Message 51
Parce que j’ai cessé depuis des années de tenir un calendrier, il m’est impossible de préciser la date exacte, ni même une date approximative, et, vous savez fort bien j’imagine qu’il n’est plus de saisons distinctes, que le temps change constamment, et parce que j’ai perdu depuis longtemps tout point de repère, avançant comme j’avance, au gré de mes lubies, que les cartes de toutes façons s’avèreraient inutiles compte tenu des bouleversements qu’a subis la région, il m’est tout à fait également impossible de vous indiquer où je suis, bien que probablement, à moins que vous ne soyez aussi perdus que moi, vous en sachiez un peu plus à ce sujet, et encore moins où je vais, n’en ayant strictement aucune idée, excepté peut-être que j’ai la très vague intention de gravir cette petite butte sur ma droite, qui me paraît relativement dégagée, bien qu’il soit tout aussi probable que dans un instant j’ai finalement changé d’avis, mais ce genre d’information vous serait quoiqu’il arrive d’une bien faible utilité vu qu’il est presque certain que cette butte finira par disparaître elle aussi, je vous imagine, et cela me fait du bien de vous imaginer, même s’il m’est aujourd’hui difficile de me remémorer à quoi ressemble un visage, étant donné la durée qui me sépare du dernier visage que j’ai vu, du dernier visage que j’ai touché, du dernier regard qui m’a surpris, cela dit, quand bien même cela reste flou, je prends plaisir à vous imaginer penché(e) sur ce monticule de terre que j’ai pris soin d’entourer de galets, découvrant ce petit tube de carton, l’ouvrant par le haut, mais peut-être avez vous déjà fait ces gestes plusieurs fois, si par hasard vous avez entrepris de me suivre à la trace, ce dont je serais croyez le très honoré, et j’en profite pour vous demandez de me pardonner si je me répète d’une message à l’autre, car il me semble souvent avoir déjà parlé de cela, utilisé ces mots, je suis tout à fait conscient de l’ennui que vous éprouvez à me lire, puis vous laissez glisser le morceau de papier plié en quatre ou en huit, cela dépend de mon humeur, il me reste à vrai dire assez peu d’occasion de faire des fantaisies, et vous essayez de déchiffrer dans la mesure où l’encre ne s’est pas encore trop affadie, ce message, que je numérote, malgré les doutes qui m’assaillent fréquemment quant à la justesse de mes numérotations, et, autant vous l’avouez, je ne suis pas vraiment sûr qu’il n’y ait pas déjà eu un message numéro 51, il est même tout à fait envisageable que j’ai déjà composé le message suivant, voire un message fort éloigné dans la série, le 65 par exemple, ou pire ! Quoique évidemment rien ne me certifie que je n’ai pas malencontreusement sauté plusieurs numéros, passant allègrement, si j’ose dire, bien que j’éprouve assez rarement dois-je admettre quelque chose comme de l’allégresse ou quoi que ce soit d’approchant, du 14 au 51, ou pire, et il se pourrait même, j’en suis venu à le penser, et dieu sait que je pense n’ayant pour ainsi dire que cela à faire, et je ne m’étonne pas qu’une telle pensée ait pu se présenter à mon esprit ou ce qui en tient lieu, il se pourrait même que je sois parti en réalité depuis beaucoup moins longtemps que j’ai tendance à le croire, et que ce message soit en réalité le premier, tous les autres, ceux que je crois me souvenir d’avoir composé et glissé dans les tubes et dissimulé à l’abri des vents sous un petit monticule de terre, n’étant en réalité que des rêves ou des désirs non suivis d’effets, qu’au bout du compte je n’ai jamais rien enterré du tout depuis mon départ, et que ce message soit en réalité le premier.

