LE CROTALE, SES VIEUX . 15h00

Antoine, noir de pied en cap, les lunettes opaques fermement ajustées sur le nez, il les garde qu’il fasse jour ou qu’il fasse nuit : j’en fais autant d’ailleurs, et moi, habillé n’importe comment, une chemise blanche à col mao récupérée chez Emmaüs sous un imper noir virant au gris foncé et carrément déchiré par endroits, de la même origine, pénétrons dans le jardin. Monsieur nous gratifie d’un petit salut : il taille les haies. Madame vient ouvrir. Bonjour Antoine. Bonjour. On la gratifie de notre sourire le plus suave : qu’est-ce qu’elle s’injecte celle là pour pas se douter qu’il y a quelque chose qui cloche dans les relations du fiston ? Titi, c’est pour toi, c’est Antoine et un ami ! Quelques bruits sourds et inquiétants provenant de la chambre au fond du couloir. Toutes nos mères sont dépressives, ou alors elles sont sous Prozac. Les pères taillent les haies, boivent ou se sont barrés. Elle, son petit crucifix plaqué or se trémoussant sous le dentelle du chemisier : Désirez-vous un café ? Un thé ? Autre chose ? Un mescal pour moi. Un café je veux bien oui, que j’dis. Antoine : un thé s’il vous plaît, faut que je me calme sur le café. Faudrait surtout se calmer sur autre chose, on s’en persuaderait aisément si seulement t’enlevais tes lunettes un instant mon pote.

Ssssalut les gars, siffle le crotale sur le pas de son antre de reptile. Surtout pas le regarder dans les yeux ! Va t’hypnotiser ! Te piquer ton pognon, ou pire. Il désigne une chaise, mais on s’installe par terre : ne jamais accepter l’invitation d’un crotale ! Lève les sourcils en regardant Antoine. Dana, le frère de Sylvain. Ah, Ok, il acquiesce, On s’est déjà vu. Tu parles qu’on s’est déjà vu enfoiré. On cherche mon frangin. La mère frappe à la porte, un plateau à la main. Le thé c’est pour vous ! L’autre : Merci M’man ! J’peux pas le croire, vais vomir, en plus le café est bon.

Moi aussi j’le cherche tu sais, qu’il dit en me regardant, tandis que je garde les yeux ancrés au fond de la tasse, C’est rapport à une p’tite avance que j’lui ai accordée. Ben voilà, les emmerdes commencent. En fait, je l’ai vu quand la dernière fois ? Il réfléchit : les retards de paiement de sa clientèle, voilà un bon sujet de réflexion. Avant hier, dit Antoine, d’un ton empressé. Ouais, qu’il fait, le sourcil froncé, mercredi quoi, et là ça nous fait vendredi je crois. C’est ça oui. Dans deux jours, il m’a dit ton frère, pour la petite avance et tout ça. Tout ça quoi ? Il fait froid dans le dos ce type : j’oserais même pas lui demander l’heure de peur de contracter une dette de sang. Là on est vendredi, ça fait deux jours. Moi aussi j’aimerais le voir. Ça commence à faire du monde alors. T’es étudiant c’est ça ?, en me reluquant. Je roule une clope pour conjurer la manipulation psychique à distance : j’ai un problème avec la télépathie, disons, sans entrer dans les détails, que j’ai tendance depuis tout gamin à accorder un certain crédit à l’idée que certains puissent lire dans les pensées, ou influencer les pensées des autres, à ce sujet, je dispose de quelques rêves récurrents, du genre qu’on fait tout petit et qui vous revienne de temps en temps quarante ans plus tard, dans mon désert intérieur, il n’y a personne, ce qui limite les risques d’intrusions télépathiques, mais, reprenons : Oui oui, des études, de philosophie, de philosophie ancienne. Le crotale : C’est bien. Il semble soupeser le fait suivant : être étudiant, comme si la perspective de mener des études s’était présentée à lui autrefois, et qu’il avait finalement choisi une autre voie : dealer chez sa maman. Un léger voile d’amertume traverse son visage. Ton frère il passe le bac là ?, Oui. Enfin, justement. C’est pas très bien embarqué. C’est pour ça qu’on est là d’ailleurs. Je lui raconte en deux mots. À mon avis… Il a eu un sacré coup de stress le p’tit gars là. Il nous délivre un diagnostic en somme et, rien qu’un instant, il me fait penser au psychiatre que j’ai vu une fois, l’année dernière : Je vous sens un peu stressé mon ami, j’ai failli répondre : Vous, me stressez. À mon avis…, le crotale est penché sur le tiroir ouvert d’une commode, farfouillant sous des piles de sous-vêtements soigneusement pliés, d’où il tire un petit paquet enrobé d’aluminium, il a du s’en mettre une sévère hier soir, pour faire passer le stress. Je serais vous, Dieu merci, la phrase est au conditionnel, j’irai traîner dans les bars faire ma petite enquête. Antoine, tout en reluquant avec une emphase non dissimulée le joli papier argenté : Ouais, certainement. C’est ce qu’on va faire.

Après quoi, je les laisse négocier tous les deux, et file dans le jardin en attendant. Le papa, en bras de chemise, suant à grosses gouttes, range sa débroussailleuse. Vous aussi, vous êtes dans la musique ?, qu’il me lance question d’engager une causerie. Comment ça : moi aussi ? Depuis quand son camé de fils est, quoi que ça signifie, dans la musique ? À moins que fournir de la dope aux musiciens soit une manière d’être dans la musique. Oui, on peut dire ça, que j’réponds. Faut pas s’étonner que nous autres les jeunes, on soit comme on est, quand on voit le degré de d’abrutissement de nos géniteurs. Et ça marche ? Hein ? Quoi ? La musique ? Heu, pas vraiment, c’est plutôt disons, un passe-temps. Tu parles. C’est surtout un bon prétexte pour hurler sur des types comme toi en descendant un pack de bière. Qu’est-ce qu’il va s’imaginer le papa ? Qu’on chante des lieder de Schubert au conservatoire ? En fait, je suis étudiant. Étudiant en philosophie. Philosophie antique. Ah ! Philosophie, le mot n’évoque manifestement pas grand chose, Antique non plus probablement. Il réfléchit. Quand il réfléchit, il ressemble nettement à son fils calculant les retards de paiement de ses clients. Et soudainement, je me souviens que le papa est dans les assurances. Tel père, tel fils. Z’avez raison. Vaut mieux avoir plusieurs cordes à son arc. Si j’en avais un d’arc, mon pote, je t’en décocherais bien une entre les deux yeux, juste au niveau du neurone dédié aux interactions humaines. J’ai une putain d’envie de lire Plotin là. Ou de filer dans ma cité déserte. Ça tombe bien, Antoine sort, accompagné de la maman. Elle lui fait du gringue ou quoi ? Va pas lui faire la bise non plus ? Ben si ! Accablant !

Dans ma Renault 4 Safari bleu ciel : Je te ramène chez toi ? Là, j’ai vraiment besoin d’une pause. Oui, qu’il dit. Il est zarb ce type quand même, qu’il ajoute. Le crotale ? Oui. Le frangin, vaudrait mieux qu’il rapplique vite fait, à cause de sa dette. Ouais. Et je me dis qu’à la limite, je pourrais tout aussi bien rester chez moi à attendre qu’il rapplique pour me demander des thunes, ce qu’il ne manque pas de faire en pareilles circonstances.