PAPY MOUSTACHES, MICHEL . Minuit

Une fille ! une fille ? Vickie certainement. Ou Marilyne. L’une comme l’autre, c’est le genre à se pointer chez Papy Moustaches. Papy Moustaches est un boîte trad. Une boîte où les gens viennent pour danser des danses traditionnelles, des bourrées, des tarentelles, des trucs dans ce genre. Qui n’est pas le genre de mon frère, c’est évident. Nous c’est plutôt le pogo, sauter partout comme des abrutis, se balancer gentiment les uns sur les autres, montrer les dents, et les poings, démarrer au sprint comme des malades en plein milieu de la piste, voilà ce qu’on appelle danser. Le trad, c’est franchement différent. Les gens se mettent en rang, et suivent des pas, méticuleusement. Le plaisir qu’on peut trouver à danser exactement comme son voisin, en suivant des pas, des règles, des figures imposées, m’échappe totalement. Notre façon à nous de danser, si le mot convient, ressemblerait plutôt à quelque rituel dionysiaque, quelque fête païenne, un truc de guerriers zoulous peut-être, pas tout à fait déréglé, mais pulsionnel, sauvage, violent. En boîte de nuit, on ne fait pas long feu, quand il nous arrive d’y débarquer, ce qui arrive parfois, pour la plus grand peine des videurs et des patrons.

Quand j’arrive chez Papy Moustaches, la piste de danse est vide, les haut-parleurs ne pipent plus un mot, des chaises gisent renversées jusque dans le vestibule d’entrée. Une dizaine de tablées autour desquelles une maigre assemblée de barbus et de filles aux cheveux longs, jeans et robes à fleur, s’agglutine. Papy Moustaches, homme proéminent, qui tenait autrefois ce qu’un langage sans fard oblige à nommer un bar à putes, et qui s’est reconverti l’année dernière dans la danse folklorique, bizarrement, rapport à son surnom : barbe et petites lunettes rondes sur le pif à la Zola, accuse : je sais qui c’est, le blondinet, j’le connais, et sa gonzesse aussi, et le p’tit roquet brun là, y perd rien pour attendre, et se défend dans la foulée : J’l’ai jamais traité d’arabe ce p’tit con. C’est peu dire que je ne me sens pas le bienvenu. Michel, un collègue de l’université, qui prépare un mémoire définitif sur Descartes en se défonçant à la cocaïne, normal !, et, méditant intensément chaque soir au comptoir, ingurgite son hectolitre mensuel de Kilkenny, me jette un œil glauque en évaluant la situation : le blondinet, c’est mon frère, ça fait pas de doute, et donc, par déduction, la gonzesse c’est Vickie, ou Marilyne, et le p’tit roquet brun, probablement Vince, la fréquentation actuelle des deux susnommés, un gars franchement sympathique au demeurant, de bonne compagnie, mais qui, une fois dépassée une certaine dose, laquelle coïncide en général avec une certaine heure, devient tout aussi franchement dingue, voire dément, et surtout : incontrôlable. Et suicidaire avec ça, ou masochiste, le genre de guss capable de vous pourrir n’importe quelle soirée qui tourne alors au pugilat, et, assez immanquablement, à la curée, au centre de laquelle il semble destiné à se vautrer, encaissant, tout en invectivant de plus belle, les coups de pieds dans les côtes, les baffes et les poings, et les objets contondants s’il s’en trouve. Encore un qui garde les lunettes noires chevillées au crâne, pas snob pour deux sous non !, mais parce qu’il s’éveille chaque matin que le diable nous octroie avec deux yeux au beurre noir, et la mâchoire toute contusionnée.