Message 22
J’ai vaguement conscience de l’inutilité complète de ce genre de message, du fait que, quand vous le lirez, vous ne saurez probablement pas quoi en faire, et qu’au mieux vous le roulerez en boule et le glisserez dans la poche de votre parka, et passerez votre chemin, car je n’ai rien de ces explorateurs d’autrefois à la recherche de quelque passage viable parmi les îles de glace flottantes et la banquise, dont on a célébré le départ et attendu avec anxiété le retour, non, mon départ à moi s’est fait en catimini, et personne ne s’attend à ce que je m’en retourne quelque part, et d’ailleurs, il n’est à proprement parler depuis la grande dévastation le moindre endroit où aller, les noms de lieux sont effacés en même temps que les cartes sont devenues inutiles, car plus rien ne saurait être reconnu, et de toutes façons, le temps venu, on en perdra mémoire, si ce n’est pas déjà le cas, étant donné le peu de mémoire qui reste en ce bas monde, à commencer par mes propres souvenirs d’une vie d’avant, vu que j’ai haï la vie d’avant plus que je ne hais aujourd’hui ma vie d’aujourd’hui, pour autant qu’elles fussent comparables en quelques points, exceptés et encore qu’il y a bien là un corps qui souffre et un esprit qui pense, ne cesse de penser, de bien pauvres pensées, étant donné le peu d’objets qui me sont donnés à penser, si bien qu’à défaut d’objets dont me repaître, j’en suis réduit à penser l’absence d’objets environnants, et partant, je me prends à penser mes propres pensées, ou mes propres pensées portant sur l’absence d’objets, ou l’absence tout court, non pas que les objets me manquent au fond, puisque je n’ai jamais été très curieux et très avide concernant les choses environnantes, j’ai toujours préféré n’en faire qu’à ma tête, quand bien même souvent cette tête me paraît absolument vide, si bien que parfois il m’arrive de plonger dans des espèces d’abime où les pensées de mes pensées s’effondrent sur elles mêmes, se réduisant tout au fond à des sortes de surface plane plus ou moins géométriques, animées de mouvements tourbillonnants, et bientôt ces formes elles-mêmes s’écrabouillent sur elles-mêmes et ne figurent plus qu’un trait, un espace avide, et pour finir un point, menaçant toujours de disparaître dans l’instant suivant, et qui m’oblige à des efforts épuisants pour maintenir au moins dans cet état précaire, sans quoi j’entrevois d’être moi-même, ou ce qu’il en reste, réduit au néant. C’est une des raisons pour lesquels, aussi absurde qu’il puisse sembler, je m’astreins régulièrement à écrire des messages tels que celui-ci, qui ne sont pas destinés à qui que ce soit en particulier, quoiqu’il m’arrive d’imaginer parfois vaguement un destinataire possible, un destinataire indistinct, l’abstraction de la somme de tous les destinataires possibles, un autre, n’importe lequel, s’il en survit encore, ce qui j’en conviens constitue une sorte d’artifice qui me justifie d’écrire quand rien ne m’y oblige.

Message 1
Je pourrais vous donner mon nom ou vous indiquer le village d’où je suis parti, mais il me faut malheureusement garder ces informations secrètes, quand bien même je me suis efforcé des jours durant de mettre entre le groupe auquel j’appartenais et moi-même la plus grande distance possible, empruntant de préférence les itinéraires les plus escarpés, circulant de préférence en dehors de tout sentier, bien qu’il n’en reste pour ainsi dire plus aucun, juste quelques traînées indistinctes qu’on devine quand la neige ne recouvre pas la totalité des terres, il est possible qu’ils n’aient pas abandonné leurs recherches, dans la mesure où ils ont pris la peine de les commencer, ce dont à vrai dire il m’arrive de douter, mais je souhaite éviter de disséminer des indices de mon passage au cas où, et vous trouverez sans doute paradoxal dans cette perspective ce message, qui pourrait être considéré comme un indice, mais soyez persuadé que j’y ai beaucoup pensé, je ne fais que ça d’ailleurs : penser, retournant toutes les éventualités dans ma tête, envisageant à chaque fois forcément le pire, mais voilà, au bout du compte, le besoin que j’éprouve de laisser ce message est trop pressant, et peut-être même vital, bien que, soyez rassuré, je n’attende absolument rien de vous, et même à l’heure qu’il est, vous pourriez considérer à juste titre que je sois mort et réduit à l’état d’os et de poussières, mais voilà, j’ai besoin d’écrire, d’écrire à quelqu’un, qui que ce fut, parce que le plus dur voyez vous, ce n’est pas la tourmente incessante qui s’abat sur nos contrées, ce n’est pas le froid et l’humidité, ni la douleur qui semble prendre plaisir à explorer la totalité du corps dans ses moindres recoins, non ! le pire, c’est cette accablante et atroce solitude qui me laisse seul avec mes pensées, d’où cette décision apparemment aberrante de laisser un tel message, et la raison pour laquelle j’ai pris soin, ayant longuement eu le temps d’y penser, de l’expurger de toute indication susceptible de permettre l’identification de son auteur et de ses peines.

