Mal dormi la nuit dernière. Je relis les notes prises dans la marge du Traité des Principes de Damascius (j’essaie d’écrire une introduction pour d’éventuels lecteurs du grand philosophe platonicien).
 
Note étrange, Damascius & Thomas Bernhard : La pensée croit faire un pas en avant, mais à peine se sent-elle portée vers les hauteurs qu’une force invisible la tire en arrière. On bute sur une aporie, on pressent une issue possible, mais, patatras (si je puis dire, qui n’a rien de grec, quoique), une nouvelle aporie se présente, plus implacable encore, et nous voilà bon pour tout reprendre à nouveaux frais. Rien n’est assuré, il faut reprendre et encore reprendre, le style du grand autrichien sans doute, voilà ce que j’avais en tête vers trois heures du matin.
 
Autre griffonnage : La procession de l’indicible. Toute chose, même la plus modeste dans l’échelle de l’être procède à la fois du dicible et de l’indicible. De l’un à la matière, tout se déplie et se déploie dans un clair-obscur relatif – l’indicible, là-haut, l’est par excès, mais il l’est ici-bas par défaut. (Je m’étais pris à rêver, quand j’étais étudiant, il y a fort longtemps, d’une boucle que personne n’avait osé boucler, de l’ineffable au-delà du tout à l’indicible océan obscur et sans forme – rêve de jeune métaphysicien malheureux sans doute, menacé par la folie).
 
Je note : cette affinité avec W.R. Bion – l’inconnu (qui donc avait écrit ce poème déjà, “l’inconnu me dévore” ?, ha oui, Xavier Grall – j’ai lu ce texte il y a si longtemps). Bion donc. La manière bizarre dont je lis Bion – au point que personne ne comprend ce dont je parle, même ceux qui le lisent. Toute chose manque à être. Faire émerger la douleur – témoin du non être, la douleur fondamentale – et quand la psychanalyse à son terme laisse un champ de ruines, quand dans un éclair de lucidité l’océan obscur et sans forme engloutit les dernières illusions, ne reste plus que la douleur, et peut-être la philosophie, la création, l’apprentissage serein du désespoir (que les thérapeutes de mes deux qui pensent réellement s’inspirer de la psychanalyse en prennent de la graine bordel)
 
Et je note aussi : C.E. Gadda, La Connaissance de la douleur. récit le plus étrange qui soit. Gadda, Bion, Damascius. Les colères de l’ingénieur dans son jardin, je les connais trop (“Un grotesque comme celui-ci ne se niche pas dans la perversité machinante du foie de l’auteur de la Connaissance mais dans le foie machinateur de la réalité universelle.” dit Gadda). Une révolte contre l’imbécilité des abrutis d’une langue sans creux et sans réserve, d’une langue exclusivement vouée à recouvrir l’incertitude et les traces du néant. Ma haine des scientistes vénérant des cerveaux.
 
Chaque être, même le plus médiocre dans l’échelle de l’être, possède une dimension métaphysique. L’inconnu comme seul horizon valable – le reste n’est que ressassement et pensées remâchées, déjà pensées, mortes et re-mortes (les pensées pensantes de Spinoza). La douleur et le doute, l’écart ressenti entre ce qui se dit et ce qui est, ces petits abîmes qui jalonnent nos récits de vie, le pressentiment, le “tourment”, dit Damascius, que l’aporie secrète : une vie qui vaut la peine d’être vécue (dans le doute et la douleur). Cette disposition spectrale à pressentir l’immanence d’un non-être, d’un défaut de l’être, lire dans les phénomènes la trace d’une trace qui sans cesse de s’effacer menace.
 
L’aporie me dévore – pourrait-on dire, et me transforme. À s’y confronter avec rigueur, le chercheur prend note (comme je le fais cette nuit) de son inextinguible désir (dont l’objet est indicible, qui n’est pas un objet d’ailleurs, mais rien et même rien de rien) devient philosophe.
 
Damascius donc :
“Et nous comment pourrions-nous avoir ces soupçons à son sujet (de quelque manière que nous les ayons) s’il n’y avait en nous quelque trace de cette nature, quelque chose qui pour ainsi dire nous presse d’aller vers elle ?
Peut-être faut-il dire aussi qu’étant indicible elle communique à toute chose une participation indicible selon laquelle il y a aussi en chacune quelque chose d’indicible?”
 
Mais aussi, en tout petit à peine lisible : mes amours philosophiques alternent entre l’exubérance parfois démente des mondes théologiques et philosophiques de Proclus, et la rigueur dramatique de Damascius – selon l’époque et la saison, je penche vers l’un plutôt que l’autre.