Ton frangin a cherché des noises. Les pauv’s zigs là bas, qui lui avaient rien fait, Michel pointe les pauv’s zigues en question du menton : zont l’air tellement gentils quoique traumatisés, une fille larmoie dans les bras d’un grand hippie avec un foulard à franges pro-palestinien. Vince a commencé à danser des danses russes traditionnelles, le kazatchok, truc de cosaques, je vois assez bien le tableau, ça a franchement cassé l’ambiance. Au début ils rigolaient un peu, jaune quand même, puis, quand il a grimpé sur le comptoir pour faire des glissades au milieu des pintes, ça les a plus fait rigoler. Les tradeux sont cool, y’a pas de doute, mais zont pas d’humour ! Après j’ai pas tout suivi, mais Vince avait une canette dans la main, il l’a brisée contre une chaise, et il clamait partout que Papy l’avait traité de sale arabe, dégage sale arabe. Bah, on s’énerve et on dit n’importe quoi, c’est bien connu. Ensuite, le blondinet s’en est mêlé, l’a décrété qu’on était tous une bande de pédés mous. Là j’étouffe un hoquet. Papy a rameuté le videur, des clients tenaient Vince avec sa canette, y’a eu du grabuge, des chaises ont volé, des filles hurlaient, Vickie essayait de maîtriser son mec, qui l’a repoussée dans le décor, si bien qu’elle s’est barrée pour pas voir la suite, en le traitant de sale connard, et là, c’est devenu n’importe quoi, entre Vince qui essayait de se dégager en refilant des coups de tatanes à tout le monde, ton frangin qui gueulait au videur qu’il allait le tuer parce que : ma copine s’est barré, c’est d’ta faute gros tas, après quoi Papy a éteint la zique et gueulé qu’il allait appeler les keufs, et les deux zigomars ont mis les bouts en courant et en balançant les chaises qui traînaient sur leur chemin, le videur les a coursé, puis il est revenu tout rouge, tout essoufflé. Le videur en question, rien d’un gros tas d’ailleurs, plutôt bel homme et : franchement arabe lui !

Là dessus, Papy relance la musique, et je me sens soudainement las. Tu veux une Kilkenny ? Michel est un ange. Déchu et mal barré, mais un ange quand même. Ça me peine de parler de lui aujourd’hui, je veux dire, vingt ans plus tard, parce qu’il n’a pas fait long feu en ce bas monde, comme tant d’autres d’ailleurs. Mais : reprenons. J’m’installe sur une chaise haute au comptoir pendant que Papy Moustaches nettoie les dégâts. Les convives se relèvent doucement et, malgré le traumatisme qu’ils viennent de subir, malgré l’orage qui vînt à l’instant, et sans prévenir, traverser le ciel paisible et immaculé de leur innocence, le ciel mû par le pouvoir invisible de la vielle à roue et de la guimbarde quimperloise, investissent timidement, physiquement, fragiles et courbaturés, la piste de danse, bientôt s’agrippant par le petit doigt, et, tous en rang, reliés par une harmonie profonde dont je crains fort qu’elle m’échappe à jamais, entament une délicate parade parfaitement réglementaire. Ce qui achève de m’achever. La vision des danses traditionnelles fait grandir en moi le risque de suicide. Michel dit qu’au contraire, ça tend à l’apaiser, les mouvements bien réglées. C’est comme contempler la course régulière des étoiles, comme contempler l’éternité, tous les philosophes, de Pythagore à Kant, se sont adonnés à cette contemplation. Je me dis qu’il trouve dans la philosophie ce que je trouve dans le rêve de ma cité perdue, et j’imagine le contenu d’un futur article : « Théurgie proclusienne et bourrée poitevine ».

En sortant, saisi par la fraîcheur de la nuit, je m’enveloppe le crâne avec le casque du walkman : Please Please Please let me get what I want this time et je chantonne pour me purger les oreilles de l’insoutenable crissotement de la cabrette limousine. En traversant le pont qui enjambe le fleuve, je coïncide de nouveau, bien qu’approximativement, avec ce qu’il me faut bien me résoudre à désigner par moi, pour le meilleur et pour le pire, et envisage un avenir possible, quelque chose qui aurait à voir avec aller se coucher, mais décliné sous la forme : aller se coucher avec quelqu’un. Par chance, tout en haut de la rue, vit Manou, et j’imagine assez bien que je puisse aller me coucher auprès de Manou.