Message 4
J’ai encore quelques aveux à faire. En voici un : j’aurais préféré qu’ils soient moins nombreux à survivre. J’attendais la fin avec impatience, et, finalement, je ne peux qu’admettre mon inconsolable déception. Toutefois, il me faut être honnête jusqu’au bout, et assumer qu’on me juge en mauvaise part, quand bien même cette contrainte ne pèserait que sur moi-même, puisqu’au jour d’aujourd’hui, il n’est peut-être personne pour se soucier de mes scrupules, de ma supposée sincérité, de mes qualités d’homme honnête, de mes justifications maladroites – si je mentais cela ne ferait aucune différence, mais je me dois d’être honnête, tout en gardant aucune illusion sur mes inévitables dispositions à me leurrer moi-même, et sans doute il est vrai que je m’efforce sincèrement par la présente de regarder la réalité en face comme on dit ou comme on disait autrefois quand la distinction entre le cauchemar et la réalité semblait autrement plus nette, y compris les aspects les plus déplaisants de ma personnalité, s’il est permis dans mon cas d’utiliser un tel vocabulaire, mais il demeure tout aussi probable que bien des choses m’échappent malgré ou à cause de cet intimité que je suis bien forcé d’entretenir avec moi-même à chaque instant, et qu’un autre, s’il s’en trouvait encore un de valide, à qui la lutte pour la survie laisse suffisamment d’oisiveté pour qu’il daigne se pencher sur mon cas, adopterait quant à mon histoire un tout autre point de vue, me considérant par exemple comme la figure archétypale du courage, de l’indépendance d’esprit, ou bien tout au contraire de la lâcheté, et qui pourrait lui donner tort ? Et qui s’en soucie ? Le fait patent n’en demeure pas moins le suivant : quelques jours après la destruction, tandis que j’errais au milieu des ruines et des cadavres, seul, j’ai éprouvé un immense contentement. C’était là précisément ce dont j’avais rêvé. Mais, quelques semaines plus tard, quand j’ai fini par m’agglutiner à mon tour comme tant d’autres, poussé par la faim et la nécessité de me défendre d’agressions sans cesse plus fréquentes, à un petit groupe, lequel grandit avec le temps, groupe toujours plus ou moins agonisant, mais groupe quand même, organisé dans son agonie, lié par la peur généralisée et la somme incertaine des intérêts individuels, je ressentis une déception intolérable, à la hauteur de mes espoirs de radicale solitude. Ce n’est pas tous les jours qu’une aussi grande et belle catastrophe se produit, et par malheur il avait fallu qu’elle préserve une part certes minuscule de l’humanité, mais une part tout de même, au lieu d’un seul. J’aurais aisément toléré qu’il en survive quelques uns disséminés dans les coins du monde les plus reculés, mais pas cela, non pas cela, ces ersatz de grégarité, s’empressant, à peine réunis, d’imiter l’accablante régularité des institutions et reproduire l’illusoire sécurité des sociétés humaines. J’aurais préféré que nous soyons moins nombreux, j’aurais préféré qu’il n’y ait même plus de nous, j’aurais espéré être le seul. Il valait mieux partir. Lâchement, je l’admets volontiers, et comme un sale voleur, un criminel, emportant un traîneau chargé à bloc de tout ce qui constituait la richesse de la communauté, traîneau que je continue aujourd’hui de tirer, malgré des épaules et un ventre rongés jusqu’au sang par les sangles de cuir avec lesquelles je m’arc-boute, et même si les effets de mon larcin ont drastiquement diminué depuis mon départ dans l’obscurité, même si chaque pas me sépare du moment où il ne me restera plus rien, le traîneau me sert d’abri, me rassure, fait office d’objet, moi qui rencontre désormais si peu d’artefacts, une chose que je puisse toucher quand bon me semble, une chose qui n’est pas moi, ni la neige ni la glace ni les rochers, que je peux emporter, contre laquelle je peux me blottir, dont je peux prendre soin. Et je dois avouer que, dans une certaine mesure, cette compagnie me suffit.

