J’ai sous les yeux le livre d’un poète. Je tairais le nom de ce poète, car il n’est pas très connu — je veux dire qu’il m’était inconnu jusqu’à ce que je lise son livre, lecture dont la durée n’a pas excédé deux minutes, montre en main, après quoi c’était déjà fini. Je lis rarement un livre en deux minutes. La plupart des livres que je lis exigent beaucoup plus de temps. Par exemple, pour venir à bout de 2666 de Bolaño, il m’a fallu près de deux mois, à raison de deux heures de lecture par jour, soit environ cent vingt heures. Malheureusement, je dois travailler pour payer mon loyer, faire les courses et m’acheter des livres, il ne me reste donc pas beaucoup de temps pour lire. Pas autant que je le souhaiterais. Le livre du poète qui m’était jusqu’alors inconnu est d’une facture fort élégante : la mise en page en est particulièrement soignée, et la police de caractère, sophistiquée, mais sans excès, rend la lecture agréable. L’objet coûte 14 euros et compte exactement 523 mots répartis sur 32 pages dont 7 pages consacrées exclusivement au titre du poème qui le suit. On y trouve des mots comme Orbe, Lunule, Edelweiss, Euphorbe, Parallaxe, Médian, lesquels mots occupent parfois une ligne entière, voire, dans les cas les plus extrêmes, une page entière. Des mots rares le plus souvent, dont la signification m’échappe — c’est chez moi l’objet d’une plainte récurrente, la pauvreté de mon vocabulaire, je n’ai à disposition qu’un vocabulaire extrêmement restreint, et prosaïque, pauvreté que je mets au compte des mes origines modestes et d’une entrée tardive dans le monde des personnes cultivées. Jusqu’à l’âge de quinze ans, avant d’entrer au lycée donc, je considérais H. G. Konsalik comme un écrivain de tout premier ordre. Quelques mois plus tard, pour une raison qui me demeure encore aujourd’hui obscure, je faisais l’acquisition de Ulysses de James Joyce en deux volumes dans une vraie librairie (autrefois, j’achetais des livres uniquement au supermarché de mon quartier, profitant de ce que ma mère y faisait les courses) —. Pour en revenir au livre du poète, un calcul facile nous apprend que chaque mot de l’ouvrage coûte 0,026768642 euros (14 divisé par 523). Il y a tout lieu de croire que ces mots, peut-être du fait de leur rareté dans l’usage commun, possèdent une valeur intrinsèque. En tous cas, si vous achetez ce livre, chaque mot vous coûtera 0,026768642 euros, c’est ainsi, je n’y peux rien, les mathématiques sont une science implacable.

Dans ma bibliothèque, qui se situe juste derrière moi, si bien qu’il me suffit quand je suis au bureau de me retourner pour la consulter, on trouve des ouvrages beaucoup plus épais. Sur la rangée centrale, bien en évidence, parmi mes livres favoris, il y a par exemple 2666 de Bolaño, titre que j’ai déjà mentionné pour une raison qui m’échappe. C’est un livre de poche. Il coûte 12 euros et 63 centimes, et compte 1360 pages. Chaque page offre au lecteur environ 2400 mots (au bas mot). Le livre de Bolaño pèse donc approximativement 3 millions et 264 000 mots, chacun de ces mots coûtant donc au lecteur 0,000003869 euros. Cela paraît peu comparé aux mots du poète évoqué précédemment et quand on connaît la réputation de l’ouvrage. Bien évidemment, Bolaño est fort connu, lu dans le monde entier : il est facile d’imaginer que l’éditeur du livre a sciemment calculé le prix de revient de l’ouvrage, qu’il compte en vendre suffisamment pour se permettre de brader à ce point le prix d’un mot de Bolaño.

Toutefois, des auteurs bien moins célèbres que Bolaño, du moins pour un lectorat francophone, par exemple Josef Winkler — je prends cet exemple parce que je consacre une partie du mois de juillet à lire les livres de Josef Winkler, j’ai donc les ouvrages à portée de la main en permanence —, (lequel je suppose a beaucoup moins de lecteurs que Bolaño, et sans doute pas immensément plus que le poète dont j’ai parlé au début de ce récit, plus, certainement, mais pas beaucoup plus), publient également des livres d’une épaisseur remarquable, sans pour autant que le coût de l’ouvrage soit particulièrement prohibitif. Je lis en ce moment Le Serf (300 pages, 720 000 mots, vendu 15 euro sans les frais de port, coût moyen de chaque mot : 0,000020833 euros), dans lequel on tombe sur des mots comme : crucifix, enculer, agneau, ostensoir, sperme, écrevisse, et même des phrases entières en dialecte de Carinthie. Songez que cet objet coûte le double du prix de l’ensemble suivant : deux cafés, deux pains au chocolat, le quotidien du jour et la dose de tabac qu’il me faut pour démarrer la journée. Chaque matin, avant même d’avoir prononcé ou écrit le moindre mot, j’ai déjà dépensé la moitié du prix de ce livre de Josef Winkler. Le livre de Josef Winkler, qui trônera sans doute de longues années sur l’étagère centrale de ma bibliothèque, dont la lecture me procurera des sentiments uniques et me plongera dans une expérience inimitable durant plusieurs semaines à chaque fois qu’il me prendra l’envie de le lire, ne coûte pas plus de deux petits déjeuners. Et cela bien que l’auteur ne connaisse pas, me semble-t-il, un si grand succès, bien qu’il ne touche qu’une infime part des personnes lettrées, bien qu’à mon avis il soit préférable que ces livres demeurent confidentiels, car il se pourrait, s’ils étaient lus, que des sociétés bien pensantes en revendiquent l’interdiction, ou qu’on les jette au feu. Du reste, je connais quelques personnes, qui, si d’aventure le livre de Bolaño leur tombait entre les mains, et que, par extraordinaire, ils fassent l’effort de le lire, ne manqueraient pas de l’expédier également dans les flammes de l’enfer d’où il leur semblerait avoir émergé.

Je repose le livre de Bolaño dans l’étagère principale de ma bibliothèque, et ceux de Winkler, je les laisse dans un coin du bureau, afin qu’ils soient disponibles pour une occasion de lecture ultérieure. Me voilà de nouveau face à face avec le livre de ce poète. Mal à l’aise, dois-je avouer. Je suppose qu’un aspect important du problème qu’il me pose — car après tout j’ignore si l’ouvrage pose problème à d’autres que moi — m’a échappé. Beaucoup de choses m’échappent. Je mets cela au compte de mes origines modestes, déjà évoquées dans ce récit pour une raison dont j’ai le regret de dire qu’elle m’échappe aussi.