Dans de nombreux pays, il y a les chiffres “officiels”, et il y a la réalité. Tandis que, dans nos prospères contrées, on s’indigne et s’indigne encore (deux mois après le début du confinement !! C’est bon, on a compris) du manque de masques, de tests ou de l’état du nombre de lits dans les hôpitaux, tandis qu’on crie à l’injustice (alors qu’il n’y a guère de pays au monde où la couverture sociale – du moins ce qu’il en reste, dieu merci, la pandémie arrive à point avant la destruction finale – soit plus généreuse pour les plus affectés par les évènements), tandis qu’on continue de regretter que les choses ne soient pas comme on aurait voulu qu’elles soient, ailleurs, dans bien des parties du vaste monde, l’heure n’est pas au regret, mais à l’anticipation du désastre.
 
Franchement, chers amis, à quoi vous attendiez-vous donc ? Le tournant ultralibéral du capitalisme mondialisé ne date pourtant pas d’hier : comment s’étonner que dans la plupart des pays du monde les systèmes hospitaliers soient dans un état délétère, que par exemple, “à Rio, certains hôpitaux sont bien dotés de lits disponibles munis de respirateurs, mais ils sont vides en raison… du manque de médecins.”, comment s’étonner de la vulnérabilité du monde tel qu’il est devenu à un nouveau virus ?
 
Certes, chercher des responsables (les désigner – untel et untel – rien de plus infantile à mon avis, comme si on ne parvenait pas à se faire l’idée que oui, les parents finissent toujours par décevoir n’est-ce pas – à commencer par les parents que nous sommes), identifier des coupables, s’en moquer, c’est une manière compréhensible de déplacer l’angoisse – plus que jamais, aujourd’hui, le voile se lève et la réalité se révèle dans sa constitution incertaine et précaire – ce que les précaires et les pauvres eux, savent déjà depuis longtemps : l’illusion de la permanence et de la stabilité, la croyance que tout cela (aussi insatisfaisant soit ce tout) durera toujours.
 
C’est la même logique qui empêche nombre de gens de prendre la mesure des effets du changement climatique. La même logique qui fait les beaux jours de la pensée positive, des appels à “l’optimisme malgré tout” (et bien entendu la propagande libérale : on invite à retourner au travail “dans la joie”, “contribuer au redressement de l’économie avec fierté”, etc.. Les actionnaires se frottent les mains). La même logique qui fait que des sauveurs plus ou moins charismatiques apparaissent ici et là, drapés dans de sidérantes certitudes, de désarmantes simplicités, focalisant l’attention du plus grand nombre, occultant le reste (l’infinie complexité, les détails encore flous).
 
Le côté désespérant de ces plaintes à courte vue et de ces espérances névrosées, généreusement amplifiées par les médias, c’est qu’elles contribuent effectivement à ce que rien ne change, et, de manière collatérale, à réduire notre imaginaire politique (et surtout cosmopolitique) à de bien ridicules anticipations. Écoutez les lamentations actuelles : chacun semble pleurer sur sa condition, sa petite entreprise en crise, et mon spectacle, et mon restaurant, et ma petite épicerie. Dans un même geste, on crache sur l’État, mais on lui demande de l’aide – l’anarchisme n’est pas pour demain. Un imaginaire de boutiquiers (et les artistes ne sont pas en reste dans ce domaine, ayant été à l’avant-garde du libéralisme en épousant bien avant les autres ce régime de l’auto-entreprise tout en devenant des experts en recherche de financements publics).
 
Bref. Ces débats franco-français sont misérables. Pas à la hauteur en tous cas de ce qui nous tombe dessus – et comme ce n’est que le début d’une série de calamités (le Changement Climatique nous en promet une belle série), il y a fort à parier que nous allons gentiment continuer à nous taper la tête contre les murs (celui-ci et ceux qui vont suivre) sans avoir rien appris de l’expérience.