message 84
Je laisse ce message, une fois n’est pas coutume, au beau milieu d’une table, une belle table ronde en verre coloré en rose, à côté d’une bouteille d’eau minérale vide, et d’un carnet rempli jusqu’à la page dix-neuf, j’ai pris la peine de compter, pour une fois que je trouve un artefact, je peux tout de même prendre cette peine, le décrire aussi précisément que possible, dix-neuf pages donc, d’une écriture assez lâche, du vite fait assurément, sur la couverture, marron foncée, plastifiée, écrit au feutre noir : STATION 9 et une date, et à l’intérieur, sur chaque page, en haut à gauche une date à nouveau, une page par jour, et une série de chiffre, dix par ligne sur une dizaine de lignes à chaque fois, ou plutôt des séries de chiffres : 112-25-698-22 par exemple ou, page 3 : 115-64-264-22, les deux derniers chiffres, 22, revenant jusqu’à la page 11, puis laissant place à : 23. Je lis chacune de ces pages et chacune de ses lignes et chacun de ses chiffres. Il y a tellement longtemps que je n’ai rien lu, excepté les messages que j’abandonne sur mon sillage, encore que, il m’arrive même de les laisser sans les avoir relus, me contentant de les écrire, puis de les enfouir sous un tas de pierre ou de terre, et quitter prestement les lieux sans me retourner. Je suis à la station 9. J’ignore tout à fait de quelle station il s’agit, ce à quoi elle est destinée, ni même s’il existe une station 8 ou une station 10, car c’est le premier bâtiment que je croise depuis le début de mon périple. Des choses habituellement banale deviennent dans ma situation des événements sophistiqués et impressionnants. La chose en question se réduit à une sorte de cabane en dur, faite de pierre et de bois, absolument cubique et ne comportant qu’une seule pièce et une seule porte pour entrer dans cette pièce, la porte qui, bizarrement, se trouvait à mon arrivée grande ouverte, battant à tous vents, si bien qu’elle était sur le point de sortir de ses gonds avant que j’en consolide l’attache. À l’intérieur il n’y a pour ainsi dire rien, excepté cette table étrange, un tabouret métallique, une couchette sans matelas, la bouteille d’eau minérale, et ce carnet. Mais, il paraît évident que tout le reste du matériel, car il faut bien qu’une station, quelle que soit l’usage à laquelle on la destine, ait contenu du matériel, a disparu. On l’a peut-être enlevé en partant, ou bien il a été volé, ou bien il s’est volatilisé inexplicablement. Peu importe. Peu m’importe. Ce qui reste me suffit, me procure de l’excitation, de la fantaisie, j’ai pris possession de la couchette, au fond de laquelle j’ai glissé ma couverture, cela me change des planches dures du traîneau, cela me change de ce cercueil offert aux tempêtes que constitue ma chambre nomade, je peux m’étendre, allonger mes jambes, mes bras même si je le souhaite, sans craindre de laisser passer un courant d’air glacial, je peux passer des heures à regarder un plafond, ce qui ne s’est pas produit depuis un temps infini, je peux ôter mes chaussures, j’avais pris soin de voler plusieurs paires, mais toutes sont irrémédiablement usées et me causent des douleurs atroces, regarder ces pauvres pieds, qui se sont teintés de couleurs bizarres, rouge, violet, bleu par endroit, et parfois, noir, et je dois avouer que pour la première fois, pour autant que ma mémoire soit fiable, je me suis donné un peu de bon temps. Puis, par inadvertance, ma lampe torche étant posée allumée sur la table, j’ai vu mon reflet le verre, j’ai vu mon visage qui me regardait, bien que les yeux, qui me parurent minuscules, perdus dans un amas de poils, de rides, de gerçures, soient à peine visibles, j’ai vu ce que j’aurais préféré ne pas voir, pas seulement ce délabrement, cette désolante dévastation de ce qui fut probablement autrefois, il y a bien longtemps un visage, mon visage, mais une présence humaine, quelque chose qui me regardait avec des yeux, aussi plissés fussent-ils, un regard, une intelligence, une intention, et ce fut là plus que je n’en pouvais supporter. J’imagine qu’à votre tour, vous avez pénétré dans cet antre modeste, en toute confiance, nourrissant les espoirs les plus vifs, et j’imagine aussi que votre reflet vous sera plus tolérable, qu’il vous siéra de vous installer ici pour quelques temps, avant de reprendre votre enquête : quant à moi, je dois partir dès maintenant, quoiqu’il m’en coûte.

