VICKIE . 4h00

Some girls are bigger than others, some girl’s mothers are bigger than other girl’s mothers – me v’là chantant à tue-tête dans l’habitacle métallique de la Renault 4 Safari millésimée 1984, m’efforçant de couvrir le bruit de casseroles des mécaniques. Je débouche sur le boulevard de la gare, droit devant jusqu’à mon lit : maintenant que j’y pense, demain, c’est huit heures debout, paré pour l’affrontement, cette racaille de gamins piaillards abrutie par les catastrophes pubertaires, la clique professorale au regard lourd, accablé, névrosé, les agents administratifs fourbes et soupçonneux. Pire encore : une journée à se traîner comme un zombie, à grappiller ici et là deux minutes de sieste, mine de rien, pendant les études ou au bureau de la surveillance. Romain D. : absent, Ludivine B. : présente, Vincent S. : absent, comme d’habitude, je veux dire, présent physiquement mais absent mentalement, t’as bien raison Vincent S., et de toutes façons, présent ou absent, je m’en fiche, et ainsi de suite, les petites croix dans les cases, les cases dans les dossiers, les dossiers dans les armoires, toute la machinerie abrutissante qui vous laisse à 17h30 hébété et hagard – Ah non demain c’est samedi, j’serais libre à midi ! – préfiguration de l’enfer sur terre, travailler, travailler qu’ils disent : s’il en est ainsi, ça va me tuer ou je finirais en HP, mais, dans un coin de la tête, j’aurais le souvenir de la cuisine chez Manou, et, rien que d’y songer, ça fera des petites bulles de joie dans mon cerveau, j’pourrais m’échapper par l’imagination, n’être là qu’à moitié et encore, comme Vincent S., c’te grand sourire niais qui me défigure la tronche tout le temps que j’y suis, au travail, mais le quant-à-soi, le « n’en penser pas moins », l’arrière-pensée, le « vous ne m’aurez pas car mon esprit s’est absenté », marchant dans ma cité déserte battue par les vents brûlants, ou, mieux encore, dans la cuisine chez Manou sirotant une tisane.

Le défilé des boîtes en approchant de la gare : bar à putes, clubs échangistes, boîtes de nuit, l’est déjà 4 heures, les portes se closent, les clients s’rentrent, mais pas tous : ça rouvre déjà dans les bars d’à côté, les after comme ils disent, où s’échouent les irrécupérables, les ultimes naufragés, ceux qui n’ont pas su conclure à temps, ou bien qui ont renoncé depuis des lustres à la décence, à qui, surtout, il manque encore un verre ou deux. Et là, aux abords du café du rond-point, une fille vacillante aux cheveux en vrac se repeigne fébrilement : Vickie ! Je range tant bien que mal mon tombeau roulant : Viiiiickie !? Elle se ramène, désarticulée, la brosse à cheveux à la main, et va se percuter sur le capot : Ça va pas miss ? J’cherche ton ordure de frangin, qu’elle hurle. Pis un grand sourire las : J’en peux plus tu sais, là j’en peux vraiment plus. Moi, j’ai jamais pu résister à la détresse humaine, la détresse humaine féminine en particulier. Donc : c’est parti bras-dessus bras-dessous pour l’after au bar du Rond-Point, des fois que l’autre y serait – dans quel état ? on préférerait pas savoir.

