Mon automne définitif et à tout jamais c’est quand je traversais le parc de Blossac, à grand pas et le cœur si léger, on était en 1986, je venais de faire mon entrée à la faculté de philosophie, à l’Hôtel Fumé, un endroit magnifique, aux façades gothiques, où l’on imaginait très bien qu’autrefois étudiaient Rabelais, Bacon, Descartes et Du Bellay. J’habitais avec mon frère, il avait seize ans, j’en avais deux de plus, mes parents, après le divorce, avaient considéré qu’on était à même de se débrouiller tous les deux (et ils n’avaient pas tort), dans un appartement moderne rue de la Souche, au loyer modéré, et chaque jour j’allais au centre ville, à pied, passais par le parc de Blossac, le walkman sur les oreilles, écoutant les Smiths en boucle sous une pluie de feuilles mortes qui dansaient sans doute pour accompagner les mélopées de Morrissey. Some Girls are bigger than others. Le vent soufflait sur les remparts et parfois je m’arrêtais pour observer les confins de la ville au sud, ou bien j’allais dire bonjour aux chèvres naines dont l’enclos se situait au milieu du parc. Sixteen clumsy and shy, I went to london and died (j’adorais cette chanson, elle me transporte immédiatement dans ce parc, il y a maintenant si longtemps). On vivait chichement : mon frère était au lycée, traficotait un peu (et ça a failli mal tourner plus d’une fois), moi, j’avais deux emplois, je faisais des piges pour le journal local et la nuit, distribuais des prospectus dans les boîtes aux lettres. L’été d’avant, j’avais travaillé deux mois à l’usine – ça m’avait motivé à m’engager dans les études (tout mais pas l’usine !). Mon père nous aidait pour le loyer. Mon frère flirtait avec la délinquance pure et simple, et tous les jeunes punks de la ville squattaient notre appartement (nous étions rarement seuls là-dedans). Bigmouth strike again. J’avais une automobile et le permis, et la plupart du temps, je servais de chauffeur à cette joyeuse troupe – c’est juste un miracle si j’ai survécu à cette période vu les états dans lesquels j’ai conduit. Pour le reste, je me contentais de menus larcins, volant surtout des livres, mais aussi de l’alcool et des boîtes de thon, et quand nous avions vraiment faim, on allait chez un ami, on se faisait un vernissage d’exposition ou on débarquait au flunch (pour un plat peu onéreux, c’était légumes à volonté – on faisait une razzia, et des réserves). Mais la vie n’était pas chère en ce temps là, et je disposais d’une énergie formidable. Now I know how Joan of Arc felt as the flames rose to her Roman nose and her walkman started to melt. On passait nos soirées dehors, il y avait toujours un plan, bon ou mauvais, mais un truc à ne pas louper, et puis on s’était lancé dans la musique – notre radicalité en toutes choses, pour dire vite, plutôt que la musique elle-même, nous valut un certain succès, mais seules quelques K7 d’A Very Sad Experiment (le nom du groupe) virent le jour, copiées et recopiées à quelques exemplaires, et ma foi, la musique n’y a rien perdu. Il y avait l’amour bien sûr, et quand j’allais par le parc de Blossac, je me sentais comme saisi par une sorte de grâce, à cause de l’automne et à cause de l’amour qui tournoyait comme une farandole confuse là tout autour : un jour, en sortant du parc, un voiture décapotable de luxe s’arrête à ma hauteur, un type genre jeune cadre très dynamique me demande si je veux monter, j’ai dit non cette fois-ci, mais c’était un peu tout le temps comme ça, et souvent, je disais oui. Évidemment, bien que passant rarement la nuit seul, je n’aimais qu’une seule femme, celle là-même qui me dédaignait (la suite, je l’ai racontée ailleurs).
Traversant le parc, j’étais censé aller à la faculté. Mais avant le quartier étudiant, il fallait s’enfiler quelques rues piétonnes, et résister à leurs pièges : le café chez Laurette (sic ! comme dans la belle chanson de Michel Delpech) et le bar de l’Hôtel de ville (je n’y résistais pour ainsi dire jamais) – ha celui-là, le BHV, j’ai usé mes fonds de futale à son comptoir plus que sur les bancs de la fac ! Un bar comme on n’en fait plus (devenu d’ailleurs depuis un endroit branché pour bobos. Avec mon ami David, une dizaine d’années plus tard, nous avions consacré une chanson en hommage à notre bar initiatique, qu’on avait joué à la terrasse, c’était peu avant qu’il ferme), tout en longueur et fort étroit, repère de tous les alcooliques et de tous les déchets de la ville, vagabonds et bandits, anciennes gloires déclassées ou vieillards en déroute, nous y étions parfaitement à notre place en tant que futurs déchets, et le couple qui le tenait, je me souviens parfaitement de leur visage, sont-ils encore en vie ?, c’était comme nos parents. On payait pas toujours, mais il y avait toujours un vieux poète aviné pour nous dépanner, et ma foi, à propos de poésie, j’en ai entendu plus à cet endroit que nul par ailleurs au cours de ma vie aventureuse. On se forme où l’on peut. Étrangement, malgré mon assiduité limitée (environ deux heures de cours par semaine), j’obtiendrais au printemps le droit de passer en seconde année de philosophie (mais j’avais un truc évidemment ! Car deux ou trois durant l’année scolaire, je me transformais en une sorte d’ascète, passant des semaines entières à la bibliothèque ou partant en randonnée le sac au dos – cet ascétisme m’a sauvé sans doute, sans quoi je serais probablement à la rue, et plus probablement encore mort et enterré depuis des lustres).
 

Bref, voici l’automne, et comme il convient, tous les souvenirs reviennent, et bien des visages et quelques corps aussi, peu de noms, je n’ai pas la mémoire des noms, pas mal de tristesse aussi en songeant à celles et ceux qui, brûlant à l’époque avec moi, se seront consumés tout à fait.

(pour une idée de l’ambiance ’86 à Poitiers, il y a ce texte, pas très bien écrit mais qui vaut à mes yeux pour son côté documentaire – je raconte le souvenir d’un jour et d’une nuit où je cherchais mon frère dans la ville – il devait passer son bac mais avait disparu de la circulation :
http://outsiderland.com/danahilliot/mon-frere/)