message 102
Bien que j’ignore s’il existera jamais quelqu’un pour prendre connaissance de ce message, j’aimerais toutefois, par une sorte de conception bizarre et anachronique du devoir, adresser aux voyageurs éventuels explorant la région d’où j’écris présentement, une solennelle mise en garde. Il y a ici quelque chose qui me suit. Cela dure depuis un certain temps – la succession des jours et des nuits étant ce qu’elle est désormais, indiscernable, je ne saurais être plus précis à ce sujet – j’ai d’abord senti une présence vague, pour ainsi dire flottante, ce dont j’ai à vrai dire tout à fait perdu l’habitude, étant donné la rareté des animaux, surtout des animaux vivants, depuis la catastrophe, sans parler bien sûr de la quasi-disparition probable des représentants de l’espère humaine, qui, si tant qu’il en reste et qu’ils me ressemblent, méritent à mon sens à peine ce qualificatif, puis j’ai essayé de me convaincre qu’il s’agissait là simplement d’une illusion, due à la fatigue, à la faim et au désespoir, mais, à force de me retourner pour vérifier, il m’a bien semblé percevoir une masse plus sombre tranchant l’uniforme blancheur du brouillard et de la neige, et même entendre certains bruits apportés par les vents, des bruits inhabituels, distincts de l’incessant craquement, du souffle permanent, des éléments qui m’environnent ici bas. À plusieurs reprises je me suis arrêté pour l’attendre : alors, la chose s’arrêtait également, maintenant une distance respectable, si bien qu’il me demeurait impossible d’en distinguer rien de plus – ou bien elle s’effaçait tranquillement dans l’infini. Une fois, j’ai gueulé, gueulé dans sa direction Viens ici ! Viens ici lâche ! Viens me bouffer ! Bouffe moi qu’on en finisse (non pas que je souhaite particulièrement mourir encore moins être dévoré, mais je ne supportais plus le mystère relatif à ses intentions) car il est évident que c’est la première idée qui se présente dans ce genre de situation, forcément la pire, qu’il y a là un prédateur qui désire vous manger, et joue avec vous, prend plaisir à vous tourmenter avant de de surgir, d’accabler la proie dont la peur rendra la chair meilleure, puis je me suis mis sur ma lancée à gueuler bien des choses, tout un tas de pensées qui me venaient, et je crois qu’à la fin je gueulais surtout pour le plaisir que j’avais oublié d’entendre une voix, fut-ce la mienne, résonner contre le brouillard et le ciel et la terre. La créature, si ce mot lui convient, elle, ne bougeait pas. J’ai fini toutefois dans des circonstances désagréables par être définitivement convaincu de l’existence réelle de cette chose, alors que je commençais à m’habituer à la concéder le statut d’hallucination, ce qui n’aurait été dans mon état guère étonnant : J’avais laissé par derrière moi le traîneau et la plus grande partie de mes effets afin d’explorer une zone assez piégeuse, sorte de labyrinthe de glaces et rochers, déchirés de toutes parts et aléatoirement par de profondes crevasses, essayant d’imaginer un trajet viable pour tirer mon fardeau sans trop de peine, et sans risquer de chavirer dans un gouffre, ou même verser de côté trop souvent. À mon retour, le campement, si je puis l’appeler ainsi, était entièrement dévasté. La toile sous laquelle je me blottissais après en avoir recouvert le traîneau s’étalait en mille pièces arrachées sauvagement tout autour de mes sacs, systématiquement éventrés, les vêtements gisant ça et là sur la neige, et tous mes outils semblaient avoir été jetés par quelques gamin furieux aux quatre coins du monde, parfois à des dizaines de mètres, après qu’on les eut tordus, pliés, brisés, écrasés. Nulle trace de pas. Aucune. J’ai contemplé un long moment le désastre, paralysé non pas tant d’effroi que de perplexité. La chose n’avait rien emporté, et, plus surprenant encore, rien mangé. Elle avait profité de mon absence pour massacrer mes humbles propriété, puis disparaître. Je fis le tour du brouillard avec mes yeux et ne voyais plus. LLe monde tout autour demeurait uniformément vide et blanc. Je laisse ce message après avoir réuni les lambeaux et les bribes qui me tiennent lieu désormais d’objets, avant de me lancer dans un rafistolage et des réparations que je devine interminables, et hasardeuses. Et, aux voyageurs s’il en est après moi, j’adresse ce conseil, moi qui n’ait jamais rien conseillé à personne, de ne jamais au grand jamais quitter son traîneau quand au loin, émergeant vaguement dans le brouillard, une forme sombre semble animée du désir de vous suivre.

