Je me promenais tout à l’heure dans les bois de Ravel : de larges chemins parfaitement dégagés, des sentiers soigneusement débroussaillés, et tous ces panneaux de signalisation pour ne pas se perdre. Pas le genre d’endroit où je traîne mes guêtres habituellement, mais je n’avais pas beaucoup de temps devant moi, pas assez de temps pour me perdre en tous cas.

Des personnes âgées aussi, marchant d’un pas lent, dont un couple avec des cannes médicales. Iris d’abord et moi dans la foulée, venons les saluer : il fait bien chaud aujourd’hui, ça change des jours précédents. Iris, farouche comme à son habitude, fait mine de s’approcher mais recule brusquement quand le monsieur tente une caresse. Je les trouve courageuses ces deux personnes, d’aller ainsi à pied, appuyées sur leurs cannes, toute tordues, percluses de douleur, avançant malgré la souffrance avec d’infinies précautions au bord de la petite route qui traverse la forêt. Les ayant dépassées, je me retourne deux ou trois fois pour m’assurer qu’elles tiennent encore debout.

Iris file à droite par un sentier étroit, celui-là même que j’avais en tête – bien souvent elle me devance, semblant lire dans mes pensées. Elle m’attend parfois à un carrefour quand, j’imagine, mes idées sont confuses, et attend patiemment que je sorte la carte ou la boussole le cas échéant, mais si je sais où je vais, elle semble le savoir aussi.

Un de mes plus grands regrets, c’est de me trouver incapable de voir les choses comme Iris les voit, de vivre, ne serait-ce que passagèrement, son expérience du monde.

Mais, pensé-je, c’est grande tristesse aussi de ne pas être capable de voir les choses telles que les voit un chasseur animiste de la forêt amazonienne, de la Papouasie, des montagnes de Sibérie ou de partager les rêves d’un aborigène australien. Pas plus qu’il ne m’est possible de voir le monde comme un néoplatonicien, de lire dans la glace les récits qu’y lisent les peuples du grand nord, ou de percevoir une montagne comme une divinité, à la manière de bien des peuples andins par exemple.

Il existe une infinité de livres, mais, les aurais-je tous lu, je resterais désespérément étranger aux mondes des animistes, des totémistes et des analogistes (pour reprendre la classification de Philippe Descola).

Je pourrais passer des années au fond d’une forêt lointaine, parfaitement isolé tel le sauvage de Rousseau, vivant de chasse, de pêche et de cueillette, cultivant du manioc, et j’aurais beau m’abîmer les yeux et me tordre l’esprit à m’efforcer de sentir la présence des esprits dans chaque recoin de la forêt, dans les yeux du Jaguar et ceux du Pécari, dans la forme d’un rocher sur la rive, je deviendrais probablement fou, mais pas animiste.

Alors je pensais à Thoreau. Il aurait aimé sans doute vivre et penser comme un indien. Sa joie quand il trouve une pointe de flèche au bord de la rivière (il avait l’instant d’avant prévenu son compagnon qu’il devait y avoir des artefacts indiens ici-même, et, jetant un œil au sol sans trop y croire, il en déterre une !). Il les considère parfois comme les anciens d’une tribu mythique (les américains) et essaie de s’inventer une filiation avec eux. Et, lisant les philosophes de l’antiquité, n’est-il pas à la recherche aussi de ce monde plein de dieux dont Proclus déployait l’ordre jusqu’au délire ? En témoigne ce petit morceau de polythéisme naturaliste :

