DEUX POLICEMEN, MAX . 5h00

Silence. Le bruit du moteur est silence. J’ouvre la vitre et roule à trente à l’heure sur le boulevard. La fraîcheur de la nuit s’engouffre et me caresse. Quelques automobiles glissent lentement sur l’asphalte, emportant leur passager engourdi vers quelque usine puante, une enfilade de bureaux glauques, un chantier en plein air déchiré par la bise. Les conducteurs baillent et se frottent les paupières. Au feu rouge, j’entends qu’ils écoutent les informations de cinq heures à la radio. On décompte les morts probables de Tchernobyl. Et les blessés de la dernière manifestation. Il règne une douce atmosphère de fin du monde. Je cherche mon tabac. Pas de tabac. Laissé sur le comptoir près de Vickie. Vickie que j’ai laissée tomber. Vickie que tout le monde laisse tomber. Je sens monter en moi comme un brouillon de sentiment de culpabilité. Mais cette ébauche fait pas le poids devant la nécessité où je suis de trouver du tabac – pas question de retourner dans ce rade en tous cas. Sans prendre la peine de mettre les clignotants, je file sur la droite, direction le bar du pont, j’me gare à la diable, descends, et d’un bon pas…

STOP ! Surgissant de nulle part, une caisse peinte en noir se colle contre le trottoir, deux types en descendent, genre patibulaires, et : Police ! V’llez présenter vos papiers ! Putain de bordel : manquait plus que ça ? Des banalisés ? Les pires ! Comme par réflexe, je m’exécute, glisse la papatte dans une poche intérieure. Je pense : même pas de savon –mais j’ai appris à garder ce genre de référence par devers moi. Le plus petit me plaque contre le mur : Où qu’tu l’as mis hein ? Où qu’jai mis quoi ? Tu sais très bien ce qu’on veut, dit le plus grand. T’as pas de bol hein !, fait le petit gros : C’est toi qu’on cherchait justement ! Y’a des moment où vaut mieux réfléchir vite et pas faire le mariole. Je réfléchis donc pendant que les gugusses me violentent à moitié, fourrant leurs mains dégueulasses sous ma veste et dans les poches de mon futale. Je sens l’haleine de pinard du gros, le grand demeure un peu à l’arrière, comme dubitatif. J’entr’aperçois le petit traficoter quelque chose dans sa poche à lui, pis soudain ! Et r’garde ! C’est quoi ça qui vient de tomber par terre ?, qu’il fait mine de s’étonner devant son collègue. S’agenouille à mes pieds. – C’tenvie de lui coller un coup de genoux dans le crâne ! Non non non ! Garder son calme : règle numéro un quand on s’fait alpaguer par des keufs bourratcho –, et se redresse triomphalement avec un p’tit objet brillant dans la mimine, puis, me regardant dans les yeux : ET c’est quoi ÇA !? C’est un seringue. Ben, vous savez très bien ce que c’est, vous venez de le laisser tomber à l’instant. Alors là mon gars, c’est pas de bol, qu’il répète, sentencieux, le plus grand. Écoutez, les gars, dis-je avec un aplomb qui continue de m’étonner vingt ans plus tard, je vais au boulot dans une heure là, alors votre entourloupe, là, c’est pas le moment. Et vous savez ce que je fais comme job ? Ça les interpelle on dirait. Je continue : Je suis journaliste à la Nouvelle République du Centre Ouest (sic). Je vous assure que ce genre d’histoire, ça ferait un très bon papier dans le journal. – blanc – J’ai ma carte de presse dans la voiture si vous voulez. En réalité, comme je l’ai déjà mentionné, je fais des piges deux fois par semaine dans le quartier où j’habite, genre buffet de l’association des anciens combattants, assemblée générale du comité des fêtes, rénovation des bâtiments du centre pour la jeunesse, et personne n’a jamais eu l’idée de m’offrir une carte de presse pour un job aussi pourri. Mais les deux abrutis semblent largement plus bourrés que moi. Donc, ça devrait le faire. Le grand : Bon, laisse tomber Gérard, on s’est peut-être planté de type. L’autre rechigne un peu quand même, tout en rangeant la seringue dans sa poche : Mais tu perds rien pour attendre, et t’as pas intérêt à ce qu’on te recroise ! La population de la ville se divise en deux camps : ceux que la présence policière rassure, ceux qu’au contraire elle inquiète – évidemment, je fais partie du second lot.