Fait solennellement ce je ne sais où ni quand.

Message 125
J’ai été emporté par le blizzard, avalé par le brouillard, noyé sous des pluies diluviennes, absorbé par la neige un soir que je m’étais endormi, paralysé par le froid, découpé par les glaces, assommé par la grêle, et rongé par le gel — et : je suis toujours là, bientôt affamé, réduit à pas grand chose, quelques ossements attachés les uns aux autres, enveloppés d’une peau si fine !, et pourrie, par endroit juste ces plaies qui ne se referment pas, ne se refermont plus, purulentes, ou bien définitivement asséchée et brûlée. On vantait autrefois les bienfaits de la vie au grand air. Pour le grand air, j’ai été servi. Ma dernière paire de chaussures part en lambeaux, la semelle se décolle, le cuir se morcelle, je rafistole avec le peu qui me reste, mais cela ne tient pas, rien ne tient : c’est la fin. Dans cet situation, je suis tenté de chercher quelque part, s’il demeure un lieu qu’on puisse encore reconnaître comme un quelque part, peut-être plus au sud, un refuge, de la nourriture, des lieux habités. Je m’y suis efforcé ces dernières semaines, espérant trouver un peu de chaleur, ou bien les ruines d’un village où j’aurais pu grappiller discrètement, en me cachant des survivants éventuels. J’ai fini par atteindre un rivage : une vaste étendue d’eau, probablement un bras de mer, saturait l’horizon, me séparant des terres que j’imagine au loin. Depuis, je marche en longeant la côte, quand la topographie m’y autorise, et trop souvent, un glacier s’écrasant dans les eaux sombres, ou bien d’interminables falaises gelées, m’obligent à d’infinis détours. Je me prends à penser qu’il n’est peut-être aucun accès à aucune autre terre par ce chemin là, que j’arpente en réalité une île, une île gigantesque, dont je fais le tour, qu’après la catastrophe, par je ne sais quel miracle, le morceau de terre sur lequel nous étions réfugiés s’est détaché du continent, ou que l’océan a repris ses droits recouvrant les isthmes et les péninsules, noyant les zones côtières, et me voilà emprisonné sur la partie la plus hostile du monde dévasté. Quoiqu’il en soit, je ne survivrais pas assez longtemps pour connaître le fin mot de l’histoire et savoir s’il existe ou pas une bande de terre susceptible de me ramener sous des contrées plus appropriées aux exigences de la survie de l’humanité. Ce qui m’attend bientôt, cela ne saurait tarder, est mourir de froid ou bien mourir de faim. Laquelle des deux agonies s’avèrera la plus intolérable, puisque la mort elle-même, ce moment où toute chose prend fin, n’est rien, je l’ignore encore, bien que j’en ai aperçu plus qu’un peu de ce qu’elles promettent. Mourir de faim dure longtemps, trop longtemps. Arrive un moment où les tenailles qui vous enserrent l’estomac, puis le corps tout entier, jusqu’au cerveau, et enfin vos pensées, laissent place à la douleur la plus pure, un élancement généralisé qui parcourt la totalité de ce qui reste de vous, à la place du corps, à la place de ce qui devrait être, ce creux, ce creux qui ne cesse de s’élargir jour après jour, jusqu’à devenir immense, et n’être plus qu’une immensité de douleur, puis, dans les ultimes moments de l’agonie, finit par se ramener à un plan, une douleur étale, et, au final, à un point, au sens où, la douleur et vous-mêmes, si l’on peut encore parler de la sorte, ne font qu’un, et que vous n’êtes plus que ce point, que ce manque, que cette absence de quelque chose. Heureusement, on a toutes les chances