Si les hommes avaient l’esprit assez élevé pour adorer sincèrement les animaux et les pierres, l’humanité s’en trouverait régénérée. Ce sont la peur, l’esclavage et l’habitude qui créent une idolâtrie païenne. Pareils idolâtres sont légion dans tous les pays, les païens traversent les mers pour réformer les païens, les morts enterrent les morts, et tous descendent ensemble au fond de la fosse. Si je le pouvais, j’adorerais mes rognures d’ongles. Si celui qui fait pousser deux tiges d’herbe là où n’en poussait qu’une est un bienfaiteur, alors celui qui découvre deux dieux là où l’on n’en connaissait qu’un seul (et quel dieu unique !), est un bienfaiteur encore plus grand. Je privilégierais volontiers toute occasion d’émerveillement et d’adoration, de même que le tournesol accueille la lumière. Plus, en une journée, j’aperçois des objets enthousiasmants, merveilleux et divins, plus je deviens vaste et immortel. Si une pierre me plaît et m’élève, si elle me dit combien de miles j’ai parcouru, combien il m’en reste, – et plus il y en a, mieux c’est –, si en quelque mesure elle me révèle l’avenir, je ne peux que m’en réjouir intimement. Et si elle rend le même service à tous, il y a sans doute lieu de s’en réjouir publiquement.

(Thoreau, Journal, 30 août 1856)

Mais, même pour un homme aussi imprégné de la vie au dehors que Thoreau, même pour un observateur aussi perspicace, il n’y ici pas d’autre esprit que le sien, et nul chant, nulle poésie, ne saurait réveiller les dieux endormis. Toute l’ambivalence de Thoreau envers l’étude “scientifique” de la nature, dans laquelle il excelle pourtant, se trouve dans ces alentours :

Je viens de tuer la tortue mouchetée pour le bénéfice de la science ; mais je ne peux me pardonner ce meurtre, car je vois bien que ces actes sont en désaccord avec la perception poétique, même s’ils servent la science, et qu’ils modifient la qualité de mes observations. Je prie pour marcher plus innocemment et sereinement dans la nature. Aucun raisonnement, néanmoins, ne me réconcilie avec cet acte. Il affecte ma journée en la blessant. J’ai perdu une partie de mon respect envers moi-même. Je vis, dans une certaine mesure, en assassin

(Thoreau, Journal, 18 août 1954)

On lira quelque chose dans ce goût chez le Rousseau de la cinquième promenade, décrivant les moments de paix qu’il aurait souhaité durer toujours quand il arpentait la petite île Saint-Pierre à Berne, botanisant sans prétention, constituant son herbier et fustigeant ceux qui n’accordent de l’attention qu’aux plantes qui leur sont utiles, négligeant toutes les autres. Là aussi, c’est de poésie et de manière d’être au monde dont il s’agit, qui dépasse largement l’entreprise de classification et de dénomination des choses – mortifère en un sens, disent-ils tous deux à un siècle d’écart.

Tous deux profondément insatisfait d’un monde médiocre, corrompu, dans lequel le prestige et le mercantilisme font figure de religion, se fabriquant pour survivre un homme “à l’état de nature” (sans être dupe de leurs propres attentes, de ce que cet homme mythique doit à leur aversion pour la société des hommes et les blessures accumulées), n’ayant plus la possibilité de recourir aux dieux, ou à un cosmos désormais vestige d’un ancien monde (dont nous, les européens d’aujourd’hui, ne sommes nullement les héritiers, pas plus que les américains d’aujourd’hui n’ont hérité des Hopi).

Les naturalistes font assurément un fort bon travail, surtout s’ils daignent sortir leur nez de leur liste de mots latins, et suivent un tant soit peu le programme d’Aldo Leopold, “Penser comme une montagne”, c’est-à-dire animer un monde. Je les aime bien quoique j’ai depuis longtemps, de mon côté, renoncé à nommer les choses à leur manière préférant, à l’instar du gardeur de troupeau d’Alberto Caeiro, appeler une fleur une fleur et un arbre un arbre (“Moi j’aime les fleurs parce qu’elles sont fleurs, directement / Moi j’aime les arbres parce qu’ils sont arbres, sans ma pensée“). Cependant je doute qu’ils soient jamais parvenus à ressusciter les esprits des étangs et des forêts ni qu’Artémis leur fasse la grâce d’une apparition dans un sous-bois obscur.

Mais que voulez-vous, cette culture, la nôtre, qui est en train d’annoncer la mort définitive de l’esprit, du nous, après avoir fait un sort à l’âme, au profit du cerveau – lequel ô miracle de la nature ! fonctionne exactement comme un ordinateur -, comment pourrait-elle comprendre quoi que ce soit aux cultures animistes, totémistes ou antiques ?