Max devant une grande tasse de café. Ça va ? J’taffe dans une heure, j’ai pas dormi, et j’viens d’me faire agresser. Agresser ? Par des flics. Ben moi ça m’arrive souvent. Je sais. Je regarde Max, le grand échalas éternellement surmonté d’une vaste casquette à larges bords de couleur vert pomme, sa chemise à carreaux style bûcheron qui lui descend jusqu’aux fesses, ses anneaux plantés dans les oreilles, sans oublier celui qui lui enserre les narines, je me dis que, oui, on le croirait tout droit sorti de HP, pas étonnant que les keufs lui réservent un traitement spécial. Bizarrement, à l’hôpital, on n’a jamais vraiment voulu de lui. Le dernier psychiatre qui l’ait croisé a conclu la conversation d’un : c’est pas un hôtel ici. Faut dire qu’effectivement, il tendait à considérer l’hôpital comme une sorte d’hébergement d’urgence, on vous loge et on vous nourrit, toujours ça de pris. Max n’est pas spécialement camé, juste modérément alcoolique, comme nous tous, squatteur certes, l’a déjà planté ses guêtres plus d’une fois chez moi, mais c’est pas un crime, et on n’interne pas les gens pour ça. Il vient d’une grande famille bourgeoise, laquelle l’aurait déshérité si j’ai bien compris : un de plus. Une fois, il a tenu à ce que je le conduise jusqu’à la maison de ses parents, un petit château au fin fond de la cambrousse, vers Saint-Secondin. On s’est garé contre le mur de la propriété : de l’autre côté, un parc immense avec une allée gravillonnée qui menait à la bâtisse style renaissance restaurée. On a regardé comme ça à travers la grille. J’ai dit : Tu veux sonner ? Il m’a dit : Non. J’peux pas. Pas encore. C’était il y a trois ans. Il a toujours pas pu depuis. Sur la route du retour, il a parlé, il m’a raconté plein de trucs de sa vie, il aurait pu être pourri de fric s’il avait été plus sage, plus conforme aux attentes familiales, mais il avait déçu. Je les ai déçus, disait-il sans colère, avec juste une pointe d’amertume. Nous, ceux de ma génération, ceux dont les fantômes hantent ce récit, nous avons déçu. Nous n’avions pas d’autre choix que de décevoir. Décevoir était une question de vie ou de mort. Décevoir ou s’aliéner. Le frère cadet n’avait pas déçu lui. Il avait repris les affaires de son père, et quand, par hasard, la ville n’est pas bien grande, il croisait son aîné dans les rues, ce dernier faisait semblant de ne pas le reconnaître. Max me file une clope. Je tire de longues taffes pour me détendre. C’est plus la peine d’aller te coucher, qu’il fait, pertinemment. Ben non. Je commande un grand café, un paquet de tabac, du papier à rouler : j’peux payer par carte José ? José, c’est le boss, un portugais, un père pour nous tous, les patrons de café : nos pères, on fait avec ce qui se présente. Des ouvriers entrent et s’installent à une table. Un brin de rayon solaire hésite à traverser la vitrine. Les journaux de la veille ornent encore le présentoir, ceux du jour n’ont pas encore été livrés. On cause pas, on reste là, dégustant le café chaud. J’vais grailler un morceau, puis rouler tranquillement jusqu’au boulot, je dis. Tu f’ras la bise à ton frère. Mon frère ? Ah oui : mon frère. Tu l’aurais pas croisé récemment ? Pas aujourd’hui, non.

On glandouille là une bonne demi-heure, en regardant tomber les premières gouttes de pluie, la tête s’effondrant parfois, vaincue par la fatigue, puis se redressant aussitôt. T’endors pas sinon c’est foutu !, se disent les alpinistes bloquées sur la paroi enneigée, menacés d’un engourdissement fatal. Nous voilà en somme comme des vieux qui se connaissent depuis la maternelle, et finissent leurs jours au comptoir, ayant largement fait le tour des choses à dire, se contentant de jouir de cette épaisseur de familiarité, malgré les épreuves, n’ayant plus rien à prouver, ni personne qui attende ou espère quoi que ce soit d’eux, parfaitement détachés, tranquilles. Malheureusement, je suis encore suffisamment jeune pour qu’on m’attende : le bahut est à trois-quart d’heure d’ici, faut que j’enfile une chemise propre, un pantalon digne de ce nom, que je me déguise en honnête citoyen, mange un morceau, tout cela en luttant contre une putain d’envie de pioncer, et pire encore, contre l’ennui, l’ennui qu’au fond nous n’avons de cesse de conjurer. L’enfer je vous dis, la journée qui s’annonce.