en parcourant cette gamme de souffrances, de devenir fou bien avant que d’accomplir la totalité de ce chemin de croix. Car vos pensées, au fur et à mesure que votre corps se distend, s’amenuise, se creuse, s’explose de l’intérieur, se répand aux alentours, se pointillise, se géométrise, perdent tout lien stable avec la réalité, s’émancipent du sujet qui les pensait, ou croyait les pensées, elles se mettent à flotter comme ces papillons qu’on a devant les yeux quand la fatigue vous abrutit, si bien qu’il n’est plus aucune différence entre les perceptions et les aperceptions, l’intérieur de vous et l’extérieur de vous, le rêve, la réalité, l’hallucination, et un beau jour on ne peut plus lutter pour rétablir des frontières durables, on se laisse tout à fait aller, on voit des pensées se promener et voleter tout autour et au loin, sans plus se soucier de savoir si ces pensées sont les siennes, si elles sont dans votre tête ou au dehors, ces choses là n’ont plus aucune importance, on dirait des points luminescents qui traversent l’air vif à toute allure, qu’on essaie d’attraper au vol, qu’on n’attrape plus, qu’on laisse filer, et bientôt il n’y a plus personne pour attraper quoi que ce soit, plus de penseur, rien que des pensées évadées comme des choses sauvages flottantes sur le monde. Mourir de froid prend moins longtemps, mais la douleur qui l’accompagne est obscène, du moins durant les premières heures où vous êtes en train de geler. Mais le pire aspect du processus tient à ceci que, malgré son inéluctabilité — il devient évident au bout d’un moment que vous perdez votre main, puis votre pied, puis telle ou telle partie du corps, et que c’est irrémédiable étant donnée votre situation —, le corps et l’esprit s’obstinent à ne faire qu’un, à lutter désespérément, à espérer que vous puissiez peut-être, à force d’efforts, sauver ce doigt, cette main, ce bras, obstination qui non seulement amplifie la souffrance, mais aussi probablement en constitue la source majeure. Là encore, la folie vient par bonheur soulager l’agonisant, l’esprit se libérant de son enveloppe de chair bien avant la mort, et bientôt, vous percevez clairement ce que vous devriez faire en pareil cas, se mouvoir, changer de vêtements, faire un feu, toute activité rendues évidemment hors de propos par l’épuisement, mais ces pensées raisonnables n’obligent plus à rien, vous savez que vous êtes censé faire ce genre de choses, mais le savoir ne suffit pas, ne se transforme plus en action, et ces pensées alors deviennent de petits objets scintillants et pathétiques, qu’on pense sans désirer vraiment, et il vous est permis d’observer tout à fait calmement le désastre, ce corps coincé dans l’humble abri de neige à l’intérieur duquel vous vous êtes réfugiés, promis à devenir votre cercueil glacé, abandonné sur la banquise infinie, couvert de givre, tremblant inconsidérément, dont l’haleine retombe doucement en minuscules parcelles de glace, gelant avant d’atteindre le ciel, vos paupières trouvant la force de se fermer une dernière fois, et qui ne se relèveront plus, plus jamais, après quoi vous voilà définitivement seul, et c’est la fin, il n’y a plus lieu de lutter, et c’est peut-être au fond une des choses que vous avez toujours souhaité, bien que par ailleurs vous ayez aussi souhaité d’autres choses, des choses comme vivre, jouir, sentir, des choses qui se mettaient alors en travers de ce souhait auquel vous pouvez désormais enfin aspirer sans entrave, et vous laisser partir.