste avec les chiens, la montagne, que je pratique presque tous les jours, elle est en train de me changer. La peau de mon visage est noire et creusée par la neige et le soleil. Je sens mes os, mon corps, mes muscles, plus solides, et plus souples à cause du ski. J’ai moins peur aussi. Une forme de savoir, très intuitif, peu explicite, de ce qu’est la neige, la pente, mon propre corps, ce dont je suis capable ou pas. Quelque chose comme une juste mesure : Ramuz disait : la mesure de l’homme, la montagne aide à trouver ce genre de mesure. Évidemment, au fur et à mesure que je ne fais plus qu’un avec la montagne, je me sens extraordinairement éloigné des villes, et pour tout dire, elles me font peur. J’ai aussi pris l’habitude de m’arrêter durant chaque randonnée un moment pour méditer, je quitte les skis, trouve un endroit abrité du vent, m’assois sur l’herbe ou sur la neige, et je demeure immobile, à l’écoute. En redescendant, j’ai pensé à l’avenir et je me suis dit, à quoi ressemblera mon avenir, qu’est-ce que je vais faire maintenant ? À vrai dire, je n’en ai aucune idée. Un ami va publier mon livre, peut-être ça va m’aider à en écrire un autre, peut-être pas, les patients viennent à mon cabinet, mais il se peut qu’un de ces jours, ils ne viennent plus, ou encore moins nombreux, quel genre de travail devrais-je faire plus tard ? J’ai 46 piges et je me retrouve bien plus indécis que je ne l’étais à 20 ans. C’est à la fois angoissant et agréable. Ce sentiment de liberté radicale. Qu’importe, il y a aura d’autres hivers, et ce dont je suis sûr, tant que le corps m’y autorise, il faudra que je sois de la partie, la partie de l’hiver.

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Jean-Marc Moriceau, Histoire du Méchant Loup

Jean-Marc Moriceau, Histoire du Méchant Loup

je cite ci-dessous un extrait de l’excellent compte-rendu que Damien Baldin a fait de cet ouvrage de Jean-Marc Moriceau pour la revue numérique du Centre d’histoire de Sciences Po, Histoire@Politique. Politique, culture, société :

« …l’histoire de Jean-Marc Moriceau est avant tout une histoire rurale, quantitative, bien ancrée dans les structures économiques et sociales mais qui laisse la porte ouverte à des analyses plus sensibles au ressenti des populations et à leur environnement matériel, sensoriel et affectif. On sent néanmoins l’auteur rétif à se lancer dans des analyses qui relèveraient plus de l’anthropologie historique. S’il s’attarde ainsi avec une précision clinique sur les corps mutilés et déchiquetés et insiste souvent sur la peur et sa mémoire, les clés de lecture restent minces et, bizarrement, l’auteur en tire surtout des conclusions plutôt éthologiques, dans une perspective de zoohistoire. Pourtant cet « examen clinique » (p. 370) aurait pu être lu en rappelant combien ces attaques représentent des transgressions anthropologiques et culturelles inouïes : démembrement du corps, consommation de chair humaine parfois même vivante, renversement de la supériorité de l’homme sur les animaux. Une analyse plus anthropologique permettrait ainsi de mieux comprendre comment « en voyant disparaître sous leurs yeux un petit frère, une petite sœur, un petit ami ou un jeune voisin, les témoins qui survivaient à l’événement avaient bien des chances d’en transmettre la mémoire très loin dans le temps et dans l’espace » (p. 87) et d’expliquer un traumatisme dont l’importance dans les sociétés rurales dépasse largement le simple nombre des attaques. Plus loin encore, elle pourrait aussi expliquer pourquoi le discours sur le loup anthropophage est difficilement audible dans nos sociétés contemporaines où les seuils de tolérance à la violence et aux animaux sauvages sont inversement proportionnels.

Enfin, il faut absolument rappeler que l’Histoire du méchant loup est exemplaire d’une histoire encore balbutiante des relations hommes-animaux. Devant un sujet pollué par trop d’anachronismes, d’éthique animale et de dérivés éthologiques, l’historien avance ici avec prudence et délivre un programme qu’il serait sain de suivre : « dresser un bilan des travaux existants », décrire avec la plus grande précision possible les relations entre les hommes et les animaux – et ici une histoire quantitative avec des sources de première main est un grand atout – et enfin montrer et faire comprendre que les animaux sont « un révélateur du fonctionnement des sociétés humaines » (p. 17). »