Du peuple là-dedans, du qui cause fort pour couvrir les basses vomies par des enceintes hautes comme un homme, du qui sue à grosses gouttes, de la donzelle au rimmel dégoulinant, du mâle au tee-shirt odoriférant, de l’œil vitreux et du regard torve, des énoncés approximatifs, du nerveux, de l’aisément irritable, du pré-pétage de plomb et du post-pétage de plomb, de la fin de course en somme, leur faudrait à chacun une douche, de l’humanité à bout de souffle, décadente, bref, du n’importe quoi, comme d’habitude. À l’heure où ceux qui se lèvent tôt descendent jusqu’au parking pour aller s’abrutir au turbin, gagner leur pitance à la sueur de leur front, d’autres retardent désespérément le moment d’aller se coucher, et préfèrent dépenser le peu qu’il leur reste, s’il leur en reste, pas avares sur la sueur non plus au demeurant. On s’fraye un chemin, Vickie et moi, et, tout en s’accrochant à mon bras maigrelet, elle regarde par dessus les épaules des épaves agglutinées en d’improbables grappes, dans l’espoir d’apercevoir la chevelure blonde de son jules, qui est aussi mon frère. J’observe pareillement, tout en saluant au passage deux ou trois connaissances, chacune grimaçant un sourire arraché à la douleur – c’est l’heure où les alcools ingurgités se nouent de manière étrange dans l’intestin, l’heure où le débit de la voix ralentit, se heurte, se fige soudain dans la stupéfaction et l’hébétude. Au comptoir, ça parlotte comme dans une bande son passée au ralenti, ça bave autant que ça cause. Qu’est-ce qu’elle veut la brave dame ? Un gin, qu’elle veut. Moi, ce sera une bière, pour la route, bien que je n’compte pas m’éterniser ici. Y ma frappé. Ton saligaud de frère m’a frappé. Elle me tient l’épaule gauche, celle où la clavicule a pété l’hiver dernier, et me fait ses confidences juste en-dessous du menton – cette manie qu’ont les ivrognes de s’approcher quand ils causent, jusqu’à vous effleurer la joue de leurs lèvres humides : je renonce à l’écarter, et fais l’effort de suivre le fil de son récit. M’a poussé dans les chaises. Alors que j’essayais de le retenir. Il voulait casser la gueule à Rachid, le videur de chez Papy Moustache. Ça je sais. J’les ai plantés là, l’a même pas essayé d’aller me chercher, j’me suis retrouvé comme une conne. À la rue. C’est lui qu’avait les clés de la voiture. Salut l’philosophe ! Un relent d’aftershave et de Gitane brune m’agresse le naseau : Jacky, complet veston et nœud pap, la mèche au vent, pas un poil de vent, mais c’est tout comme, qui m’fait un signe du pouce du genre pour m’encourager à conclure : aucune envie de conclure quoi que ce soit, surtout pas avec la cop de mon frère, surtout pas dans l’état où elle est. J’lui rends stupidement son signe du pouce stupide. Qu’est-ce qu’elle lui trouve à ce vieux con la Manou ? Il lui paye son loyer au moins ? Pis c’est pas tout ! Tu savais toi qu’il avait ses oraux de bachot ce matin ? Hein ? Ah. Oui. Je savais. Cet adorable con : j’lai attendu devant l’entrée du lycée pour lui souhaiter bonne chance, brave connasse que je suis, bonne poire oui !, et il est même pas venu, j’lai cherché toute la matinée, j’ai même téléphoné à ta mère ! Et puis à toi ! Ah ? Ça t’a pas inquiété, toi ?Tu t’en fous ? Tout le monde s’en fout on dirait ! Ben si en fait.. mais pas le temps de lui expliquer, Karine se glisse entre deux corps velus jusqu’à moi : Re Karinette! Re ! Mais qu’essstu fais là ? qu’elle demande, un peu anxieuse en avisant la voisine scotchée à mon flanc. Je prends des nouvelles fraîches du frangin. Y va bien ? ou quoi ? Je sais pas bien encore. Aux dernières nouvelles c’était moyen. Vickie : Tu m’écoutes ? Oui oui. C’était juste une amie etc. Ça t’arrange bien de détourner la conversation hein ? Si on peut appeler ça une conversation, oui, ça m’arrange assez. Y’en n’a pas un pour rattraper l’autre ! Et moi qui me démène pour solutionner l’affaire, résultat, j’me fais jeter dans les chaises et abandonnée comme une malpropre ! Et depuis, t’as perdu sa trace ? J’le cherche, j’le cherche partout, j’ai fait tous les bars, tous les bars de la ville. Ça je veux bien le croire. Ben je le cherche aussi tu vois. Depuis ce matin, même.

Et là ! le DJ qui, parce que la soirée est bien avancée, balance sans prévenir Bigmouth Strikes Again. Désolé Vick ! Mais celle-là, c’est plus fort que moi, j’peux pas résister ! M’extirpant de son emprise toxique, je bondis sur la piste de danse là-bas dans le coin, à l’autre bout du bar, bousculant le peuple imbibé, et me v’là tout seul sur la vitre glissante, entouré de miroir, les enceintes immenses dans la gueule, et : je danse, à ma manière, je crée des motifs tricotés avec mes jambes et mes bras, je danse et je chante avec Morrissey, je tourne sur moi-même, le verre de blonde pétillant dans la main droite, sans qu’aucune goutte en s’en échappe – faut de l’entraînement ! – la clope à la bouche et les lunettes noires vissées sur le front : j’entrevois mon large imper noir voleter tout autour dans le miroir, par flash les visages et les néons défilent, saccadés, j’en vois qui me regardent, les habitués, ça leur fait trop rien, me connaissent trop bien, les autres semblent scotchés, c’est gracieux et violent, je fais mine de boxer la boule kaléidoscopique qui me nargue là haut, je fais des sauts d’un bout à l’autre, je cours – personne viendra s’aventurer dans le coin –, j’occupe la piste à moi tout seul en pensant très fort que je les emmerde : je vous emmerde tous, et je rêve de montagnes, des villes désertes au milieu des montagnes, de hautes montagnes solitaires, je porte un sac à dos lourd, je plante ma tente là-haut près du torrent, je suis seul, absolument seul dans l’infini. Voilà l’espace dont j’ai besoin, l’infini ni plus ni moins.

Là dessus, traversée de la foule : les mecs s’écartent précautionneusement, comme on s’écarte au passage des dingues, et je me barre, je me barre de là, la poitrine battant la chamade, les lunettes fermement ancrée, je crache la clope en sortant, je me casse, je rentre chez moi.