PLOTIN, SOPHIE . 17h

Une pause donc. Sur la route qui va du village de chez Antoine, en pleine cambrousse, jusqu’à la ville, on trouve de chouettes coins propices à la méditation. Le genre d’endroit dont j’ai dès maintenant un besoin impérieux. Des endroits comme mon rêve de cité déserte, comme les Smiths dans mon walkman, comme le carnet où je prends note de mes pensées. Quand les choses tournent au chaotique, à la déraison, je me retire. Mes retraites durent une heure, une semaine, ou bien tout un mois comme en janvier dernier, quand j’ai partagé mon temps exclusivement entre ma chambre et la bibliothèque municipale – c’est-à-dire sans mettre le nez à la faculté ou dans les bars.

Je monte au calvaire, une modeste colline surplombant un hameau, environnée de sous-bois, surmontée comme il se doit d’une croix avec le fils de l’homme à moitié dénudé dans une pose lascive crucifié dessus, et la chapelle, minuscule, cinq bancs et une dizaine de chaises, néanmoins d’après la notice imprimée et collée sur la porte d’entrée : Un petit bijou d’architecture romane. Observez les modillons à l’extérieur des absides et les remarquables sculptures florales ornant le chœur. Une fresque a été découverte et restaurée en 1967 grâce au travail du l’abbé Moutiers. On y découvre le tableau ô combien émouvant, daté de la seconde moitié du XVIème siècle, du Christ encore enfant expulsant les marchands du Temple. Scène extrêmement rare dans l’iconographie de l’époque. Durant la révolution, notre chapelle dut être un temps transformée en grange, mais la magie des lieux toucha Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc qui l’inscrivit au patrimoine et lui redonna sa destination initiale. C’est un lieu de prière et de recueillement, que nous vous invitons donc à respecter comme il se doit.

Comme il se doit, je m’installe donc à ma chaise favorite, pose le sac sur le rebord du banc qui sert de porte Bible, et extirpe le premier tome des Ennéades de Plotin, comme il se doit, un pincée de paganisme dans ce temple chrétien. Personne ne met jamais les pieds ici, excepté pour le pèlerinage annuel du Saint Machin-Bidule auquel la chapelle est dédiée. On y est tranquille, on peut lire, sans être dérangé, même la philosophie la plus ardue, et y rouler un joint éventuellement. Pendant qu’une odeur délicate se répand dans la nef, tournoie entre les piliers, grisant les modestes boiseries, je reprends l’examen du chapitre 11 de la Vita Plotini et traduis à la volé : Il (Plotin) pressentit que je (Porphyre) pensais à quitter la vie de moi-même. Soudain, il se présenta devant moi qui passais le plus clair de mon temps enfermé à la maison, et me dit que ce désir ne résultait pas d’un raisonnement intellectuel, mais d’une mélancolie maladive, et me prescrivit de partir en voyage. Et c’est ainsi, en suivant ce conseil, que l’élève fut délivré de ses pulsions suicidaires par le maître, suite à quoi Porphyre fila en Sicile auprès d’un certain Probus – et ne revit plus son maître : peut-être était-ce là une manière un brin machiavélique de se débarrasser d’un disciple assommant ? – Ne suis-je pas moi-même hanté par le désir de quitter cette vallée de larmes ?, pensé-je en observant du coin de l’œil la Vierge en plâtre : qui sait ? Si les statues lisaient elles aussi dans les pensées.

Un pigeon traverse la nef à vive allure et va se percher sur quelque hauteur inaccessible aux humains, sinon aux dieux. Je prends des notes : le pigeon, la Sicile, maître et disciple, mélancolie. L’entrelacement des feuilles d’Acanthe réveille en moi quelque disposition libidinale. Mais c’est pas la journée pour rigoler : faut que je trouve mon frère, pas que je cours la damoiselle. En même temps je passerais bien voir Sophie qui me fit un bon accueil tantôt, c’est-à-dire pas plus tard qu’avant-hier soir, alors que je me traînais positivement ivre mort dans les rues du centre ville. On s’était croisé l’après midi quand ça allait encore, que j’étais à peu près présentable, et en fin de soirée, en proie au delirium tremens familier, c’est à sa porte que j’avais sonné. Le plus étonnant : non seulement elle m’ouvrit, m’offrit un café, mais fut également pour ce naufragé la meilleure des mères, et pour le restant de la nuit dans ses bras j’ai reposé comme un enfant – un lutin admettons, du verbe lutiner, elle-même n’étant pas en reste. Sophie est née à Porto, comme son nom ne l’indique pas, mais l’éclatante luxuriance de ses attraits secrets, si ! Me voilà tout ému, là, rien que d’y penser, juste sous les yeux de la chaste et prude Église catholique. Mais, après tout, les sculpteurs romans n’étaient pas si prudes eux ! Sous les corniches on peut distinguer malgré l’usure des ans quelques scènes pas piquées de hannetons, que la morale réprouve : ici, un satire assis dont le pénis en érection dépasse jusqu’au dessus du menton, là une femme, une débauchée certainement, qui vous expose un séant de première grandeur ! Et, mon favori, le vieil homme tirant sur sa barbe, se tenant la tête en proie au plus profond désespoir, avec la mention : « Babylone désertée », gravée sur la pierre. Craignez, enfants de la luxure, les tourments futurs de l’enfer ! Il est encore temps d’adopter une règle de vie mieux accordée aux recommandations des Saintes Écritures ! Repentez-vous vite fait avant que ça tourne mal ! Ou filez en Sicile ! Ou au Portugal ! Tempérance, Humilité et Abstinence ! Vivez dans la crainte ! Ou ça risque de chauffer pour vos plantes de pied ! Du coup, un poème me vient, que je note hâtivement de peur qu’il n’aille se perdre dans les limbes :

Est-ce une faute si / rêvassant sous l’œil sévère de divinités tutélaires / je songe à ce soir là quand / la tête enfouie entre tes cuisses immenses / s’entrouvraient les ténèbres ?

Pour l’étude et la littérature, ça ira comme ça. L’est temps de déguerpir. Je passe sous le porche et de larges ombres s’étalent et me caressent. Suffit ! Les feuilles bruissent doucement accompagnant quelques oiseaux sifflotant. C’est assez ! De très vagues images de nudités pastorales flottent au-devant du sentier. Accablant ! On vient à la rencontre des Dieux pour le recueillement et la solitude, pour raviver les étincelles de vie contemplative qui subsistent encore, et voilà dans quel état ça nous met. Et, dans la voiture, Morrissey, ironique : Nature is a language can’t you read ? .